CHAPITRE PREMIER
LES ANIMAUX-DIEUX ET LES ANIMAUX TOTÉMIQUES EN RAPPORT AVEC LA GUERRE CHEZ LES DIFFERENTS PEUPLES
Lorsqu'une peuplade sauvage ou barbare entreprend une expédition guerrière, elle s'entoure de toute espèce de précautions magiques pour ne point risquer un échec et pour s'assurer la protection des esprits. Le moyen le plus simple, semblet-il, et aussi le plus fréquemment employé consiste à emporter ses dieux avec soi et à rester ainsi sous leur sauvegarde immédiate. Ce procédé est particulièrement facile lorsqu'il s'agit de cultes totémiques ou de cultes dans lesquels les survivances totémiques se sont conservées en grand nombre. Là, en elYet, où prédominent des religions attachées au sol, où les divinités se sont fixées en un lieu déterminé et ont élu domicile en un temple, il n'est guère commode de les emmener à la guerre et on doit se contenter de leur promettre, au retour de l'expédition, sacrifices et offrandes, afin que leur faveur suive de loin les guerriers de leur nation. Mais quand les dieux sont représentés par la peau ou Timage d'un animal, ils peuvent suivre leurs adorateurs au bout d'une perche ou d'un bâton, et c'est là l'origine des enseignes dans les armées. Avant de retracer l'évolution historique des signa romains et de montrer comment leur caractère religieux est attesté dans le cours des siècles par les transformations mêmes qu'ils ont subies, il ne sera pas inutile de décrire quelques usages de signification analogue pratiqués à différentes époques par des peuples soit anciens soit modernes.
Les tribus qui sont en pleine période totémique ont plusieurs moyens fort simples de se mettre sous la protection de leurs totems. Quelquefois, quand celui-ci est un animal, ils s'habil-
lent de sa peau. Les MinniLarees, Indiens de l'Amérique du Nord, « se revêtent avant la bataille de peaux de loups; la peau, à laquelle on laisse la queue, pend le long du dos de rhomine, la lêle de ce dernier passe par un trou delà peau et
FiG. 5. — Chef Comanche orné de dépouilles toténiiques. (D'après Catlin, Norlh Amer. Indian.s, t. I, fig. 78.)
la tête du loup pend sur la poitrine ' ». Dans certains clans on se contente de porter, bien en évidence, une partie du corps de l'animal totem, par exemple sa queue fixée à la ceinture au bas du dos^, ou, quand il s'agit d'un oiseau, quelques-unes de
* Frazer, Totémisme, trad. fr., 189S; p. 4<>-
2 De là est venue probablement la légende d'hommes à (jueue dans la vallée du Ilaul-Nil,
ses plumes disposées autour de la lêle ou plantées dans la chevelure. D'autres figurent sur leur corps l'image du totem, soit par des tatouages, soit par des peintures. Ou bien encore le symbole toLémique est peint ou sculpté sur le bouclier du guerrier'; son casque, formé primitivement parla tête même de l'animal, reste presque toujours fidèle à cette origine ; et quand on sait se servir du cuivre et du bronze, on façonne encore des groins, des mufles ou des becs, qui du haut de la tète du guerrier menacent l'ennemi. La confusion est facile, sans doute, entre le phénomène totémique primitif et la survivance symbolique ou simplement ornementale ; quelquefois le rapport de l'un à l'autre est obscur ou incertain; des lances peuvent être ornées, dans une intention simplement artistique, de toufTes de poils ou de plumes d'oiseaux. D'autres fois, la survivance, pour être lointaine, n'en est pas moins évidente. Les Comanches étaient sortis de l'âge totémique, lorsque TAméricain Catlin visita leurs tribus, de 1 81^2 à 1S39; pourtant, quand il raconte son entrevue avec un chef de guerre, dont la lance porte vers son extrémité un morceau rectangulaire de peau de bison couvert de ses poils, nous ne pouvons douter de la signification jadis totémique de cet emblème^, car le bison joue un rôle dans plusieurs des rites religieux de ces mêmes Comanches.
Enfin l'habitude de porter les totems et plus tard les dieux qui leur ont succédé, au bout d'une perche, première forme un peu fruste de la hampe de nos drapeaux, se rencontre chez un grand nombre de peuples. Il n'est pas rare de trouver un poteau ou une perche, surmontée d'un emblème religieux, soit près de la tente du nomade, soit près de la hutte du chasseur, déjà plus fixé au sol, soit même dans les villages des populations agricoles^. Ces enseignes fixes ou demi-fixes sont sans
' Fiazer, Toléni., p. 45.
- Geo. Catlin, Xorth American Indians ; New-York, 1841, t. II, p. 5") et fig. 157.
^ Ainsi dans un village Ilaïda des îles de la Reine-Charlotte se trouvent deux
doute le prototype des enseignes mobiles que les hommes du clan emportaient à la guerre.
Quelques exemples de ces dieux portatifs, dont les tribus non civilisées s'assuraient la protection dans les batailles, illustreront l'histoire primitive des signa romains. Voici quelles
FiG. 6. — Enseignes totémiques indiennes. (D'après Catlin, ihid.^ fig. 47.)
étaient les institutions militaires des Natchez, tribu indienne des bords du Mississipi, dans la première moitié du xviii" siècle. « Lorsqu'un chef de guerre veut lever un parti, il plante dans un endroit marqué pour cela deux arbres ornés de
colonnes ou poteaux totémiques, formés de troncs de cèdres d'une dizaine de mètres de hauteur et sur lesquels sont respectivement figurés les mythes totémiques de l'Aigle et du Corbeau, groupes fondamentaux en lesquels se divisent les Ilaïdas. [E. B. Tylor; Totem-post from the Haïda village, dans Journal of the Antropolorjical Insliliile (août-nov. i8(j8)]. — De même, dans certains villages d'Indiens, visités par Catlin, étaient dressées des perches surmontées de têtes et à la partie supérieure desquelles étaient attachées des peaux d'animaux totémiques [Catlin, op. ci/., lelt. 12, fig. 47 et 48; 22, fig. G9].
plumes, de flèches et de casse-têtes, le tout peint en rouge, aussi bien que les arbres, qui sont encore piqués du côté où Ton veut porter la guerre*. » Les choses ne se passaient pas d'une manière très différente dans Tantique Latium, lorsque Turnus dressait le signe de guerre sur la colline de Laurente, pour appeler aux armes le clan des Rutules.
