‹ Cultes militaires de RomeChapitre 21 sur 61 · I.ELR ORIGINE ET I.KLU HÉPARTITI(»N · texte numérisé non relu

I.ELR ORIGINE ET I.KLU HÉPARTITI(»N

Dans les premiers siècles de l'Empire et surtout à partir d'Hadrien, des changements profonds sont apportés à l'organisation et au recrutement de l'armée, changements qui ont leur répercussion dans le svstème des cnseii,mes. Les léi^ions d'abord prennent un aspect de plus en plus individuel : Hadrien, en les recrutant sur place, en fît des corps régionaux et accéléra ainsi la formation de ces armées autonomes qui. plus tard,

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faisaient el défaisaient les empereurs. Du reste, dès la lin de la République, les légions, êtres colleclifs dont la vie pouvait se prolonger indéfiniment sous un numéro d'ordre invariable, commencèrent à avoir chacune leur histoire. Puis elles reçurent des empereurs, soit au moment de leur formation ,soit à la suite de circonstances glorieuses pour elles, des noms et des surnoms divers, et ainsi elles furent en quelque sorte personnifiées, ce qui contribua singulièrement à développer leur conscience individuelle. La XXP Rapax fut une vraie légion de proie, toujour mécontente, souvent révoltée, donnant en Germanie et en Mœsie les plus mauvais exemples. La VIL Claudia Pia Fidelis dut son nom à la fidélité avec laquelle elle avait soutenu Claude, lors de la révolte de Scribonianus, et il semble que dans la suite elle ait tenu à honneur de mériter ses surnoms par son espritde discipline. LaXIV«^ GeminaMartia Yictrix, ainsi nommée par Néron après ses exploits en Bretagne, demeura toujours une des plus vaillantes mais aussi une des plus indisciplinées parmi les légions romaines. Celte conscience individuelle que chaque légion a d'elle-même, et qui est de plus en plus marquée à mesure qu'on avance dans l'histoire de l'Empire, trouve sans doute une satisfaction à s'affirmer dans le symbole de l'aigle, âme religieuse de ce grand corps. Mais cette enseigne est la même pour toutes, qu'elles séjournent en Pannonie, en Mœsie, en Asie Mineure, en Bretagne ou en Germanie, qu'elles soient formées de Gaulois, d'IUyriens, d'Africains ou d'Asiatiques. Elle devient donc banale, et, de même que les légions ont des numéros, des noms et des surnoms individuels, une histoire qui les distingue les unes des autres, elles veulent avoir aussi des emblèmes qui leur appartiennent en propre. Nous ne savons pas si toutes eurent de ces emblèmes spéciaux qui faisaient en quelque sorte double emploi avec l'aigle ou plutôt qui s'ajoutaient à lui pour caractériser certaines légions. Nous ne connaissons que les symboles de quelques-unes et encore de façon assez vague. Généralement ce sont des animaux, soit réels, soit fantastiques, et c'est

pourquoi nous en avons placé l'étude en ce livre consacré aux enseignes à représentations animales. D'où viennent-ils? A quelle conception religieuse ou morale répondent-ils? Quand et pourquoi ont-ils été adoptés par les légions? Aulant de questions auxquelles il est difficile de donner une réponse satisfaisante en l'état actuel de nos connaissances.

Et d'abord ces emblèmes, que nous connaissons surtout par les monnaies légionnaires de la deuxième moitié du ni*' siècle, sont-ils bien des signa ? On l'a généralement admis'. De ceux que les monuments ligures nous ont transmis, quelques-uns appartien nent aux troupes auxiliaires, mais certains ne peuvent être attribués qu'à des légions. Par exemple, sur un bas-relief du musée de Chesler est représenté un porte-enseigne, dont le signum est surmonté dun taureau ; la forme de la hampe, terminée par un large trident, n'est point romaine, et le costume de l'homme est plus qu'à demi barbare ; M. von Domaszewski en conclut avec raison que l'enseigne devait

FiG. 3i. — Sij^nuni d'auxiliaires.

