‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 113 sur 198 · Cette observation a déjà été faite par M. Vizetelly · texte numérisé non relu

Cette observation a déjà été faite par M. Vizetelly

Griart, le môme jour, dit la même chose (p. cxv) : Eorum puerorum sanguine effluente... tune sedebat aliquando super ventres ipsorum languejicium, delectando, et eos morientes aspiciens ab obliquo.

L'identité de ces deux dépositions est déjà bien suspecte ; mais la .suspicion devient la certitude de la fraude, quand on retrouve la même phrase, l'expression des mêmes sentiments intimes, dans la confession de Gilles de Rais, datée du 22 octobre et postérieure, par suite, de cinq jours (p. xlix) : Quod sepius, dum ipsi pueri moriebantur, super ventres ipsorum sedebat et plurimum delectabatur eos videndo sic mori.

N'est-il pas évident que les dépositions extorquées à Poitou et à Griart sont à la source de la prétendue confession de Gilles de Rais? J'ai noté, en lisant la procédure, bien d'autres parallélismes non moins édifiants.

C'est ici le lieu de rappeler le souvenir du plus infâme des procès du moyen-âge, celui des Templiers. Parce qu'un roi scélérat, servi par un pape sans caractère et sans honneur, convoitait leurs biens, on les accusa, comme Gilles de Rais, de pactes avec le diable, d'actes obscènes, d'actes sanguinaires ; et l'on réussit à obtenir des Templiers eux-mêmes des centaines d'aveux concordants. Mais, vers 1885, un illustre historien américain, en compulsant les aveux des Templiers, s'aperçut d'une chose singulière qui avait échappé à Michelet. Lorsque deux ou plusieurs Templiers, provenant de régions très différentes de l'Europe, faisaient des aveux au même inquisiteur, leurs témoignages concordaient à merveille, ils s'accusaient exactement des mêmes crimes ; au lieu que lorsque deux ou plusieurs Templiers, appartenant à la même maison, étaient interrogés par des inquisiteurs différents, leurs aveux différaient notablement dans les détails. Une fois cette constatation faite, la fraude devenait évidente : les aveux — concordant là où ils auraient dû différer, dif-

férant là où ils auraient dû concorder — étaient réduits à néant, devenaient inexistants pour l'histoire.

Eh bien ! je soutiens que les témoignages des accusateurs de Rais sont inexistants, parce qu'il est impossible de nier qu'ils ont été fabriqués et imposés par la corruption ou la violence. J'ajoute que les crimes les plus hideux qui sont spécifiés dans ces témoignages, viols ou meurtres d'enfants, sont ceux mêmes dont les païens accusaient les chrétiens, dont les chrétiens orthodoxes accusaient les chrétiens schismatiques, dont on accusa les Vaudois, les Fraticelli, les sorcières, les Juifs, dont les Chinois accusent encore les Européens. Ces accusations-là appartiennent à l'éternel arsenal de la malignité humaine, spéculant sur la crédulité et la sottise. Là où elles se produisent, dans le passé ou dans le présent, sans preuves formelles et irrécusables, il faut que la critique historique du xx° siècle les repousse avec dédain,

Quelles sont les preuves, au sens juridique du mot, alléguées par les témoins du procès de Rais ? Ont ils produit le cadavre, les cendres ou les ossements d'un seul enfant? Non !'. Ont-ils produit un seul enfant vivant qui, menacé des fureurs lubriques de Gilles de Rais, se serait échappé? Non ! Ce prétendu bourreau d'enfants, qui en aurait égorgé encore en juillet 1440, à Josselin, alors qu'il était l'hôte du duc de Bretagne, cet homme entretenait un grand nombre de beaux enfants dans sa chapelle, en même temps qu'une troupe de jeunes pages ; pas un d'eux ne se plaignit, n'accusa son pa-

i. Henriet prétendit, au procès civil (Bossard, p. 194), que Gilles faisait brûler les enfants après avoir consommé ses attentats ; mais Poitou déclara, au procès ecclésiastique (p. lxxxiii), qu'il y avait, au château de Champtocé, une accumulation de cadavres et de squelettes d'enfants. Toutefois, Gilles n'avait eu garde de les y laisser ; il les fit extraire d'une tour et transporter par eau à Machecoul pour y être brûlés (témoignages de Poitou et de Robin, répétés dans l'article 36 de l'acte d'accusation, p. xxvu). Même histoire dans la confession de Gilles (p. l). Ainsi, personne ne pouvait produire un débris humain et ceux qui disaient en avoir manipulé ne savaient pas de quelle époque ils dataient. Si Gilles avait voulu faire disparaître le charnier de Champtocé, pourquoi n'aurait-il pas jeté ces débris dans la Loire, au lieu de les convoyer, dans la barque qui le portait lui-même, jusqu'à Machecoul? Tout cela ne résiste pas à l'examen.

tron. Et l'on veut croire que Gilles, maître d'enfants qui vivaient sous son toit, aurait fait raccoler pour ses immondes débauches des petits vagabonds, des mendiants ! De la raccoleuse, la Mefïraye, on nous dit gravement, d'après l'enquête civile, qu'elle portait un chapeau noir, que sur son visage tombait d'ordinaire un long voile d'étamine également noir, qu'elle donnait de l'effroi à tous ceux qui la regardaient passer. Qui ne voit que c'est là un type de folklore, une ogresse, un bogey femelle et que Gilles de Rais, s'il avait eu besoin d'enfants à violer, eût été mal avisé d'en confier le recrutement à une vieille sorcière qui leur faisait peur !

Et qui sont donc les témoins de ces turpitudes? Ce ne sont ni les chapelains de Gilles, ni ses chanoines, ni ses écuyers, ni ses acteurs, ni ses hommes d'armes, ni le seigneur de Gautelon qui vivait dans son intimité, ni le prieur de Chémeré qui l'aimait1. Ce sont des aventuriers obscurs, des gens qu'on accuse des mêmes crimes, qui s'en accusent euxmêmes, qu'on a jetés en prison, qu'on a torturés, qui ont dit ce qu'on a voulu leur faire dire. Non seulement leurs témoignages ne valent rien, mais ils vicient à la source la confession arrachée à leur maître et qui, en apparence seulement, les confirme.

Le 2.0 octobre, on donna connaissance à Gilles des dépositions de ses serviteurs. Que pouvait-il faire? Citer des témoins à décharge ? L'inquisiteur ne l'eût pas permis. Nier ? Mais on l'aurait soumis sans retard à la torture. Il déclara qu'il voulait faire des aveux. Mais le procureur n'en demanda pas moins à l'inquisiteur et à l'évêque de mettre Gilles à la torture, afin, disait-il, que la vérité fût connue plus complètement. Le 21 octobre, Gilles fut amené dans la salle des supplices. Épouvanté à la vue des chevalets, il pria instam-

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