Ut belli signum Laurenti Turnus ah arce Exlulit...^
Servius, dans le commentaire qu'il donne de ce vers, nous renseigne sur les différents modes d'enrôlement des légions. <( S'il y avait tumuUe, c'est-à-dire guerre avec les Italiens ou les Gaulois, auquel cas le voisinage du danger provoquait une grande terreur, on ne pouvait enrôler un à un les soldats; alors le chef de guerre (qui fuerat ducturus exercitum) allait au Capitole et y exposait deux étendards, l'un rouge, qui appelait les fantassins, et l'autre sombre^ qui était pour les cavaliers... »
Ensuite ceux qui se présentaient se liaient ensemble par un serment*. Chez les Xalchez le serment religieux est remplacé par une cérémonie magique équivalente : le chef fait absorber à chaque guerrier la médecine de la guerre. « On travaille ensuite aux préparatifs, et jusqu'au jour fixé pour le départ, les guerriers se rendent soir et malin dans une place, où après avoir bien dansé et raconté leurs beaux faits d'armes, chacun chante sa chanson de mort. » De même les Romains se rendaient au Champ-de-Mars, et, avant de quitter la ville, le consul allait dans le sanctuaire du dieu de la sruerre agiter les boucliers sacrés et la lance de Quirinus, cérémonie symbo-
* Le P. de Charlevoix, Histoire de la Souvelle-France, Paris, 1744; t. III, p. 425.
- Virg., Aen., VIII, i.
^ « Gaeruleum » ; on sait que ce mot signifie tantôt bleu, tantôt vert, tantôt sombre ou noir.
•* Et qui convenissent, « simul jurabant; et dicebatur ista miiitia conjura tio. »
lique qui avait remplacé sans doute dans la suite des temps la danse de la guerre. « Les guerriers Natchez marchent avec beaucoup d'ordre et prennent de grandes précautions pour camper et pour se rallier. On envoie souvent à la découverte, mais on ne pose point de sentinelles pendant la nuit; on éteint tous les feux, on se recommande aux esprits et on s'endort avec sécurité après que le chef a averti tout le monde de ne point ronfler trop fort et d'avoir toujours près de soi ses armes en bon état. Les idoles sont exposées sur une perche penchée du côté des ennemis, et tous les guerriers, avant que de s'aller coucher, passent les uns après les autres, le casse-tête à la main, devant ces prétendues divinités. Ils se tournent ensuite vers le pays ennemi et font de grandes menaces ^ »
Les Indiens plus septentrionaux, Hurons, Iroquois, Algonquins, dont le père de Gharlevoix expose les usages militaires, ont aussi de véritables signa. « Ils ont des espèces d'enseignes pour se reconnaître et se rallier ; ce sont de petits morceaux décorées coupées en rond, qu'ils mettent au bout d'une perche, et sur lesquels ils ont tracé la marque de leur nation ou de leur village. Si le parti est nombreux, chaque famille ou tribu a son enseigne avec sa marque distinctive. Les armes sont aussi ornées de difl'érentes figures et quelquefois de la marque particulière du chef de l'expédition-. » Ces marques de famille, de village ou de nation sont certainement des images d'animaux totémiques, car le môme auteur nous dit dans un autre passage : « La nation Huronne est la nation du Porc-Epic; sa première tribu porte le nom de l'Ours ou du Chevreuil, les auteurs varient sur cela; les deux autres ont pris pour leurs animaux le Loup et la Tortue; enfin chaque bourgade a aussi le sien et c'est apparemment cette variété qui a désorienté les auteurs des Relations... La nation Iroquoise a les mêmes animaux que la Huronne. dont elle paraît être une
* De Charlevoix, loc. cil.
2 Id., t. in, p. 22a, 22;5,
colonie, avec cette différence néanmoins que la famille de la Tortue y est divisée en deux, qu'on appelle la grande et la petite Tortue^ », Outre ces enseignes totémiques, les Indiens emportent encore à la guerre leurs Manitous, c'est-à-dire « les symboles sous lesquels chacun se représente son esprit familier. On les met tous dans un sac fait de joncs et peint de différentes couleurs^... On campe longtemps avant le soleil couché et pour l'ordinaire on laisse devant le camp un grand espace environné d'une palissade ou plutôt d'une espèce de treillis, sur lequel on place les Manitous, tournés du côté où l'on veut aller. On les y invoque pendant une heure, et on en fait autant lous les matins, avant de décamper. Après cela on croit n'avoir rien à craindre, on suppose que les Esprits se chargent de faire seuls la sentinelle, et toute l'armée dort tranquillement sous leur sauvegarde. L'expérience ne détrompe pointées barbares^... » Ces emblèmes enfermés dans un sac sont probablement des totems individuels, animaux aussi pour la plupart. Ainsi totems individuels et totems de village ou de tribu, ces derniers sous la forme d'enseignes, accompagnent les guerriers sur le sentier de la guerre, pour parler comme les Indiens du Nouveau- Monde.
Algonquins, llurons, Iroquois sont des sauvages. Mais à l'autre extrémité de IWmérique du Nord, au Mexique, nous retrouvons les mêmes coutumes chez des barbares, c'est-à-dire chez des peuples arrivés à peu près au même stade social que les Latins vers le temps de la fondation de Rome. Il s'agit ici des armées organisées que Montezuma opposa, vers le début du xvF siècle, à Fernand Gortez. Or les tribus qui habitaient alors le Mexique, venaient probablement du Nord et étaient sans doute les frères ethniques des ancêtres de nos sauvages Murons et Iroquois. De même les Latins des premiers siècles de Rome
* De Charlcvoix, t. III, p. aGG, 267.
■^ Id., p. 2a3.
3 Id., p. 23G.
et les Germains des grandes invasions avaient eu des ancêtres étroitement apparentés. Mais les peuples du Nord, d'un côté comme de Tautre de l'Atlantique, étaient restés dans un état demi-sauvage, tandis que leurs frères du Midi avaient fait des progrès plus rapides dans la voie de la civilisation.
