‹ Cultes militaires de RomeChapitre 7 sur 61 · LES ENSEIGNES A REPRESENTATIONS ANIMALES · texte numérisé non relu

LES ENSEIGNES A REPRESENTATIONS ANIMALES

La tradition ancienne ne nous apprend pas à quelle époque on a commencé à porter dans les batailles des images d'animaux ; elle ne nous affirme pas non plus que cet usage était tout à fait primitif et se perdait par exemple dans les temps crépusculaires précédant la fondation de Rome, En tout cas elle non fait hommage à aucun personnage mythique particulier, ce qui est un signe, sinon une preuve, de très haute antiquité. A vrai dire, les anciens avaient d'excellentes raisons pour ne point nous renseigner sur l'origine de ces représentations animales: ils ne les comprenaient plus eux-mêmes, pas plus qu'ils ne se rendaient compte de la signification des perches manipulaires surmontées d'une bottelée de foin, pas plus qu'ils n'avaient de notions précises et exactes sur la plupart de leurs vieilles institutions religieuses, cristallisées en des rites minutieusement observés et conservés grâce au respect qu'on avait pour ces rites, mais, je le répète, mal comprises et parfois singulièrement interprétées. Le chant des frères Arvales s'est maintenu pendant toute la période historique, tel ou à peu près tel qu'il avait été transmis de prêtre en prêtre depuis les générations de la Rome primitive; mais à l'époque d'Auguste, ceux qui le récitaient ne le comprenaient plus. De même, sous Trajan, les soldats rendaient à leurs aigles un véritable culte, sans avoir aucunement conscience des raisons primi-

tivesde ceculle. S'ils avaient interrogé là-dessus quelque érudit du 11^ siècle, celui-ci n'eût pas été embarrassé sans doute pour trouver une réponse ; il eût dit par exemple que Jupiter Optimus Maximus, protecteur des Romains, les avait toujours conduits à la victoire : aussi les légions marchaient-elles sous les auspices de l'aigle, l'oiseau symbolique qui porte dans ses serres les foudres du dieu. Et cette réponse, sans être satisfaisante, eût contenu une part de vérité. Elle eût mieux valu à coup sûr que l'explication un peu trop simple dont se contente Flavius Josèphe dans son histoire de la guerre Judaïque '; l'aigle mène les légions de la ville invincible parce qu'il est le plus fort et le roi des oiseaux. Aujourd'hui, ni l'une, ni l'autre de ces interprétations ne serait considérée comme suffisante ; c'est que les modernes sont mieux renseignés que les anciens eux-mêmes sur la préhistoire romaine, grâce à la comparaison qu'ils peuvent faire de l'état social des peuplades latines du vin" ou du VII* siècle avec celui d'autres nations parvenues à peu près au même degré de civilisation. Au contraire, à l'époque où les Romains commencèrent à s'occuper d'histoire, de philosophie et d'érudition, ils n'avaient aucune idée précise et scientifique de leurs propres origines, ils transportaient en bloc le présent dans le passé, ou bien ils tiraient des interprétations subtiles et symboliques de la mythologie grecque, avec laquelle leur propre religion, du moins au début de leur histoire, n'avait presque rien de commun. Ainsi les écrivains classiques, lorsqu'ils trouvaient profondément ridicules les superstitions de l'Egypte, étaient loin de se douter que leurs ancêtres avaient aussi pratiqué la zoolàtrie, et surtout ils eussent été fort étonnés d'apprendre que les signa romains étaient un des restes les plus caractéristiques de ce culte.

