i. Affaire des empoisonnements
' Liv. II, 21 « Triennio deinde nec certa pax nec bellumfuit. » ' Ainsi en '173 et 472.
lustre entier, c'est que le peuple lotie pour faire passer les lois Liciniennes et que ses tribuns, cinq ans de suite, empêchent l'élection de tribuns militaires. La discorde intérieure prend fin, dans la sixième année, lorsque les Véliternes, se prévalant deTinaction de Rome, multiplient leurs incursions sur les terres de la république et osent assiéger Tusculum. Pour les mêmes raisons il règne une paix menaçante pendant qu'on réprime le complot de Mélius et de ses partisans, en 44^ et 439, ou lorsque se déroule, entre deux tumultes gaulois, l'affaire des empoisonnements, à la suite de laquelle on comdamna à mort cent soixante-dix matrones.
Mais le plus souvent, les années où il n'y eut pas d'armée romaine en campagne, c'est que Rome fut dans l'impossibilité la plus absolue de faire des levées, pour quelque cas de force majeure comme la capitulation de Porsenna, ou à la suite d'une épidémie qui avait moissonné les hommes en état de porter les armes. A certaines époques les mauvaises récoltes et les privations préparent le terrain à l'invasion des maladies contagieuses et celles-ci à leur tour, en mettant obstacle à la culture des terres, engendrent la disette. Dans la première partie du v*" siècle, le Lalium est relativement tranquille durant trois années ; c'est que la famine règne chez les Romains et la peste chez leurs ennemis ^ A des périodes d'accalmie correspondent la famine en 4^6^ la peste et la famine de 454 à 4^2, la peste en 4^3 et 432, encore la peste et la famine en 4i2 et 4i I, en 384, en 348 et 347. En 366, tous les maux fondent à la fois sur Rome : pendant trois ans de suite la population fut décimée par de violentes épidémies ; en vain on demanda la paix aux dieux, leur fureur continua de se déchaîner. Le Tibre débordé envahit les rues de la Ville et interrompit, en inondant le cirque, la célébration des jeux sacrés. Des tremblements de terre suivirent et un gouffre béant s'ouvrit en plein forum. Cette coalition de fléaux fit régner à
1 4923490; Liv., II, 34.
Rome une sorte de terreur religieuse, en même temps qu'une panique était provoquée par le bruit de l'arrivée des Gaulois, jusqu'au moment où une réelle défection des Herniques amena la diversion d'une expédition militaire.
Ainsi Rome était en état de guerre constant et un Romain de l'époque républicaine devait considérer le service militaire comme une des formes normales de son activité, entre dixsept et quarante -six ans ; encore pouvait-il, en cas de danger, être appelé au delà de cet âge. Pendant les premiers siècles, il y eut, comme nous l'avons vu, des guerres presque tous les ans, mais les campagnes ne furent pas ininterrompues ; longtemps on respecta, par nécessité du reste, ce qu'on pourrait appeler la trêve agricole.
On se battait une moitié de l'année et on réservait l'autre à la culture de la terre et aux affaires politiques. Alors déjà les hommes en état de porter les armes n'avaient guère de loisirs et Tite-Live nous a conservé un écho de leurs plaintes. Le peuple accusait le Sénat de l'épuiser comme à plaisir parle service militaire, de le donner à égorger aux ennemis et de l'écarter, de le reléguer loin de Rome, pour qu'au camp l'absence de loisir l'empêchât de songer à la liberté ! Il n'y avait pas une année sans enrôlements militaires et les hommes d'âge mûr, après toutes les blessures reçues, n'auraient bientôt plus de sang à donner à la patrie ^ ! Aussitôt le Sénat en /[oG décrète que les soldats, au lieu de faire la guerre à leurs frais comme précédemment, recevront une solde prise sur le trésor public ". Cette libéralité cachait un piège. Dès l'année suivante, en 4o5, on force l'armée romaine qui était devant Véies, à continuer le siège malgré l'hiver, sous prétexte d'en finir avec les Véiens. Le peuple se plaint derechef. «On a éloigné pour toujours et relégué loin de la ville et des affaires la génération en état de porter les armes. Elle n'interrompt
1 Liv., IV, r.«.
même pas son service pendant la mauvaise saison Au
moins devrait-on les ramener l'hiver dans leurs maisons et dans leurs foyers et leur laisser quelque temps dans l'année pour revoir leurs parents, leurs enfants et leurs femmes, pour jouir de leur liberté, pour nommer les magistrats ^ » Plusieurs fois en effet l'absence de la plus grande partie des citoyens empêche les élections de se faire régulièrement.