Or Antoine de Solis, dans son Histoire de la Conquête du Mexique^ nous décrit ainsi les enseignes de l'armée aztèque. « Ce dernier effort des Mexicains était composé de différentes nations, ainsi qu'on pouvait le connaître par la diversité et la séparation de leurs enseignes, de leurs couleurs et de leurs plumes. Au centre de ce prodigieux nombre de troupes, le capitaine général de l'empire... portait sur sa cuisse l'étendard impérial...; la figure de cet étendard était celle d'un filet d'or massif, pendant au bout d'une pique et couronné de plusieurs plumes de diverses couleurs. Cet assortiment avait sans doute son mystère, supérieur aux hiéroglyphes des enseignes subalternes ^ » L'étendard impérial était un objet sacré et décida du sort de la journée. Car F. Cortez « se souvint d'avoir entendu dire aux Mexicains que tout le secret de leurs batailles consistait en l'étendard général, dont la perte ou le gain faisait la victoire pour eux ou pour leurs ennemis. » Il fonça donc sur cette enseigne à la tête d'un groupe de cavaliers et, d'un coup de lance, renversa le chef qui la portait. « Au moment que les Barbares virent l'étendard de l'Empire entre les mains des Espagnols, ils abattirent toutes les autres enseignes et, jetant leurs armes, ils s'enfuirent de tous côtés ^. » Or les plumes qui surmontent certaines de ces enseignes et particulièrement l'étendard impérial, sont des survivances totémiques. Un des principaux dieux Aztecs, Uitzilopochtli, avait été originairement un colibri, totem sans doute d'un des clans conquérants fondateurs de l'empire, mais l'oiseau-dieu, mué en homme, n'avait gardé de sa forme primitive que le symbole
* Antoine de Solis, Ilist. de la Conquête du Mexique; trad. franc., 170',; l. II, p. 174.
' Id.,^^. 177-
des plumes de colibri qui servaient de coiffure à sa statue colossale et anthropomorphe dans le temple de Mexico. D'après la légende, ce dieu colibri était né d'une femme serpent, Coatlicue, rendue mère mystérieusement par une sorte de boule de plumes, qui du haut des airs était venue s'abattre sur elle. De même le dieu Tezcatlipoca était représenté quelquefois sous la forme d'un tapir, ce qui décèle son origine. Ainsi, aux deux extrémités de l'Amérique du Nord et chez des peuples probablement de même souche, nous trouvons des enseignes militaires d'un caractère religieux et nettement totémique.
Ces faits datent du xvr" et du xviii' siècle ; ils sont donc relativement modcr- i.-,„. 7. Emblème hérukiique ciiaidéen.
nés ; mais à l'autre bout (I>'aP'-^'s de Sarzcc, Découv. en Chald., pi. IV )
du monde les antiques civilisations de la Mésopotamie fournissent des exemples presque analogues. Pour la Chaldée on peut citer l'emblème héraldique de Sirpourla, les deux lions opposés, liés par les serres d'un aigle léontocéphale éployé ; dans un petit bas-relief trouvé à Tello, « les lions, en se retournant pour mordre les ailes de leur ennemi, précisent le sens de lutte et de victoire attaché à cet emblème, qui se perpétuera en Orient, particulièrement en Asie Mineure, dans l'oiseau héraldique, d'abord à deux têtes de lion, puis à deux têtes d'aigle * ». Cet aigle à
' L. Ileuzey, Catalogue des Antiq. chaldéennes du Louvre; Paris, ujoa, p. 121-122, Og. 12; voir encore p. 81-82, fig. 4; p- 9i-9-^ fig- 6, 7! cl p. ii3.
tête de lion est représenté dans les plus vieilles traditions chaldéennes comme Tauxiliaire du héros Isdubar ; jusqu'ici
FiG. 8. — Enseignes assyriennes.
(D'après Layard, Mon. of Nin,, pi. XIV.)
aucun monument ne nous Ta fait connaître comme enseigne proprement dite. Par contre, la hampe portant une aigle éployée,
Fki. g. — A'iilaj^e égyptien avec enseigne. (D'après Loret, les Enseiçfiies mililnires des tribus, p. 6.)
qui se dresse à côté d'une déesse dans la fameuse stèle des vautours, est sans aucun doute une enseigne militaire'; les
* Ilcuzey, op. cil., p. 114, flg. 10; cf. Perrot, Chaldée et Assyrie, p. 692, fitf. 285.
aigles romaines sont de nombreux siècles plus jeunes que cellelà. L'art assyrien est beaucoup plus riche en représentations du même genre : dans un certain nombre de scènes guerrières sont figurés des chars avec des enseignes surmontées d'un anneau ou cercle de métal; des symboles religieux y sont inscrits, tantôt deux taureaux adossés, tantôt un seul taureau en course, sur le dos duquel se tient debout le dieu Assur, bandant son arc^ Les étendards assyriens portent donc tantôt des figures d'animaux, comme les signa Romains, tantôt des rereprésenlations de dieux anthropomophes. Ils se distinguent non pas par les symboles religieux qui les ornent, mais plutôt par le cercle de métal qui entoure l'image sacrée. On peut donner de cet anneau une explication symbolique et dire qu'il représente le soleil; on peut penser aussi qu'il est dû simplement à un procédé de fabrication, qu'on le destinait à soutenir et à consolider les figures, souvent compliquées, placées au bout de la hampe, qu'il est en somme un cadre.
Pour ce qui concerne l'Egypte, ^L Loret a réuni et utilisé un grand nombre de documents intéressants en des articles publiés dans la Revue Egyplologique^. Des vases récemment découverts en des nécropoles archaïques ont fourni une série de figures diversement interprétées jusqu'ici et dont les traits essentiels consistent en une ligne courbe qui surmonte une rangée de bâtons ou de hachures obliques ou verticales, et supporte des espèces de tours ou de maisons ; au-dessus et audessous sont représentés des hommes, des animaux et quelquefois des arbres ; presque toujours enfin, près ou au-dessus des constructions se dresse une perche surmontée d'un emblème. On a pensé longtemps que ces figures représentaient
* Layard, Mon. ofXiniv., pi. 14, as, 27; cf. Proceedinrjs of Ihe Soc. of Bibli' cal Arch., 1897, p. 2'iij, pi, IV.
^ Bev. Efjypl., X>^ année; les Enseignes militaires des tribus et les symboles hiéroglyphiques des divinités. Nous nous sommes contentés de résumer le contenu de cet article.
