LE MINOTAURE
L'enseigne du Minotaure est, parmi les cinq signa mentionnés par Pline, la seule où l'emblème ne soit pas un animal proprement dit. Le Minotaure est, en général, défini: un monstre qui sur un corps d'homme porte une tête de taureau. Est-ce bien une image de ce genre qui était fixée à la hampe de certains signa romains? Et quelle était sa signification? Les anciens ne nous ont laissé à ce sujet que des renseignements tout à fait vagues ou visiblement erronés. Le texte de Pline renferme une simple allusion, sans aucun détail précis; Festus et Végèce sont ensuite les seuls, à ma connaissance du moins, qui aient parlé du minotaure-enseigne. Tous deux trouvent dans le symbolisme, si fort à la mode parmi les commentateurs romains^ l'explication de notre signum. « Parmi les enseignes militaires, dit Festus, il y a l'image du Minotaure, parce que les conseils des chefs ne doivent pas être moins secrets que ne fut le domicile de ce monstre, le labyrinthe*. »
La même interprétation, sous une forme peu différente, est donnée par Végèce qui vécut plus d'un siècle après Festus^.
^ Festus, « porci effigies, b
2 Id,t « Minotauri effigies intcr signa militaria est, quod non minus occulta esse dcbent consilia ducum, quam fuit domictlium ejus Labyrinthus. »
' Veg., in, 6 « Ob hoc veteres Minotauri signum in Icgionibus habuerunt^
Uxiv.'DE Lyon. — Rknbl. 9
134 CULTES MILITAIRES Dt ROME
Ces commentaires fantaisistes suffisent pour montrer qu^on ne savait déjà plus, à Tépoque impériale, ce qu Wait signifié jadis renseigne du Mino taure, supprimée dans les armées romaines dès le temps de Marins. A défaut de la tradition antique, la grammaire et Tarchéologie fourniront quelques indices.
Le mot d'abord nous renseigne dans une certaine mesure sur la nature essentielle du concept qu'il exprime. Plusieurs hypothèses sémantiques sont possibles.
MivoTaupoç peut être un faux composé, formé de deux mots primitivement séparés et réunis insensiblement par la prononciation sous le même accent ; il signifierait alors proprement Minos sous forme de taureau^.
Il est plus probablement un composé véritable appartenant à la classe des composés copulatifs, produits par la juxtaposition appositive de deux termes. Or on sait que dans les langues anciennes c'est toujours^, à l'inverse du français, le deuxième terme qui est le plus important au point de vue du sens et qui régit le premier. Le sens du composé MtvoTaupoç est donc facile à établir par la comparaison avec des formations analogues : TaupozàpOevo;; signifie chez Lycophron' la vierge transformée en génisse, lô ; — àv8p(OT:oSat(jL(ov désigne chez Euripide* un dieu qui a été originairement un homme; — V homme métamorphosé temporairement en loup s'appelle en grec XuxàvOpwiio; ; — Hérodote^ nomme àv^pocrçty^ le sphinx d'Egypte qui n'avait de l'homme que la tète. Des animaux réels ont été désignés par des composés formés de la même
ut, quemadmodum iUe in inlimo et secretissimo Labyrinthe abditus perhibetur, ita ducis consilium semper esset occultum. »
* C/*. liriroTcÔTapto;, îffTcaypo;, posypo?» limoxajjiiro;.
s Sauf dans les composés qui revêtent Tune des deux forn^es suivantes : fietaiSotti&cdv, çepexapnoç, et dont Texplication présente d^ailleurs de sérieuses difficultés.
' Lycoph., 1292.
'• Eurip., Rh., 971.
^ Hérodot., Il, ijS.
manière : par exemple iiziràpStov* (= inTioitipôtov) et en tous cas iTrizofjL'jpiJLYil, nom d'une espèce de fourmi que sa grande laille a fait appeler la fourmi-cheval.
L'imagination des Grecs a créé aussi des monstres analogues au Minotaure, mais constitués par la réunion de deux ou plusieurs animaux et dont les noms expriment la nature : le cerfbouc (Tpay^Xaço;), le coq-cheval (iuiraXEXTpiiwv) ^, le bouctaureau (^otÎTpayoç), le taureau -cheval (iTriioTaupoç), le cerfbouc-cheval (tiriroTpaYÊXa^oç). Ainsi MtvoTaupoç signifie le taureau qu^est Minos ou qui est Minos.
D'autre part, il arrive naturellement que le premier terme d'un composé grec, en apposition déterminative ou qualitative avec le second, prend la valeur d'un véritable adjectif; ainsi Esope appelle ^otiveêpoî; un faon déjà grand, mot à mot un faonbœuf ; ^oiiiiat; chez Euripide et chez Aristophane signifie un gros garçon, nous disons de même en français d'un homme de forte corpulence que c'est un bœuf. Athéna est surnommée quelquefois^ la déesse virile (àvSpoOéa) et les poètes appellent ivopoTcaiç^ un enfant qui a des sentiments au-dessus de son âge.
Il se peut donc que MtvoTaupoj; signifie lé taureau qui est en rapport avec Minos (taurus Minoius),et c'est au même sens encore qu'on aboutirait en considérant MtvoTauooc; comme un composé de dépendance et en traduisant : le taureau de Minos (taurus Minois).
En résumé^ d'après les données de la grammaire, Minotaure
' Arislt., H» A., II, i, lo; cette forme n'est pas absolument sûre, il est vrai, mais Tautre exemple cilé est certain. "IiiTiapSiov pourrait être aussi un faux composé : tntco; *irapdto;, le cheval à peau de panthère, c'est-à-dire la girafe-
• M. Lechat [Au Musée de VAcrop. d'Athènes, igoS, p. 453 sq.] a montré que, contrairement à Topinion exprimée par Roscher [Lex, IIippalectryon\ Thippalectryon était généralement représenté avec un corps de coq et seulement une protome de cheval; c'est donc le concept du coq qui domine, et il y a une double raison, grammaticale et archéologique, pour traduire le mot composé (inca>exTp'ja>v par coq-cheval plutôt que par cheval-coq,
» Anlh., XV, 32.
^ Aesch., Sept,, 533; Soph., Fragm» 55 1,
làÔ CULTES !l)lLItAtRËS 1)£ ROME
signifie soit Minos sous forme de taureau, soit le taureau qui est Minos, soit le taureau qui appartient à Minos; par conséquent, s'il est vrai que le mot permette quelquefois d'atteindre ridée qu^il revêt, ce qui domine dans la conception de ce monstre, c'est Tanimal, le taureau, plutôt que Thomme.
