CHAPITRE PREMIER
ORIGL\E DES SIGXA M ANl P C I. A IP, ES
L'origine des signa secondaires est altestée par une tradition romaine que Tantiquité tout entière accepta sans contestation aucune, mais qui a été mise en doute parles érudits modernes. On a prétendu, par exemple, que le récit avait été forgé pour justifier une étymologie de mfinipulus et que les fameuses enseignes à la bottelée de foin n'avaient aucune réalité historique ; que, du reste, à vrai dire, elles étaient hors du domaine de l'histoire ^ Or, l'école du scepticisme historique est peut-être allée un peu trop loin en ce qui concerne les temps primitifs de Rome. Longtemps on avait admis sans critique tout ce que les écrivains latins racontaient sur l'enfance de leur peuple. Puis la réaction est venue et on a mis au rang des contes de nourrice toute l'histoire des rois et une bonne partie des origines républicaines. Entre ces deux excès n'y aurait-il pas un juste milieu? Sans doute, les règles d'une saine critique doivent nous mettre en garde contre une adhésion trop naïve aux faits contenus dans le premier livre de Tite-Live, mais d'autre part les récentes fouilles du Forum, qui ont mis au jour le tombeau de Uomulus avec la fameuse pierre noire mentionnée par Fcslus. nous commandent aussi de ne pas tout repousser en bloc. Que ces documents soient du vii^ siècle, comme le veulent des Italiens enthousiastes, ou du iV seulement comme le prétendent des Allemands sceptiques, ils restent toujours vénérables, ils attestent au moins la haute antiquité des traditions
' (rest la conclusion ;'i l;ii(ii('lIo s'.-u'ir-tc M. Doiiias/fnvKkl, /•'.,[). i'.\.
sur les rois et, du même coup, leur vraisemblance partielle. Pour quelques récils surtout, à propos desquels le témoignage de Tantiquité n'a pas varié, on peut essayer, semble-t-il, de faire le départ entre ce qu'ils contiennent d'historique et ce qu'y ajouta la légende.
Or la tradition relative aux signa manipulaires est peutêtre une des plus sûres, en tous cas une des plus constantes. Malheureusement, si les textes ont la prétention de nous apprendre ce qu'étaient exactement ces enseignes sous les premiers rois de Rome, ils demeurent ensuite, pour ce qui regarde une période de 700 années, avares de tous détails. Les monuments figurés, d'autre part, ne commencent à nous renseigner qu'au i"" siècle, si bien que de Homulus à César, il y a une lacune gênante dans nos connaissances*; il n'est pas impossible pourtant de renouer les anneaux delà chaîne, ^'oici d'abord les traits communs de la tradition, qu'on trouve chez tous ceux qui l'ont rapportée : Romulus divisa les pâtres ses compagnons par groupes décent hommes; chaque groupe avait pour le guider au combat une perche surmontée d'une poignée de foin ; cette enseigne, manipulus, donna son nom à la primitive unité de combat, au manipule^.
i Pour toute cette période, les textes parlent quelquefois des signa secondaires, mais sans donner sur leur aspect et leurs usages spéciaux, aucun détail précis.
— Ovid. Fasl.. III, iii5 sq. ; il s'agit des signa :
Illa quidem faeno, sed erat revercntia faeno Quantum nunc aquilas cernis habere tuas. Perlica suspensos portabat longa maniplos, Unde maniplaris nomina miles habet.
— Isid., Orig. f/enl. Rom., y, 3 : « antequam signa essent, nianipulos sibi, id est fasciculos stipulae vel herbae alicujus, pro signis laciebant, a quo signo manipulares milites cognominati sunt. » — /(/., 22, 3 : « perticas manipulis fa^ni varie formatis in summo junctas dédisse, ({uo facilius eo signo suum quisque ducem seqneretur. »
— Serv., Aen.. XI, 870 : « manipli.... dicli sunt signiferi. cpiia sub Komulo pauper adhuc Homanus exercitus hastis foeni manipules illigabanl et lios pro signis gerebant ; unde hoc nomen remansit. »
— Plut., Fom.. 8:,.. ôJvsjjitv yiys <Jv't.lilo-/^ii\i.v/ r,'* jî; Ix^ctottOx; ■:•/.««:•/■,; ôi àvT,p
Plusieurs auteurs ajoutent quelques détails un peu plus précis: Plutarque parle u d'une brassée d'herbe et de branchages », Isidore « de bottes de paille ou d'herbe quelconque », le même auteur dit encore que ces manipules de foin « avaient des formes variées», et Ovide explique que le foin était alors un objet de vénération. Ainsi s'éclaire progressivement l'obscurité de cette tradition ; essayons de la réduire en une donnée à peu près historique : aux temps les plus anciens auxquels pouvaient remonter les souvenirs des Romains, leurs levées de guerre, formées des contingents de trois clans ^, étaient subdivisées en petits groupes; chacun d'eux avait, en guise d'enseigne, une perche, en haut de laquelle étaient attachées des plantes sacrées ; d'ailleurs on ne savait plus au juste à l'époque historique de quelles plantes il s'agissait, herbe, paille ou menus branchages, ni de quelle manière on arrangeait ces poignées de verdure. On supposait seulement qu'elles devaient être l'objet d'un culte religieux.