(D'après Doniaszcwski, /•'., fig. 90.)

' Marquardt, p. 174. — Gagnai, art. LEGiodans Dar. et Saglio, p. 1074 sq. — Bouchc-Leclercq, p. -Joi sq. — Domasz., F., p. 54 sq. et p. 74 sq., fig. 55, 89, yo, 94.

appartenir à un corps d'auxiliaires ^ Mais voici des documents

légionnaires : une pierre tombale conservée au musée de Mayence offre un signum de la XIV'' Gemina, avec un capricorne sur un globe parmi les ornements de la hampe ; nous savons, par ailleurs, que la légion avait en effet ce symbole; il se trouve ici placé vers l'extrémité inférieure de l'enseigne au-dessous des disques en métal. Dans d'autres monuments , l'animal emblématique surmonte le signum : on considère comme provenant d'une enseigne le capricorne en bronze, aux cornes ornées d'ivoire, trouvé en Allemagne dans les sables du Rhin^.

^ Domasz., F., p. r)4.

- Lindcnschmit, Ileft IV, taf. 6, n" 2; reproduit et utilisé dans Domasz., F., p. 3.").

^ Références dans Domasz., F., p. .^4.

La XII"' Fulminata est appelée par Dion Gassius [LX, 2',), 4j '^'^ iiepo'wvo^ôpciv, et ce composé {,^rec semble indiquer IW. — Si-iiuiii (le la K'gion XI\' Gemina. qu'elle portait un foudre sur

(D'après Lindcnschmit, IV, 6, 2.) ses enseignes.

,-r M )Mt^JJ

Vu

Kio. 3j. — Signa de la légion VII Claudia. (Dapivs Domasz., 7'., (ig. 3.)

Une pierre funéraire d'un signifère de la VIP Claudia, découverte il y a douze ans à Viminaciuni, présente un aigle perché sur le rebord supérieui* de l'inscription; de chaque côté se dresse un signum simplifié, évidemment faute de place, et schématique en quelque sorte : la hampe n'a que deux disques en métal, mais porte en haut une tête de taureau entourée de bandelettes^; or la numismalique nous confirme que la VIP légion avait pour emblème le taureau ou le lion. Le coiïre de laleg. IVMacedonica, trouvé sur le champ de bataille de Crémone, porte, comme seul ornement, des deux côtés de l'inscription, à gauche un taureau, à droile un capricorne; ces animaux sont figurés en relief sur des disques placés eux-mêmes au bout de hampes^.

A l'époque d'Appien, c'est-à-dire au ii^ siècle après Jésus- Christ, des éléphants surmontaient les enseignes de la leg. V Alaudte, d'après le témoignage formel de l'écrivain^. Enfin l'enseigne au bélier de la colonne Trajane est caractéristique : le sculpteur a représenté le passage d'un fleuve sur un pont de bateaux : en tête marche un officier, ensuite vient renseigne au bélier, suivie d'une aigle ; les deux signa sont absolument pareils et pour la hampe et pour le support : seul l'animal qui les surmonte est différent; derrière, arrivent trois signifères de légion^, puis neuf soldats légion-

* Domasz., T., p. 192.

- /f/., p. 187 et fig. 2.

^ Kx't vOv ôlt:' £7.e''vo'j Ttôoî tÔ) tîXe'. îXfsavTî; È; Ta Tr.ixîtx Èîttxî'.vTat. [App., Bell. Civ-, II, 96.]

