‹ Cultes militaires de Rome: les enseignesChapitre 15 sur 64 · LE SANGLIER · texte numérisé non relu

LE SANGLIER

Dans la mythologie védique, le sanglier est lié surtout à Visnu et à Indra. — En mythologie grecque, il est inutile d'insister sur les légendes bien connues du sanglier d'Erymanthe, dompté par Héraclès, de celui de Calydon, tué par Méléagre, et sur l'histoire d'Adonis qui, dans les bras d'Aphrodite, meurt d'une blessure faite par un sanglier. Mais les déformations verbales de ces différents mythes empêchent de les ramener facilement à leurs origines cultuelles.

Au contraire, les peuples de l'Europe septentrionale présentent quelques survivances d'un culte du sanglier. Tacite, dans un passage de sa Germanie, parle de sangliers-idoles chez les Barbares. Il s'agit des Aestii^ qui vivaient sur les rivages de la mer Suévique (Baltique).

^ Il est à remarquer que la gens Julia est précisément une des génies Albaines patriciennes incorporées au Sénat par TuUus Hostilius. Or on se rappelle que cette famille avait gardé plusieurs survivances du culte du cheval.

* Cf, S. Reinach, A. N , Bronzes figurés, p. a54 sq. ; de Witte, Mélampos et les Proetides, dans Gazette Arch., 1879 ; Gubernatis (de), Mylh. ZooL, trad. fr., t. II, p. I sq.

« Ils adorent la Mère des Dieux* et, comme symbole de ce culte, ils portent des figures de sangliers*. » Tacite veut parler sans doute des enseignes à représentations animales dont il a été question plus haut et qui étaient communes à tous les Barbares. Quant au culte spécial du sanglier, il était en rapport chez les populations germaniques avec celui du dieu Frô^. Si cette divinité, avec la déesse correspondante Frôwa, analogues au Freyr et à la Freyja Scandinaves, eussent été connues des Romains, ils les eussent assimilées probablement à leur couple de Liber et Libéra. Frô avait un sanglier dont les soies d'or illuminaient la nuit et qui, avec la rapidité d'un cheval, traînait le char du dieu. Dans son culte on trouve le sacrifice du sanglier, et c'est peut-être une survivance de ce rite que l'habitude , longtemps conservée dans une partie de la Suède, de faire cuire certains jours des gâteaux en forme de sanglier. A la guerre on portail des enseignes à figures de sangliers et les casques étaient ornés souvent d'une hure qui servait de talisman magique contre les glaives et les javelots, en mettant les guerriers qui les portaient sous la protection de l'animal sacré ^.

En Gaule, les sangliers-enseignes sont extrêmement nombreux, (c Le fait que les Gaulois et d'autres peuples étrangers à la Gaule ont fait usage de sangliers-enseignes est attesté par les monuments comme par les textes, dit M. S. Reinach, mais à 1 époque gallo-romaine, à laquelle nous rapportons ces figures d'animaux (bronzes figurés de la Gaule), il ne peut guère être question d'enseignes militaires. On peut songer cependant à des enseignes employées dans des cérémonies religieuses ou

' Peut-être une forme de Freyja, assimilée par Tacite à la Magna Mater.

* Tac, Qerm.f 45 : « Matrem deum venerantur; insigne superstitionis formas aprorum gestant ; id pro armis omniumque tutela securum deae cultorem ctiam inter hostes praestat. »

' Grimm, />. M., t. I, p. 176-179.

^ Références dans Grimm^ t. I, p. 177-178. Toutefois ces rites devaient être très antérieurs à la conception du dieu Frô et remonter à Tâge totémique ; car Frô, dans la mythologie, était un Dieu de la paix, de la joie et de la volupté.

CULTES MariAIRES DE ROME

par des corporations*. » Il est possible aussi que les enseignes nationales des Gaulois aient été conservées après la conquête étaient servi longtemps encore dans des cohortes auxiliaires;

de plus les guerres entre clans ne furent pas complètement supprimées partout par le fait de l'occupation romaine. Enfin le sanglier-enseigne est attesté par la numismatique gauloise; il apparaît sur les monnaies des Aulerci Eburovices, des Calètes, des Véliocasses, des Leuci et dans la trouvaille de Jersey.

Parmi les sangliers en bronze cités par M. S.

Reinach et qui ont pu servir réellement d'enseignes, on peut distinguer deux catégories. Dans l'une « les formes sont très efûlées et la crinière droite d'une hauteur démesurée. Ce type de san-

1 s. fteiDacb, A, N., Broni. &g.,p< aS5 ; de M, S, Reinach sur le culte du sanglier, la carte indiquent la distribution des monnaies sont surtout fréquentes dans te Belgiui dans la région du liUoral et chez les Bretons; bronze, p. 5a-5i, iS4-a57, 368 et 36g.

ême page), la longue note nombreuses références, et LU sanglier en Gaule ; ces 1 de César, en particulier — sangliers enseignes en

glier se rencontre déjà à l'époque de La Tène, c'est-à-dire vers le iv° siècle avant Jésus-Christ, ou même avant, dans le trésor de Gerend en Hongrie, et il est très fréquent sur les monnaies gauloises. M. Franks considère comme antérieures à la conquête deux figurines analogues de sanglier'... » L'autre série

Fin. i8, — Enieigne bsrlia

1 d'un bas-relief romain.

ange)

comprend des œuvres plus récentes, qui appartiennent franchement a l'époque gallo-romaine^.