N'attribuons à ces données un peu vagues que la valeur d'une hypothèse imaginée pour expliquer l'origine des documents de l'époque impériale relatifs aux signa manipulaires, et voyons si cette hypothèse est vérifiée par des faits plus certains que la tradition pure et simple.
Or les survivances romaines du culte des plantes suffisent à attester la vraisemblance de ce que nous racontent les anciens sur les enseignes manipulaires. D'après Pline, les arbres furent chez les Romains les premiers temples, et de son temps encore les habitants des campagnes ne pouvaient s'empêcher d'attribuer à tout arbre un peu extraordinaire un caractère divin ^. Ovide a bien exprimé la sensation obscurément reli-
à:pr,ycÏTo -/ôpTO'j xa; 'j).-/)^ kfv.'xV.oy. xovtw T:zpiv.zi\i.ïvr,v àv£-/(i>v [laviV/a Taûra? AaTÏvot •/.-xlo'jnvi.
* Ceux-ci avaient pour enseignes des signa à représenlalions animales, probablement le loup, l'aigle et le sanglier, auxquels vinrent s'ojouter le cheval, puis le minotaure.
•^ Pline, //. N. XII, 2.
gieuse qu'éprouvaient sans cloute les primitifs clans Tombre mystérieuse des grands arbres.
Lucus Aventino suberat niger ilicis umbra, Quo passes visodicere : « Numeninesi! »
In medio gramen, muscoqiie adoperta virenli Manabat saxo vena pcrennis aquae.
Inde fere soli Faujius Picusqiie bibebanl.
En ces quelques vers est contenue presque toute la religion des pâtres primitifs du Latium qui adoraient les arbres, les rochers, les sources et les eaux courantes, enfin les animaux, représentés ici par Faunus, tantôt dieu-loup, tantôt dieu-bouc, et par Picus, l'oiseau augurai.
Il serait trop long de signaler toutes les traces des cultes sylvestres de la Rome arcliaïcjue. — les anciens arbres sacrés qui ont précédé parfois les dieux nouveaux sur remplacement même de leurs temples', — le figuier Ruminai, l'arbre des Ramnes, qui dans la légende étend ses branches sur la louve romaine, pendant qu'elle allaite les divins jumeaux ; — les troncs et les branches, autour des sanctuaires, chargées d'offrandes et d'ex-voto; — certains arbres mis à l'abri des contacts profanes par des murs, des enclos ou même de véritables édifices*. Lorsque parurent les dieux à forme humaine, on leur consacra les arbres adorés par les ancêtres et dont le culte put ainsi se perpétuer parmi les générations nouvelles. Les feuillages vénérables et les herbes sacrées continuèrent du reste d'avoir dans les rites traditionnels de la religion le même rôle que par le passé, et l'emploi d'enseignes surmontées d'une poignée de verdure est précisément l'un de ces rites.
Les rameaux coupés aux arbres participaient à leur carac-
* Chêne sacré sur remplacement du temple de Jupiter Capitolin, au temps de Romulus (Liv., I, lo) ; hêtre sacré qui a donné son nom à un autre sanctuaire de Jupiter, le Fagutal (Varr., L. L., 4, 32) ; et divers autres exemples analo- •jues cités par Pline (XVI, 85 sq.)
- Cf. Sagl., Dict. des ant..^ art. Arbores sacrae.
tère sacré, l'herbe prise dans un enclos religieux tirait une vertu particulière de la terre sainte où elle avait poussé, et ces verdures tenues à la main, ou portées en couronnes, ou suspendues à la porte des maisons, ou répandues en jonchées sur les autels, exerçaient dans toute espèce d'actes ou de cérémonies une influence qui d'abord avait été divine et qui, ensuite, était devenue simplement purificatrice ou symbolique. Nous nous contenterons de passer en revue les rites militaires où des verdures sont en usage.
Tout d'abord, les arbres sacrés apparaissent et jouent plus dune fois un rôle dans l'histoire guerrière de Rome. Romulus, après avoir tué le roi des Céniniens, monte sur la colline du Capitole. où Jupiter n'était représenté encore que par un chêne, objet de la vénération des bergers. Il suspend à l'arbre sacré les dépouilles opimes et invoque, sous un nouveau surnom, celui de Jupiter Feretrius, le dieu qui réside là^ Trois siècles plus tard, en \^6 avant Jésus-Christ, les Eques, au mépris des traités conclus l'année précédente, envahissent le territoire romain et, après force ravages, campent sur l'Algide. Aussitôt on leur envoie de Rome, pour demander réparation des injustices commises, trois féciaux, Q. Fabius, P. Volumniuset A. Postumius. Le chef des Eques se refuse à les entendre, mais eux prennent à témoin des conventions violées le grand chêne qui étend son ombre sur le prétoire du camp ennemi. Celte tradition nous a été conservée par Tite-Live; d'ailleurs l'historien latin ne se rend pas compte qu'il y a là une vénérable survivance d'un ancien culte et il cherche à justifier l'invocation au chêne sacré par une plaisanterie du général Eque-.