* Voici la description des signa : une couronne, cin({ discjues, un bâton transversal avec feuilles de métal suspendues à des bandelettes et, en haut^ une main dans une couronne (sauf l'un, où la main semble remplacée par un bouclier ovale).

naires. Le bélier était l'insigne de la légion I Minervia Pia Fidélisa

Les animaux emblématiques des légions figurent quelquefois sur les monnaies. La Dacie, par exemple, est personnifiée sous la forme d'une femme avec deux vexilles plantés à ses côtés. Il faut se rappeler que jadis, d'après la tradition romaine, c'était

FiCr. 34. — Signa de la légion I Minervia. (D'après Cichorius, Trajans-Saûle, pi. XLVIII.)

un vexille qu'on arborait au Capitole pour donner le signal des levées militaires : de même les vexilles représentent les légions qui défendent la Dacie contre les Barbares; or au pied de celui de droite, qui porte le chiffre V {\^ Macedonica) se tient un aigle, et près de celui de gauche, qui a le chiffre XIII (XIII*^ Gemina), un lion. L'artiste a représenté non des signa

' Cichorius. Die Trajans-Saùle, texte, t. II, p. 21I], pi. XXXV; cf. Frôhner pi. LXXII.

à figures animales, mais des animaux allégoriques qui en tiennent lieu, parce qu'après avoir personnifié la province par une femme, il était tout naturel d'animer aussi les symboles des enseignes ^

Des types analogues pour la Mœsie supérieure, datant du règne de Gordien le Pieux, nous offrent comme animaux symboliques un taureau et un lion. En général la

colonie est représentée jrar une femme debout abaissant ses mains vers le laurciiu à sa droite et le lion à sa gaucbe*; quelque-

Fi.

— Insiirnes des Icirioas de Dacie.

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Vu-.. ;r.. — IiiM:.!,. > ..K.-^ léfrions de Mœsie.

fois elle tient de chaque main un vexille portant les chiffres VII et IV (VIP Claudia; emblème: le taureau ; et IV'"Flavia; emblème : le lion). Exceptionnellement^, les animaux surmontent les signa au lieu d'être aux pieds delà colonie personnifiée*.

* Les monnaies de ce Ivpe que possède le Cabinet des Médailles ne sont pas très variées : la Dacie est représentée debout, et elle tient quelquefois un vexille (n'"^ 144 et i^â), le plus souvent deux (n°' 14^, i47 sq.j; lorsqu'il y a deux vexilles, ils portent les chiffres V et XIII, et, toujours aux pieds de la femme et la regardant, se trouvent à gauche un aigle tenant en son bec une couronne et, à droite, un lion.

* Cab. des méd., n°' 169 sq.

3 Cab. des méd., n° 188 A, Cf. Blanchet, Eludes dn Xumixmat., 1892, t I, p. 62; pi. II.

* Cf. Gagnât, art. Legio de Dar. et Sarfl., fig. 4429.

Mais ce sont surtout les monnaies légionnaires de Gallien, de Victorin et de Carausius qui nous fournissent de nombreuxdocuments sur les insignes des légions. Nous aurons l'occasion de les signaler souvent au cours de cette étude.

D'où viennent ces enseignes nouvelles qui sont très nombreuses à l'époque de Gordien et de Philippe, mais qui commencent à apparaître dès le ii^ siècle de Tère chrétienne, peutêtre même avant? Si ces signa adventices étaient toujours des animaux et des animaux aussi communs que le taureau ou le sanglier, nous serions porté à croire qu'ils ont été introduits

- Insignes dc^ lcL:iiins de Mœsie.

Fi(i. 158. — Insignes des légions de Mœsie. (Cabinet des médailles, nos 14G, 1 58, 171, 185,187,188 A et 21 r.)

dans les armées romaines par les Barbares. On sait quelle place tinrent surtout les Gaulois et les Germains dans le recrutement des soldats de Rome. Les cohorles d'alliés latins, qui déjà sous la République avaient leur organisation propre et leurs signa particuliers, furent remplacées dès le i^'" siècle avant Jésus-Christ par des cohortes d'auxiliaires barbares qui prirent, à côté de la légion, une importance de plus en plus grande. Ces auxiliaires, qui combattaient dans les rangs des armées romaines, gardaient leurs armes nationales, leurs étendards, souvent leurs chefs. Sous l'empire, la différence entre les légions et les cohortes d'auxiliaires s'efi'aça progressivement : ceux-ci devinrent moins étrangers à mesure que celleslà furent moins romaines. Auguste avait déjà exclu des légions les Italiens, sous le prétexte de les rendre à la culture de la terre, ou de donner des loisirs à ces vainqueurs du monde.

