‹ Cultes militaires de RomeChapitre 27 sur 61 · LE LION · texte numérisé non relu

LE LION

Autant lexplication par un signe zodiacal me paraît plausible quand il s'agit du Capricorne, autant elle me semble douteuse pour le lion. M. von Domaszewski croit reconnaître dans certaines légions à l'insigne du Lion celles de l'armée de Lépide, qui aurait choisi cet emblème en sa qualité de Pontifex Maximus, parce que le lion zodiacal correspond à Jupiter' ; à propos de la IV" Flavia, fondée par A'^espasien, le même savant déclare ignorer la raison qui a pu faire choisir par l'empereur ce signe de préférence à quelque autre; en tout cas, ce n'est point la constellation du lion qui a présidé à la naissance de Vespasien, dont nous connaissons la date.

Le lion légionnaire est peut-être d'origine mithriaque. On sait le rôle considérable qu'avait le lion dans plusieurs religions orientales : c'était l'animal sacré de Gybèle ; la déesse est représentée tantôt assise sur un lion, tantôt debout entre deux lions, ou conduisant un char traîné par des lions; ou encore un ou deux lions sont couchés à ses pieds. Cette conception, tout à fait banale à l'époque impériale romaine, remonte assez haut, car dans l'hymne homérique à la Mère des Dieux, le poète, qui utilise sans doute des documents anciens, dit que la déesse se plaîL aux hurlements des loups et aux rugissements des lions, Elien^ raconte qu'à Elymaïs, dans la région comprise entre la Susiane et la Perse, il y avait un temple d'Anaïtis, oii l'on entretenait, par une antique tradition, des lions apprivoisés. Enfm on retrouve le lion dans le culte de Mithra : les fêtes du dieu s'appelaient les Léontiques; les initiés du 4" degré, hommes ou femmes, portaient le lilre de lion et de

1 Domasz., T., p. ujo et note 44- •■2 AeL, XII, a.'J.

lionne'; clans les mystères apparaît un dieu léonLocéphale, d'origine obscure ; et sur la plupart des bas-reliefs mithriaques, un groupe formé par le cratère sacré, le lion et le serpent est placé sous le ventre du taureau égorgé par Mithra, sans qu'il y ait d'ailleurs aucune relation entre les deux scènes^. Or Mithra tenait une grande place dans les cultes militaires Romains, et c'étaient les soldats qui avaient répandu dans tout l'Occident sa religion et ses mythes^; partout où ont séjourné les légions romaines, se rencontrent de nombreuses inscriptions avec dédicace à ce dieu : à notre avis, c'est donc en tant que symbole mithriaque que le lion est devenu un emblème légionnaire. Il est attesté pour les cohortes prétoriennes et pour six légions : la ÏV' Flavia, la VIP Claudia, la IX'' Augusta, la XIIP Gemina, la XVP Flavia, et la XXP Gemina. Or la IV" Flavia a séjourné surtout en Moesie supérieure et en Pannonie ; dans ce dernier pays en particulier, la légion a laissé des inscriptions très nombreuses; mais précisément, dans ces mêmes régions, le culte mithriaque a pris, à partir du II' siècle, un développement extraordinaire, par exemple à Viminacium (Mœsie) et à Aquincum (Pannonie); sur le territoire de cette dernière ville on a découvert les vestiges de cinq sanctuaires mithriaques. Les mêmes arguments sont valables pour la A'IP Claudia, qui avait son quartier général à Viminacium. La XIIP Gemina séjourna presque continuellement en Pannonie, puis en Dacie. où les monuments mithriaques ne sont pas moins abondants. Enfin la X\ T' Flavia résida toujours en Cappadoce et en Syrie, c'est-à-dire dans l'Asie Antérieure, lieu d'origine du culte de Mithra.

Mais quand on s'occupe des premiers siècles de l'ère chré-

1 Communication de M. Clcrmonl-Ganneau à lAcad. des Inscr. (19 février 1903), à propos de deux sépultures découvertes récemment à Tripoli de Barbarie; sur le couvercle d'un des tombeaux est figuré un lion bondissant, avec cette épitaphe : Qui Ico jacet ; sur l'autre on lit : quae lea jacel.

• Fr. Cumont, Mon. milliriaq.. t. II, 11, p. 2-^1 sq., t. I., p. 101 sq.