Il n'est pour ainsi dire pas de cérémonie du culte romain oii les verdures sacrées ne jouent un rôle. Tout ce qui participait à des rites religieux, objets ou êtres animés, prêtres.
' Liv., 1, lo.
« Id., III, 2.".*
LES ENSEIGNES 2'il
assistants ou victimes, portait en signe de consécration des rameaux ou des couronnes. Or, la couronne n'est à l'origine qu'un rameau dont on recourbe, pour les nouer ensuite par une bandelette, les deux extrémités. D'abord les dieux seuls en avaient, chacun empruntant à l'arbre ou à la plante qui lui était particulièrement consacrée les couronnes dont il ornait sa tête. Jupiter avait le chêne et le laurier et Junon le figuier sauvasse, A'énus le mvrte et Bacchus la vigne Dans la mythologie de la basse époque ce symbolisme fut pour ainsi dire de rigueur, et on attribua une plante à chaque dieu, quelquefois arbitrairement. Ainsi les fleuves furent représentés avec des roseaux et l'Espérance avec une fleur à la main. Pline, dans son IJisioire naturelle \ décrût avec quelques inexactitudes d'interprétation, le développement de ces rites. L'origine en est obscure pour lui : la plante fut d'abord sacrée et divine par elle-même ; puis, lorsqu'un dieu à forme humaine eut pris sa place, elle en devint l'attribut. « Anciennement, on ne donnait de couronne à personne qu'aux dieux, et, d'après la tradition, c'est LiJjcr Pater qui le premier de tous plaça sur sa tête un rameau de lierre. Ensuite, pour honorer les dieux, les sacrilianls en prirent et en même temps on couronna les victimes. En dernier lieu, on employa aussi la couronne dans les combats des fêtes religieuses ; mais aujourd'hui encore, ce n'est pas au vainqueur qu'on la donne : on proclame que sa patrie est couronnée par lui^. » « Il serait long et en dehors de mon sujet, ajoute Pline, d'exposer quel est le prçmier des Romains qui reçut une couronne. En fait, ils n'en connaissaient pas d'autres [jadis] que les couronnes niililnire.'i et ce qui est sûr. c'est que notre nation à elle seide en a plus d'espèces que toutes j^les autres réuniesj. »
1 Plin., //. .V., XVI, 4.
* Ceci est exact, la couronne étant primitivement le signe de la consécration à la divinité, et donnant à celui qui la place sur sa tête un caractère en quelque sorte sacré.
•^ Ici, on n'a plus affaire à un rite primitif, mais purement symbolique ; la couronne a fini par devenir le signe de la victoire.
2'i-Z CULTES MILITAlllES DE ROME
Les plus importantes et les plus connues sont celles du triomphe et de Tovalion, et celles que recevaient le général qui avait délivré des assiégés, le citoyen romain qui en avait délivré un autre dans un combat, le soldat qui avait pénétré avant tous soit dans une ville, soit dans un camp ennemi emporté d'assaut, ou qui avait sauté le premier, avec ses armes, sur un navire pris à Tabordage*.
Les couronnes murale, vallaire et navale, moins anciennes que les autres et inventées par analogie de celles-là, ont toujours été faites de métal et n'offrent aucun intérêt au point de vue du culte des plantes.
Les autres au contraire remontent à une très haute antiquité, et primitivement elles étaient en feuillage véritable. Elles avaient alors une signification purement religieuse.
C'est un rite religieux qu'accomplit, sans aucun doute, ce soldat romain dont Pline nous raconte les hauts faits et qui, avant de traverser à la nage le fleuve Vulturne dont les Carthaginois disputent le passage aux Romains, se ceint la tête de feuillage ^. La signification de ce geste est assez difficile à déterminer. Il peut être un signe de consécration à un dieu, comme aussi un simple moyen de prévenir ou de détourner les mauvaises influences, ou encore une précaution pour purifier des souillures de la guerre. Toutes ces explications sont vraisemblables et peuvent avoir été vraies à des époques difTérentes, ou encore chacune d'elles convient pour une espèce particulière de feuillage. Ces questions, du reste, sont fort obscures et les anciens n'étaient guère mieux renseignés que nous.
Pourquoi la couronne triomphale était-elle faite de laurier? Au i^"* siècle après Jésus-Christ, Masurius en donnait la raison suivante : le laurier servait à purifier du sang versé pendant la
* Corona Iriuniplialis, — ovalis, — obsidionalis, — civica, — muralis, — -
vallaris ou castrensis, — navalis ; cf. détails dans Aiilu-Gellc [V, (5] qui leur consacre un long développement.
2 Plin., H. .Y., XVII, I.
LES ENSEIGNES 2i3
cuerre^ Festus est du même avis: u C'est avec des couronnes de laurier que les soldats suivaient le char du triomphateur, de façon à entrer dans la ville purilîés en quelque sorte d'avoir versé le sang humain. Aussi avait-on pris Thahitude d'employer la même plante à toutes les fumigations*. » Et, mal satisfait sans doute de cette explication traditionnelle, qui semble correspondre à d'antiques croyances, le grammairien ajoute une interprétation symbolique, conforme aux idées de son temps, et qui d'ailleurs pouvait être aussi très vieille, étant une application de la magie imitative. On se sert du laurier, ajoule-t-il donc, parce qu'en tout temps il est vert^ et pour que de même la Ilépublique ne se flétrisse pas (quod omni tempore viret, ut similiter respublica vireal).