Hadrien ne lève plus de soldats que dans les provinces impériales, les plus extérieures et les moins civilisées. Gallien et Probus confient à des peuples germains, transformés nominalement en armées romaines, le soin de défendre les frontières. L'infiltration des barbares dans les légions commence de bonne heure, dès les environs de l'ère chrétienne. Il y a des Barbares dans la IIP Cyrenaïca, formée hâtivement par Lépide en Afrique ; il y en a dans la III*^ Gallica que Munalius Plancus organise en Gaule; en lan 9 un corps uniquement composé de Galates est transformé en légion et la Dejotariana ainsi constituée est dédoublée en /\'S. Pendant la guerre de Civilis. tous les auxiliaires et aussi la plus grande partie des légionnaires sont recrutés parmi les Gaulois et les Germains. Dans l'armée du chef batave, les sisrna romains alternent avec les enseiiînes animales des Canninéfates, des Tinctères et des IJruclères. Il est vrai que, dans les légions adverses, les étrangers et les barbares sont aussi en si grand nombre que toute une armée romaine prête serment à Civilis, sans avoir combattu pour ainsi dire ; les deux légions infidèles, la XVI' campée à Vêlera et la 1^^ à Bonn, portent des noms caractéristiques : elles s'appellent Gallica et Germanica, Une fois les images impériales arrachées, leurs signa sans honneur se confondent naturellement avec les enseignes Gauloises K Ce mélange et cette confusion des enseignes, qui étonne encore Tacite et le scandalise au début du 11" siècle, estauiii^ un fait accompli. Or, les peuples de la Gaule et de la Germanie étaient alors à peu près au même degré de civilisation que les Latins vers l'époque de la fondation de Rome ; leur religion, leurs rites sociaux et guerriers étaient encore tout pénétrés de survivances totémiques; et des animaux fixés au bout des hampes, pareils aux enseignes antiques du loup, du sanglier, du cheval et de l'aigle, reparurent alors dans les légions romaines, lorsque leurs rangs s'ouvrirent

' Tac, Ilisl., IV, 62. <( Revulsae imperaloium imagines, inhonora signa, fulgenlibus hinc inde Gallorum vexillis. >»

aux cohortes auxiliaires des Bataves, des Trévires, des Lingons et de vingt peuples Iransrhénans.

Mais cette hypothèse d'une renaissance des enseignes animales au contact des Barbares est loin d'expliquer tous les faits. Elle ne rend point compte par exemple de l'emblème du Capricorne, ni de ceux du Centaure ou de Pégase. Il serait trop facile de les interpréter comme des adaptations du bouc et du cheval, sous l'influence de la symbolique gréco -romaine. Ici on a bien affaire, semble-t-il, non pas à un influx totémique apporté par les Barbares, mais à un symbolisme abstrait et tout artificiel. Or pourquoi ne pas admettre parallèlement ces deux influences? Chaque légion, de plus en plus, tendait à développer et à affirmer sa personnalité propre et à se créer des emblèmes particuliers à côté du symbole banal de l'aigle. Ces emblèmes, elle pouvait les trouver tout à côté d'elle ou en elle-même, en adoptant les signa barbares, elle pouvait les demander aussi à la symbolique religieuse des Bomains, si compliquée, et surtout si à la mode qu'elle n'a pas cessé de sévir, si je puis ainsi parler, dans la littérature, l'érudition et les cultes, de \ arron à Servius. Peu importait en somme d'où venait l'emblème ; l'essentiel était de le trouver. Les explications symbolistes données par M. von Domazewski de certains insignes légionnaires de l'époque impériale me paraissent donc justes, mais à condition qu'on ne les considère pas comme excluant les autres et qu'on n'essaie pas de les appliquer à tous les cas possibles. L'éclectisme, ici encore, est nécessaire.

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