LES ENSEIGNES PRIMITIVES DES ROMAINS
Le nombre et la nature des anciennes enseignes à représentations animales nous sont exactement connus, grâce au texte de Pline TAncien, précédemment cité*. C'étaient des loups, des chevaux, des sangliers, des minotaures et des aigles. Nous examinerons successivement ces cinq.catégories, mais nous n'essaierons pas de déterminer à quel culte postérieur peut correspondre chaque animal. Il n'est nullement nécessaire que tout totem soit en rapport direct avec un dieu de l'âge qui a suivi. Cette régularité serait extraordinaire. Beaucoup d'historiens des religions ont une fâcheuse tendance à expliquer d'après une règle uniforme l'évolution de tous les cultes, à supposer surtout que chez un même peuple tous les dieux se sont développés et transformés d'âge en âge par un processus identique. Or il nous semble que rien n'est plus contraire à la réalité. Parmi les cultes d'une époque, les uns peuvent subsister tels quels ou en ne subissant que des changements sans importance ; ils sont tout au plus relégués au deuxième plan et ne jouent qu'un rôle effacé dans une civilisation nouvelle aux besoins de laquelle ils cessent de répondre : telles, à Rome, les chapelles des Argées ou le culte de la Louve. Les autres se modifient peu à peu au point de ne rien garder pour ainsi dire de leur ancien aspect, et le morceau de bois [k peine dégrossi qui sert de fétiche au sauvage devient parfois un dieu aux formes harmonieuses: le Mars romain est sorti peutclre d'un très ancien culte de la lance.
D'autres encore sont absorbés et s'accommodent tant bien
* Plin... //. N., X, 5.
que mal aux cultes nouveaux : les totems peuvent devenir les objets ou les animaux consacrés à des divinités plus jeunes et n'ayant d'ailleurs avec eux aucun rapport direct d'origine : Faigle totémique de telle peuplade latine s'est réfugié sans doute aux pieds de Jupiter pour y prendre la place du messager ailé que les Grecs avaient donné à Zeus.
Mais ces interprétations diverses ne s'excluent pas l'une l'autre pour une même religion ; aussi faut-il éviter les identifications hâtives : ni les animaux représentatifs du clan ne deviennent par une évolution fatale des dieux anthropomorphiques, ni l'animal sacré d'un dieu classique n'est forcément un vieux totem désaffecté.
D'ailleurs des confusions peuvent se produire : le dieu Mars par exemple est commun à un grand nombre de peuples latins et sabelliques. Dans plusieurs tribus son culte a pu être en rapport avec celui d'un animal totémique, soit qu'une de ces manifestations religieuses ait absorbé l'autre^ soit que l'ancien totem se soit juxtaposé à la divinité nouvelle, en gardant auprès d'elle le rang inférieur d'animal sacré. C'est un clan de Loups sans nul doute qui a consacré le loup à Mars, tandis qu'une tribu du cheval lui attribuait le cheval, et ainsi de suite. On s'explique de cette façon comment Mars n'a pas un seul, mais plusieurs animaux sacrés, le cheval, le loup, le pic, le taureau ^ Le loup tient parmi eux une place prédominante, peut-être parce que la principale peuplade de la Rome primitive était un clan de Loups. Il n'est donc pas nécessaire de trouver une correspondance régulière entre un animal totémique et une divinité postérieure bien déterminée. Dans certains cas, il peut y avoir un rapport sûr et précis, comme par exemple entre laigle et Jupiter ; d'autres fois, il règne une certaine confusion comme dans les cultes de Mars. M. Doma* szewski, dont les travaux sont du reste toujours documentés et les conclusions si souvent ingénieuses, va peut-être un peu
^ Wissowa^ Bel. u, KuU, der R6m.^ 190a, p. i3a et notes.
trop loin, lorsqu'il essaie d'établir la proportion mythologique suivante : le loup est à Mars comme Taigle est à Jupiter, le sanglier à Quirinus, le cheval à Jupiter Feretrius, le taureau à Jupiter Stator ^ Les deux derniers rapprochements en particulier paraissent hasardeux, bien que Tauteur apporte quelques arguments intéressants à l'appui de sa thèse.