L"explication de Masurius a été admise en général par les modernes. « L'usage des Romains de se couronner de laurier, quand ils étaient vainqueurs et dans la cérémonie du triomj)he, d'en entourer les faisceaux, les bulletins de victoire, avait pour origine la nécessité de se purifier du sang répandu et de se préserver contre le mauvais sort qui s'attache de préférence aux hommes trop heureux^. » Pline, au contraire, ne cite l'avis de Masurius que pour le réfuter. Quelques-uns de ses arguments sont puérils mais plusieurs aussi ont une certaine force. Les rameaux de laurier passaient pour détourner les mauvaises influences, on en suspendait dans les maisons; ils gardaient, dit Pline, la porte des Césars et des pontifes, et veillaient sur leur seuil '.
C'est à cause de cette influence propice que le laurier était pour les Romains un messager de joie et de victoire, qu'on en parait les lances et les javelots des soldats, qu'il décorait les faisceaux des généraux en chef et qu'on le prenait pour aller le déposer sur la statue de Jupiter Optimus Maximus, dans l'allé-
' Plin., XV, 40.
* Fest., Latireali.
' Saglio, Arbobes sacrae dans Dicl. des Anl., p. i>r)8.
' Plin., XV, Sg.
gresse de chaque nouvelle victoire'. Seul de tous les arbres le laurier passait pour ne jamais être frappé de la foudre, et Tibère, dont on connaît les habitudes superstitieuses, ne manquait pas, quand le ciel était orageux, de porter sur la tète une couronne de laurier". L'aigle parmi les animaux avait, d'après les anciens, le même privilège que le laurier, et Servius exjDlique par là les rapports avec Jupiter de la plante et de l'oiseau^. C'est en réalité la relation inverse qui est la véritable, et la légende n'a pris naissance qu'après que la couronne de laurier eut été attribuée à Jupiter. D'oîi une autre explication possible pour les rameaux de laurier ornant la tète du général admis au triomphe; celui-ci devient pour un moment le substitut même du dieu ; il est l'objet dune apothéose éphémère, que plus tard on rendit durable, et qu on prétendit éternelle, lorsqu'il s'agit des empereurs. Le triomphateur monte au Gapilole, revêtu du costume même de Jupiter Capitolin, debout comme lui sur un quadrige, et portant comme le dieu le sceptre avec la couronne de laurier.
On choisira de ces deux explications celle qu'on préférera : chacune a pour elle des arguments sérieux tirés des textes anciens, et aucune n'est en contradiction avec l'idée qu'on se fait aujourd'hui des religions antiques.
Il est probable que le laurier n a pas été spécialement réservé de tout temps aux rites du triomphe et qu'à l'origine, avant la réglementation minutieuse des détails de la cérémonie, d'autrès verdures y étaient admises, Masurius, toujours d'après le témoignage de Pline, rapporte que « les triomphateurs sur leur char se sont servis également de la couronne de myrte'* ». Le myrte intervient, dès les origines fabuleuses de Home, dans les choses de la guerre. Selon la tradition, c'est avec des
' Plin., XV, 40.
- Id , XV, 3o, et Suel., Tih., (ly,
•' Scrv., Acn., I, 394.
* Plin., XV, 3S.
LES ENSEIGNES k'i5
myrtes sacrés^ que se purifièrent Romains et Sabins, lorsqu'ils déposèrent les armes après avoir combattu à cause de Tenlèvement des femmes. Ceci se passait dans le lieu où étaient du temps de Pline l'Ancien les statues de Vénus Gloacine, c'està-dire de Vénus Purificatrice, car c/«ere dans l'ancienne langue était synonyme de purgare. Vénus Cloacina avait été peutêtre à l'origine l'Esprit du bois de myrtes qui s'élevait entre le Palatin et le Gapitole(?). De fait, le myrte a toujours été chez les Romains la plante de Vénus et, d'autre part, il servait couramment pour les fumigations et les purifications. Pline l'Ancien nous dit encore que le myrte fut le premier arbre planté à Rome dans les lieux publics (fatidico quidem et memorabili augurio). Devant le vieux temple de Romulus Quirinus, il y avait jadis deux myrtes sacrés qui symbolisaient, dit-on, le patriarcat et la plèbe, et dont les périodes d'efflorescence et de dépérissement correspondaient à la prédominance ou à raffaiblissement de l'un et l'autre ordre. Pour revenir aux rites de la guerre, le premier consul qui fut honoré de VOvatio s'avança couronné du myrte de Venus Victrix^ et depuis la corona ovalis fut toujours formée de ce même feuillage. Le triomphe, non accordé par le Sénat, que certains généraux allaient célébrer sur le mont Albain, comportait aussi d'après Pline la couronne de myrte •'^. Mais pendant une longue période le laurier fut quelquefois substitué au myrte, comme nous avons vu tout à l'heure le myrte remplacer le laurier. M. Grassus, après avoir vaincu Spartacus, eut ïovatio, mais avec la même couronne que les triomphateurs du Gapitole ; et aux origines du Gonsulat, M. Valerius, celui qui avait expulsé les rois, porta deux couronnes, une de laurier et l'autre de myrte. Le chêne ou l'yeuse^, que nous avons vu plus haut en rapport
*■ Plin., XV, 36 (myrtea verbena).