Umv. de Lyon. — Re.nel. 4
des bateaux. M. G. Torr^ y voit des forteresses avec leur rempart, leur donjon et leur drapeau. D'après M. Loret, les prétendus navires sont des villages ou Kôm, bàlis sur des buttes et naturellement plus ou moins fortifies. Ce qui est surtout
TSKbi^^^ ^ ^^f^
!»»■■ Mii»J<fii#1 iljJÉ^.
FiG. 10. — Enseignes égyptiennes.
(D'après Quibell, IIiei\icônpolis, pi. XXIX.
intéressant pour nous dans ces représentations, ce sont les enseignes qui y figurent ; elles rappellent les perches totémiques dressées à côtés des huttes par certaines peuplades sauvages et sont la première forme sous laquelle nous apparaissent les étendards égyptiens. Mais les signes hiérogly-
' Cccil Toit., Sur quelques prétendus navires égyptiens, dans Anlhropolo' fjic, t. IX, p. 37 sq., cf., même volume, p. 248,
phiques d'une part et crautre part les boucliers commémoratifs et les massues gravées de la première et de la deuxième dynastie fournissent aussi des documents précis et nombreux, largement utilisés par M. Loret. « Les guerres de Kôm à Kôm, de tribu à tribu, d'étendard contre étendard, de totem contre totem, me semblent constituer l'histoire de latente et pénible unification de l'Egypte. L'étendard de tribu qui se nomme âa-it et qui devient plus tard l'enseigne de nome, ne tire-t-il pas son origine du nom du Kôm âa-it, sur lequel il flottait et qu'il symbolisait ?.. Quand nous voyons sur les boucliers et sur les massues l'étendard de la tribu de TEpervier précédant les étendards de ses alliés, les Kôm du Chacal et de \..} et les conduisanl à la bataille , quand nous voyons TKpervier belliqueux planer sur les scènes de carnage et amener des prisonniers au roi qui combat sous sa protection ; quand nous voyons Pharaon s'idendifler avec le totem de la tribu conduclrice et victorieuse et porter en têle de son nom le titre d'Epervier ; quand nous le voyons enfin, après avoir été un instant vaincu par Per-àb-sen, devenir vainqueur à son tour de tous ses adversaires, de tous les clans hostiles conduits par Set, ajouter à son titre d'Horus celui de Set et prendre le nom fièrement significatif de celui qui s est levé comme le soleil avec les deux sceptres et qui :i réuni en sa personne les deux éleu' dards-totems de lEporvier et de T..., ne devons-nous pas considérer ces scènes, non comme de pâles et froides allégories, mais comme des peintures vivantes et passionnées des guerres terribles qui ont ensanglanté l'avènement de la puissance pharaonique-...? » Cette hypothèse pourrait être illustrée par de nombreux exemples. L'hiéroglyphe qui sert à écrire le nom du dieu ïhot est un ibis perché sur un signe spécial. «. Ce signe représente la partie supérieure de l'espèce d'étendard que l'on voit, sur les plus anciens monuments de l'Egypte,
' Signe hiéroglyphique non encore idenlilié. - Loret, up. cit., tirage à part. p. ;.
paraître dans toutes les scènes belliqueuses. Cet étendard est, à ces époques lointaines, le signe de ralliement de la tribu... — Le chacal du dieu Anubis se rencontre fréquemment sur les étendards des tribus primitives ; le même groujDC de signes sert plus tard à désigner le XVIP nôme de la Haute-Egypte ; enfui le nom d'Anubis lui-même est très souvent écrit au moyen du chacal sur l'enseigne... — Le double épervier d'Horus est un des étendards archaïques le plus communément représentés ; le même groupe sert à dénommer le nôme de Coptos : on le rencontre aussi comme nom de divinité... — Ibis, chacal^ épervier, serpent, taureau, oxyrrhinque, autant d'animaux sacrés dont l'image sert à distinguer l'étendard d'une tribu ou les armoiries d'un nôme, en même temps qu'à exprimer graphiquement le nom du dieu de cette tribu ou de ce nôme ' . »
Ainsi une relation intime existe en Egypte entre les dieux qui, sous leur première forme, furent des animaux totémiques, et les enseignes militaires^. Cette concordance n'a pas échappé aux écrivains anciens. Diodore de Sicile et Plutarquey voient, d'après le témoignage des Egyptiens eux-mêmes, une des causes de la déification des animaux. « Anciennement les habitants de l'Egypte, à cause du désordre de leur armée, avaient été vaincus en maintes rencontres par leurs voisins, ils eurent alors l'idée de porter un étendard devant les corps de troupes ; ils fabriquèrent donc, dit-on, les images d'animaux qu'ils adorent maintenant et les fixèrent sur des j)iques que portaient les chefs : de cette manière, chacun reconnaissait la division dont il faisait partie. Le bon ordre dû à ces enseignes contribua souvent à la victoire et on se figura que le salut venait de ces animaux ; aussi, en témoignage de leur reconnaissance, les Egyptiens instituèrent la coutume de ne tuer
* Loret, op. cit., p. 9 sq.
- M. Lorct pense même que le signe hiéroglyphique qui signifie Dieu représente, sous une forme très abrégée, Tétendard primitif de la tribu.
aucun des animaux ainsi représentés et même, dans la vénération qu'ils avaient pour eux, ils leur vouèrent un culte et des honneurs précédemment décrits *, » Les faits rapportés par Diodore semblent exacts, mais la relation qu'il établit entre eux et l'interprétation qu'il en donne sont tout à fait fantaisistes. On ne se représente pas bien des peuplades primitives inventant de toutes pièces les enseignes à figures animales dans une intention purement stratégique. En réalité, les dieux animaux ne sont point des enseignes divinisées, comme le veut notre écrivain; ils existaient déjà, au moins sous forme de totems, sinon sous forme d'idoles, lorsqu'on imagina de les emmener à la guerre, fixés à l'extrémité de perches ou de hampes.
Il est assez extraordinaire que Diodore n'ait pas été frappé de la parenté de ces enseignes animales avec les aigles romaines. S'il n'a point signalé cette analogie, c'est que sans doute il n'avait pas conscience qu'à aucun moment les Uomains eussent rendu un culte à des animaux. Du reste, l'hypothèse admise par lui de la zoolàtrie consécutive à l'adoption des enseignes se fût trouvée ruinée par cette constatation. Or c'était là, semble-t-il, une opinion courante chez les auteurs anciens. Diodore a dû la trouver exprimée dans plusieurs de ses sources, car il la reproduit naïvement deux fois à quelques pages d'intervalle; à vrai dire, il y a de notables différences dans la rédaction, mais elles ne sauraient dissimuler la redite.
