‹ Cultes militaires de RomeChapitre 46 sur 61 · M., XXII · texte numérisé non relu

M., XXII

3 Dio Cass., XL, 18 ; cf. Serv., Acn , XI, 19. •• Suct., Claud. l'ô.

U.Mv. DE Lyon. — Re>el. Il)

un moyen pour rétablir le combat dans les circonstances critiques et particulièrement quand l'ofFensive ne donnait point les résultats qu'on en attendait. Ce moyen consistait à jeter un ou plusieurs signa dans les rangs des ennemis : un élan irrésistible emportait alors les soldats, ne fallait-il pas suivre les enseignes et surtout empêcher l'ennemi de les garder en son pouvoir? Cette chance suprême fut tentée avec succès dans de nombreuses batailles. Agrippa Furius en usa contre les Eques et les Volsques, en 444 avant Jésus-Christ ^ T. Quinctius renouvela cette manœuvre contre les mêmes peuples en 429 ^, Camille contre lesEtrusques confédérés en 882^. Si on reproche a ces exemples d'être empruntés à une période de Thistoire romaine qui, au témoignage même des anciens, est teintée de couleurs légendaires, il n'est pas difficile d'en trouver de moins antiques. En 212, le consul Fulvius attaque près de Bénévent un camp carthaginois ; la cohorte qui arriva la première au pied du rempart était composée de Péligniens: Vibius Accuaeus, son chef, saisit un étendard et le lance par dessus le retranchement ennemi ; puis il prononce une malédiction religieuse, exsecratio ^ conire lui-même et ses soldats, au cas où les Carthaginois resteraient maîtres de l'enseigne, et il pénètre le premier dans l'intérieur du camp, où il est bientôt suivi par les siens*. Ce passage de Tite-Live est intéressant, car il montre que le procédé tactique dont il est question avait un fondement tout religieux, à cause de Vexsecratio qui menaçait les soldats delà colère divine, en cas de perte de leur enseigne. Le même procédé fut d'ailleurs employé deux fois dans l'attaque du camp carthaginois ; pendant que les Péligniens forçaient d'un côté le vallum, Valerius Flaccus, tribun de la III" légion, reproche à ses hommes d'abandonner lâchement aux alliés l'honneur de la victoire ; aussitôt le centurion T. Pedanius saisit un

1 Liv., III, 70.

2 /rf., IV, 29.

3 /rf.,VI, i8.

* Id. XXV, 14.

signiim et s'écrie : « Le signum et le ceiilurion que voici vont être à l'instant dans le retranchement des ennemis! Les suive quiconque veut empêcher les Carthaginois de s'emparer du signum ! » Et le camp est forcé par son manipule, suivi bientôt de la légion tout entière.

Près d'un demi -siècle plus tard, à la bataille de Pydna, le contingent pélignien renouvela le même exploit contre les Macédoniens. Salius, son chef, lança une enseigne au plus épais des rangs de la phalange et donna ainsi le signal d'une mêlée terrible qui, d'ailleurs, faillit tourner mal pour ses soldats ; car les Macédoniens s'etforçaient de garder l'enseigne, tandis que les Péligniens faisaient des prodiges de valeur pour la reprendre^ C'est qu'en eifet il n'y avait pas de pire déshonneur pour une trou^ e que la perle de ses signa, et l'état d'esprit des soldats qui s'étaient laissé enlever quelqu'une de leurs enseignes était comparable à celui d'un peuple qui aurait été dépouillé d'une partie de ses dieux : il en résultait à la fois une humiliation et un danger mystérieu.x pour la vie collective de la communauté. Aussi, chez les Romains, prenait-on les mesures les plus sévères contre les cohortes ou les manipules coupables d'un pareil crime. En 3oi, les Etrusques prennent à M. Aemilius Paulus quelques signa : jusqu'à la fin de la campagne, les cohortes qui avaient perdu leurs enseignes furent délaissées, sans tentes, en dehors des palissades. En 209, Marcellus, dans la bataille de Canusium, perd six enseignes^ ; le soir, d'après les ordres du consul, les cohortes qui avaient laissé prendre leurs signa reçurent de l'orge au lieu de blé et les centurions durent porter à la main leur épée nue, sans baudrier. Le lendemain, lorsque recommença le combat, ces mêmes troupes furent placées en première ligne ; sans doute on leur permit de passer la nuit dans le camp, parce que les en

' Liv.,XLlV, 40 ; voir aussi XXVI, 5 et 6 ; XXXIV, 40 ; XLI, 4. * Id.. XXVII, 12; « Signa militaria quatuor de ala prima quae fugit, duo de legione quae cedentibus sociis succcsserat, amissa. »

exclure après la défaite eût été les vouer à une extermination certaine, à cause du voisinage immédiat des cavaliers numides : or Marcellus n'avait pas trop de toutes ses troupes pour lutter contre Hannibal.

La perte de l'aigle entraîne des conséquences plus graves encore ; elle était si redoutée qu'on n'a pas d'exemple d'aigle légionnaire jetée par dessus un retranchement ou dans les rangs ennemis, pour entraîner la légion ; le risque eût paru trop grand et on se contentait dans ce cas, en prenant une enseigne de cohorte ou de manipule, d'exposer seulement une de ces unités tactiques secondaires. Car la légion qui perd son aigle est comme une cité privée de ses dieux, de ses temples et de ses autels, et qui, sans liens religieux, n'a pour ainsi dire plus d'existence sociale ni politique. La légion à laquelle arrive ce malheur cesse donc d'être, elle est rayée des cadres de l'armée'. Le fait d'ailleurs n'eut lieu que rarement. Parmi les exemples qu'on en peut citer, les plus fameux sont ceux des aigles prises par les Parthes à Grassus et parles Germains à Varus^. L'explosion de joie qui eut lieu à Rome, lorsque les Parthes rendirent à Auguste les enseignes de Grassus, les fondations religieuses qui furent faites à cette occasion, les allusions continuelles des historiens et surtout des poètes^, et les nombreuses monnaies qui solennisèrent l'événement, témoignent de l'importance qu'on lui attribua et peuvent nous donner une idée du deuil qu'avait causé le désastre. La perte des aigles de Varus n'avait pas moins frappé l'imagination romaine : on retrouve un écho de ces sentiments dans la belle description

' Preuves dans Domasz., Arch. u. opigr. Milth.. XV, p. 189, sq. On peut objecter, il est vrai, que la XXI'^Rapax par exemple perd son aigle à Bédriac (Tac., Ilist,. II, 43) et que pourtant on la retrouve ensuite à Crémone et plus tard sur le Rhin.

- On peut citer aussi l'aigle prise par les Uaces à Cornélius Fuscus, préfet de Domitien et reprise parTrajan (Dio Cassius,LXVIlI, 9.)

3 Tous les textes ont été réunis par Pulvermacher dans une dissert, inaug. De Geory. a Vcnjillo retract., p. 7, sq.

que nous a laissée Tacite ^ du pèlerinage accompli par Germanicusdans la forêt de Teutoburg, à l'endroit où avaient péri les légions. Les soldats se montraient avec émotion le lieu oîi les aigles étaient tombées aux mains des barbares, où Arminius s'était fait un jouet des enseignes romaines. L'aigle de la XIX" légion avait été retrouvée cette année-là par Stertinius, lieutenant de Germanicus, après un combat heureux contre les Bructères, parmi les dépouilles de cette nation^ ; une autre aigle, enfouie dans un bois et gardée par un faible détachement, fut déterrée un peu plus tard chez les Marses, sur l'indication d'un chef germain-^.

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