2 Plin., XV, 3«.
•^ La raison qu'en donne Pline n'est guère sérieuse (Plin, XV, 38) ; cf. Gell. V, G.
Gell. V. G; cf. Scrv., Aen., VI, 772; d'après les anciens, le chêne était Umv. un Lv<i\. — Renel. .lo
avec Jupiter, fournissait le feuillage de la couronne civique, donnée à quiconque avait sauvé la vie dans un combat à un citoyen romain.
De ces considérations il résulte qu'à l'origine les plantes sacrées avaient un domaine magique très étendu et pour ainsi dire indéfini ; elles pouvaient agir avec leurs vertus propres dansltous les rites; plus tard seulement on spécialisa chaque arbre ou arbuste, et on restreignit son action à un certain nombre de cas ou même à une certaine catégorie d'objets. En même temps chaque plante devenait l'attribut de tel ou tel dieu. Il n'est pas impossible qu'ici encore nous ayons affaire à des survivances totémiques. On sait que les totems ne sont pas forcément des animaux, que les végétaux, les corps célestes et toute espèce d'objets et même de phénomènes peuvent servir de totems (par exemple le chêne, le laurier, l'herbe, le soleil, l'eau, le vent.) Le laurier et le myrte ont pu être ainsi des totems de clans latins préhistoriques. Quand ces clans se furent fondus dans la cité romulienne, les vertus sacrées des plantes totémiques se répandirent, si je puis dire, dans toute la liturgie romaine, puis peu à peu ces vertus de talismaniques devinrent symboliques, et, au bout de quelques siècles, il ne resta que des survivances de l'ancien culte, d'une part dans les emblèmes militaires des couronnes, avec attribution déterminée de chaque plante, et d'autre part dans les vieux rites populaires de propiliation et de purification (habitude d'orner de feuillage tout ce qui participe de près ou de loin à une cérémonie religieuse, coutume de suspendre des rameaux aux portes des maisons, etc.)
Ainsi s'explique le caractère artificiel de certaines attributions mythologiques postérieures. Les mythographes donnent à Jupiter comme arbre sacré tantôt le chêne, tantôt le laurier. La plus vieille tradition romaine avait gardé le souvenir d'un
l'arbre de vie, parce que ses fruits avaient nourri les premiers hommes ; c'est pourquoi on donne son feuillage au sauveur d'une vie humaine, par symbolisme analogique.
chêne sacré auquel les pâtres rendaient un culte sur le mont Capitolin, bien avant qu'y fût élevé le temple de Jupiter. En Grèce, le même arbre était inséparable de Zeus Dodonéen : les influences helléniques vinrent donc confirmer d'anciennes habitudes latines. Du reste, la couronne de chêne orne rarement la tête d'un dieu dans les monuments figurés : à peine peut-on citer dans les monnaies de la République un type relativement rare d'Apollo Veiovis' et un de Pietas^. On trouve plus souvent le buste lauré d'Apollon Veiovis, ou bien ce même dieu monté sur une chèvre, avec des attributs variables, le tout dans une couronne de laurier^. Jupiter n'a jamais la couronne de chêne ; à chaque instant, au contraire, dans les monnaies de la République revient le type de la tête laurée de Jupiter, si banal à toutes les époques qu'il est inutile d'en citer des exemples. Quant aux branches de chêne entourant le nom du monétaire au revers d'un certain nombre de médailles républicaines, elles sont une allusion à la couronne civique. On considéra aussi qu'Auguste et la gens Julia avaient mérité particulièrement cette couronne pour avoir mis fm aux guerres civiles et sauvé ainsi l'existence d'un grand nombre de citoyens: c'est pourquoi la porte du palais d'Auguste, qui figure souvent sur les monnaies, est surmontée d'une couronne de chêne'''. Mais de chaque côté de la même porte se dresse un laurier^,
' Apollo Veiovis réunit les attributs de Jupiter et d'Apollon; c'est, je crois, à l'origine un Jupiter guérisseur, assimilé ensuite à Apollon, lors de l'influx des cultes grecs. Pour la tète d'Apollon-Veiovis avec la couronne de chêne, voir Babelon, t. I, p. 352.
