‹ Cultes militaires de RomeChapitre 45 sur 61 · LE TEMPLE DES SIGNA · texte numérisé non relu

LE TEMPLE DES SIGNA

Bien qu'on connaisse mal les rites du culte des enseignes, il n'est pas impossible pourtant de les restituer en partie, grâce au lémoio-nao'e concordant des textes et des monuments fisfurés.

O Cl o

De toute antiquité, on avait enduit de parfums, dans les jours de fête, les aigles et les enseignes* ; de même, nous voyons encore les peuplades sauvages oindre d'huile ou de graisse, de lait ou de sang, les idoles grossières représentant leurs dieux. Nous ne savons rien des cérémonies d'un caractère religieux, qui certainement devaient accompagner la remise à une légion nouvellement formée de son aigle et de ses autres enseignes. D'ailleurs ces rites ne devaient pas remonter à une très haute antiquité ; lorsqu'aux premiers temps de Rome on* faisait la levée (legio), pour une campagne imminente, des citoyens en âge de porter les armes, on leur remettait au moment de partir les dieux-enseignes, déposés dans l'aerarium. On sait que le temple de Saturne et d'Ops avait été affecté à cet usage : bâti par TuUus lîostilius ou par Tarquin l'ancien, au pied du Capitole, un peu en arrière des Rostres, c'était un des sanctuaires les plus vénérés de Rome ; aussi lavait-on choisi pour y mettre et y garder, sous la protection divine, ce que lo peuple romain avait de plus précieux : les trésors conquis dans les expéditions guerrières, les décrets du Sénat, et ces dieux archaïques qu'on n'utilisait plus qu'à la guerre, les signa. \\ n'avait jamais été question de leur élever un temple spécial dans Rome, car une fois que la dédicace d'un édifice sacré avait été faite, on ne pouvait plus sans impiété, et autrement qu'après des rites longs et compliqués, changer déplace le dieu

' Plin., //. A'., XIII. 4 ; « Aquilao certe et signa pulverulenta illa et cuspidibus horrida unguuntur festis diebus, utinamrjue dicere possemus quis primus instituisset ! Ita est nimirum, hac mercede corruptae orbem terrarum devicere aquilae. »

OU les dieux qui l'habiLaient. Il fallait au contraire pour les légions des divinités mobiles ; c'est pourquoi on les plaçait dans un temple qui n'était pas à elles, de telle sorte qu'on pût les en tirer facilement, en cas de besoin. C'étaient les questeurs qui étaient chargés de les y prendre et de les porter au lieu de rassemblement fixé aux troupes par les consuls ou le dictateur, ordinairement le Ghamp-de-Mars '.

Quand les armées romaines devinrent permanentes, les enseignes restèrent naturellement dans les camps, occupés soit provisoirement, soit à demeure par les légions. Quelle y était leur place et quel culte leur y rendait-on ?

De ce que le camp romain, au point de vue religieux, était un temple augurai, dont la tente du général était l'auguracle-, on peut conclure a priori que les enseignes, dieux des légions, devaient être gardées dans le prétoire, et les textes d'ailleurs confirment cette hypothèse. Il est probable que le prétoire était disposé de la manière suivante :

Tente du f;;énéral Forum.

(augurale)

Qua'storium.

Tribunal.

Ara.

Sii,^na.

Lautel militaire en gazon, dont parle Servius, était dressé en face de la tente du général en chef^, et dans le voisinage du Tribunal d'où se faisaient les allocutions aux soldats^'. Or on plaçait les signa devant le Tribunal, et cela dès le iii^ siècle avant Jésus-Christ, comme le montre un texte de Têle-Live^;

' Liv., III, 69; IV, 22; VII, 2:5.

•-' Joseph., D. /., III, 5, 2.

'■' Tac , Ann.y XV, 3o; « ...Structam antc auyurale arani. » * Voir Allnculio, p. 297.