En 36(), les comices sont différés jusqu'au retour de Tarmée qui assiège Vélitres, mais l'année s'écoule avant la rentrée des légions ^.
D'ailleurs, si le service militaire est pour les citoyens une charge souvent lourde, parce qu'elle est fréquemment renouvelée et que parfois elle dure longtemps, elle est aussi pour eux une source de bénéfice ; le produit de la vente du butin était presque toujours distribué à l'armée avant l'établissement du stipendia m. Même ensuite une bonne partie des prises continua d'être donnée aux soldats. Les généraux qui voulaient être populaires, rivalisaient de générosité aux dépens du trésor, et les légions se révoltaient presque quand leur chef les réduisait à la portion congrue, c'est-à-dire à leur solde.
Le service cesse donc d'être une corvée, surtout pour les classes pauvres, qui en supportent allègrement les risques. Mais à mesure qu'il faut plus de légions et que les campagnes se prolongent davantage, le Romain peu à peu devient plus guerrier qu'agriculteur. D'abord, il se réservait toujours une saison pour la culture de son champ ; bientôt il est forcé de laisser aux esclaves le soin de la terre ; d'ailleurs, grâce aux guerres de plus en plus fréquentes, grâce aux dévastations qui en sont la conséquence, et à cause de l'absence des hommes pris par les enrôlements, la disette revient périodiquement: on s'y habitue ; d'avance le sénat fait acheter des grains dans toute l'Italie et pourvoit à la nourriture des citoyens et de
* Liv., V, 2.
■i Liv., VI, 37, 38.
leurs familles , si bien que ragriculture passe au second et même au troisième plan. C'est Mars qui règne à Rome, c'est la guerre qui domine tout, même la politique: elle est la vie de la Cité.
Ainsi Rome, pendant des siècles, ne connut pas véritablement la paix. Pendant des siècles toute son énergie, en un effort sans cesse renouvelé, se tendit vers la guerre; tous ses citoyens étaient soldats, non pas une fois par hasard, maisjusqu'à ce que l'âge vînt glacer leurs membres et tant que la république avait besoin de leurs bras ; les besognes guerrières étaient pour eux aussi naturelles et plus même que les travaux des champs et ils quittaient les uns pour les autres avec la facilité qu'on apporte aux tâches coutumières. L. Quinctius Cincinnatus, qui abandonne sa charrue pour revêtir la dictature, et qui, après avoir fait campagne, triomphe au Capitole, puis va retrouver ses bœufs, demeure comme le symbole du Romain né pour la guerre.
Or, puisque les peuples façonnent leurs religions à l'image de leur vie sociale, il est impossible que les Romains n'aient pas donné aux cultes de la guerre une importance capitale et même que presque tous leurs usages religieux n'aient pas reçu de ce fait une empreinte particulière.
Les Latins mêlaient la religion à tous les actes de l'existence même en apparence les plus insignifiants et de bonne heure ils avaient fixé par des rites toutes leurs habitudes sociales. Pourquoi la guerre, qui était la moitié de la vie romaine, aurait-elle échappé à cette loi? Le Romain, superstitieux à l'excès, ne changeait pas brusquement de caractère au
1 II vaudrait la pcino do montrer comment la guerre a réglé souvent la politique romaine et comment, par exemple, les tribuns ont joué des levées pour faire obstruction au sénat. C'est que les levées annuelles constituent dans l'Etat une fonction vitale : elles sont comme les pulsations régulières du cœur de Rome, qui envoie ainsi son sang à travers toute ritalic; la guerre est devenue le mode d'activité essentiel de l'organisme romain.
moment de donner son nom au consul, les jours d^enrôlement.