2 Bab., t. II, p. 17.
2 Babelon, t. I, p. 5o6 sq., t. II, p. 6 et 7. Il semble que le culte d'Apollon Veiovis ait été particulièrement en honneur dans la gens Julia. Une inscription archaïque provenant du sacrarium de cette gens est ainsi conçue :
VEDIOVEJ. PATREI GENTILES IVLIEI
* Val. Max., II, 8. « Ad quercuni pronae manus porriguntur, ubi ob cives servatos corona danda est qua postes Augustae domus sempiterna gloria triumphant. »
^ Babelon, I, p. 3ii ; — Porte du palais dAuguste surmontée d'une cou-
vraie plante sacrée de la gens Julia. On sait que sous Auguste un prodige était venu fort à point rajeunir ce culte ^ Mais la tradition julienne était bien en accord avec la tradition romaine en général : la religion du laurier est encore très vivace au i^'' siècle après Jésus-Christ. Tandis que le lierre, par exemple, n'orne guère que la tête de Bacchus^, et le myrte celle de Vénus'^ ou exceptionnellement de Vulcain*. la couronne de laurier est attribuée indifTéremment à un grand nombre de divinités. C'est surtout Jupiter, Janus, Apollon, mais aussi Saturne, Vulcain, les Dioscures, Vénus Erycine, Esculape, Salus, Roma, et une des plus anciennes abstractions personnifiées de la religion romaine, Honos, dont le laurier est l'emblème, comme le casque est celui de Virtus^.
Enfin les Romains n'avaient pas voué seulement un culte aux arbres et aux arbustes, mais l'herbe même avait son rôle sacré dans certains rites, dont Tétude va nous ramener, après cette digression déjà longue, aux enseignes militaires. L'herbe ordinaire était en certaines circonstances l'objet d'un culte et servait à des usages religieux. La motte de gazon, c'est-à-dire la terre arrachée avec l'herbe qu'elle porte avait été de très bonne heure considérée comme le symbole même du sol et de de son énergie productive. L'herbe, qui pousse plus drue sur les tombes et sur les champs de bataille, semble aussi nourrie du sang des morts, et c'est pourquoi dans l'antique Latium, on lavait consacrée à Mars, le dieu du carnage''. Les autels qu'on
ronne de chêne; de chaque côté est planté un laurier. Légende : ob c, s.( cives servafos).
* Plin,, XV, 40 ; cf., Suet., Ga/6., i. 2 Bab., I, 309.
■' Id., I, p. 424.
* Id., I, p. 24.-,.
'' Tête laurée de Janus : Babelon, t. I, p. 21, ii5, etc. ; — de Jupiter, p. 102, 107, etc., d'Apollon, p. 11, i3, etc., — de Salus, p. loti, — des Dioscures, p. 5o3, — d'Esculape, p. 107, — de Roma, p. 118, — de la vestale Aemilia, p. 159, — de Vulcain, p. 269, — de Vénus Erycine, p. S-jù, — de Saturne, p. 399, — de l'Honneur, p, 4G9.
^ Serv. Aen.; XII, 119; « uras yrainineas » — quia et de bello res agitur.
élevait en campagne étaient garnis d'un revêtement de gazon, sur lequel on accomplissait les cérémonies du sacrifice^ Enfin, la couronne obsidionale, celle que des assiégés offraient au général qui les avait délivrés, la plus rare et la plus glorieuse des couronnes militaires, était faite d'herbe fraîche- (dabalur haec viridi e gramine). Pline, Festus et Aulu-Gelle s'accordent à nous dire qu'on la cueillait à l'endroit où avait eu lieu la délivrance : c'était en quelque sorte l'hommage de la terre elle-même avec tout ce qu'elle porte et renferme, comme expression de l'absolue soumission, telle que la concevaient d'autres peuples par l'offrande de la terre et de l'eau. « Chez nos ancêtres, dit Pline, tel était le symbole suprême de la victoire: l'herbe apportée par les vaincus, c'est-à-dire le renoncement à la terre, au sol nourricier, à l'inhumation même. Cette coutume, paraît-il, subsiste encore aujourd'hui chez les Germains^ ». Aucune herbe n'était particulièrement recommandée pour la couronne obsidionale; on prenait celle, quelle qu'elle fût, qui croissait sur le lieu du danger. Ce pouvait être la plante appelée spécialement gramen par les anciens, ou tout autre herbe''.
Les verdures apparaissent encore dans les rites des féciaux et le rôle qu'elles y jouent peut suggérer une explication de l'origine des signa manipulaires. Tite-Live nous a conservé le rituel des préliminaires d'un traité, avec des détails sur la consécration du fécial appelé verbéniiire et au père Palrat ;
et Marli sacrificalur, cui gramen est consecratuin, quod secundum Plinium in naturali historia ex humano cruore procreatur. Gramen autem herbae species est, licetomnis herba gramen vocetur.
* Serv., id., « aras gramineas » ; Romani enim moris fuerat caespitem arae superimponere et ita sacrificare.