Les renseignements fournis par la mythologie concordent avec cette hypothèse tirée de la linguistique ; une brève énumération des légendes relatives au taureau crélois suffira pour mettre en lumière cette analogie. Minos est né d'Europe et de Zeus, qui s'est manifesté sous la forme d'un taureau. Le Minotaure est le fils de Pasiphaë, qui, possédée d'un amour contre nature, s'est unie au taureau divin envoyé par Poséidon ; ce taureau est dompté par le héros Héraklès et apporté vivant à Eurystée ; on le retrouve ravageant le territoire de Marathon, et il est tué par Thésée ; ce même Thésée est vainqueur du Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Toutes ces histoires ne sont que les variantes plus ou moins déguisées d'un mythe unique. Le taureau Zeus qui enlève Europe et le taureau divin qui ravage la Crète, le fils du premier, Minos, époux de Pasiphaë, et le Minotaure, fils du second, sont un seul et même personnage mythique, animal dans un cas, mi-homme mianimal dans un autre, homme tout à fait sous sa troisième forme. Europe a pour mère Telephaessa, dont le nom n'est qu'une variante du sien, et son fils Minos a pour femme Pasiphaë, qui a le même sens étymologiquement. Ainsi, dans trois générations mythiques successives, la femme du taureau porte un nom de signification analogue et c'est une présomption de plus pour l'identification de Zeus-taureau, de Minos et du Minotaure ^
Cette légende a été interprétée très diversement : les uns y ont vu un mythe d'origine orientale et ont comparé Europe sur le taureau aux nombreuses représentations assyriennes des déesses debout sur un animal ; on a expliqué dans ce cas
*■ Cf. Decharme, p. 6i6 sq.; Roscher, Minotauros^ col. 2993 sq.
les mois Minos et Europe par des étymologies sémitiques*, et on a rapproché le tribut de victimes humaines payé par les Athéniens au Minotaure des sacrifices humains offerts en Phénicie à Baal Moloch.
L'école philologique explique le mythe soit par un développement verbal sur la libation largement étendue, emportée par la flamme comparée à un taureau, soit par l'histoire d'une vache lunaire amoureuse ou aimée du Soleil-Taureau. Par le totémisme on pourrait aussi rendre compte de ces légendes et dire qu'un clan crétois s'était donné pour ancêtres un taureau et une femme. Il est possible enfin qu'il y ait une part de vérité dans toutes ces explications et que le mythe classique renferme un mélange d'éléments totémiques, phéniciens et symboliques. D'ailleurs, il n'entre pas dans notre sujet de faire une telle enquête ; ce qui nous importe, c'est que le taureau divin ou sacré, quelle que soit sa signification, se présente sous des formes diverses, depuis Tanimal jusqu'à l'homme, en passant par le monstre.
Enfin, puisqu'il s'agit d'une représentation matérielle dans le cas des enseignes romaines, il sera intéressant de rechercher sous quels aspects les artistes ont figuré le minotaure. Pour représenter un monstre tenant à la fois du taureau et de l'homme, on peut imaginer et Tart en effet a réalisé des combinaisons multiples.
Les monuments de la Chaldée et de l'Assyrie fournissent de nombreux échantillons de ce type mythologique. Parmi les légendes chaldéennes, il en est peu qui aient inspiré les artistes plus souvent que les exploits d'Isdubar aidé de son fidèle auxiliaire Ilea-Bani. Or celui-ci est précisément une sorte de minotaure. Il a le buste d'un homme, une tête intelligente et tout humaine, mais ornée d'une paire de cornes et d'oreilles pointues, et son corps se termine en croupe de taureau. Il semble très difficile, au point de vue esthétique, de souder un arrière-
^ BrowD, Semilic. Infl. in Ilellen. Mylh.^ 1898, p. i3a.
CULTES HILITArnES DE ROUE
Irain de quadrupède ù un buate d'être humain : les artistes mésopotamiens s'en sont tirés d'une façon remarquable, et la figure qu'ils ont créée n'a rien de particulièrement gauche DU difforme. Ils ont même conçu toute une race d'êtres ainsi constitués et, sur d'assez nombreux cylindres, on trouve des groupes de monstres de cette espèce'.
On racontait aussi qu'Isdubar, avec l'appui de Hea-Bani, avait triomphé d'un taureau céleste envoyé contre lui par Anu ; ce dieu voulait venger sa fille Islar , dont l'amour avait été méprisé par Isdubar. Or les artistes de Chaldée donnent au monstre divin le corps d'un bœuf et la tête d'un homme : sur de nombreux cylindres est figurée la lutte du héros contre le taureau à face humaine*. On peut les met- . tre en regard des monu- ' ments grecs, monnaies et peintures de vases, où est représenté Thésée, vainqueur de l'homme à tète de taureau. Il y a simplement interversion dans la combinaison des éléments constitutifs du monstre. Le type du taureau chaldéen à tête humaine nous a été conservé aussi par des slalucltes en stéatile noire, assez difHciles à dater, mais qu' « il n'y aurait aucune invraisemblance à faire remonter jusqu'à l'époque de Dounghi ou même au delà' ». La têle d'homme, " tournée de côté, est surmontée dn bonnet
' A moins qu'il no faille voir là simplement un motif ornemental, car les repri'sentations sur pierres gravées sont souvent d'une fantaisie très gronde et personnelle ;■ larlistc. Cf. Menant, Ci/lindr. e/p lu C/iaW.. p. (17, p. 84 sq.
t Menant, p. g3 sq.
' Heuzey, Catal. dfi antiif. chaldéen. du Louvre, 1901, n" ni>, p, 167 sq ■ n" 116. p. iflS sq.; n" 190, p, li^d sq.
plat à quatre paires de cornes, coiffure réservée ordinairement aux dieux de la Chaldée... Le corps du taureau couché reste enfermé dans un contour absolument Iraditionnel.., 11 faut admirer la ligne puissante du dos, l'ampleur du poitrail, la croupe qui s'aplatit de tout son poids sur le sol, la queue passant sous la cuisse droite pour se relever en cercle sur le flanc de la bête'. »
Cet être fantastique est te prototype des grands taureaux assyriens placés aux portes des palais de Ninive et aux-
quels un art plus" compliqué a ajouté une double paire d'ailes*. Enfin les bas-reliefs assyriens fournissent encore un type Irès-difTérent où se trouvent mêlés l'homme et te taureau : c'est le génie muni d'ailes, qui n'a conservé du taureau que les cornes plantées sur un front humain''.
Revenons au Minotaure crétois. Les artistes grecs l'ont
I Heuzey, ibid., p. ajo.
' ■ Les Grecs au contraire, qui ont tiré de la même origine leur Akhélôos pour en faire l'image de l'impétuosité des eaux, ont connu Burtout et imité la forme aptère du prolotype chaldéen. u [Id,, p. 171].