^ Liv., XXII, 2()\ " .. Castra cum Fabio junpjamus; ad praetorium cjus signa cum tulerimus... » ; — XXII, iJo; « ...Ut consliluta sunt anle tribunal signa. »

LES ENSE[GNES 287

il esl donc probable que le lieu oii Ton déposait les enseignes était entre le Tribunal et l'autel. Tite-Live ne fait aucune allusion à une construction quelconque, tente ou sanctuaire, où Ton pût abriter les signa. M. von Domaszewski^ estime que l'endroit où étaient gardés les signa n'avait pas de nom spécial et faisait simplement partie du prétoire, car le camp primitivement ne comportait point de sanctuaire, mais seulement une place pour mettre l'attirail sacré; le camp romain resta longtemps un camp de marche et l'armée ne saurait emporter un temple avec elle. Par contre, il y eut certainement une chapelle des enseignes dans les cnsirn stnlivn et particulièrement dans le camp des Prétoriens. Ilérodien parle du temple situé à l'intérieur du camp et où Ion adorait les enseignes et les images sacrées^. Ailleurs il raconte (piun empereur, dans une circonstance critique, passa la nuit dans ce temple^. Une inscription d'Aquincum, en Pannonie inférieure, fait allusion à la construction dune chapelle du même genre''.

On a prétendu que l'aigle avait aussi à son usage exclusif une sorte de chapelle portative^, mais les faits cités à l'appui de cette assertion ne me semblent pas concluants. Par exemple, la fameuse épée de Tibère porte comme ornement un aigle dans un petit temple tétrastjle, mais rien n'indique avec certitude qu'il s'agisse là d'une aigle -enseigne; l'oiseau esl dressé, il est vrai, dans l'attitude habituelle des aigles légionnaires, avec un collier au bec. mais il repose sur une sorte de chapiteau qui ne

* Domasz., /?.. p. 17, 18.

- Ilérod., IV, 4, 5; — w; 0": ïaïsizif^ Èîtô ffxpaTÔTCioov ë; te Tàvv£ajv,£vûa Ta nr,\LiVx xai Ta àyot/axTa toO (jxpaTOTtioo-j Ttpodx-jvîÏTai, pî-^a; Ja-Jibv è; yî]/, o>|i.OAÔYet te 7ap;<7-

TYipta îOji T£ (JtOTTipia.

•^ llérod., IV, 5, I ; — È-tixî(vot: Zï ô '.\v-(ovïvo; t>, : vjxtô; è/.eîvr,; ev im vîÔ) toO

CTpaTOTtÉOOJ

•• CI. L., m, 3r)2(i; « Kxcubilorium ad tulel anij signoifum: eU , imagin[uni, sacrarum' P. Tunaniius] Firminus vet[eranusj ex cornic'ulariO' leg[ionis] II Adj'utricis^ Antoninianae p ecuniaj s[uaj a solo restliluit] » (216 ap. J.-C).

^ M. Gagnât émet cette hypothèse dans l'art. le(.io du Dicl. de Dar. et Saglio, p. iotJ6, col. i.

ressemble guère aux bases ordinaires des enseignes ; surtout rédifice peut représenter la chapelle élevée dans le prétoire de certains camps pour abriter les enseignes en général ; l'aigle symboliserait alors dans notre monument tous les signa ; quant à ses dimensions exagérées par rapport au temple qui le contient, elle n'ont rien qui puisse nous étonner : c'était là une convention admise par les artistes de l'antiquité, et continuellement nous voyons représentées sur les médailles par exemple des figures divines ou des objets tout à fait disproportionnés avec lédifice qui les renferme. Dans le bas-relief de Viminacium ', autre monument cité par M. Gagnât, le triangle au centre duquel est représenté l'aigle, me paraît être un simple ornement géométrique dû à la fantaisie de l'artiste, et je proposerais la même explication pour l'espèce de niche figurée sur une pierre votive de la X*^ légion Gemina. En tous cas, si on veut voir dans ces figures disparates la représentation de véritables chapelles, il ne peut être question, à mon avis, que d'une réduction du temple des signa et nullement d'une chapelle portative. On prétend encore qu'il serait fait allusion à la châsse de l'aigle dans un texte de Dion Gassius. « L'aigle, au dire de cet auteur, était porté au haut d'une hampe terminée en pointe par le bas, dans une sorte de châsse affectant la forme d'un temple. » Or le texte dont il s'agit manque de clarté". Dion Gassius, avant de raconter les présages fournis par les enseignes lors du départ de Grassus, donne quelques renseignements généraux sur l'aigle ; voici, en deux mots, quelle est la suite des idées : il va être question d'une aigle légionnaire que l'aquilifère ne peut arracher du sol au moment

' Loc . cil.