- Gell., V. 6 ; cf. Fest, Obsidionalis ; cf. Plin., XXII, 4. 3 Plin., XXll, 4 ; cf. Serv. Aen., VIII, 128 ; « hinc est illud proverbium herbam do, id est cedo victoriam. »
* Plin., XXII, 7; l'espèce particulière du gramen est décrite par Plin. XXIV, 118, et semble être le trilicum repens, qui constitue un excellent fourrage. Mais Servius [loc.cit., Aen., XII, 119) nous atteste qu'on peut prendre aussi gramen dans un sens général.
ce texte intéressant mérite d'être cité en entier'. « Avant le combat, un traité fut conclu entre Romains et Albains, avec celle clause que le peuple dont les représentanls triompheraient dans ce combat exercerait sur l'autre peuple un empire doux et pacifique. Les traités différents contiennent différen les clauses, mais tous sont conclus de la même manière. Voici comment, d'après la tradition, fut fait celui-là ; or on n'a conservé le souvenir d'aucun traité plus ancien. Un fécial posa cette question au roi : « M'ordonnes-tu, ô roi, de conclure un traité avec le père patrat du peuple albain?» Le roi l'ordonnant, il reprit : « Je te demande, ô roi, les plantes sacrées (sagmina). » Le roi dit : « Prends-la pure » ; et le fécial apporta le gazon pur pris au Capitole. Puis il demanda encore au roi : « Roi, me fais-tu le messager royal du peuple romain des Quirites? [M'acceptes-tu] avec mes vases et mes compagnons? » Le roi répondit : « Ce qui peut se faire sans dommage pour moi et pour le peuple romain des Quirites, je le fais. » Le fécial était M. Valerius; il fît Sp. Fusius père patrat en lui touchant avec la verdure (^t'erÀe/iaj la tête et les cheveux. Le père patrat est créé pour exécuter (patrare) le serment, c'est-à-dire pour consacrer le traité par une série de paroles contenues en une longue formule qu'il n'est pas utile de rapporter ici. »
Ainsi, pour que les féciaux soient aptes, au point de vue religieux, à conclure un traité, il faut que l'un d'eux, le verbénaire. aille chercher les verdures sacrées dans l'enceinte de la citadelle et qu'il crée l'autre fécial père patrat en lui touchant la tête avec ces verdures. Quelles étaient les plantes utilisées dans ce rite? En vertu de quelle force mystérieuse conféraientelles des pouvoirs spéciaux au père patrat? Nous allons essayer de répondre à ces questions.
Tite-Live résume ici, probablement d'après un texte de seconde main, le formulaire même du fécial. Or il est à remarquer qu'il emploie trois termes différents pour désigner
' Liv , I, 24.
LES ENSE[GNES 251
les verdures. Il les appelle successivement sagmina^ graminis herba para, verbena. a Graminis herba pura », c'est Therbe pure, c'est-à-dire sacrée, qui consiste en gazon ; « sagmina et verbena » sont deux mots appartenant à la langue liturgique et de sens assez vague ; ils désignent les plantes en tant que sacrées \ et il ne semble pas qu'il faille chercher à les identifier avec telle ou telle espèce particulière.
Sagmen, c'est la plante de la consécration ou la plante sainte, comme semble l'indiquer l'étymologie même^ ; du reste, tous les témoignages antiques s'accordent à donner ce sens à sagmina.
Quant à verbena, ne faut-il pas y voir tout simplement un ancien doublet de herba ? Les Grecs ont traduit ce mot par i£pà poTavTj ; or ^oTavï) désigne toute espèce de plantes fourragères, et les Romains ont toujours entendu par verbenae des herbes ou des rameaux verts destinés aux rites du culte, à l'ornement des autels ondes temples. Virgile, dont l'érudition était très sûre en fait d'antiquités romaines et qui dans l'Enéide cherchait à reconstituer, autant qu'il le pouvait, les plus anciennes cérémonies, décrit au XIP livre les préliminaires religieux du combat sinf^ulier entre Enée et Turnus. On dresse aux dieux des deux peuples des autels de gazon (aras grami-
• Dig., I. 8; 8, « Sanctum dictum est a sagminibus ; sunt enim sagmina qiiaedam herbae, quas legali populi Romani ferre solebant, ne quis eos violaret ; sicut legati Graecorum ea quae vocanlur •/r,p-J/.£'.a ferunt. — P'csl. ; Sagmina vocantur verbenae, id est herbae purae, quia ex loco sanclo arcebantur [conj. : arcessobantur?] a consule praeloreve, legafis proficiscenlibus ad fœdus faciendum bellumque indicendum ; vel ab saneiendo, id est confirmando. » — Ainsi Festus, de même que Tile-Live, ne fait pas de différence entre sagmina, verbenae et herbae purae, Pline au contraiie établit une nuance entre le sens des deux termes liturgiques sagmina et verbenae : Plin., II. X., XXII, 2; « auctores imperii Romani immensum quiddam et hinc sumpsere, quoniam non aliunde sagmina in remediis publicis fuere, et in sacris legalionibusque verbenae. » — Ainsi, on aurait dit sagmina lorsqu'il s'agissait de purifications ou d'expiations ; et verbenae aurait été réservé pour les sacrifices ordinaires et les rites des féciaux.
'- Sagmen est à sancio comme fulmen à fulgeo, semen à sero, agmen à ago, etc.
neas) ; l'eau courante et le feu sont apportés par des hommes dont la tête est couverte d'un voile de lin et les tempes ceintes de verdure « velali lino et verbena tempora cincli^ » ; Servius nous apprend qu'on appelait indifféremment verbenae toute espèce de rameaux sacrés, tels que ceux du laurier, de l'olivier ou du myrte ^.