* Loyard, Monum. of Xiniv., t. I, pi. g; pour les taureaux ailé* à tête humaine, id , pi. 3, ^, 4a.
presque toujours imaginé avec un corps humain surmonté d'une tête de taureau : c'est ainsi qu'il apparaît sur de nombreuses monnaies Cretoises de Gnosse et sur les vases peints. On a figuré aussi le Minotaure avec le buste d'un homme soudé au corps d'un taureau ; mais ce type est toujours resté exceptionnels Roscher le considère, je ne sais trop pourquoi, comme récent ; pourtant il est indéniable qu'à une époque reculée, les Grecs ont conçu des monstres à corps de bœuf et à tête humaine, je n'en veux pour preuve que les représentations d'Akhélôos et ce passage d'Empédocle conservé par Elien*.
IloXXà (JL£V àa^iTTpodW'ïra xai à[jL^tŒT£pva çu£Œ8ai, jîouycv^, àvôpozpwpa, Ta ô'efjLTraXtv è^avatéXXeiv àvSpoçu^ jîoiixpava [uiiKiyahoL T^ (Jiev àii' àvSptiiv, ty] ôà y^vaixoçu^ OtjjiêpoTç t^ixt^-- [LhoL yutotç.
Pourquoi la figure d'homme à tète de taureau est-elle devenue traditionnelle en Grèce pour le Minotaure? Pourquoi, au contraire, le type analogue à celui des centaures ne s'est-il pas généralisé? Je ne crois pas qu'on doive expliquer ce fait par des considérations esthétiques ; il me semble même que le Minotaure est moins harmonieux que le taureau avec la tête et le buste humains, et qu'il n'est pas moins fruste que le taureau à face d'homme sous la figure duquel on représente d'ordinaire Akhélôos et certains dieux fluviaux. Est-ce à la suite d'influences égyptiennes que s'est généralisé en Crète le type où prédomine le corps humain ? On sait que cette combinaison, avec la tête seule de l'animal, est de beaucoup la plus fréquente dans l'art égyptien : Isis-Hathor par exemple est une déesse à tête de vache. Au contraire, la face humaine adaptée à un corps d'animal est relativement rare. Ce n'est pas qu'on ne la rencontre: on peut citer le sphinx, et aussi l'oiseau à
* Voir une cornaline gravée publiée par S, Reinach, Pierra gravées, pi. 50 (cf. Gori, Muséum Florent., t. II, pi. 35, i). A propos de cette pierre, M, Reinach renvoie à Stephani, Theseus und MinotauroSy p. 6i.
2 Ael., XVI, 29.
LES ENSEIGNES Hl
tête humaine qui figure l'âme du mort, les scarabées à léte d'homme, les serpents à visages humains qu'on rencontre dans les tombes thébaines*.
Ce qu'on peut retenir de tout ce qui précède, c'est d'abord que le Minotaure est essentiellement un taureau, soit au point de vue étymologique, soit au point de vue légendaire, c'est ensuite que l'art grec l'a représenté à peu près uniquement sous l'aspect d'un homme à tête de bœuf. D'où une tendance dans la littérature et la mythologie postérieures à se le figurer ainsi. Mais cette conception n'est pas nécessairement la seule. On a vu que, même en Grèce, la combinaison inverse a été réalisée par des artiste». II n'est donc nullement invraisemblable a priori que le minotaure des signa Romains ait été un bœuf à face humaine plutôt qu'un homme à tête de taureau, Cette hypothèse n'est en contradiction ni avec le sens propre du mot minotaure, ni avec les divers aspects du mythe minotaurien, ni à la rigueur avec tes données archéologiques. Même elle s'accorde merveilleusement avec ce que nous apprennent les documents figurés de l'Italie. La numismatique en particulier nous renseigne d'une façon précise sur la conception qu'on avait en Italie du monstre mi-homme, mi-taureau. Tout d'abord, le type banal des monnaies Cretoises y est inconnu. Par contre on y trouve très fréquemment le bœuf à face humaine, ainsi que le taureau ordinaire. Neuf cités ita-
a. 3x. — Minotaure italique [m paniennes de Neapolis, aftrandicB deux fois et demie]. (Cabinet des Médailles, n^ôgr^ 706 et 756.)
I Perrot, Égypl., p. 38.
liques offrent sur leurs monnaies l'image du taureau et douze celle du bœuf à face humaine ; une seule fois on rencontre ensemble les deux types \ dans les monnaies autonomes de Sybaris^. Le type du taureau se trouve plutôt chez les populations sabelliques du sud, les Apuliens, les Lucaniens et les Bruttiens, et dans des cités qui, presque toutes, sont d'origine grecque : Arpi, Rubi et Salapia en Apulie, — Paestum (anciennement Posidonia), Buxentum, Heraclea, Sybaris (postérieurement Thurium), en Lucanie, — Pandosia dans le Bruttium'; — on ne le rencontre qu'isolément et par exception en Campanie, sur une monnaie autonome de Capoue, qui porte au revers un bœuf debout, avec une légende osque.
1 Encore Mionnet ne cite-l-il qu'un seul exemple du bœuf à face humaine; Suppl.j I, p. 319.
' A Sybaris s\*tail conservée une curieuse légende d'aspect totémiquc, rapportée par Elien (VI, 4^). Un berger amoureux d'une chèvre eut commerce avec elle; mais quand le bouc s'en aperçut, il tua l'homme. Les habitants élevèrent au berger une tombe monumentale et appelèrent de son nom le fleuve du pays. Or de la chèvre naquit un rejeton, qui était un bouc à face humaine. Il fut divinisé, dit la légende, et on le considérait comme un esprit des forêts et des vallons boisés (Oebv (iXatov te xal vanstov.)
3 Anpi. — Taureau marchant ou cornupète : Mionnet, SuppL, I, p. a6i. Rubi. — Tête de bœuf; Suppl., I, p. a66.
Salapia. — Tête de bœuf, p. 267.
Posidonia, puis Pabstum.
Poiidonia : Bœuf marchant ou bœuf cornupète. Mionn., I, p. i63 sq.;
SuppLj I, p. 307 sq.
Paestum : Le symbole du bœuf, si commun dans les monnaies au nom de Posidonia, n'apparaît qu'exceptionnellement dans celles de Paestum.
Buxentum ou Pvxus. — Bœuf marchant de droite à gauche et se retournant,
I, p. i5i ; Suppl.f I, p. 294 sq.
Heraclba, — Taureau cornupète, I, p. i52.
Sybaris, puis TiiuniuM, puis Copia.
Sybaris : Bœuf marchant et se retournant ; SuppL^ I, p. 319. Thurium : Bœuf debout, regardant derrière lui ; SuppL, I, 32o. — Bœuf marchant ou bondissant, ou tête de bœuf, ou protome de taureau cornupète ; Suppl., I, p. 32 1 sq.