3 Id.,t. I, p. a46 sq.

tienne, il ne faut pas oublier que le symbolisme sous toutes ses formes avait envahi et déformé les conceptions religieuses de ce temps, et que l'association des idées, s'exerçant sur la matière mythique, procédait alors par juxtaposition de symboles. Or le lion avait plusieurs significations dans la symbolique romaine ; il pouvait correspondre à d'autres dieux que Milhra et même à des conceptions abstraites, telle que la Valeur.

La substitution d'une figure animale à un dieu anthropomorphe est fréquente dans les monnaies impériales. Ainsi ApoUo Conservator est remplacé quelquefois par un Centaure tirant de Tare, par un griffon ou par Pégase*. A Diana Conservatrix on substitue de même soit un cerf, soit une biche, soit une antilope-. Jupiter Conservator est symbolisé parla chèvre qui lui servit de nourrice^'. Enfin (et cet exemple paraîtra maintenant plus clair), Hercules Conservator est représenté soit par un sanglier, soit par un lion marchant^. Ces deux animaux symbolisent sans doute le dieu en mémoire des exploits qu'il accomplit à Némée et à Erymanthe. De même le lion figure quelquefois la Valeur; l'étude des emblèmes très divers qui correspondent sur les monnaies du m'' siècle à la légende A irtus, fera bien comprendre le symbolisme de cette époque et fournii'a une nouvelle explication du lion légionnaire, qu'on pourra peut-être superposer à la précédente. On sait que Virtus et Honos étaient de vieilles divinités militaires, dont le culte fut fondé ou du moins apparut dans l'histoire à la suite d'un vœu fait par Marcellus dans une guerre gauloise pendant la journée de Clastidium"'. Divers types monétaires de la République nous offrent des représentations figurées de la \'aleur : c'est une tête casquée de femme, tantôt seule, tantôt

' Coll., .1/. /., IV, p. 3:).S. n°^ r>] sq., ')H et 5y, Go ;i (V.i.

^ Iil., p. 3(j.'5, scj., n""" !()(), i<j3, ioS.

■^ LL. p. iJ;,-).

' 1(1., M. 1., t. IV, p. W-j'i, n"» 191 ol I .)•.>.

'- Liv., XX VU, 25; cf. XXL\, 11.

unie à la tête laurée de l'Honneur. Au m'" siècle, la Valeur s'est séparée de son parèdre républicain, elle est devenue généralement la A'aleur de Tempereur ou des Augustes, ou encore la Valeur de l'armée ou des soldats ^

Ses représentations symboliques, nombreuses mais presque toujours très claires, peuvent se diviser en quatre groupes-.

1° Elle est figurée sous son ancienne forme de déesse casquée, généralement appuyée sur un bouclier et tenant une haste^ ;

2° La \^irtus Augusti est représentée sous les traits de Tenipereur lui-même, etlaA'irlus militum sous ceux d\in soldat'';

3° La valeur est symbolisée par une divinité guerrière, la Victoire, Mars, ou Hercule-'. Nous voici ramenés, par le dernier de ces emblèmes, au type d'Hercules Gonservator. A la légende ^'irtus correspond limage du héros nu, debout, appuyé sur sa massue, un arc dans la main gauche et, sur le bras, la peau du lion de Xémée. La massue est enveloppée parfois dans la dépouille léonine ; exceptionnellement, celle-ci est absente. Une fois. Hercule est représenté étouffant un lion;

4° Enfin le lion ligure seul sur une monnaie de Carausius.

iMP. CARAVsivs P. F. AV(;. Bustc lauré de Carausius avec le paludamenlum.

U. vuiTvs AVG. Lion marchant à ébauche et tenant un foudre dans sa trueule^.

' Virtus Aui,^., Au<^g., — Viitus exercitus. — Virtus militum, — \'irlus Romanoium; et des désignations plus précises : Virtus Gallieni Aug , Constanti Caesaris, — Virtus exercitus Gallici, Illyrici, Romani.

' Nous nous bornons aux types monétaires de Gallien, de Carausius et de Victorin.

3 Coll., t. IV, Gallien, n»* 2',. (^C>, G55, etc.

* Id., Gallien, u"* 2."), 03;, &\\, (irjj, Carausius, n"* 4G, aCS.

^ Id., (jallien. n°* 21, r)'(8,GG2, G83; Carausius, n°* 2G7, 2G9.

'' /'/., t. V, p. 'n):j, n" 45 Symboles analogues empruntés aux types monétaires de Carausius : lUberitas est figurée par une vache que tiait une femme assise. Roma Renovata par la louve Romaine.