Même les enseignes à figures animales sont sans doute des

1 Flav. Jos., III, 6, 2.

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survivances d'nn âge lotémique par lequel auraient passé les populations latines. Mais cette hypothèse doit être exprimée avec les plus grandes réserves, car le difficile prohlème du totémisme est loin d'être résolue Le totémisme peut être défini le culte des espèces animales : il consiste essentiellement en un « pacte d'alliance conclu entre un clan d'hommes et un clan d'animaux », pacte entraînant, semble-t-il, la défense de tuer et de manger son totem, et l'interdiction du mariage entre individus appartenant au même totem-. On a pu étudier chez un assez grand nombre de peuples sauvages modernes des séries de pratiques qui se rapportent aux conceptions totémitiques et on a constaté que des faits analogues se retrouvaient fréquemment dans les sociétés antiques. De pareils rapprochements ont suggéré l'idée que la plupart des peuples, tous peutêtre, ont passé par le stade religieux du totémisme, certaines nations s'y attardant de longs siècles et en gardant par suite de nombreuses survivances, comme les anciens Egyptiens, d'autres franchissant plus vite cette étape, dont ils n'auraient conservé dès lors que de faibles traces, comme les Grecs. Le totémisme aurait ainsi précédé partout l'anthropomorphisme ; mais il faut avouer que le passage du totem de clan au dieu d'abord thériomorphe puis anthropomorphe est encore très

* M. Frazer avait essayé de dégager les lois essentielles de la religion du totem dans un petit volume paru en 1887 [Frazer; le Totémisme; trad. franc, par Dirr et van Gennep; Paris, Schleicher, 1898]. Mais depuis la publication du livre de MM. Spencer et Gillen, qui ont observé le système totémique dans toute sa pureté chez les tribus australiennes et particulièrement chez les Aruntas, M. Frazer a pensé que la notion traditionnelle du totémisme, que luimême avait contribué à faire admettre, n'était plus acceptable et il a exposé ses conclusions nouvelles dans deux articles de la Fortniçjhlhj Review {awil et mai 1899), puis dans la seconde édition de son Golden Dourjh (1901, t. III, p. 419 sq.) — M. Durkheim, par contre, a tenté de prouver que les récentes observations faites chez les Australiens ne ruinaient en aucune manière l'ancienne idée qu'on se faisait des totems (E. Durkheim; sur le totémisme; dans Année sociologique [1900-1901], p. 82, 121).

' Ces deux lois du totémisme sont celles précisément dont M. Durkheim a soutenu la légitimité contre M. Frazer.

obscur. Si certains érudits pensent qu'il faut partir des données totémiques pour rendre compte des phénomènes religieux les plus anciens que nous offrent les Latins et les Grecs, d'autres au contraire estiment que la critique doit éliminer complètement le totémisme de l'histoire et de la préhistoire des peuples classiques ^ Il est donc prudent de n'avancer qu'avec défiance sur ce terrain encore peu solide.

Assurément, à l'époque la plus lointaine où nous puissions les atteindre, les Romains, les Latins en général, sont sortis déjà depuis longtemps de ce qu'on pourrait appeler l'âge totémique ; pourtant on trouve encore chez eux des traces nombreuses d'institutions et de cultes qui semblent se rapporter à cet état social aboli; sans doute, il est impossible de prouver par un ensemble de faits certains, que les Romains ont connu le totémisme tel que nous le rencontrons chez des peuplades modernes, mais on pourrait accumuler un très grand nombre de présomptions montrant que beaucoup de phénomènes religieux ou sociaux à Rome s'expliquent mal, si on ne suppose l'hypothèse d'un totémisme latin préhistorique. Parmi les faits qui viennent à l'appui de cette hypothèse, un des plus intéressants est l'existence et le culte des enseignes à figures animales. Sont-elles d'origine totémique ? Nous serions très disposés à l'admettre et nous allons essayer de l'établir ; toutefois il demeure bien entendu qu'on ne saurait atteindre chez les Romains aucun fait totémique, et que celui que nous étudions n'est que le reflet d'une survivance.

* Dans la séance de l'Acad. desinscr. du 29 juillet 1900, M. Bouclié-Leclcrcq soutint qu'il fallait repousser le totémisme en tant que méthode, attendu qu'il ne peut même pas rendre compte de la religion des tribus chez lesquelles il a été constaté, à plus forte raison des mythes ou cultes classiques. M. S. Reinach défendit le totémisme et, dans laséance du .'i août, présenta de nouvelles ol)servations. Il s'est occupé aussi de ces mêmes questions en divers articles, par exemple le totémisme animal, dans liev. scientifuj., 1900, p. 449 sq. ; les survivances du totémisme chec les anciens Celtes, dans liev. celt., 1900, p. 269 sq.

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