L'homme privé dévot, le citoyen respectueux des cultes de l'Etat restait un soldat religieux et, puisque la majeure partie de son existence active se passait aux camps, une bonne part de sa vie religieuse devait naître de la guerre ^
Cette part a été jusqu'ici singulièrement réduite par ceux qui se sont occupés des religions de Home, on peut même dire que, dans les travaux d'ensemble, ce point de vue a été presque complètement négligé. On étudie les cultes officiels de la Cité, la triade Capitoline, Vesta et ses prêtresses, les principaux dieux Romains, on énumère les cultes étrangers avec la date de leur introduction à Rome, on montre surtout l'influence de la civilisation et de la mythologie grecque sur la constitution définitive de ce qu'on peut appeler le panthéon gréco-romain; on insiste quelquefois sur les rites agricoles, sur les cultes de la famille et de la gens, sur l'institution des sacerdoces, des fêtes, des jeux; enfin, on décrit la divination romaine et particulièrement les auspices; on attire l'attention sur la facilité avec laquelle les Romains, d'une part, personnifiaient des abstractions et adoraient l'Honneur, le Courage, la Pudeur, l'Espérance, et d'autre part mettaient sous la dépendance d'une divinité tout les actes de l'homme depuis la mise au monde de l'enfant jusqu'à l'ensevelissement des morts.
Mais des cultes romains considérés sous leur aspect social et historique, c'est ce dont on ne s'est guère occupé jusqu'ici, sauf en des monographies"^. L'étude mérite pourtant d'être
* Pourtant, depuis quelques années, il y a une tendance à considérer ainsi la guerre sous cet aspect de phénomène à la fois social et religieux. On peut citer comme une heureuse tentative en ce genre le livre de M. Schwally : Semitischc Krierjsallerlûmer ; I. lleft : Der heilige Krieg im altcn Israël ; Leipzig, 190 1.
2 M, von Domaszewski a touché à toutes ces questions dans divers articles cités maintes fois au cours de cet ouvrage, et il a étudié la lîelifjion de l'Année romaineen un important travail paru dans la WestJeulscJie Zeilschrifl (t. XIV); toutes ces recherches ont singulièrement facilité notre propre tâche; mais
entreprise, même en Fétat actuel de la science. Montrer quels rites et quels dieux sont sortis de la guerre, comment et pourquoi le militarisme a teinté d'une nuance particulière toute la religion romaine et a eu sur le développement de la plupart des dieux une influence soit directe, soit indirecte, étudier enfin les modifications qu'ont subies les cultes de Farmée, à mesure que celle-ci se transformait et que changeaient les conditions de la guerre, — tel est l'objet de ces recherches.
Mais, dira-t-on, ne court-on pas le risque, en se plaçant à à ce point de vue particulier, d'exagérer l'influence qu'eut la guerre sur la religion romaine ? Les véritables cultes romains étaient-ils transportables, comme le ferait supposer cette étude? N'étaient-ils pas localisés dans des sanctuaires et attachés au sol même? Jupiter Optimus Maximus résidait au Capitole et Jupiter Latiaris au mont Albain. Si on les adorait ailleurs, c'était en des lieux spécialement et définitivement consacrés à la suite de longues et minutieuses cérémonies. Les dieux antiques étaient essentiellement casaniers. Ce fut toute une affaire, lorsque les Gaulois approchèrent de Rome après le désastre de l'Allia, et qu'on dut abandonner tous les temples extérieurs au Capitole, de transporter à Géré les habitants de ces temples. Il fallut user de précautions et presque de subterfuges pour décider les dieux à déménager avec leur mobilier sacré, et, le danger une fois passé, pour les réinstaller dans leurs anciennes demeures. Les dieux aimaient si peu à changer de place qu'ils se refusaient d'habitude à suivre leurs adorateurs dans leurs migrations volontaires ou forcées. Longtemps après qu'Albe eut disparu, les Romains continuèrent de célébrer certains cultes sur l'emplacement désert de cette métro -
dans Touvragc précédemmenl cité M. D. a traité assez brièvement la question des enseignes; d'autre part, dans l'article ([u'il leur a spécialement consacré, il ne s'en est occupé fpi'au point de vue tacti({ue et archéologiquo : il restait donc à faire après lui, malgré la sûreté de sa méthode et l'ingéniosité de certaines de ses conclusions.