Dans l'Espagne antique on trouve les mêmes survivances. Le symbole d'un peuple de la Bétique, voisin de Corduba, sur les premières monnaies romaines frappées dans le pays, est au droit la tête de Mars casquée et, au revers, l'image d'un sanglier debout*. Dans la Tarragonaise, plusieurs peuplades ont le sanglier pour insigne.

C'est, dans les médailles d'Ostur, au droit un sanglier mar-

■ s. ReJD., op. cil., p. 357.

« Cf. la plupart des iîg. de Rein., op. cil., p. 5o-5i, a68, etc. C'est à l'ouvrage de M. S. Reiniicb que soDt empruntées nos figures i5 A 18. * MioDD., Suppl., [, p. 33.

chant el, au revers, un gland entre deux rameaux de chêne ^; dans celles de Clunia, au revers, souvent un sanglier debout et au droit, dans les monnaies impériales Romaines, à côté de la tête de Tempereur, une tête de sanglier ou un sanglier couché en contremarque^. Ces peuples, dont les ancêtres avaient sans doute pour totem le sanglier^ portaient dans les batailles Timage de leur animal sacré, en guise d'enseigne, exactement comme les Aestii dont parle Tacite. Nous en avons une preuve dans les monnaies frappées au milieu du i^^ siècle avant Jésus- Christ par le magistrat monétaire C. Cœlius Caldus; il rappela sur ses pièces le souvenir de son grand-père, Thomme illustre de la famille, dont il portait exactement le nom. Ce C. Cœlius Caldus avait fait, vers 102 avant Jésus-Christ, la conquête de l'Espagne ultérieure. Ses exploits sont symbolisés par des enseignes militaires, celles des peuples vaincus ; tantôt ce sont des vexilles avec l'inscription Hispania, tantôt des signa surmontés d'une hure de sanglier ou d'un sanglier debout ou d'un sanglier courant. Parfois encore la protome de l'animal symbolique apparaît seule ^.

Chez les Latins il y a très peu de rites où le sanglier apparaisse et les mythes où il intervient sont en général empruntés à la Grèce. Mais, par contre, le porc joue un rôle considérable dans la religion de Rome : or il est très difficile, si on essaie de se placer au point de vue latin, de séparer le porc du sanglier et surtout de les distinguer en matière de rites. La confusion était favorisée par les habitudes mêmes du langage : on appelait Sus indifféremment l'animal domestique et l'animal sauvage. Varron ne pense pas qu'on puisse trouver extraordi-

' Babelon, Monn. de la Républ , t. I, p. Syo et 373-874, par exemple n« 7 : C. Coei. Caldus cos. — Tête nue du consul à droite ; derrière, une enseigne militaire sur laquelle on lit His. ; devant, une hure de sanglier. — N<* 8 : id,^ mais derrière la tête, une enseigne surmontée d'une hure de sanglier et, devant la tète, une autre enseigne avec Tinscription Hispania.

naire celte assimilation. Il cite dans son Traité de V Agriculture plusieurs espèces de bétail qui vivent à Tétat sauvage dans certaines contrées, et il ajoute* : « De suibus nemini ignotum, nisi qui apros non putat sues vocari. » De même Pline, dans ses remèdes tirés des animaux, dit à maintes reprises qu'on peut se servir indifféremment du porc ou du sanglier. Les Romains sans doute n'attachaient pas plus d'importance à la distinction entre le cochon domestique et son congénère sauvage, lorsqu'il s'agissait de représentations figurées, surtout à Tépoque primitive. Pline, par exemple, raconte que ses concitoyens portaient autrefois sur leurs enseignes des figures de sangliers (apros)^ mais Feslus^ nous parle de l'image du porc dans les signa ( porci effigies inler milataria signa). En réalité, il n'y a pas à s'inquiéter de ces apparentes contradictions, parce que cochon et sanglier sont interchangeables, si je puis dire, en matière de culte.

Cette espèce animale donc, sous sa double forme, apparaît dans plusieurs rites romains ; Caton et Varron, dans leurs Traités sur IWgriculture^uousonl conservé un certain nombre de ces survivances, dont quelques-unes sans doute remontent très haut dans la période préhistorique. Varron surtout se rendait compte du rôle très important qu'avaient joué les animaux dans les civilisations primitives ; et il insiste sur ce rôle en se plaçant à la fois au point de vue économique et religieux^. « Jadis, tous les hommes illustres étaient des bergers, comme le montrent, en grec et en latin, et les mots eux-mêmes, et les anciens poètes qui appellent leurs héros tantôt 'îroXuapva^, tantôt iToXuuLTjXou;, tantôt izoXuêo'JTaç, qui nous parlent de leurs histoires de brebis à la toison d'or, sans doute à cause de leur grand prix... Si, dans l'antiquité, le bétail n'avait pas été tout à fait en honneur, dans leur description du ciel les astrologues n'auraient pas donné des noms d'animaux aux constel-

' Varr , De Agric , II, i.

* Fest., au mot Porcus.

^ Varr., De Agric, II, I.