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Or le même symbole esl attribué précisément à la légion IV Flavia dans les monnaies du même empereur*.

IMP. CARAVSivs. Son busLc lauré avec le paludamentum.

R. LEG. ini fl[avia]. Lion marclianl à gauche et tenant un foudre dans sa gueule.

N'est-il pas vraisemblable donc que le lion, symbole du courage militaire, soit devenu Finsigne de certaines légions? Du reste, il y a eu confusion peut-être pour le choix de cet emblème et association de plusieurs images différentes : celle que je viens d'indiquer, de la bête domptée par Hercule et figurant la valeur, ensuite le symbole du lion radié de Mithra, de l'animal dont la fauve crinière se raidit et se mue en rayons fulgurants, peut-être aussi le lion zodiacal et même le couple des lions consacrés à la Grande Déesse, et dont les légions voyaient partout des représentations dans la Syrie et l'Asie Antérieure.

L'emblème du lion tenant le foudre entre ses dents se rencontre déjà en 222, sous Alexandre Sévère; il exprime la toutepuissance de l'empereur, Pontifex Maximus, revêtu de la Tribunicia Potestas, consul. Père delà Patrie^. De même, sous Gallien, la force romaine triomphante est représentée par le double symbole du lion et de l'aigle dans une couronne de laurier,

Dr. Tête radiée de Gallien.

R. s. p. Q. R. Lion marchant à droite, sur lequel est un aigle debout; le tout dans une couronne de laurier^.

Les emblèmes précédents me semblent être comme une réduction de celui-là; le foudre que l'aigle tient habituellement dans ses serres, a été placé dans la gueule du lion et de cette manière deux symboles ont été réunis en un seul. Du reste, il y a équivalence presque complète entre toutes ces représen-

' Coll., V, p. r)o6, nf> 22.

■^ Id., IV, p. i/,, n» 9S.

3 Id., p. /,i5, n° 535.

talions qui s'échangent facilement entre elles. La IV'' légion Flavia est figurée sur les monnaies de Garausius, soit par le lion au foudre, soit par un simple lion marchant, soit par deux lions affrontés * ; sur celles de Gallien, soit par un lion courant, soit par un lion radié marchant à droite^.

Ce dernier symbole, probablement milhriaque, remplace le lion au foudre d'Alexandre Sévère dans les monnaies de Philippe le Père et de Gallien, comme emblème du pouvoir"^. Au lieu du lion à tête radiée, ou d'un simple lion marchant, on trouve aussi le même animal tenant entre ses griffes ou dévorant une tête de bœuf. Or, on sait que le taureau est également un emblème milhriaque*; c'est peut-être ainsi, plulôt que par le taureau zodiacal, qu'il

faul expliquer l'insigne de la légion MI Claudia, que représente sur les monnaies de Gallien, tantôt le taureau marchant, tanlùl le lion "'. De même la légion VII Augusla a le taureau, la IX' Au2:usla le lion. Enfin, dans les monnaies au nom do la XIIP Gemina et de la XXI', un lion marche à la rencontre d'une Victoire qui lient une couronne et une palme : ici le symbole est tout militaire et s'explique de soi.

En résumé, emblème milhriaque à l'origine, le lion est devenu le symbole delà toute-puissance ou delà valeur guerrière de l'empereur et de son armée; pour rendre compte de

Fio. 4|. — Monnaies légionnaires de Gallien. (Cabinet des médailles, nos 8639 et 8642 A.)

* Coll., V, p. 020. n"' i3o, i3i et 129; pour ce dernier type, il faut lire probablement LEG. iiii FL. au lieu de leg. ni.

- Id., IV, p. 384-385, n"^ 186 et a88; p. 38.*), n» 287.

3 Id., t. IV, p. 182, n» 6G; cj . Gallien, n"^ 45/,, 45r).

■* /(/., IV, Gallien, n"* 4'6 sq. ; cf., V, Probus, n°^ 377 sq.; dans certaines monnaies de Gallien, on trouve précisément au revers le taureau mithriaque avec la légende inv (icto) soli avg. (Coll., IV, p. 4io); cf., C. I. L., 111, 1121 : sol Invictus Mithra et le taureau.

•' Id., t. IV, p. 385, n"' 29."» sq. (taureau) et 299 (lion).

l'insigne légionnaire, c'est à ce double point de vue qu'il faut se placer.

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