- DioCass., XL, i8, i et 2. — ô yàp àsTÔî wvofjLairixï'vo;, ectti oï vsù); |xfxpô;, xai èv a'jTÔ» àeTÔ; -/p^ffoO; èvîôpyTaf /.aOiffTaTat te vi Ttâfft toï; Èx toO ■/.■xicù.ôyo'j arpoTOTii- 5oi;, xai o\>oa[LÔ<jz ex twv ^Ei[iaô;tov, 7t).y|V et izoï ff'jji'aac 6 CTpatbç e^iot, xiveÏTat" xac ct'jTÔv ecç àvTip èiti oopaToç (jiaxpoO, èç bli) tÔv ctOpaxa a7irjY|ji£voy, d'icxe xat È; tô odtHEOOv xaTai:r]yv'jTOat, çepEi" to-jtwv oyv tôjv àETWv ef; oùx T)OÉ/,yi(Te tov EOçpâTiQv ol'jzm tÔtî (i"jvoia^r|Vai, à/.)-à èv t>, yï; èvÉoXETo (oTUsp ÈiXTtîcpuxd'):, iiplv or) iTo).),oi TtEpidTcivTE; pîqc aÙTÔv «vÉairaCTav.

LLS ENSEIGNES Jd89

du départ ; l'historien explique donc que l'enseigne principale reste d'ordinaire au camp, et dans quelles conditions : il y a dans le prétoire un petit temple ^ (v£to; a'.xpo;), et dans ce temple l'aigle, qui est en or, est installée ; elle existe pour toutes les légions régulières et elle ne bouge pas du camp, sauf quand la légion tout entière le quitte ; alors un homme la porte au bout d'une longue hampe, terminée en pointe de façon à pouvoir être enfoncée dans le sol ; or une de ces aigles, refusant de traverser TEuphrate, resta fichée dans le sol, comme si elle y

avait pris racine On remarquera que Dion Cassius parle

successivement delà place réglementaire de l'enseigne dans le camp, des cas où on l'en sort, de la façon dont elle est alors portée par l'aquilifère : il serait singulier que la châsse /?or//ztive ne fut point décrite en troisième lieu, en même temps que la hampe. Cette châsse, en résumé, n'est nulle part désignée clairement par aucun texte, elle n'est représentée avec certitude dans aucun monument figuré ; il me semble donc qu'il n'y a pas lieu d'en supposer l'existence.

La chapelle des enseignes dans le prétoire était, comme toute espèce de temple, lieu de dépôt et lieu d'asile. On y mettait sans doute le trésor de l'armée et chaque soldat pouvait individuellement y placer son pécule^. Cette habitude entraîna même des abus, car Domitien, en même temps qu'il défendit de réunir plus de deux légions dans le même camp, édicla que personne ne pourrait déposer plus de mille sesterces auprès des signa ^.

Le temple du camp était un asile inviolable. Caracalla, après avoir assassiné son frère Géta, eut peur des amis de celui-ci et

1 L'emploi de (i-./.pJ; se conçoit à cause des proportions réduites du lemple des enseignes par comparaison avec un temple ordinaire.

- Domasz. (R., p. i5) place prés des signa l'aerarium et l'e.xcubilorium ou corps de garde (textes : Suet., Domit., 7; — Veget., 2, 20; — Tac, Ann., 1, 'i-j) ; — Taquilifer et les signiferi sont les trésoriers de la légion et pour les aider à remplir cette fonction, ils ont des discenles auxquels ils apprennent le métier (Tac, Ilist., I, 5G).