Uxiv, i»E Lyox. — Ue>el 8

lations... De même, sur terre et sur mer, des noms de régions ne sont-ils pas tirés des animaux ? Tels le nom de la mer Egée emprunté à la chèvre, celui du mont Taurus en Syrie, du mont Canterius chez les Sabins... EnGn l'Italie doit son appellation au veau, comme Fécrit Pison. » Puis Varron montre que les hommes, dans les noms qu'ils se sont donnés à eux-mêmes, ont fait des emprunts continuels aux espèces animales. « Combien de noms nous avons pris à Tun et à Tautre bétail, au grand et au petit ! Au petit, c'est Porcins, Ovinius, Caprilius ; au grand, c'est Equitius, Taurins... Et les surnoms de même signification, comme Capra chez les Annii, Taurus chez les Statilii, Vitulus chez les Pomponii ! Et combien d'autres empruntés aux troupeaux ! » Du reste les Romains, qui avaient perdu tout souvenir de cet âge totémique par lequel ils avaient passé sans doute, trouvaient peu relevés ces noms pris aux animaux. Ils étaient bien obligés d'accepter ces appellations venues des ancêtres, mais du moins ils tâchaient quelquefois d'en donner des explications plus nobles. Telle l'interprétation subtile proposée par Tremellius Scrofa (la Vieille-Truie) pour rendre compte de son surnom de famille. « Sache bien, dit ce personnage susceptible, que ma gens n'a point de surnom porcin et que je ne descends pas d'Eumée. C'est mon grandpère qui, le premier, fut appelé Scrofa. » Et il raconte comment cet aïeul, exhortant ses légions à repousser une attaque, leur dit qu'il allait disperser les ennemis comme une vieille truie chasse des porcs. De là son surnom. Faut-il tenir compte de cette pitoyable histoire, inventée sans doute par la vanité des Scrofa, et l'explication générale fournie par Varron n'estelle pas plus vraisemblable ? De fait, le sanglier et le porc ont donné aux Romains un grand nombre de noms et de surnoms. En voici quelques-uns ; le sanglier d'abord : Aprucius, Apellius, Aprarius, Aprius, Apricius, Apriclius, Apronius (noms gentilices) : — Aper, Apra, Aprianus, Apridius, Apriculus, Apricius, Aprinus, Aprilla, Apro, Apronianus, Aprunculus, ApruUa, Aprio (surnoms). Le porc fournirait une liste aussi

longue ; contentons-nous de rappeler la célèbre gens Porcia et les surnoms de Verres et Scrofa. En fait de noms de lieux de même origine, on peut citer Suillas, ville d'Ombrie, et les Suillates ^ .

Dans les types monétaires apparaît souvent le symbole du sanglier; on le trouve en Ombrie, dans les monnaies autonomes de la ville de Tuder : la légende est en caractères étrusques rétrogrades et le type est celui de la truie marchant avec, au-dessous d'elle, trois petits marcassins''^. C'est peut-être le souvenir d'une légende distique analogue à celle deLavinium. En Apulie Asculum^, Salapia* et Arpi^ ont aussi le sanglier comme animal symbolique ; c'est le seul type animal dans les médailles d'Asculum ; il alterne dans celles de Salapia avec le cheval et le dauphin ; il est nettement prédominant dans celles d'Arpi, bien qu'on trouve aussi pour celte ville soit le cheval en course, soit même le taureau cornupète. Le plus fréquemment c'est le sanglier courant avec, au-dessus de l'animal, un fer de lance ou un javelot. On retrouve encore le sanglier debout ou courant, ou la protome de sanglier dans les monnaies autonomes latines de Paestum en Lucanie®. Les monnaies grecques, avec le nom plus ancien de Posidonia, n'offrent guère que le type du taureau. En Etrurie, Mionnet attribue à Populonia un tétradrachme où figure au droit un sanglier marchant sur de petits monticules ou plutôt sur de grosses pierres^. Les monnaies d'une autre ville étrusque, Camars, ne présentent comme type animal que le sanglier ®. On trouve

* Plin., //. X, 111, 14, 19.

' Mionn , Suppl,, 1. 1, p. 211 et pi. VII, no ao. ' /(/., SuppL, t. I, p. 26a.

* /(/., I, p. i34 ; Suppl.j ly p. 268.

^ /(/., 1, p. i3o ; SuppL, I, p. 260 sq.

^ Id.f Suppl.f I, p. 3o8) 809.

' Id y Suppl.^ I, p. 200 et pi.

^ /rf., I, p. 97, et SuppL, I, p. 196-197.

enfin la protome de sanglier sur les monnaies de Signia, ville du Latium^

Reste un type fréquent en Campanie, dans le Samnium, et à Rome dans les monnaies de la République : c'est celui des guerriers, en nombre variable, prêtant serment sur un jeune porc ; mais c'est la représentation pure et simple d'un serment de guerre ou d'un traité et il ne semble point qu'il puisse y avoir là de survivance totémique : nous y reviendrons tout à l'heure.

Le sanglier totémique a laissé sa trace, au contraire, dans une légende particulièrement intéressante, qui se rapporte à la fondation d'Albe. C'est la vieille tradition de la laie ou de la truie d'Enée, qui mit bas trente petits sur l'emplacement de Lavinium. Trente ans plus tard, disent les mythographes, Albe fut fondée par les habitants de Lavinium. Dans cette histoire, il y a évidemment deux traditions confondues, relatives l'une à Lavinium, l'autre à Albe : le culte du Sanglier ou du Porc était sans doute commun aux deux villes. L'explication des trente ans séparant la fondation des deux cités a été imaginée après coup et tirée des trente marcassins (à moins qu'elle n'ait suggéré ce détail) pour justifier la combinaison des deux récits. A Lavinium, du temps de Varron, on montrait encore sur le Forum l'image en bronze des trente petits pourceaux, et les prêtres faisaient voir aux visiteurs le corps de la mère elle-même, conservé, disaient-ils, dans de la saumure (!) *. Pour Albe-la-Longue, son nom témoigne de son origine. Ne pourrait-on pas y voir une appellation périphrastique, comme on en rencontre fréquemment chez les peuples primitifs, de l'animal totem? Alba Longa serait alors la Longue Blanche, blanche par allusion à la couleur de la bête, et longue à cause de la forme caractéristique de cette espèce, basse sur pattes, et d'une longueur disproportionnée avec sa