Pandosia. — Bœuf debout. I, p. 197.
Capua. — Bœuf debout (un seul type) ;Supp/ , I, p. 235.
Des douze villes qui présentent le symbole du bœuf à tète bumaine, les plus nombreuses sont des cités grecques ; les autres, qui renfermaient, comme Gapoue, Mole ou Teanum, une population purement sabellîque fpeut-être avec quelques éléments étrusques), avaient adopté de bonne heure, dès le iv siècle, les mœurs et les institutions grecques. Leur répartition géographique nous renseigne d'une manière précise sur
Fia. i3. — Mînotaure italique [monnaies campaniennes de Neapolis, agrandies deux fois el demie] (CabincL des Médailles, n"' C95. 7uâ et 736).
Minotaure italique (monnaie* nnes de Neapoti^. aicrandieï et demie) (Cabinet des Mé- " 695, 706 cl 756).
l'aire occupée par le Minotaure italique. En Lucanie, c'est la ville de Sybaris, avec sa colonie de Laos. Cette dernière, oii les Lucaniens s'étaient fortement établis au iV siècle, reste d'ailleurs purement grecque sous la domination sabellîque. — En Apulie, c'est Hyrium. — Les neuf autres cités sont groupées toutes soit dans la Campanie proprement dite, soit dans cette portion du territoire campanicn qui fut de bonne heure annexé au Latium, soit dans la partie occidentale du Samnium. tout près de la Campanie. Voici les noms de ces villes : Cumes, Neapolia, Noies. Cales, Teanum (de Campanie), Suessa, Cubulterium, Aesernia etMurgantia. La terre Campanienne est donc l'habitat proprement dit du Minotaure lia-
lien et il semble que, des villes de la côte, ce symbole grec se soit propagé peu à peu vers le nord, du côté du Latium, par Cales et Suessa, et vers le nord-est, par Aesernia et Murgantia, du côté du Samnium^
Dans les monnaies romaines on retrouve les deux types, avec leurs multiples variantes, du taureau et du Minotaure, empruntés tous deux aux cités gréco-sabelliques. Dans la série des premières pièces dites romano-campaniennes appa* rait le taureau à face humaine marchant ou couronné par la Victoire*. Sous Auguste, le magistrat monétaire M. Durmius reproduit le même symbole, sans doute parce que la gens Durmia est originaire de Campanie, comme le prouvent précisément les nombreux emblèmes campaniens ornant ses monnaies'.
Dans la deuxième série romano-campanienne, je note fréquemment au revers soit un taureau bondissant, soit un bœuf
^ LucANiE. — Sybaris. Bœuf à face humaine, c*est-à-dire Minotaure deboul et se retournant. Mionnel; SuppLj l, p. 3 19.
Laûs. Même type (on n'a pas, de LaQs, d'autres médailles que celles de ce type, avec quelques variantes insignifiantes), I, p. 11 5. Apulie. — Hyriuni. Minotaure marchant, ou cornupète ; I, p. i3i; Suppl., I,
p. i65 et 2G6. Campanie et Samnium. — Aesernia. Minotaure couronné par la Victoire. I, p. 107; Suppl.j I, p. 224.
Cales, Minotaure marchant (avec attributs divers), ou couronné par la Victoire. I, p. m sq.; Suppl.^ I, p. i33 sq.
CubuUerium. Minotaure couronné par la Victoire. Suppl.^ I, p. 237.
Cumes, Même type; I, p. ii5.
Murgantia. Minotaure marchant, I, p. 108.
Xeapolis. Même type. I, p. 119; SuppL, I, p. 241. Protome de Minotaure agenouillé, I, p. 120; Si/pp/., I, p. 240, 248. Minotaure couronné par la Victoire, I, p« 118; SuppL, I, p. 241 sq. Minotaure cornupète, I, p. 11 5.
Nota. Minotaure marchant ou couronné par la Victoire, I, p. 122; Suppl.y I, p. 25 I.
Suessa. Même type, I, p. 124; Suppl.y I, p. 255.
Teanum, Même type, I, p. 126; Suppl,, I, p. 256. s Babelon, t. I, p. 14 et i5.
3 /c/., 1. 1, p. 471 ; t. II, p. 73. Cf, Cohen, t. I, p. 79.
debout se battant les flancs de sa queue ^ Le taureau bondissant se retrouve sur les pièces des monétaires de la gens Thoria; peut-être n'y a-t-il là du reste, comme le veut M. Babelon, qu'un simple calembourétymologique, bien digne d'un ancien, sur Thorius, taurus et Ooiipto^;. Eckel a proposé, par une hypothèse assez séduisante, d'attribuer à T. Statilius Taurus les nombreuses pièces au taureau Cornupète, non datées, des environs de l'ère chrétienne. La gens Statilia est originaire de Lucanie, la région précisément où se rencontrent le plus fréquemment les monnaies autonomes au type du taureau.
Ce qu'il faut retenir surtout de ce qui précède, c'est la présence de pièces au taureau à face humaine dans la série romano-campanienne la plus ancienne. On en place d'ordinaire rémission entre les années 342 et 817 avant Jésus-Christ, au moment des premières guerres contre les Samnites. Quels sont alors les rapports de Rome avec les cités campaniennes ? Il n'est pas indispensable sans doute de reprendre les choses de très haut et de parler par exemple des services rendus au temps de Porsenna par les habitants de Cumes, qui probablement aidèrent les Latins à repousser le joug des Etrusques du Nord, tandis qu'ils luttaient pour leur propre compte en Campanie contre des ennemis de même race. Il suffira d'indiquer les principaux faits qui ont eu lieu au iv* siècle: en 343, Capoue, la ville la plus importante du pays, se donne aux Romains; moins de dix ans plus tard, ceux-ci sont déjà solidement implantés en Campanie et par leur citadelle de Cales surveillent Capoue et Teanum (334). ^^ ^26, ils lient à leur fortune, par un habile traité d'alliance, la cité de Neapolis, comme ils s'attacheront Nola, en 3 1 3, à tout jamais. Enfin en 3 18, on agrège à la cité romaine une portion du territoire campanien, au moment de la formation des deux tribus Falerina et Ufentina. La seconde est latine^, mais la première est campa-
< Bab., I, p. lu sq. et 19.