Au sortir de la vie sauvage, (( ceux qui étaient plus faibles que les autres, instruits par leur intérêt, se rassemblèrent et prirent pour signe de ralliement des animaux qu'ils divinisèrent ensuite... Les autres firent la même chose, et la multitude fut ainsi partagée en différents corps; quant à l'animal qui était considéré comme l'auteur de la sécurité générale, il obtint les honneurs réservés aux dieux, en raison de ses éminents services; aussi aujourd'hui encore les peuples de l'Egypte
» Diocl. Sic, I, 8G.
honorent respectivement ceux des animaux dont le culte a été consacré par eux dès l'origine^ ». Plutarque émet, avec quelques détails nouveaux, les mêmes hypothèses*. « Parmi ceux qui veulent donner [du culte des animaux] une explication sociale, les uns disent qu'Osiris partagea son immense armée en nombreux corps (on dirait en grec Ao/ou? et Ta^stç). auxquels il donna des enseignes à représentations animales^; ces enseignes devinrent sacrées et reçurent un culte de la part des descendants de chaque section ; — d'autres prétendent que les rois de Fâge postérieur, pour frapper de terreur les ennemis, portèrent ostensiblement une protome d'animal en or ou en argent; — enfin, d'après le récit de certains, un roi habile et rusé remarqua que les Egyptiens étaient légers naturellement et enclins aux changements et aux révolutions, que d'autre part leur puissance, lorsqu'ils étaient d'accord et agissaient en commun, était invincible el incoercible, à cause de leur multitude ; il leur donna donc, en leur inculquant des idées religieuses, une éternelle occasion de discordes sans fin. Car les animaux divers auxquels il les contraignit respectivement de rendre des honneurs et un culte avaient ensemble des rapports antipathiques et hostiles; ils étaient faits pour être la proie les uns des autres; aussi tous, défendant leurs animaux particuliers et ne pouvant supporter ce qui leur arrivait de mal, se trouvaient en querelles et en guerre les uns avec les autres par suite des inimitiés animales. x\ujourd'hui encore les Lycopolitains, seuls en Egypte, mangent du mouton, parce qu'ainsi fait le loup qu'ils regardent comme divin. Et de nos jours les Oxyrrhinquiens, à la nouvelle que les Gynopolitains avaient mangé le poisson oxyrrhinque, prirent un chien, l'immolèrent et en firent un repas sacré; de là naquit une guerre... »
Toutes ces explications, soudées l'une à l'autre, mais dans
* Diod. Sic,, I, 90.
« Plut., h. et Oslr., 72.
3 'EnîoT,[LOL îwôaopça.
un ordre exactement inverse, sont comme un résumé de l'histoire du tolémisme égyptien dans ses rajDports avec les enseignes. Le peuple égyptien, à l'époque archaïque, était formé d'innombrables clans, en guerres continuelles les uns avec les autres; ces clans avaient des animaux totémiques, dont ils ne mangeaient pas la cbair et auxquels ils rendaient un culte. Leurs totems les accompagnaient dans les expéditions mili-
FiG. II. — Animaux totémiques dclruisant des forteresses. (D'après de Morgan, liecherch., p. 264, pi. III.]
taires; il est probable que d'abord ils en portaient simplement la peau ou les parties essentielles; puis la figure de l'animal fut représentée sur des armes défensives ou ofTensives (massues et boucliers votifs trouvés à Abydos et Hiérakônpolis) ; enfin on la plaça sur une hampe ou au bout d'une lance. A ce moment le totem est déjà devenu un Dieu, mais il garde toujours sa forme primitive, le plus souvent animale. Ainsi c'est sous l'aspect ihériomorphique que le dieu, quittant momentanément l'étendard où il trône d'habitude, démolit les forteresses des ennemis de son clan, comme on le voit dans une palette votive d'un roi égyptien. Pourtant des traces d'anthropomorphisme se manifestent déjà, quand par exemple on donne aux enseignes
des mains pour traîner avec une longue corde des files de prisonniers.
Ainsi révolution des dieux-enseignes dans l'ancienne Egypte fut sensiblement la même, à quatre mille ans d'intervalle, que chez les peuples du Nouveau-Monde.
Mais les Indiens sauvages du Canada, les conquérants barbares du Mexique, même les tribus primitives des bords du Nil n'ont rien de commun avec les Latins, La comparaison de leurs institutions militaires et relisfieuses avec celles du Lalium peut donc être instructive dans une certaine mesure, et on a le droit sans doute d'en tirer des conclusions très générales sur la naissance des cultes de la f^uerre. Mais des constatations analogues, faites chez des peuples directement apparentés aux Latins, seraient autrement fécondes en résultats : or voici quelques faits précis empruntés à l'histoire des peuples barbares du Nord de l'Europe. A la fin du xix*^ siècle, on a montré que des liens très étroits ont sans doute uni jadis les Celtes, les Germains et les Letto-Slaves aux peuples italiques, dans le double domaine du langage et de l'histoire des religions.
M. Kretschmer a exposé en un livre remarquable les concordances du latin ou des dialectes italiques avec les langues celtiques et letto-slaves'. Pour le vocabulaire en particulier,
Ftr,. 12. — Enseignes munies de liras traînant des prisonniers. (D'après Froceed.
of llie Soc. of Bibl. arch., XXII, p. 270.)
• P. Krctsclimcr, Einleilunrj in die (ieschichle der griecliischon Sprache, 1896, p. 125 sq.
ces langues présentent un grand nombre de mots communs^ surtout parmi les termes se rapportant à la vie pratique et usuelle et désignant, par exemple, des ustensiles de ménage, des instruments, des actes de la vie banale. Les racines et les thèmes primitifs de pareils mots plongent évidemment juscpic dans les couches les plus profondes de la communauté des peuples européens ; d'où la valeur de ces comparaisons. Et si le sanskrit et le grec n'ont pas avec le latin des rapports du même genre, c'est sans doute parce que les Hindous et les Hellènes se sont trouvés de bonne heure en contact avec les civilisations de l'Asie auxquelles ils ont fait des emprunts nombreux. Au contraire, les Celtes, les Germains, les Lithuaniens et même les Italiques sont restés pendant de longs siècles sans communications directes avec les étrangers. Aussi l'histoire préhistorique de ces peuples, malgré la rareté des documents très anciens, est relativement moins obscure que celle des Grecs, contaminés de si bonne heure par les influences orientales.