' Mionn», SuppL^ I) p. 221»

« Varr., Il, 4.

hauteur. Varron dit qu'un verrat de belle race doit avoir la tête courte et trapue et le corps allongé. Il est à remarquer aussi que les sangliers ou les porcs représentés par les anciens sur les monuments figurés sont en général très longs.

On n'était pas d'accord sur les conditions dans lesquelles la laie ou la truie avait présidé à la fondation de la ville*. Selon les uns, la laie avait été rencontrée sur le rivage de Laurente par les futurs fondateurs de la cité qui, voyant un présage dans l'apparition de cet animal^ l'auraient suivie jusqu'à la colline où elle aurait mis bas trente petits. C'est la tradition de Virgile :

Lilloreis ingens inventa sub ilicibus sus^ Triginia capitum felus enixa^jacebit^ Alba, solo recubanSy albi circum ubera nali.

Hic locus urbis erit, requies ea certa laborum^ Ex quo ter dénis urbem redeuntibus annis Ascanius clari condet cognominis Albam.

Selon d'autres, les Troyens auraient eu avec eux, dans leurs navires, parmi d'autres animaux, une truie qui se serait échappée lors du débarquement. Un oracle les aurait engagés à fonder une ville à l'endroit où ils la retrouveraient. « Or elle s'enfuit jusqu'en Campanie et ils la rejoignirent, entourée de sa progéniture^, dans les champs de Laurente. » De quelque façon qu'on interprète ces faits dans le détail, il est impossible de ne pas y voir une forme de cette tradition bien connue : l'animal sacré sert de guide à son peuple. C'est pour la même

' Les différentes versions nous ont été conservées parServius, Aen.^ III, 390 et VIII, 43-

' Le nombre des petits de la truie de Laurente peut suggérer d'autres interprétations encore que celle donnée plus haut. Il n*est pas impossible qu'il y ail là une allusion aux trois fois dix centuries de Rome, colonie d'Albe et de Lavinium. Du reste, sur les monnaies, le nombre des petits est très variable^ peut-être parce qu'il n*eût pas été facile pour l'artiste de faire Gourer une si nombreuse progéniture. Ainsi je trouve dans Cohen le type de la truie avec trois petits (sous Vespasien, p. aSi), avec six petits (sous Antonin le Pieux, p. 340), avec onze petits (id,, p. 399).

raison qu'on le trouve en haut des enseignes militaires chez les Germains au bord de la Baltique, chez les Celtibères en Espagne, et dans les légions de Rome jusqu'à Tépoque de Marins.

La truie de la colline ou des champs de Laurente représente dans la tradition latine Rome elle-même, colonie d'Albe. C'est pourquoi on la trouve fréquemment comme symbole numismatique, à l'époque impériale. Sous Vespasien, Titus et et Hadrien, c'est le type de la truie allaitant un certain nombre de petits pourceaux à l'ombre du figuier ruminai ; l'animcil est placé sur une sorte de construction en pierre, c'est donc probablement la reproduction d'un monument religieux, peutêtre du groupe en bronze de Lavinium, dont Varron nous a gardé le souvenir^ Sur les monnaies à l'effigie d'Antonin le Pieux, Enée et Ascagne se tiennent à côté de la truie. Le type de la truie d'Enée a été vulgarisé évidemment après l'arrivée au pouvoir des Julii, d'origine Albaine, et qui faisaient remonter jusqu*au héros troyen leur race. Quant aux deniers d'argent du roi Servius TuUius, où figure précisément une truie allaitant des pourceaux sous un arbre, on est d'accord aujourd'hui pour y voir l'œuvre d'un habile faussaire^.

Le porc tient une place importante, comme animal sacrificiel, dans les rites de l'agriculture et dans ceux de la guerre. Je ne prétends pas que Texplication de tous les faits de ce genre doive forcément se faire parle totémisme et que des pratiques totémiques, comme le veut R. Smith, se trouvent à l'origine de tous les sacrifices. Du reste, ce n'est pas le lieu de discuter ici cette question ; l'hypothèse de survivances totémiques est pourtant séduisante, quand il s'agit d'expliquer, par exemple, des rites aussi différents que les suivants : sacrifice annuel d'une truie avant la moisson. — sacrifice d'un porc dans la cérémonie du mariage étrusque, — sacrifice d'un porc pour la conclusion d'un traité d'alliance. Il semble bien que, dans

* Coh., M. /., t. I, p. aSi et 346 ; t. II, p. 167, 340, 341, 366, 399, 4o3.

• Babelon, Monn. Rép,^ I, p. xvi, xvii.

ces trois cas, on ait affaire à une sorte de communion, avant le commencement d'une entreprise importante, avec Fêtre sacré (qu'on l'appelle dieu ou totem), ou à une alliance entre les contractants par l'intermédiaire de cet être sacré. Il est évident, d'ailleurs, que dans beaucoup de rites la victime est devenue purement symbolique et n'a plus avec le dieu, s'il s'agit d'un dieu proprement dit, que des rapports secondaires et tout artificiels^ Je le répète donc, je n'ai nullement la prétention de rattacher directement au totémisme tous les faits énumérés, je constate seulement que leur origine totémique n'est pas invraisemblable, étant donnée la forme sous laquelle nous les connaissons.