' LiT., IX, ao; elle était formée d*une partie du pays de Privernum, a partir du fleuve Ufens.
iiO CULTES MILITAIRES DE ROME
nienne*. Ainsi dès celle époque des hommes de Campanie sonl incorporés dans les armées romaines el il n'esl pas extraordinaire qu'on ait donné aux légions un signum destiné spécialement àTélément campanien. Des cités campaniennes n'étaient-elles pas d'ailleurs, depuis un certain nombre d'années, les alliées et les auxiliaires de Rome contre de nouveaux et redoutables adversaires, les Samnites ? Quant à Tenseigne campanienne, elle élait tout indiquée, elle devait porter la même image que présentent un peu partout les médailles autonomes ou romaines frappées dans le pays, le taureau à face humaine, qui est la forme du Minotaure italique. Je n'essaierai pas de préciser exactement la date à laquelle ce signum fut ajouté aux autres. J'estime seulement qu'il doit être de beaucoup le dernier venu, qu'il a été admis sans doute au plus tôt dans les dernières années du iv' siècle, postérieurement à la frappe des monnaies romano-campaniennes qui en ont favorisé peut-être l'adoption. Celles-ci n'étaient que le signe d'une alliance avec des villes campaniennes; mais le bœuf à tête humaine placé au bout d'une hampe et porté en avant des files légionnaires à côté de Taigle et du loup, du sanglier et du cheval, marquait l'incorporation à la cité romaine de clans campaniens, ou, si ce mot paraît hasardeux, de petits Etats campaniens. D'autre part, il ne me semble guère possible de faire descendre la création de l'enseigne du Minotaure plus bas que les premières années du iii« siècle. Elle fut peut-être transportée des cohortes d'auxiliaires dans les rangs mêmes de la légion, à celte époque héroïque où Rome eut à lutter contre la coalition des Etrusques, des Ombriens, des Samnites et des Gaulois. Le juslitium avait été proclamé et on fit des levées extraordinaires : on enrôla non seulement les hommes libres et les jeunes gens, mais on forma, dit Tite-Live, des cohortes de vieillards el des centuries d'affranchis'. Cette même année, on venait d'envoyer deux
^ Liv.) IX, 20. u Falerlna tribus rustica, in Campania posita, dicta est ab agro Falerno. »
colonies en territoire campanien, Tune vers l'embouchure du Liris, à laquelle on donna le nom de Minturnes^ Tautre dans les gorges de Vescia et que les Romains appelèrent Sinuesse. Mais on avait trouvé très difficilement des colons à inscrire, chacun étant persuadé qu'on créait là des colonies militaires beaucoup plutôt qu'agricoles et qu'il faudrait y avoir constamment les armes à la main. En 295 donc, les deux consuls partirent avec quatre légions, une nombreuse cavalerie romaine, mille cavaliers campaniens d'élite et une armée d'alliés et de Latins, plus forte que l'armée romaine*. Dans la bataille qu'ils livrèrent à Sentinum, ce furent les turmes campaniennes qui, par une charge désespérée, décidèrent de la victoire '. L'année suivante, dans le Samnium, le camp de M. Atilius Regulus est attaqué par les Samnites et envahi tout d abord à la faveur du brouillard. Aussitôt le consul lance contre eux, par la via principalis, ses manipules de légionnaires. Mais pendant que la lutte s'engage à l'intérieur même du camp, il faut faire garder solidement le prétoire qui, en cas de défaite, servira de dernier refuge aux Romains. Quelles troupes le consul choisit-il pour ce poste d'honneur et de confiance? Deux cohortes d'alliés, l'une de Lucaniens, l'autre de Suessans, c'est-à-dire de campaniens.
L'importance des contingents campaniens dans les armées romaines a été mise en lumière par Mommsen *. « Au V* siècle, après les extensions de territoire réalisées en Etrurie, dans le Latium et dans la Campanie, les citoyens propres à la
guerre étaient au nombre de 270.000 en chiffre rond Ces
évaluations englobent et les vrais citoyens Romains et les citoyens sans suffrage, les Coerites, les Capouans par exemple. ...Au dire de Tite-Live (xxm, 5), Capoue seule pouvait lever 3o.ooo fantassins et 4-ooo cavaliers. Si cette indica-
^ Quelle estrétymologiede Minlurnae? Je n*ose pas proposer Minotaurinac?
* Liv., X, 27.
^ Momm , Ilist» Rom., trad. fr., t. II) p. 24^) note.
tion a été réellement puisée dans les listes du cens romain, on peut admettre qu'en tout la classe des citoyens simplement passifs pouvait fournir 50,000 soldats, campaniens pour la plupart. »
En résumé, le Minolaure en tant que signum des légions romaines ne saurait être une importation directe de la Grèce; d'ailleurs on ne rencontre pas en Italie d'autre monstre mibœuf^ mi-homme, que le taureau campanien à tête humaine, et la grammaire et l'archéologie nous autorisent à appeler ce taureau un Minotaure ; il est donc fort probable qu'il devint, aux environs de Tan 3oo, lors de l'incorporation aux légions romaines de contingents campaniens, un des cinq signa à représentations animales. Par sa forme du reste, qui était surtout taurine, il s'harmonisait très bien avec les autres animaux des enseignes.
i$. L'AIGLE
Pour qui n'est pas naturaliste, les oiseaux de proie se divisent en deux classes, les diurne^ comme l'aigle et les nocturnes comme le hibou. Les premiers sont faciles à reconnaître parmi toute la gent ailée, par leur bec large et recourbé, leurs serres crochues, leur grande envergure, la puissance et la vitesse de leur vol. Ils se subdivisent en un grand nombre d'espèces, entre lesquelles l'histoire naturelle établit d'infranchissables barrières, mais que le commun des mortels, aujourd'hui comme sans doute aux premiers temps de l'humanité, confond aisément. Les savants eux-mêmes pourraient s'y tromper. « De tous les oiseaux, dit un naturaliste, ce sont ceux dont le plumage, dans les différentes circonstances de leur vie, présente le plus de variations, et qui offrent le plus de difficulté pour constater l'identité des espèces^ » L'identification précise
* J.-C. Savigny, les Oisbaux, dans la Description de l'Egypte, t. XXIII,
des oiseaux de proie, à l'aide des noms que leur donnaient les anciens et des descriptions sommaires qu'ils nous en ont laissées, n'est donc pas toujours certaine.
Du reste les classifications des auleurs de Tanliquilé, fondées sur la taille, la couleur et l'habitat, n'étaient point scientifiques. Pline l'ancien reconnaît six espèces d'aigles et seize espèces d'accipitres, mais il remarque que les haliaetes, par exemple, ou aigles de mer, ne constituent pas une espèce à part. « Ils naissent du mélange de deux autres espèces d'aigles. Leurs petits sont des ossifrages, lesquels à leur tour engendrent les petits vautours. De ceux-là sortent les grands qui sont absolument stériles'. » Cette science fantaisiste rappelle la généalogie des rapaces, telle qu'elle est donnée dans le Mahabharata^ : Tamrà donne naissance à la femelle du faucon et à celle du héron ; de Cyenî, la femme du faucon, naît Vinatâ, laquelle pond l'œuf d'où sortent Aruna et Garuda ; et Garuda, l'énorme oiseau céleste, est père des deux vautours Gâtâyus et Sampâti. Au temps de Pline, les augures ne savaient plus au juste si l'oiseau « Sanqualis » était ou non un ossifrage et si Timmussule était le petit du vautour ou l'aiglon'. Le coucou est, d'après le même auteur, un épervier qui se métamorphose à une certaine époque de l'année, pour reprendre ensuite sa première forme ! Enfin Pline raconte que les aigles ont l'habitude de chasser du nid un petit sur deux, mais que les ossifrages qui leur sont alliés ( cognât u m genus ossifragae) recueil" lent les aiglons expulsés et les élèvent avec leurs propres rejetons* !