L'histoire des Religions aboutit aux mêmes conclusions que la science du lani:jaiTe.
M. Lsener\ dans son intéressante étude des listes divines qu'offrent les vieilles mythologies des Lettons et des Lithuaniens, pour ne parler que do ceux-là, a mis en lumière la parenté des conceptions religieuses des habitants de l'Europe septentrionale avec celles des peuples de l'Italie; des deux cotés des Alpes, on trouve la même tendance à créer des dieux circonstanciels et à mettre en jeu des forces divines à propos de tous les actes de la vie humaine, individuelle ou sociale. Or les cultes militaires peuvent aussi fournir une contribution importante à de pareils rapprochements.
Ce n'est pas le lieu ici de s'occuper d'une manière générale des survivances totémiques chez les peuples septentrionaux. Il suffira de donner quelques détails relatifs au culte des animaux
*■ Usener, Gollliche synonyme, dans Rltein. Mua. fur Phil., LUI, p. 329- 38o, — Usener, Gotlernamen, i vol,, Bonn, i8<>6, p. 91 sq., p. loG sq.
et de montrer Tintime connexion de certaines de ces cérémonies religieuses avec les rites de la guerre.
L'ours, le loup, le sanglier jouent un rôle important dans la vie militaire des Germains. Ces animaux apparaissent sur les armes des guerriers, les casques surtout sont en forme de mufles de fauves, et les mots par lesquels on désigne certaines bêtes se retrouvent fréquemment dans les noms d'hommes. Quand les mythologies se formèrent, les dieux anthropomorphiques nouvellement inventés conservèrent parfois auprès d'eux les anciens animaux totémiques qu'ils remplaçaient. C'est ainsi sans doute que le loup fut consacré à Odin, l'ours à Thorr, le sanglier à Fro. Même un dieu-loup demeura mêlé aux autres dieux devenus hommes : Fenrisûlfr, le fils de Loki, apparaît toujours sous son antique forme animale ^
Les animaux sacrés sont liés très fréquemment aux rites de la guerre. Les Normans, d'après une chronique du moyen âge, avaient un étendard merveilleux que trois sœurs avaient tissé en une seule soirée. En campagne, chaque fois qu'ils devaient être victorieux, l'image d'un corbeau, les ailes éployées, apparaissait au milieu de l'enseigne; si, au contraire, ils étaient menacés d'une défaite, aucun signe ne se manifestait et l'étoffe restait immobile le long de la hampe-. D'après une autre source, cet étendard était en soie blanche : les veilles de victoire, on y vovait un corbeau, le bec ouvert et les ailes étendues, dans l'attitude de l'attaque ; par contre, avant les défaites, le même oiseau était tristement perché, tête basse et ailes repliées. Cette légende nous a conservé les traces de vieux rites divinatoires, qui eux-mêmes n'étaient sans doute que la survivance d'un ancien culte totémique.
Parmi les animaux domestiques, le cheval a une importance religieuse toute spéciale. Les peuples du nord,-est de l'Europe entretenaient près des temples des chevaux sacrés, et tandis
* Grimm., Deulscli. Mylh., V' »''*lv l- h P- '78, t- H, P- ■'•■"»;"' «"!•' •-• ^f' p. 5o, -jC).
'■i Id., t. II, p. <)3i.
qu'ils marquaient à l'oreille ou sur quelque partie de la peau leurs autres bêtes, il était défendu d'imposer au cheval ce signe d'esclavage, à cause du respect religieux qu'on avait pour lui '. Le sacritice du cheval était particulièrement solennel ; c'était une survivance de l'époque où l'animal-totem était exceptionnellement mis à mort et religieusement partagé entre tous les membres du clan. Chez les Scandinaves, le cheval était resté une victime de choix qu'on offrait aux dieux en de rares occasions : on arrosait alors avec le sang le temple et l'image divine ; le foie, le cœur, la langue étaient offerts à l'idole ; la viande était mangée en un repas sacré ; on suspendait la tête et la peau à quelque arbre ou à quelque perche dans le voisinage du sanctuaire^. Au ir siècle, Tacite parle de cette coutume^, et nous la retrouvons vivace encore en plein moyen âge. Dans une vie de saint Othon, il est raconté que les païens de la Poméranie entretenaient un cheval noir si vénéré que personne ne le montait jamais. Avant de partir en guerre, ils le consultaient sur l'issue de l'expédition ; on mettait un frein à l'animal et un prêtre le faisait passer trois fois au milieu de neuf lances ou javelots placés en terre dans un certain ordre. Si le cheval n'en dérangeait aucune et ne se blessait pas, c'était signe de succès; sinon, on n'osait pas se mettre en route*.
Quand on sacrifiait un cheval, la tête était religieusement conservée et généralement exposée en bonne place. Après le massacre des légions de ^'arus, les Germains offrirent sans doute à leurs dieux des victimes de cette espèce, car lorsque Germanicus, sous Tibère, visita le champ de bataille, il trouva des têtes de chevaux fixées au tronc des arbres"'.
• On trouvera une étude documentée sur le culte du cheval dans Schônfeld, Der IslAndische Bauernhof und sein Betrieb zur Saf/a:eU, Strasburg, Triibner, 1902, p. i5fi sq.
2 Id., p. i58.
•^ Tac, Germ., 10.
•* Giimni., t. II, p. b'ti.
^ Tac, Ann., I, (ii ; « adjacebant fragmina telorum, equorumque artus, simul truncis arborum anteûxa ora. »
Le culte du cheval paraît avoir été commun aux Scandinaves, aux Celtes, aux Germains et aux Slaves, et tous ces peuples attribuaient à la tête de cheval coupée des pouvoirs surnaturels. Cet objet magique, d'après M. Schônfeld *, semble avoir eu une double signification ; il servait à écarter le malheur, mais aussi à l'attirer : tout dépendait de la direction qu'on donnait aux mâchoires. Aujourd'hui encore, dans certains pays, deux têtes de chevaux, tournées en sens contraire et placées sur le toit d'une maison, protègent la propriété contre les maléfices et contre les voleurs. En Basse-Saxe, les têtes de clievaux en bois découpé qui ornent le pignon de certaines habitations sont une survivance de rites analogues-. Au contraire, une tête de cheval plantée sur une perche et la bouche tournée vers la maison devait attirer sur les gens qui l'habitaient toute espèce de malheur. En Scandinavie et dans l'Islande païenne, une pareille perche s'appelait />ercAe de malédiction.