D'abord vient im sacrifice dont le caractère est nettement expiatoire : les sacrifiants se rachètent en quelque sorte par l'immolation de la victime. C'est iRporca prsecidanea^ qu'on lue tous les ans avant de couper (caîdere) la moisson nouvelle. Ce sacrifice est célébré, nous dit Festus, pour purifier la maisonnée*. Caton,dansson Traité de rAffriculture, donneles détails du rite : on commence par invoquer, en leur offrant de l'encens et du vin, Jupiter, Janus, Junon, puis on égorge la truie, on fait de nouvelles libations à Jupiter et à Janus, et on consacre enfin à Cérès les entrailles de la victime, avec du vin^. De même, Festus nous raconte que dans les sacrifices de Cérès figurent comme emblèmes une truie d'or et une truie d'argent*,

Dans la gens Claudia il y avait un sacrifice du porc, par lequel tous les membres de la gens se débarrassaient de leurs

^ Voir sur cette question du sacrifice Tarticle de Hubert et Maus : Essai sur le sacrifice, dans Année sociolog.f 1897-9S) p. 3x sq., et pour les sacrifices agraires en particulier, p. io<) sq.

* « Festus (praecidanea) : ea enim, quod, ut ait L. Cincius, antequam novam frugem praecidant, familiaepurgandae causa immolatur, praecidanea dicitur.»

» Cat., n. iî., i34.

^ H Porcam auream et argenteam dici ait Capito Ateius, quae etsi numéro hostiarum non sint, nomen lamcn earum babere ; alteram ex auro, aUeram ex argento factam adhiberi sacrificio Ceriali. »

mouillures religieuses, dont ils chargeaient pour ainsi dire ranimai offert ^ Ce porc émissaire semble bien être le substitut ou le symbole de la gens elle-même. L'influence magique du même animal chargé de détourner le malheur et d'apporter la prospérité dansla maison se retrouve encore dans les rites préliminaires à la cérémonie du mariage chez les anciens Etrusques; ils n'étaient plus en usage d'ailleurs, à ce que nous dit Varron^, que chez les rois et les nobles, et ils consistaient dans le sacrifice d'un porc par les nouveaux mariés. L'auteur ajoute que la même coutume existait chez les habitants du Latium et dans les colonies grecques d'Italie. D'après Pline l'Ancien, le sacrifice proprement dit du porc aurait été abandonné dans les rites du mariage, mais quelque chose s'en était conservé dans l'usage qu'avaient les nouvelles mariées d'oindre quelquefois de graisse de porc^ les poteaux des portes de leur maison. D'autres fois, c'était de graisse de loup qu'elles se servaient, et la variété même de ces coutumes s'expliquerait très bien par des survivances totémiques.

Le caractère d'expiation, si marqué dans le sacrifice par la gens Claudia du porcus Propudianus^ apparaît encore dans les rites usités par les anciens Romains avant d'élaguer un bois. On offrait un porc et on prononçait ces paroles. « Que tu sois dieu ou déesse, toi à qui ceci est consacré, permets qu'on fasse l'expiation envers toi avec le porc, avant de violer le caractère sacré de ce lieu. Soit que je le fasse, soit que quelqu'un le fasse par mon ordre, en raison de cette expiation que ce soit bien fait. C'est avec cette intention qu'en t'immolant ce porc expiatoire je t'adresse de bonnes prières, pour que tu me sois bienveillant et propice, à moi, à ma maison et à mes gens, ainsi qu'à mes enfants. C'est pourquoi, bénéficie de l'offrande

^ Feslus : « Propudi [anus] porcus dictus est, ut ait Capito Ateius. qui in sacrificio gentis Claudiae, vclut piamentum et exsolutio omnis contraclae religionis est. »

2 Varr., II, 4.

3 Plin., //. X., a8, 37.

de ce porc expiatoire ^ » Pour défricher un champ, la cérémonie est la même, à quelques variantes près*.

Enfin, le porc était une des trois victimes qu'on immolait dans la lustratio. Le but de cette cérémonie était de purifier, c'est-à-dire de mettre en règle avec les puissances supérieures les objets ou les êtres contenus dans un espace donné autour duquel on promenait les victimes, de façon à fermer le cercle. Par l'intermédiaire de ces victimes on établissait une communication entre le monde sacré et le monde profane. Cette espèce d'alliance avec la divinité pouvait se faire soit pour attirer la prospérité sur un champ ou sur un domaine (lustratio agri)j soit pour concilier la faveur divine à une armée nouvellement enrôlée (lustratio exercitus). La cérémonie, à quelques variantes près, était la même. Les victimes étaient des hostiae lactentes^ c'est-à-dire un cochon de lait, un jeune agneau et un petit veau qui n'avaient pas pris d'autre nourriture que le lait maternel. On commençait le sacrifice en offrant du vin à Janus et à Jupiter, mais c'était à Mars seul qu'on immolait les trois animaux. Le texte de la prière donnée parCaton^ pour la lustratio agri est décisif sur ce point. Il va sans dire que dans la purification de l'armée, célébrée au Champ-de-Mars, le destinataire du sacrifice était Mars, à plus forte raison. Nous voici ramenés aux cultes militaires. Le porc n'y apparaît pas seulement à l'occasion de la lustratio, mais aussi lorsqu'on conclut un traité quelconque, soit de paix, soit d'alliance offensive et défensive.