Ainsi, dans l'évolution des cultes et dans la formation des mythes, où les influences analogiques ont, peut^on dire, force de loi, les diverses espèces de rapaces ont été probablement
* Plin., //. iV., X, 3.
* Mah., III, 20.
3 Plin.. X, 8.
* /c/., X, II.
» Id„ X, 4.
Univ. de Lyon. — Hbxel. 10
confondues, ou du moins ont joué souvent un rôle identique. Il est donc parfaitement oiseux de rechercher si l'aigle [aquila) qui figurait sur les enseignes romaines était primitivement un faucon, un aigle grand ou petit, ou même un vautour commun. Il a pu n'être aucun de ces oiseaux, ou correspondre à plusieurs, car les anciens, pour leurs classifications, ne se plaçaient pas au même point de vue que nous. Les histoires mythiques qui font de l'aigle le fils du faucon et le père du vautour, ou réciproquement, prouvent que sans doute un clan totémique reconnaissant un oiseau de proie pour ancêtre se serait cru apparenté, par ce fait même, à tous les autres râpaces de petit, moyen et haut vol. C'est Thypothèse que propose Frazer pour l'explication des split-totems. « Ils paraissent dus à la segmentation d'un clan unique originel, qui avait pour totem un animal tout entier ; ce clan se serait divisé en un certain nombre d'autres, dont chacun aurait pris le nom d'une partie de l'animal ou d'une de ses variétés ^ »
Pour toutes ces raisons, je me crois autorisé à mettre sur le même plan et à utiliser dans le même chapitre les faits cultuels ou mythiques relatifs à tous les oiseaux de proie diurnes, vautours^ aigles ou faucons.
L'aigle apparaît fréquemment sur les monuments figurés de la Chaldée et de l'Assyrie. Dans la fameuse stèle dite des vautours, est figurée une enseigne militaire portant l'aigle éployée. D'autre part, les sculpteurs d'Assur prennenl plaisir, semblet-il, à répéter, à multiplier sur les bas-reliefs où sont représentées des batailles l'image d'un oiseau de proie qui vole audessus des guerriers. Tantôt il semble précéder et conduire à la victoire le char du roi*; tantôt il plane sur des groupes d'archers ou de soldats armés de la lance ' ; tantôt il enlève du champ de bataille soit une tête humaine, soit le corps tout entier
* Frazer, Totem. ^ p. 89.
' Layard, Mon, of Nin., 1. 1, pi. 14 et 18.
3 /(/., pi. 20 et 26.
LÉS ENSEIGNÉS l&l
d'un ennemi tué'. Ces représentations, il est vrai, peuvent n'avoir rien de religieux. Les artistes assyriens, grands animaliers, ont peut-être figuré des aigles dans les scènes de bataille
vent les
paître
t chance
tout simplement parce que les oiseaux de proie su armées et plunent sur les champs de carnage pour se de la chair des cadavres ; cette explication même aurai d'être vraie, puisque l'aigle est figuré quelquefois emportant sa proie dans tes airs. Mais on peut répondre que précisément cet enlèvement d'un cadavre d'homme tout entier est contraire à l'hypothèse. L' art assyrien est réaliste dans la représentation des scènes de guerre et de chasse. Dès qu'il cesse de l'être, c'est qu'il y est autorisé par le symbolisme religieux.
L'aigle, figuré du reste dans une attitude assez raide et en quelque sorte conventionnelle, semble donc bien ici représenter un animal sacré. Nous savons, par d'autres monuments que dans certaines processions religieuses où l'on portait solennellement les statues des dieux, figurait un aigle '^. Tous ces oiseaux sont évidemment apparentés de près à celui dont les Chaldéens avaient fait une enseigne militaire.
L'aigle divin qui planait sur tes champs de bataille est-il le prototype du dieu guerrier Assur? « Le Dieu suprême de l'Assyrie et de la Chatdée, dit M. J. Menant, est représenté sur tes marbres et sur les pierres gravées par une figure saisis-
' Layard, .Von. af S'in . pi.
■' /(/., pi. 4g a cl 67 a.
152 CULtES MILlTAtRES DE ROME
santé, un buste humain terminé par des plumes en éventail et accompagné de deux ailes étendues. Serait-il téméraire de rechercher l'idée première de ce symbole dans l'image de cet oiseau divin qu'on portail en triomphe dans les processions religieuses? Assurément non. Quoi qu'il en soit, à l'aide d'un subterfuge qui dissimule le corps humain passé dans un anneau, l'artiste nous montre le dieu emporté sur des ailes, ne paraissant plus toucher à la terre et planant dans l'immensité'. » Est-ce là l'explication de ce symbole si commun dans l'art mésopotamien ? Ou bien y a-t-il eu confusion de deux symboles primitivement distincts, un dieu aigle de plus en plus anthropomorphisé d'une part' et d'autre part un disque ailé figurant le soleil? Quels sont les rapports de ces représentations avec le symbole égyptien du disque ailé? C'est aux assyriologues qu'il appartient de résoudre ces problèmes.
Enfin Elien rapporte deux légendes persiques où apparaissent des survivances peut-être totémiques. Les mages prédirent à Seuachoras, roi de Babylone, que de sa fille naîtrait un enfant qui ravirait l'empire à son grand-père ; il fit aussitôt enfermer la vierge dans la cita-
' J, Menanl, Pierres gravées, II, p. 17,
• On trouve aussi dans les moauments assyricDS uo dieu k corps d'homme, i ailes et à tête d'aigla ; Perrot, Histoire de l'Arl, Chtldée et Assyr., p, 685. ÛR. 343; Layard, t. I, pi. 3e.
» Acl., XII, ai.
délie, mais elle devint enceinte du fait d'un homme obscur. Le roi ordonna de précipiter Tenfant du haut d'une tour : un aigle le soutint avec ses ailes et le porta au loin dans un jardin où il fut recueilli et élevé. Plus tard, il accomplit l'oracle et devint roi. Elien, à ce propos, rapporte la tradition d'après laquelle Achéménès, le fondateur de la dynastie des Achéménides, fut nourri par un aigle. Quelques-uns des faits cités plus haut pourraient servir à l'illustration de ces légendes.