Les détails du rite nous ont été conservés dans une saga Scandinave : le chef Egill, mortellement outragé par le roi Eirikr et sa femme Gunnhildr, quitte la Norvège ; il s'arrête dans une île voisine de la terre ferme et y plante la perche de malédiction. « Il prit une peau de cheval et la fixa en haut du bâton de coudrier ; puis il prononça cette formule : « Ici, je dresse une perche de malédiction et j'envoie cette malédiction à Eirikr le roi et à Gunnhildr la reine. » — Il dirigea la tête du cheval vers la terre ferme. — « J'envoie cette malédiction aux esprits protecteurs qui habitent ce pays, pour que tous se trompent de chemin, qu'aucun ne reconnaisse et ne trouve sa demeure, avant qu'Eirikr et Gunnhildr ne soient chassés du pays ! » — Alors, il inclina la perche dans la fente du rocher et la laissa. Il tourna aussi la tête du côté de la terre ferme ^. »
Cette coutume est d'un intérêt exceptionnel, parce qu'elle nous éclaire sur l'origine des enseignes militaires chez les
* Schonfekl, op. cit.. p. iC}%.
* Grimm., l. II, p. 551.
3 Schcinf., p. i68.
peuples de l'Europe. La perche de malédiction est la première forme de l'enseigne ; nous avons vu que des perches analogues, tournées elles aussi el penchées du côté de l'ennemi, étaient dressées dans les campements par les sauvages Hurons ou Algonquins. On ne se contente pas de protéger à Taide de ces poteaux le camp, c'est-à-dire l'habitation des guerriers ; on les emporte avec soi jusque dans les'mêlées, toujours face à l'ennemi, pour le frapper de terreur et Tensorceler. Les enseignes à représentations animales ont ainsi une sorte de vie magique, elles menacent véritablement ceux vers qui on les incline et, sans doute, c'est en ce sens qu'on devait entendre en vieux latin l'expression infeslis signis, devenue à l'époque historique une simple figure. Primitivement on luttait homme contre homme, enseigne contre enseigne ; les fétiches ou les idoles, du haut des perches, participaient à la bataille, il se dégageait d'elles des effluves magiques, salutaires à leurs défenseurs, funestes à leurs ennemis, et les dieux se mêlaient ainsi aux guerres des hommes, sous une forme plus concrète et plus sensible que dans l'épopée grecque ; car les héros d'Homère ne voyaient pas leurs auxiliaires divins.
Tous les Barbares du Nord, avec lesquels les Romains se trouvèrent en contact, avaient des enseignes surmontées de figures d'animaux. Aigles romaines contre sangliers gaulois, contre chevaux germains, ou contre dragons daces, c'étaient toujours les mômes dieux, ici presque méconnaissables sous leur signification symbolique à plusieurs degrés, là plus voisins de leurs origines tolémiques.
L'existence des enseignes animales chez les Barbares, aux temps antiques, est attestée à la fois par des textes d'auteurs anciens et par des monuments figurés. Tacite dit expressément que les Germains portent dans les combats des images et des enseignes qu'ils tirent de leurs bois sacrés*. Il ajoute que les
' Tac, Germ., 7. « EfQgiesque et signa quaedam detracla lucis in prœlium ferunt. »
fie CULTES MILITAIRES DE ROME
soldats ne sont pas répartis au hasard dans leurs armées, mais que chaque groupe comprend des parents ou gens ayant mêmes foyers ^ N'est-ce pas dire que les guerriers germains étaient rangés par clans totémiques et, dès lors, ne semble-t-il pas évident que les images et enseignes dont parle l'historien romain, représentaient des totems ou d'anciens totems de tribus^? C'étaient la plupart du temps des figures d'animaux (ferarum imagines), auxquelles pendant la paix les barbares rendaient un culte dans l'ombre de leurs forêts sacrées, et qu'ils emmenaient avec eux dans leurs expéditions guerrières, chaque nation combattant ainsi sous la protection de son dieu. La parenté entre les signa des légions et les enseignes des Barbares était tout à fait évidente, et il fallait l'orgueil romain pour que les écrivains antiques n'en fussent pas frappés. Elle apparaît, malgré eux pour ainsi dire, dans certains cas où les deux séries d'emblèmes se trouvent rapprochées par hasard. Ainsi, pendant la révolte de Givilis, l'armée barbare est formée par des cohortes d'auxiliaires balaves, armés et organisés à la romaine (il est vrai qu'ils n'avaient pas d'aigles), et par de nombreux clans germains venus surtout du pays des Bructères et desTenctères. Civilis est au centre avec son élite de vétérans bataves et aux deux ailes sont répartis les clans germains. « Ici les signa des cohortes de vétérans, là des représentations de bêtes sauvages, prises dans les forêts et les bois sacrés, et avec lesquelles, selon la coutume, chaque tribu marche au combat. Cette confusion des emblèmes de la guerre civile et de la guerre étrangère avait frappé de stupeur les assiégés^. » Des enseignes barbares figurent aussi sur certains monu-
^ Tac, Germ.,-j: « quodque praecipuum forliludinis incitamentum est, non casus nec fortuita conglobatio lurmam aiit ciuicuni facit, sed fam'dlao et propinrfiiil.ilcs. »
• Les Barbares, même quand ils forment une armée nombreuse, attaquent toujours par clans; Tac., Ilist., IV, 23; « Batavi Transrhenanicjue... sibi quacque gens consistunt, eminus lacessentes, »
:' Tac, Ilisl., IV, 22.
ments, en particulier sur les arcs de triomphe destinés à perpétuer le souvenir de victoires romaines. Toutes les faces de Tare d'Orange étaient ornées de trophées avec des représentations d'armes et d'enseignes de peuples vaincus ; on retrouve d'ailleurs les mêmes attributs, en moins grand nombre, dans
Vu,. i3, — Enseignes barbares de l'Arc d'Orange [face septentrionale]. (Cliché de M. Morel.)