Ce rite est tout à fait clair, si on le considère comme une survivance du totémisme. Le fait de répandre dans un sacrifice le sang de l'animal-totem établit entre les sacrifiants un lien de communion et en quelque sorte de parenté, c'est-à-dire une alliance aussi étroite que possible. Il est vrai que la formule dont on se servait et qui nous a été conservée par Tite-Live, permettrait d'expliquer aussi ce rite comme une espèce d'en-

» Cal., i?. /?., iSq.

* Id., 140.

voûtement conditionnel : Teffet à attendre des paroles prononcées semble fondé sur le principe de l'analogie, si fréquemment appliqué dans toutes les opérations magiques. Voici ces paroles : « Ecoute, Jupiter, écoute, père patrat du peuple albain, écoute aussi, peuple albain... A ces conventions le peuple romain ne faillira pas le premier. S'il y faillit le premier à la suite d'une délibération publique, ou par ruse, ou par mauvaise foi, ce jour-là, Jupiter, frappe le peuple romain, comme aujourd'hui moi je vais frapper ce porc, et frappe d'aulant plus vigoureusement que tu es plus puissant et plus forl^ » Le porc est ensuite tué d'un coup de silex. L'usage d'une pierre au lieu d'un instrument de métal a été diversement interprété. On a prétendu que Torigine de ce sacrifice remontait à l'époque où les ancêtres des Latins ne connaissaient pas les instruments ou les armes en métal, c'est-à-dire à Tâge de pierre. Mais on dit aussi que la pierre sacrée était le symbole de Jupiter Feretrius ou de Jupiter Lapis*. Ces rites seraient alors extrêmement anciens, puisqu'ils dateraient au moins de Tépoque où les Latins adoraient une pierre sacrée qui, plus tard, devint une des formes de Jupiter.

Le sacrifice du porc dans les alliances ou les traités sert fréquemment de type monétaire. Les premiers nummi aurei^ frappés en 217 avant Jésus-Christ, pendant que les légions romaines luttaient en Campanie contre Hannibal, portent au droit la tête de Janus et au revers deux guerriers, un Romain et un Campanien, qui prêtent serment sur un porc tenu sur les genoux d'un pontife. Sur des monnaies autonomes de Capoue avec légende en caractères osques, on trouve un type analogue : deux guerriers debout tiennent une truie de la main gauche tandis que, de la droite, ils étendent leur glaive au-

* Liv., I, 24; cf, IX, 5.

« Serv., Aen., VIII, 641 « ... cum ante gladiis [porca] configeretur, a felialibus invenlum ut silice feriretur ea causa quod antiqui Jovis signum lapidem silicem putaverunt esse ... falso autemail [Vergilius] porca, nam ad hoc genus sacrificii porcus adhibebatur. »

dessus deTanimaP. Les monnaies delà République, frappées par des magistrats monétaires appartenant soit à la gens Antistia, soit à la gens Veturia, présentent aussi de nombreuses variantes de ce type. Les pièces de C. Antistius Velus, en i6 avant Jésus-Christ, présentent au revers deux pontifes voilés, debout, sacrifiant un jeune porc sur un autel allumé, avec cette légende : « Foedus populi Romani cum Gabinis. » C'est une allusion au traité que Rome aurait conclu avec Gabies BOUS les Tarquins, après l'assassinat par Sextus Tarquin de Antistius Petro, un des ancêtres de la gens Antistia*. — Les deniers de Tib. Veturius, vers la fin du ii* siècle avant Jésus- Christ, portent au revers deux guerriers cuirassés, Tun barbu, l'autre imberbe, tenant une lance de la main gauche et, de la droite, une épée nue dirigée vers un jeune porc que tient dans ses bras le sacerdos fetialis agenouillé^. Cette scène, d'après M. Babelon, rappellerait « le serment d'amitié que se prêtèrent mutuellement les Campaniens et les Romains, lorsque le consul T. Veturius Calvinus eut fait accorder aux premiers en 334 avant Jésus-Christ le droit de cité*. »

Enfin, pendant la guerre sociale, au commencement du i**" siècle, les Italiens confédérés adoptèrent ce type, qui mettait bien en relief le caractère religieux de l'alliance qu'ils avaient conclue. Par exemple huit soldats, représentant les huit peuples (Picentins, Vestins, Marses, Marucins, Péligniens Samnites, Lucaniens, Apuliens), touchent avec une baguette une truie soutenue par un homme à genoux adossé à une enseigne militaire ^.

' Mionn.» Suppl.y I, p. 235.

' Cf. Babelon, 3/. /?., I, p. i49-i5a.

a /(i., II, p 535.

^ Le sanglier courant qui figure au revers de certaines monnaies de la gens Volteia est probablement d'origine grecque. Ces pièces ont au droit la tête d*IIercule coifîéde la dépouille du lion. Le sanglier, qui correspond, est sans doute celui d'Erymanthe [Bab , II, p. 365 sq.]

^ Mionn., SuppL, I, p. 228 ; Cf, I, p. to8 ; le nombre des soldats est d'ailleurs variable.