Dans la mythologie égyptienne, les oiseaux totémiques ont laissé de nombreuses survivances. Horus était un ancien dieufaucon f falco peregrinus);kï époque archaïque « il se présente partout, dit M. Loret, sous l'apparence d'un faucon batailleur qui aide le roi dans ses guerres, en même temps que sous l'aspect d'un oiseau tout particulièrement uni au roi... Et c'est bien ainsi qu'on se représente en effet ce que devait être pour les premiers rois Horiens le totem du clan dont les conquêtes leur avaient donné un trône. Ce devait être surtout un compagnon de combat, un auxiliaire sur les champs de bataille, un protecteur dont on portait Timage au sommet des enseignes militaires^ ».
De même Maut, devenue dans le panthéon postérieur la femme d'Ammon, est une déesse-vautour. Selon la conception habituelle à TEgypte, Maut a conservé la tête de l'animal totémique sur un corps de femme. Souvent elle est complètement anthropomorphe, mais son front reste alors surmonté parfois d'une tête de vautour avec les ailes de l'oiseau rabattues derrière l'oreille en guise de coiffure. A l'âge symbolique, Maut étant la mère des dieux^, le vautour est considéré comme l'emblème de la maternité.
Dans l'Inde védique, le dieu Indra et parfois aussi Agni
* V. Loret, Horus le Faucon, dans Bull, de Plnsl. franc, d^Arch. Or. du Caire f igoS.
* Le vautour en hiéroglyphe signifie mère ou ciel.
apparaissent sous forme de faucon [çyena). Le char des Açvins est attelé de faucons d'après l'hymne ii8 du Rig-Véda ; mais c'est là sans doute une simple image, car ce même char est traîné par des animaux fort variés. Dans la mythologie postérieure on sait le grand rôle joué par Toiseau Garuda, qui semble se confondre en certains cas avec Visnu lui-même ^
En Grèce, l'anthropomorphisme, prépondérant dès l'époque archaïque, a fait disparaître presque toutes les survivances totémiques. Pourtant le culte de l'aigle a laissé des traces nombreuses dans les mythes et les rites de Zeus. En Arcadie, en Argolide, Zeus est adoré sur les hauts lieux que hante l'aigle ; il est le dieu du ciel et, des profondeurs de l'air, il contemple la terre étendue au-dessous de lui : tel un aigle qui plane ; aussi luidonne-t-onrépithètedeûiraTOçou G'^tTTOç; à Athènes l'autel de Zeus Hypsistos était placé sur un rocher de la colline du Pnyx, comme l'aire d'un oiseau de proie. C'est aussi le dieu de la tempête et des perturbations atmosphériques ; les Lacédémoniens adoraient en lui le dispensateur du vent* et, sur mer, c'était lui qui faisait souffler la brise favorable pour pousser les navires. Or, chez un grand nombre de peuples sauvages, les troubles de Tair, les vents et les orages, ainsi que le bruit du tonnerre, passent pour être produits par le mouvement des ailes d'un oiseau gigantesque. Mais ces rapprochements incertains n'auraient aucune signification précise, si nous ne trouvions d'autre part l'aigle nommément mis en rapport avec le dieu et même se substituant à lui en plusieurs circonstances.
D'après les Eginètes, c'est sous la forme d'un aigle que Zeus enleva Aiginé, la fille du fleuve Asopos et en eut le héros Aeaque. Il est bien tentant de voir là un mythe d'origine totémique : l'aigle, uni à une femme dont le nom indique le caractère symbolique, est l'ancêtre des hommes du clan. C'est en
» Ciubernatis (De), Myth., zool., trad. fr., t. lï, p, igS. * Zev; 6vdtv£{io;, Paus , III, i3, 8.
prenant l'aspect d'un coucou, d'après une légende Argienne, que Zeus posséda pour la première fois liera ; or, on a vu que dans la tradition antique le coucou passait pour un oiseau de proie ayant changé momentanément de forme. Enfin Taigle qui enlève Ganymède n'est qu'un substitut du dieu lui-même et la légende primitive montrait sans doute le maître du ciel sous la forme de l'oiseau, roi des airs. Sur la plus haute cime du mont Lycée, Pausanias raconte qu'il n'y avait point de statue du dieu, mais devant l'autel deux aigles dorés placés sur des colonnes. Or c'était là un lieu de culte extrêmement ancien et on peut conclure du texte de Pausanias qu'on y faisait encore des sacrifices humains selon le rite préhistorique ^ Quand on conçut le dieu à forme humaine, l'aigle qu'il était peut-être primitivement devint son animal sacré, et c'est pourquoi la tradition artistique de la Grèce a maintenu l'aigle au pied du trône de Zeus ou l'a placé en haut du sceptre que le dieu tient à la main. C'est ainsi que le décrit Pindare dans sa première pythique :
E'jSet S'àvà o-xàuTO) Atb; alsToç, (ùxetav -Tepuy* àjjiçoTspcoôev )(^aXàÇatç, àpyb(; otcovûv
Et les sculpteurs mettaient dans la main du dieu le sceptre surmonté de l'aigle ou quelquefois du coucou^.
Plus d'une légende, soit archaïque, soit même récente, a conservé le souvenir de la forme ou plutôt d'une des formes animales qui furent plus tard confondues et unifiées dans le concept de Zeus. Celle de l'aigle appartenait sans doute à quelque peuplade dorienne importante, car c'est d'elle que le dieu panhellénique prit son animal sacré. Une ancienne fable racontait aussi que la femelle de l'aigle avait confié à Zeus ses œufs et l'espoir de sa race, mais que le dieu, après les avoir
* Paus., VIII, 38, 7.
* Pind., Pyth.y I, 6 sq.
' L'aigle par exemple dans la statue de Phidias, le coucou dans celle de Polyclèle, décrite par Pausanias [II, 17, 4]; Paus. décrit encore une statue de Zeus à Megalopolis : le dieu tenait un tbyrse supportant un aigle [VIII, 3i, 4].
156 CULTES MILITA IHES DE ROME
cachés en son giron, les en avait laissé tomber^ à cause d'une ruse de l'escarbot.
Enfin, la forme d'oiseau revêtue par le dieu dans plusieurs de ses aventures amoureuses est caractéristique. Ces traditions étaient restées très vivaces en Grèce et l'imagination populaire en était hantée sans doute même à Tépoque historique, où naissent encore des cultes nouveaux. Pline raconte à ce sujet une histoire intéressante. Il y avait une fois dans la ville de Sestos une vierge qui apprivoisa un aigle. L'oiseau lui témoignait beaucoup d'amitié et lui apportait les produits de sa chasse. La jeune fille mourut. L'aigle se jeta dans le bûcher où on brûlait le corps et fut consumé avec son amie. Or, sur cet emplacement même, les habitants élevèrent un hérôon, dédié à Zeus et à la vierge, « parce que l'aigle est l'oiseau de ce dieu » .