pôle, là OÙ les dieux, du temps des ancêtres, avaient fixé leur demeure. Si ces considérations sont justes, il ne faut guère s'attendre à trouver dans les armées de véritables cultes, car les camps eussent été, pour des dieux Romains, un séjour intolérable. On n'y rencontrera donc que des rites, auspices (encore ceux-ci n'ont-ils été transportés hors du pomoerium qu'à une certaine époque), sacrifices divers, cérémonies des féciaux, etc.. Quant aux dieux habituels, le Romain, lorsqu'il faisait campagne, se contentait de les adorer de loin. Le général, parlant au nom de l'armée entière, vouait souvent à telle ou telle divinité des présents, des statues, un autel, un temple, une part de butin ; mais ces vœux étaient accomplis plus tard, en temps de paix, sur le sol de la patrie, après que les prières avaient été exaucées. Ainsi les cultes militaires de Rome, à y regarder de près, se réduisaient en somme à fort peu de chose.
Telle est l'objection préliminaire que peuvent soulever nos recherches: elle sera réfutée par tous les faits qui vont suivre; pourtant, il est indispensable d'y répondre immédiatement en quelques mots.
On verra plus loin ce qu'il faut penser de la présence réelle des dieux dans les armées et dans les camps*, présence certifiée à mon avis et par les inscriptions et par les textes. Mais, à supposer même qu'il n'en soit pas ainsi, il y avait dans les camps des divinités spéciales, tout à fait capables de remplacer provisoirement les autres, restées dans la cité. Le Romain, en quelque lieu qu'il se trouve, ne saurait se passer de dieux ; il en a pour tous les moments et tous les aspects de l'existence, chez lui pour la vie privée, dans les rues et au forum pour la vie publique, au camp pour la vie militaire. Cette spécialisation est bien en accord avec le formalisme romain, tel qu'on le constate toujours et partout.
^ Les hypothèses exposées dans la notice de Willmann, à propos des inscriptions du camp de Lambèse (C /. L., VIII, i, p. a83 s(j.) seront discutées ailleurs.
Voici donc, exposée à grands traits, la religion du soldat romain. Il combattait littéralement, dans les premiers siècles tout au moins, pro aris et focis, pour les autels des dieux et pour les foyers de la famille. Combien de fois, du viii^ au iv" siècle, Tennemi s'approcha des murs de Rome, menaçant de détruire à la fois les temples des divinités de la Cité et les sanctuaires des Lares domestiques ? Toute guerre du reste était faite au nom des dieux et déclarée à l'ennemi, d'après un rituel particulier, par des hérauts sacrés, les féciaux. La légion était une image réduite de la cité, la quintescence de sa force virile, et on prenait soin que les hommes de chaque tribu fussent répartis entre les différentes légions. Le consul, revêtu de Yimperium^ c'est-à-dire d'un pouvoir émanant des dieux, car il est dérivé du droit d'auspices, convoquait les citoyens soldats primitivement au Champ-de-Mars, sur une terre consacrée au dieu des combats, ensuite au Capitole, dans la demeure éternelle de la divinité protectrice de Rome, pour les enrôler. Puis il leur donnait rendez-vous hors de la ville, après qu'ils s'étaient liés à lui par le serment militaire, dont des formules religieuses garantissaient l'efficacité. Dans le lieu de l'assemblée militaire le soldat nouvellement enrôlé trouvait les signa, dieux de la légion, qui dorénaA'ant remplaçaient pour lui les divinités laissées dans la Ville et les images sacrées enfermées dans sa maison, les cultes de la Cité et ceux de la Famille. Le camp, qui devenait à la fois sa maison et sa ville, était, au sens latin du mot, un temple, dont l'auguracle était le prétoire. Le chef de l'armée, investi par le ciel du droit d'auspices, ne faisait rien sans en référer aux dieux. Quand on marchait à l'ennemi, c'est que les dieux dûment consultés l'avaient permis ; on se battait sous leur haute protection ; parfois, ils donnaient des signes de leur présence et daignaient même se mêler aux combattants; après la victoire, c'était à eux qu'on rendait grâces ; on s'acquittait des vœux faits pendant la bataille ; et si leur appui avait été particulièrement efficace, le général montait au Capitole, dans
un appareil religieux, pour remercier Jupiter, protecteur des Romains.