3 Suet., Domii., 7.

s'enfuit du palais vers le camp des prétoriens. « Il se jette dans le temple où sont renfermées les enseignes et les images sacrées de Tarmée ; puis se prosterne et fait aux dieux qui l'ont sauvé un sacrifice d'actions de grâces' ». De même, pendant une émeute des prétoriens, Elagabal passe la nuit dans le temple du camp, et c'est seulement le lendemain, lorsqu'il en sort, qu'il est massacré par les soldats^.

Lors de la révolte de la l'^et de la XX« légion en Germanie sous Tibère, Munatius Plancus, chef dune députation consulaire, menacé de mort par les soldats, se réfugie dans le prétoire de la P* légion ; « là, tenant embrassées les enseignes et l'aigle, il restait sous leur protection sacrée ; or, si l'aquilifère Galpurnius ne se fût opposé aux dernières violences, on eût vu, chose rare même entre ennemis, un député du peuple romain, dans un camp romain, souiller de son sang les autels des dieux ^ ! » L'indignation rétrospective de Tacite montre quelle eût été, en effet, la grandeur du sacrilège.

:i. ROLE DES SIGIVA DANS LES MANOEUVRES ET LES BATAILLES

Les enseignes ne sont tirées de l'aerarium dans les premiers siècles de Rome et ensuite du temple du prétoire que lorsque la légion tout entière se déplace; elles sont toujours portées par les signifères ; ce serait aller contre le respect dû aux dieux de les charger sur un chariot ou sur une bête de somme, Caligula, qui se rendit coupable de tous les sacrilèges, se déplaça parfois si vite en campagne, que les cohortes prétoriennes furent forcées de placer leurs signa sur des mulets et de suivre ainsi l'empereur; Suétone ne manque pas de signaler ce fait anormal' .

' Iléi-od, IV, 8.

^ Id., V, a3.

^ Tac, Ann., I, 39.

■* Suet., Caliy., 415.

Les évolutions des signa d'après les sonneries des cornicines et leur rôle dans la tactique romaine ne rentre point dans le cadre du présent travail; d'ailleurs, M. von Domaszewski s'en est occupé longuement*. Grâce à leur caractère sacré, les enseignes étaient un signe de ralliement tout indiqué; les abandonner était pour un soldat romain un véritable sacrilège ; c'était aussi le plus dur reproche qu'on pût faire à une armée vaincue ; après la déroute de deux légions romaines dans le pays des Volsques. en 283 avant Jésus-Christ, le consul Appius Claudius s'emporte contre ses troupes qui ont trahi la discipline et déserté les signa ^. Quand Paetus, assiégé par les Parthcs, se résout à implorer le secours de son rival Corbulon, il lui écrit de se hâter de venir « pour défendre les enseignes, les aigles et le reste de ce qui s'appelait sa malheureuse armée ^ ».

Les signa sont les jalons de la ligne de bataille, leur recul ou leur marche en avant indique de quel côté se dessine la victoire, le flottement dans leurs mouvements décèle un combat acharné et indécis. Tite-Live raconte, par exemple, que dans la campagne de 822 contre les Sammites, les Romains et leurs adversaires luttent d'abord ])ied à pied « dételle sorte que les enseignes ne se portent point en avant, ni ne se retirent en arrière », puis la ligne samnite plie et le désordre se met dans les signa ennemis, tandis que s'avancent les enseignes romaines*. Aussi dans la langue militaire les mouvements des signa servent à exprimer les mouvements mêmes des troupes'';

* Domasz., F., p. i-i?..

- Liv., If, 69; « invcctus haud falso in proditorem exercilum mililaris dis ciplinae, desertorem signorum. »

•' Tac, Ann., XV, 1 1 .

* Liv., VIII, 38, 'ôij; cf. Liv., X. 5: « Diclator signa ferri jubet Rapta

extemplo si|;na armaquo et vix ab impetu et ciirsu tenebantur Urgent

itaquc alii alios horlanturque signiferos utocius eanl. »

^ Cf. Domasz., F., p. 5-6 ; voici les termes les plus fréquemment employés : Signa tollere ou convellere ou niovere, se mettre en marche; Si'jna ferre ou efferre ou proferre, marcher;

quant à la place exacte des étendards dans Faciès, elle a été fort discutée et ce nest point ici le lieu d'élucider cette question. Les dispositions ont dû varier selon les époques ; il est probable que pendant longtemps les signa occupèrent la seconde ligne', d'où le nom donné aux antesignani. Mais il s'agit ici des enseignes de la légion et non des enseignes manipulaires : celles-ci accompagnaient chaque détachement à son poste respectif. Dans les cas d'extrême danger seulement on concentrait les enseignes en une même place et les soldats se réunissaient autour d'elles'.