Les oiseaux de proie tiennent une place importante dans un certain nombre de superstitions populaires, où se sont conservées sans doute de très anciennes croyances et les restes de cultes disparus. On croyait en Grèce que le fiel d'aigle, avec du miel pris en collyre, rendait la vue excellente, et que la pierre aétite, pourvu qu'elle eût été ramassée dans Taire d'un aigle, était bonne pour les femmes en couches et empêchait les avortements. En brûlant des plumes de vautour, on pensait faire sortir les serpents de leurs trous*. On attribuait aux oiseaux de proie une véritable science magique : les milans protégeaient, dit-on, leurs nids contre les sortilèges avec la plante appelée lihamnusj les faucons avec une autre herbe nommée picris. les aigles avec la pierre aétite*. Aussi ne devait-on pas négliger les avertissements donnés par ces devins ailés : un faucon sacré (iépaÇ) n'avait-il pas dénoncé un jour à Delphes la présence d'un sacrilège en fondant sur lui et en le chassant à coups de bec hors du téménos^? Les faucons, disait-on encore».
* AeL, I, 4î>« « Id., I. 35.
3 Id., II, 43.
s^abstenaient, par une sorte de scrupule religieux, de manger le cœur des animaux^ et, quand ils trouvaient un cadavre humain, non seulement ils n'y touchaient pas, mais encore ils jetaient sur la face quelques becquées de terre, en manière de rite d'ensevelissement*.
Chez les peuples du nord de l'Europe, chez les Germains et les Scandinaves entre autres, l'aigle, sans avoir un rôle aussi important, intervient cependant plus d'une fois dans les cultes et dans la tradition mythologique. D'après l'Edda, le géant Hraesvelgr, sous la forme d'un aigle, se tient au bord de l'horizon ; l'agitation de ses ailes produit le vent et les tempêtes*. On a vu que dans Tlnde l'oiseau Garuda remplissait le même office et cette conception se rencontre^ chez plusieurs peuples sauvages. L'aigle d'airain qui surmontait le faîte du palais de Charlemagne à Aix-la-Chapelle avait une signification religieuse : il attirait la prospérité sur les terres du possesseur du château, selon qu'on le tournait dans telle ou telle direction ; il semble aussi qu'il était en rapport avec les vents, et enfin il avait une influence magique dans les expéditions guerrières, car on dirigeait sa tête du côté de Tennemi qu'on voulait attaquer*. Cet aigle, en somme, parait avoir eu la même signification que la tête de cheval, dont les usages religieux ont été étudiés dans une autre partie de ce travail, et il nous fournit un nouvel exemple des avertissements et des présages
* Ael., II, 42.
* Grimm , I, p. 526.
3 Lang, My/h., Cuit, et Bel,, trad. fr., p, 104.
* Les textes sont trùs précis en ce qui concerne l'existence de cet aigle d*airain et sa signification magique; mais les rites qui s*y rattachent sont assez obscurs; il semble qu'au temps où les textes ont été rédigés, on ne savait plus la manière d'utiliser Taigle du toit. On comprend du reste que cette superstition païenne ait été difficilement tolérée par le clergé chrétien, que de bonne heure on se soit caché en quelque sorte pour accomplir ces rites du culte de Taigle, ou qu'on ait aiïecté de ne leur attribuer qu'une valeur symbolique, pour éviter les remontrances des évêques. Références dans Grimm^ t. I. p. 527.
donnés par un animal primitivement totémique. Les survivances de ce genre sont assez nombreuses dans les religions des peuples du Nord. Dans la légende d'Ygdrasil, il est dit qu'au sommet de Tarbre sacré se tient un aigle qui sait le passé, le présent et Tavenir. Krimhilt voit en rêve le faucon sauvage qu'elle apprivoisait étranglé par deux aigles, et sa mère Uote interprète ainsi ce rêve : « Le faucon que tu élevais est un noble époux que tu dois bientôt perdre. » Plus tard des aigles annonceront par leurs cris plaintifs la mort du héros* Sigurd, et Brunhilt, montant sur le bûcher funèbre, immole deux chiens et deux faucons ^
C'était l'image d'un oiseau de proie qui servait à Attila d'enseigne militaire, et les devins avaient prédit jadis au roi des Huns, alors qu'il s'apprêtait à fondre sur la Gaule, que la victoire suivrait partout le vol de l'oiseau sacré'.
Les Romains à l'époque de Pline distinguent six espèces d'aigles et quinze espèces d'accipitres; mais la plupart de ces variétés ont des noms grecs et il ressort des textes latins qu'en Italie on divisait communément les oiseaux de proie diurnes en trois genres, aigles, accipitres, vautours. D'autre part tous les noms de rapaces cités par Pline et qui ont un aspect latin, se retrouvent dans des noms gentilices ou dans des surnoms^. C'est la double gens Valeria, patricienne et plébéienne, qui fournit à Rome, dès le début de son histoire, un grand nombre d'hommes célèbres*, et qui tire son nom de l'espèce d'aigle
* Cf, Gubern., Myth. zooL^ t. II, p. aoa sq.
* Jorn., de reb, Get , chap. 34.
3 Sauf vuUur et accipiter; encore a-t~on considéré quelquefois accipiier comme une transcription plus ou moins approximative de ùxuniTiQc ou de ùxOicTepoc; cf. sk. ôsupatrâ.
^ On Terra plus loin le rapport étroit qui existe entre la gens Valeria et Taigle Valeria. Pour qu'on puisse se faire une idée du rôle qu*a joué ce clan
réputée la plus courageuse, le (jLeXavàcTo; des Grecs, le petit aigle noir. C'est la gens Aquilia, une des plus vieilles familles patriciennes. Les Aquilii, avec les Vilellii, étaient au nombre de ces nobles, compagnons de plaisir des princes, qui, après Texpulsion du dernier roi de Rome, regrettèrent leurs privilèges en partie perdus, et conspirèrent contre la jeune Liberté. La conjuration découverte, ils furent attachés au poteau et frappés de la hache. Cette tache ignominieuse sur le nom des Aquilii n'empêcha pas cette gens de fournir à Rome un certain nombre de consuls. En 485 avant Jésus-Christ, C. Aquilius Tuscus, avec une armée consulaire, vainquit les Herniques. Un siècle plus tard, en 385, on retrouve un L. Aquilius Corvus comme tribun militaire avec puissance consulaire. De
de TAigle dans la cite romaine, nous donnons une liste des membres les plus célèbres de la famille :
P. Valerius Publicola, quatre fois consul après Texpulsion des rois, en Soy, 5o6, 5o5, 5o4.