Quant à l'herbe ou à la verdure particulière dont se servaient les féciaux, les érudits anciens n'étaient point d'accord sur son identification. Pline y voit « du gazon arraché dans la citadelle avec la terre même qui le porte^ » ; il est vrai que, dans un autre passage il semble ne pas faire de différence entre la verbena et la verbenaca ou verveine^. « C'est cette dernière, ajoute-t-il, que portaient dans leurs mains les embassadeurs envoyés à l'ennemi. C'est avec elle qu'on balaie la table de Jupiter, qu'on fait les purifications et les lustrations pour les maisons. » Servius, au contraire, prétend que l'herbe des féciaux est le romarin-". Voilà donc deux auteurs qui, à eux seuls, ne nous donnent pas moins de trois solutions pour cette
* Virg., Aen., XII, lao.
' Serv., Aen., 12. 120. « ....verbenae jam vocamus omncs frondes sacratas, ut est laurus. oliva, vel myrtus. »
— Ed. 8. C5. « verbenae dicuntur virgulta, quae sompor virent, jucundi odoris. Alii verbenas virgulta religioni apta. Alii proprie olivarum ramos... Alii rorem marinum dicunt. Omnia tamcn haec a viriditate verbanae appel lantur. »
Acro, Ilor., Od., 4i n, 7- « Verbenae sunt omncs lierbae frondesque festae ad aras coronandas, dictae quasi hcrbenae. Nempe spiritus asper mutatur in V consomum quomodo pro Ilenetis Venetos et àub xo-j éaitipo-j Vesperum dicimus. «
3 Plin., //. N., XXII, 3.
* Verbena supina, vulgairement herbe à pigeons ; voir Plin., XXV, 5y.
^ Serv., Aen, XII, 120; « Verbena tempora cincli ; verbena proprie est lierba sacra, ros marinus, ut mulli volunt, id est XipavwTiç... sumpta de loco sacro Capitolii, qua coronal)anlur fetialeset patcr patratus,foedera facturi, vel l)ella indicturi... Abusive tamcn jam verbenas vocamus omnes frondes sacratas, ul est laurus, oliva. vel myrtus... quidam sane veris proximi herbas verbenas dicunt. »
Cf. Plut., Quaest. Rom., 71.
question difficile. Dans ces condilions^ il est permis de ne pas pousser plus loin les recherches ; on se contentera de savoir que la verdure des féciaux étaient une plante humble et vulgaire, et que peut-élre ils utilisaient plusieurs espèces. L'important était sans doute, non point la nature de la plante, mais le lieu où on la prenait. Si, en efFet, son nom est obscur, sa signification est aussi claire que possible. Les verdures sacrées employées dans les rites de la guerre représentent le sol même de la patrie, la terre où sont les sanctuaires des dieux et les foyers des familles, où reposent les générations des ancêtres, la Mater Tellus, nourricière et mystérieuse, d'où sortent et où retournent les choses et les êtres. Avec la motte de gazon dont parle Pline, et que le verbénaire arrachait de l'enceinte du Gapitole, ou avec les branches de laurier et de myrte coupées dans le bois sacré de la Ville, on apportait pour ainsi dire à l'armée tous les dieux de la patrie et on consacrait les féciaux comme représentants de ces dieux. C est pourquoi le verbénaire touchait avec les verdures sacrées la tête et les cheveux d'un de ses collègues pour le créer ainsi père patrat du peuple romain .
Revenons maintenant aux signa manipulaires que l'histoire légendaire attribue à Komulus. Les textes nous ont appris que ces enseignes étaient surmontées d'herbes ou de menus rameaux disposés de manières diverses. J'assimile sans hésiter ces verdures aux verbenae et aux sagmina dont se servaient les féciaux ^ Poignées d'herbes, simples rameaux liés de bandelettes, ou couronnes de feuillage, ces plantes fixées en haut des enseignes représentent, pour les soldats, les dieux de la patrie.
' Le terme de foenum, adopté généralement par les anciens pour designer les verdures qui surmontent les enseignes primitives, a été choisi de façon malheureuse. Lidée que les sagmina étaient le plus souvent de l'herbe commune, prise seulement dans un lieu sacré, a pu amener la confusion. Le gramen sur pied est de l'herbe ; coupé, il devient du foin (fœnum). Ovide, du reste, ne manque pas de nous dire (jue ce foin était l'objet d'un culte : erat révèrent ia foeno.
Elles sont la floraison sacrée du sol de la cité et elles font aussi que le camp qui les renferme devient une parcelle de ce sol même. C'est par une fiction pareille que l'emplacement de nos ambassades, à l'étranger, est déclaré terre française. Seulement chez les Romains le symbole est plus concret. Les enseignes surmontées des verdures sacrées représentaient la patrie au sens où pouvaient la comprendre les clans de la Rome primitive, c'est-à-dire le sol consacré que les dieux avaient accepté pour demeure et qu'habitaient les mânes des ancêtres. Elles étaient, à vrai dire, cette patrie même et ces dieux ; en elles résidait la force de la race antique, la vieille vertu du sang ancestral qui avait nourri sous la terre l'herbe sainte \
' Serv., loc cit. : « gramen secundum Plinium ex humano cruore procreatur. »