les bas-reliefs où se déroulent les principales phases de la bataille. Dans un des trophées de la face septentrionale (côté gauche), il y a trois enseignes, l'une à figure de cheval, les deux autres à figures de sanglier ; à droite (même face), trois enseignes encore : un animal donl il est difficile de déterminer l'espèce, entre deux sangliers. Le trophée de la face méridionale, à droite, comprend deux enseignes au sanglier, celui de la face orienlafe deux enseignes avec le même animal et plusieurs vexilles'. La face occidentale, qui était du reste en trop
' Le grand ouvrage de Carislie sur les Monuments anlif/ues d'(Jranfje (Paris, Didot, i85f)) ne contient que des gravures au Irait, souvent inexactes. Dans le trophée gauche -Je la face N., Caristie voit un sanglier et deux (?) chevaux;
mauvais état pour qu'on en pût distinguer les sculptures, a été restaurée. Quels sont les vaincus dont les armes et les enseignes figurent sur ces bas-reliefs ? A coup sûr des barbares, peutêtre des Gauloise
FiG. 14. — Enseignes barbares de l'Arc d'Orange [face septentrionale]. (Cliché de M. Moral.)
Ainsi les peuples barbares connaissaient tous les enseignes à représentations animales et on peut supposer, après comparaison avec d'autres nations, et même d'après certains textes anciens, que chaque groupe de même sang portait à la guerre son enseigne propre, celle qui correspondait au clan
dans le trophée droit de la même face, un loup (??) entre deux sangliers. Grâce à l'obligeante entremise de M. Pages, [)rincipal du collège d'Orange, j'ai eu entre les mains de nombreuses photographies aimablement envoyées par M. Lalogc et M. Morel. Les figures liJ et i/j sont la reproduction de photographies documentaires, que M. Morel a bien voulu faire à mon intention.
* Sur la date de cet arc et les circonstances de son érection, voir Courbaud, le lias-lielief Rom., p. 33o sq.
OU au village et qui était la survivance du totem. On en trouverait une preuve encore dans la grande quantité de signa que porte avec elle une armée antique. Evidemment, si les enseignes n'étaient que des signes de ralliement, des jalons pour la tactique ^ il y aurait eu intérêt à ne pas trop en multiplier le nombre, de peur d'aboutir au désordre et à la confusion. Au contraire, si les étendards sont exactement aussi nombreux qu'il y a de clans coalisés en vue d'une expédition, le chiffre, variable d'ailleurs, en peut être fort élevé. On s'en fera une idée en empruntant à Tite-Live le compte des signa pris par les Romains dans leurs grandes victoires, particulièrement lorsque l'armée ennemie était non seulement défaite, mais anéantie.
Evidemment, il ne faut accorder qu'une confiance médiocre aux renseignements fournis par Tite-Live ; ils sont puisés en général chez des annalistes dont plus d'un peut être taxé d'exagération ; Tite-Live lui-même se défie des chiffres donnés par Valerius d'Antium, pour ne citer que celui-là. Mais, d'aulre part, le nombre des signa ayant figuré dans une pompe triomphale, à la suite de quelque grande victoire, devait être connu exactement, car la mention en était conservée soit dans les Annales des Pontifes, soit sur les tables triomphales suspendues dans les temples par les généraux vainqueurs pour perpétuer le souvenir de leurs exploits. L'exagération pouvait porter plutôt sur le chiffre des adversaires que les Romains avaient eu à combattre ou sur le nombre des tués et blessés du côté de l'ennemi. D'autre part, même dans leurs victoires les plus complètes, sauf quelques cas exceptionnels, les Romains ne s'emparaient pas de toutes les enseignes. Ainsi le nombre de ces signa relativement au chiffre total d'une armée est, pour les raisons que nous venons de dire, plutôt au-dessous qu'au dessus de la réalité-.
' Les barbares n'auraient pas de ces raffinements de straté<,Me.
■' Dans les calculs qui vont suivre, on n'oubliera donc point que le chiffre
Umv. r>E Lyon. — Renel. 5
Dans les premières années du ii'= siècle, Rome eut à soutenir une lutte acharnée contre les Gaulois cisalpins. Les Boïens, les Insubres et les Cénomans, après la ruine de la puissance carthaginoise, comprirent que leur indépendance était menacée ; ils tentèrent donc un dernier et grand effort, et toutes leurs tribus, plus ou moins tumultueusement coalisées, vinrent se briser successivement contre les légions romaines. En 200 avant Jésus-Christ, 4ï-ooo Cénomans et Insubres furent défaits devant Crémone ; quelques milliers d'hommes à peine, sans armes ni bagages, purent s'échapper : or on prit aux Gaulois 70 enseignes, ce qui représente à peu près une enseigne pour 585soldats^ Les Insubres, en 198, perdent i3o signa sur les bords du Mincio et, deux ans plus tard, Soy signa, s'il faut en croire Valerius d'Antium, à la bataille de Côme^. En 198, P. Cornélius Merula, près de Mutina, engage une action sanglante contre les Boïens, force leur camp et leur prend 212 enseignes^. Comme au Sénat on lui marchande le triomphe, le consul se vante d'avoir lue plus de Boïens qu'aucun général avant lui n'en avait eu à combattre, et d'avoir attaqué une armée de So.ooo ennemis'^. Ce chiffre, qui ne peut être qu'exagéré, nous donne donc au minimum une enseigne pour 235 guerriers.
A la même époque, Rome lutte en Espagne contre d'autres barbares qui portent aussi leurs dieux dans les batailles, en haut de leurs enseignes, et le butin en signa est sensiblement le même chez les uns et chez les autres. En i85, les Carpétans coalisés sont battus sur les bords du Tage ; sur 3 5. 000 hommes
relatif aux signa est toujours un minimum, et qu'il nous serait difficile de dire, même approximativement, de combien ce minimum peut être inférieur au nombre véritable. Nous avons fait ces calculs, non seulement pour les Gaulois ou les Germains, mais aussi pour les peuples de l'Espagne, de l'Europe Orientale et même de l'Italie. Du reste, nous n'avons pas la prétention d'exposer une statistique complète, mais simplement de présenter quelques exemples.
* Liv.,XXXI, 21.
■^ XXXII, 3o.
s XXXV, 5.