Rentré dans ses foyers, le soldat n'oubliait point les impressions religieuses qu'il avait éprouvées pendant le service militaire. Pour les lui rappeler il avait tous les cultes nés de la guerre ou renouvelés par elle. La ville était pleine de temples dédiés en l'honneur de quelque dieu providentiel, à la suite d'une expédition : Jupiter Stator avait surgi à l'appel de Romulus pour arrêter dans leur fuite les légions enfoncées ; — la Pâleur et la Peur étaient venues au secours de TuUus Hostilius contre les Fidénates et les Véiens ; — Aius Locutius avait crié vainement, dans les rues de Rome, Tapproche des hordes gauloises.
D'autres divinités avaient été réellement conquises par le peuple romain et avaient suivi à Rome, bon gré, mal gré, les armées victorieuses : Juno Sospita avait été empruntée aux Lanuviens vaincus, en échange du droit de cité : — Juno Regina fut transportée dans la ville en grande pompe, après la prise de \'éies ; des jeunes gens, choisis dans l'armée entière, se vêtirent de blanc et l'un deux, s'approchant de la déesse, lui demanda si elle voulait bien venir à Rome ; la légende raconte qu'elle exprima par un signe de tète son consentement; — Jupiter Imperator avait été enlevé de Préneste et apporté au Capitole comme un butin précieux, après la reddition de la ville. Longue serait la liste de ces cultes nés dans les expéditions militaires et de ces dieux conquis sur l'ennemi ; aussi l'histoire religieuse de Rome ne peut être écrite que parallèlement au récit de ses campagnes et de ses conquêtes : même dans la paix, la religion romaine se souvient de la guerre. Pour faire une exposition complète des cultes romains dans leur rapport avec la guerre, il faut donc sortir de l'armée, suivre les dieux militaires dans toutes leurs transformations, et le plan général d'une pareille enquête pourrait être le suivant. Les véritables dieux des légions, au témoignage de l'antiquité, étaient les enseignes : on commencera donc par une étude
Uxiv. DE Lvo.\. — Renei.. 2
2â CULTES MILITAIRFS DE ROME
approfondie des signa, considérés sous leur aspect religieux. Puis viendront toutes les autres divinités auxquelles le soldat avait affaire, celles qui, depuis les origines mêmes de la cité romaine, présidaient à la guerre et aux combats, celles créées au cours de l'histoire au fur et à mesure de besoins religieux nouveaux, celles que les légions romaines, au hasard des conquêtes, ramenèrent dans leurs rangs. Enfin l'histoire des rites tiendra dans l'ouvrage une place considérable : mêlée déjà aux deux premières parties, elle constituera à elle seule toute la troisième. Les rites sont en général trop négligés au profit de ce qu'on appelait jadis la mythologie ; en attribuant une importance excessive à l'histoire personnelle des dieux, nous faisons encore, sans nous en douter, de l'anthropomorphisme. Les rites au contraire nous renseignent beaucoup mieux que les mythes sur l'état d'esprit de ceux qui les ont inventés ou adoptés. Et puis les rites, par leur essence même, sont presque immuables; en tout cas, ils se conservent très longtemps, sans qu'en eux rien change pour ainsi dire, tandis que tout change autour d'eux. L'histoire d'un dieu est à la merci d'un poète qui la déforme au gré de sa fantaisie, et les nouveautés qu'il y introduit passent pour des agréments ; les rites d'un culte protégés par la tradition et la loi religieuse sont, peut-on dire, intangibles ; du moins quiconque y touche commet un sacrilège. C'est pourquoi, tandis que Jupiter lui-même se grécisait pour suivre la mode et répondre mieux à l'idéal des générations nouvelles, les sacrifices et les auspices romains se transmettaient tels quels, dans toute leur fruste barbarie, des rois aux consuls et des consuls aux empereurs.
Les enseignes, les dieux militaires, les rites de la guerre, telles seraient donc les grandes divisions d'un travail d'ensemble sur les cultes militaires de Rome. Nous présentons ici les résultats de la première partie de cette enquête.