Un animal aussi précieux que le porc dans les rapports de rhomme avec la divinité ne pouvait pas manquer de fournir à la médecine magique de nombreux remèdes. La graisse de porc ou de sanglier, soit fraîche, soit rance, employée seule ou mêlée à d'autres matières, est une panacée dont Pline énumère les avantages en un long chapitre. Elle est souveraine contre les brûlures, les luxations, les convulsions, la pneumonie, les courbatures, la phtisie, Talopécie, contre la goutte, la gale, la scrofule, les ulcères, furoncles, crevasses, callosités et Tavortement \

Le fiel, Turine et la fiente tiennent le second rang parmi les remèdes que fournit le sanglier ou son congénère domestique. Le fiel de sanglier ou de porc, avec parties égales d'huile de ricin et d'huile rosat, guérit les affections de Toreille ; employé chaud, il atténue les scrofules ; en boisson, il calme les douleurs de la rate ; on l'applique, mêlé à de la graisse, sur les engelures et les crevasses ; on recommande un emplâtre de fiel sur les articulations foulées; avec de la résine et de la céruse, il est souverain contre les ulcères serpigineux, et, en onctions sur les parties génitales, il a des propriétés aphrodisiaques remarquables *.

Pline recommande contre les maladies de l'oreille l'urine de sanglier, conservée dans un vase de verre, — contre les calculs et les maladies de la vessie, la même urine ou la vessie de l'animal, prises en aliment, — contre Tépilepsie, l'urine de sanglier dans du vinaigre ; — pour Tliydropisie, on absorbe, par petites doses, toute l'urine contenue dans la vessie d'un sanglier; elle est plus efficace, si on l'a laissée se dessécher dans la vessie. De même, la vessie de sanglier, mangée rôtie, guérit l'incontinence d'urine, tandis qu'une vessie de cochon, mise sur le pubis, facilite l'émission de l'urine^.

La fiente du porc sauvage ou domestique est fréquemment

t Plin., //. AT., XXVIII, 3;.

« /(/., XXVUI, 48, 5i, 57, 62, 74.80.

3 Id., XX VIII, 48, 60, 63, 68, 60.

utilisée. Lorsqu'elle est vieille, sa cendre mêlée à du vin calme les douleurs lombaires, arrête la dysenterie, guérit certaines affections des parties génitales et aussi les ulcères serpigineux ; les excréments de sanglier ou de cochon, appliqués frais et ôtés le troisième jour, sont excellents pour les cors, les crevasses et les luxations ; on applique sur les contusions et les meurtrissures de la fiente de sanglier ramassée au printemps et séchée ; bue dans du vinaigre, elle calme les douleurs internes résultant d'une chute et on rapporte que Néron en buvait comme remède préventif, lorsqu'il se disposait à conduire un char. Le même remède résout chez les femmes les gonflements de la matrice.

Les ophtalmies sèches se guérissent en frottant les yeux avec de la moelle de porc ; la même substance, prise à Tintérieur, produit un effet aphrodisiaque ^ Les testicules de sanglier, avalés dans de Teau, ou les testicules de porc, séchés et broyés dans du lait de truie, sont efficaces contre Tépilepsie. Les rognons piles sont bons pour Tophtalmie, le sang ou la cervelle pour les maladies des parties génitales^. Le foie de sanglier, pris frais sans sel dans du vin, ou le foie de porc rôti arrêtent la diarrhée. Le même viscère guérit aussi les maladies des organes génitaux et les petits calculs ou corps blancs semblables à des pierres qu'on trouve dans le foie de quelques sangliers, piles et pris dans du vin, expulsent les calculs biliaires^.

Le poumon sert de topique contre les engelures, les crevasses, les cors. Mangé sous forme de rôti, il garantit de l'ivresse, à condition qu'on l'absorbe à jeun et le jour même où l'on compte boire avec excès*. Des remèdes sont encore fournis par la cendre des pieds de sanglier ou de porc, par la cendre des soies, par la cendre des mâchoires^.

« Plin., //. A'., XXXVII, 80 « /</., XXXVII, 63, 60. « /c/., XXXVII, 58, 60.

Beaucoup de ces remèdes sont fondés sur des analogies magiques: le semblable agit sur le semblable. Ainsi l'absorption ou le contact d'un organe ou partie d'organe exerce une influence salutaire sur les organes correspondants d'un être humain malade, à condition naturellement que l'animal utilisé soit en rapport magique ou religieux avec l'homme. Aussi, pour faire évacuer les calculs, on se sert de calculs de sanglier, ou on absorbe de l'urine ou de la vessie de porc ; comme l'organe règle la fonction, la vessie du même animal guérit indifféremment la rétention ou l'incontinence ; de même, la cendre des excréments arrête la dysenterie ; pour soigner les maladies des organes sexuels de l'homme, la graisse de sanglier ou de porc était excellente, mais les anciens médecins, dit Pline, estimaient surtout la graisse des reins '. La truie apparaît souvent, dans les rites de l'agriculture, comme le symbole de la fécondité à cause du grand nombre de ses petits ; aussi le lait de truie passait-il pour faciliter les accouchements et pour faire venir le lait aux nourrices qui en manquent*.

EnRn les remèdes étaient tirés de préférence pour les hommes des animaux mâles et pour les femmes des femelles. Pline dit expressément que pour les maladies de vessie on mange de la vessie de sanglier, mais qu'on prend de la vessie de laie, s'il s'agit d'une femme. La graisse d'une jeune truie qui n'a pas encore porté était un cosmétique très apprécié des vierges italiennes de l'ancien temps ^.