Quand la lutte était indécise et que les légions semblaient près de plier, il arrivait parfois que des centurions, un tribun militaire ou le général en personne prenaient une enseigne des mains d'un signifère et la portaient en avant; c'était alors comme si les dieux mêmes de l'armée se fussent manifestés aux soldats pour leur inspirer du courage^. Mais un recul ou une

Signa consliluere. faire halte ;

Sityna inferre, marcher à l'ennemi ;

Signa conferre, engager le combat;

Signa convertere, faire demi-tour ;

Signa re ferre, se retirer en arrière;

Signa Iransferre. se transporter d'un point à un autre;

Signa promovere, se porter en avant;

Signa rétro recipere, porter en arrière sa ligne de bataille;

Signa ad laevam ferre, faiie une conversion à gauche;

Signa armar/ue expedire, se préparer au combat ;

Signa snhsequi, îiirc a son rang, etc.

1 Liv., XXII, 5; « nec utpro slgnis antesignani, post signa alia pugnaret acies.... »

Id., XXIV, if) « primo antesignani Poenorum, deinde signa pcrturbala, postrcmo tola impulsa acies. »

Cf. Domasz. F., p. 8 sq.

2 Textes réunis par Domasz., F. p. 4-

" Liv., X, 36, « cenluriones ab signiferis rapta signa inferre. »

Id., XXVII, i4, « C. Decimus Flavus, tribunus mililum, signo arrcpto

primi hastati, manipulum ejus signi se sequi jubet. »

Id., III, 70, « ibi Agrippa, aetate viribusquc fcrox, cum omni parte pugnae

melius rem geri quani npud se viderct, arrepla signa ab signiferis ipsc inferre

quaedam jacerc cliani in confertos bostes coepit »

hésitation dans la marche de l'enseigne était un signe fâcheux pour la troupe qui suivait et qui pensait alors que les dieux donnaient eux-mêmes le signal de la retraite ; aussi certains généraux romains n'hésitèrent-ils pas à tuer de leur propre main un signifère refusant de se porter en avant ^ Il semblait parfois que les enseignes ne voulaient pas se laisser emporter vers le champ de bataille où l'on allait subir une défaite, et les présages ainsi donnés par les divinités militaires étaient parmi les plus funestes. Plusieurs consuls eurent à se repentir de les avoir négligés. Au moment où Flaminius, à Trasimène, s'apprêtait à marcher contre Ilannibal, on lui annonça qu'un signifère, malgré tous ses efforts, ne pouvait enlever du sol son signum, mais le consul lui fit dire « de bêcher pour ôter l'enseigne, si pour larracher la peur a paralysé son bras*! » L'historien ajoute que les officiers furent encore plus effrayés de ce prodige que les soldats. Des présages du même genre annoncèrent le désastre de Crassus : quand l'armée se disposait à franchir TEuphrate, un aquilifère ne put ôter de terre son aigle et, pour y arriver, plusieurs hommes durent réunir leurs forces ; d'autre part, sur le pont de bateaux, un vexille qui portait le nom de Crassus fut arraché des mains du porteenseigne par la violence du vent et précipité dans le fleuve^. Enfin, sous le principat de Claude, Furius Camillus Scribonianus, légat de Dalmatie, se révolta contre l'empereur, mais à l'instant où les légions qu'il avait soulevées allaient rejoindre le nouveau prince, on ne put ni préparer les aigles, ni arracher du sol les signa. Ce présage suffit, tant il avait de puissance sur l'esprit des soldats, pour faire rentrer dans le devoir les troupes rebelles, et la guerre civile qui se tramait fut terminée en un jour'*.

Le caractère sacré des enseignes avait inspiré aux Romains

1 Liv., IV, 47.

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