D'autre part, c'est bien de la nature même de l'animal que dépend, dans le plus grand nombre des cas^l'efficacité du remède, car la même maladie est guérie par des organes ou résidus très divers, pourvu qu'ils soient tirés de tel animal. Dans le cas du sanglier par exemple, l'urine, le fiel ou le sperme sont également bons pour les maux d'oreilles; le fiel, le poumon, la fiente ou la graisse pour les crevasses, les engelures et les

» Plin , //. .V., XXX Vil, 37.

^ /(/., (io.

cors. Par contre, le même organe ou résidu sert pour toute espèce de maladies. Il suffit, pour s'en assurer, de se reporter à ce qui a été dit plus haut de la graisse, du fiel, de Turine, de la fiente de porc ou de sanglier.

Chaque animal a donc une valeur magique propre ; et primitivement les remèdes qu'on en tiraitne pouvaient sans doute être efficaces que chez des hommes ayant avec lui des rapports religieux précis, des hommes de même sang par exemple, quand il s'agit d'un totem. Plus tard ces remèdes se sont généralisés de clan à clan et sont tombés peu à peu dans le domaine commun ; on n'en comprenait plus le sens, mais la tradition en avait perpétué l'emploi et surtout l'avait étendu à tous les hommes d'une cité ou d'un pays.

Dans la mythologie postérieure le sanglier ou le porc se sont trouvés rapprochés de certains dieux ; ces relations, comme on Ta déjà vu, peuvent être de genres très divers ; il semble qu'elles se bornent, pour ce qui nous occupe, à une simple consécration de victime. On rencontre le porc dans les rites agricoles enrapportavec Cérès ou Tellus; dans les rites guerriers, avec Mars ou Jupiter. Il n'est pas impossible que la truie féconde ait été assimilée originairement à la terre fertile ; mais c'est là une pure hypothèse qu'aucun fait certain ne justifie. Il se peut aussi que la truie, pleine ou non, ait été attribuée comme victime à la terre gonflée de ses fruits, à la suite d'un raisonnement symbolique et nullement parce qu'il y avait identité originelle entre Tanimal et la divinité. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'à Rome le porc joue un rôle important dans les rites de Cérès et de Tellus * : la déesse Tellus était honorée par le sacrifice d'une truie pleine* ; — la levée de terre entre deux sillons, pleine de blé qui germe, s'appelle porca dans la langue des laboureurs latins ; — des images de truies, en or et en argent,

t Du reste on pourrait dire la même chose de la vache, et surtout de la vache pleine, ou de la vache avec son petit; cf. Dar. et Sagl., Cérès, p. 1067. < Festus, (• plena sue Telluri sacrifîcabatur. »

132 CULTES MfLITAlBES DE ROME

figuraient dans les sacrifices de Cérès ; — on immolait tous les ans à cette déesse, avant de faire la moisson du champ, la porca praecidanea. Tels sont les faits proprement romains.

On sait que dans le culte de la Déméter grecque le porc joue aussi un assez grand rôle et qu'il est la victime par excellence ^ Son sang est d*une efficacité particulière dans les rites de la purification, et c'est peut-être pour cette raison que le même animal précède la Déméter portant deux flambeaux auxquels s'attache aussi Tidée de purification. Donc les Romains ont emprunté à la mythologie grecque le type des monnaies où parait Cérès avec les deux torches, précédée d'un porc ^

Le rapport du porc avec Mars ou Jupiter est encore plus vague que celui qui le lie à la terre divinisée. Le porc est tout simplement la victime qu'on immole à Jupiter au moment de la conclusion d'un traité, et à Mars dans les rites de purification , en même temps, du reste, que deux autres animaux, dont il est difficile en ce cas de le séparer.

Enfin on a dit que le sanglier était le symbole de Quirinus : je ne connais aucun fait précis qui justifie cette hypothèse et jusqu'à nouvel ordre je ne crois pas qu'on puisse s'y arrêter.

En résumé, le porc apparaît comme victime dans un certain nombre de sacrifices, particulièrement dans les rites de la purification ; on l'offre ainsi à Cérès, à Tellus, à Mars, à Jupiter. Mais, pas plus que son congénère le sanglier, il n'est l'animal sacré ou symbolique d'aucune divinité. Il est donc inutile ou tout au moins prématuré d'essayer de rattacher à un dieu le saidéj porc selon Festus, sanglier d'après Pline l'Ancien, qui surmontait certaines enseignes des légions avant le ii® siècle. Il ne faut pas chercher non plus à expliquer le porc-enseigne par le porc-victime des traités, comme semble le faire Festus. « L'image du porc, dit-il, occupait la cinquième place parmi les signa militaria^ parce qu'à la fin de la guerre les partis entre

' Dar. etSagl. ; art. Cérès, p. 1068*

' Habcl.) II, p. 492 et 54i (gens Titia et gens Vibia).

Les éxseîgneS 133

lesquels la paix était conclue, avaient Thabitude de cimenter le traité par le sacrifice d'une truieV.. » En réalité, le porc immolé par les féciaux dans certaines circonstances et le sanglier des signa légionnaires étaient deux survivances de même origine probablement, mais nullement liées Tune à l'autre par une relation de cause à effet. Ce qu'on peut retenir du texte de Festus, c'est que, pour une raison encore obscure, l'enseigne du sanglier ou du porc était la dernière dans la hiérarchie des enseignes à figures animales.

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