‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 180 sur 198 · Bull, de corr. hellén., 1878, p · texte numérisé non relu

Bull, de corr. hellén., 1878, p

3. Comparez celui que donne M. Hiller, Inscr. graec, insul., III, p. 209.

c) Petit trou long de 0m,08, large de 0m,05, prof, de 0m,015, auprès duquel est la marque de marbrier mentionnée plus haut.

L'inscription de la base est transcrite comme il suit par M. Hiller de Gaertringen1 :

AyaOyj Tûyrt

Tt(ôipiov) KXcc(uotov) $povxwvtovov Ta; (Tpsïç) sxpxtelaç kr.'.oxvûq arrpateuaajAevov, (c\ç) ty;; 'As-.a; àpxtepacr«|i,evov "/.a- àrf(ùvoQë.vfi<szYZCt xai roXeiov è-'.sxvssTaTtov XoytffTefaç eûpà[Aevov jcat eùae6fj p^/)topa, y; Xajwcpo- TctTï; MtjXéwv rcéXtç xcv oîxt|ffTYjv xai TraTÉpa, ~.*px ty] èarfa tov éjt.cj'/sv, tûj ^pwTO'j àp^ovtoç I3o(icX(oy) ÀtXtou Aetout'ou | $Xaoutavo3 Myjvcvévooç àp'/'.epÉwç xa: (î)epiwç i-'.y.tkrpy.y.vto'j xat toutou tcu àvSptavTOç | è; (ov aùtoç 6 $povTamavoç ècMpr^x-z oùo vjjmou [xupiaScov icpoaoSou xat s'toç, I '/.axa xà èt}>r,fiffu.éva èaT^aato.

Pendant Tété de 1901, un vapeur de l'État grec sur lequel se trouvait le ministre des cultes d'alors, M. Staïs, fut poussé par la tempête vers Milo et obligé d'y aborder. M. Staïs descendit à terre et « découvrit » le groupe. Aussitôt les journaux annoncèrent la bonne fortune du ministre et oublièrent, naturellement, que la trouvaille remontait à plus de vingt ans. M. Staïs ordonna de transporter le marbre à Athènes, ce qui fut, dit-on, assez difficile. Débarqué au Pirée en 1901, il paraît être, pour le moment, dans un magasin du musée national. Le ministère dont faisait partie M. Staïs est tombé du pouvoir au mois de novembre 1901 ; du moins l'archéologie mélienne lui est-elle redevable d'un bon office.

Il n'est pas possible de douter que la base inscrite avec trous de scellement soit bien celle de la statue équestre. Dès lors, il appert qu'au ne siècle après J.-C. il y avait encore, à Milo, des sculpteurs capables d'exécuter une œuvre colossale en marbre, en l'honneur d'un citoyen de l'île qui s'était distingué à la guerre et que l'on représentait, pour cette raison, dans l'habit militaire. Entre cette statue et celle de Poséidon trouvée tout auprès, on ne devine pas qu'il ait pu exister le

i. lnscr. graec. insuL, III, 1119.

moindre rapport. Mais une figure colossale équestre devait être exposée sur une place publique, et cette place devait être ornée d'autres statues. Le Poséidon et les statues de femmes étaient probablement du nombre. Rien n'empêche de les attribuer aussi à l'époque de l'Empire et j'avoue, pour ma part, que l'étude du moulage du Poséidon, donné au Louvre en 1900 par le gouvernement grec1, m'a fortement désillusionné sur la valeur artistique de ce morceau. L'exécution de certaines parties du torse est tellement mauvaise que je ne voudrais plus l'attribuer à l'époque alexandrine. C'est probablement la réplique d'une œuvre grecque de la belle époque; mais c'est, à coup sûr, un médiocre travail romain2.

Pour me consoler d'avoir écrit à ce sujet des choses que je n'hésite plus à qualifier de bévues, je cite une phrase de M. Furtwaengler, tirée de sa communication Zur Venus von Milo ' :

Der Poséidon ist nun aber, wenn mon nicht ahen kunstgeschichtlichen Thatsachen medersprechen will, unmôglichindie Zeit vor Alexander zu datiren.. . Der Poséidon ist nun aber ferner durch die Technik der Marmorabeit und Détails im Gewande der Venus ùberaus verwandt.

t. Cf. Comptes-rendus de VAcad. des Inscr., 1900, p. 470.

2. Le Poséidon de Milo vient d'être publié à nouveau et commenté par M. Arndt dans la nouvelle série des Denkmuler de Bruckmanu (1902, pi. 550). Suivant M. Arndt, le Poséidon et l'Aphrodite ont cela de commun que ce sont deux œuvres de basse époque hellénistique (vers l'an 100 av. J.-C), dérivées de motifs remontant au ive siècle; mais, à cela près, il n'y a aucun rapport entre ces statues (M. Arndt passe résolument sous silence tout ce qui a été écrit à ce sujet dans la Chronique des arls et se contente d'y faire une rapide allusion). Le Poséidon dérive d'un original qui représentait peut-être Zeus et devait être analogue à la statuette d'Auguste trouvée à Herculanum [Rép.., I, 190, 3), ainsi qu'à l'image en relief du même empereur à Ravenne (Bernoulli, Rom. lkonogr., t. Il, pi. 1, 6). Ce Zeus serait celui de Léocharès, qu'Auguste dédia dans le temple de Jupiter Tonnant à Rome. Léocharès a bien pu sculpter un Poséidon analogue ; il est aussi possible qu'un artiste du iet siècle av. J.-C. ait transformé un Zeus en Poséidon. Donc, le Poséidon de Milo dériverait de Léocharès. Cela est fort ingénieux, et même vraisemblable; mais on ne constatera pas sans stupeur que M. Arndt continue à voir dans la Vénus de Milo un travail « de basse époque hellénistique ». Hôchste Ketzerei (hérésie suprême), comme disait un jour M. Virchow.

3. A. Furtwaengler, Zur Venus von Milo, in Sitzungsber. der bay. Akad.*, 1897, Heft III, p. 419.

Entre la technique de la Vénus de Milo et celle du Poséidon, il y a un abîme de plusieurs siècles. Je l'ai méconnu on faisant remonter le Poséidon aux environs de l'an 400 ; M. Furtwaengler l'a méconnu en faisant descendre la Vénus jusque vers l'an 100. Nous sommes quittes et pouvons, je crois, entonner notre meâ culpâ à l'unisson.

Toutefois, il y a de la vérité latente dans notre double erreur. Le motif du Poséidon est apparenté à celui de l'Aphrodite (Amphitrite) et les dimensions des deux statues sont telles qu'elles ont pu fort bien se faire pendant. Donc, je voudrais supposer que Y original du Poséidon, qui faisait pendant à l' Amphitrite, ayant été enlevé ou détruit à l'époque romaine, on lui substitua une autre statue du même dieu, peut-être copiée de la précédente, peut-être aussi inspirée de l' Amphitrite, du moins pour le jet de la draperie et le mouvement des bras '.

Bien entendu, je renonce à croire que la statue de l'homme acéphale soit celle de Théodoridas. La base de Théodoridas, avec dédicace du iv's siècle à Poséidon, a pu être, comme le conjecturait Tissot, la base de la statue de Poséidon, non pas de celle que nous avons conservée, mais de celle qu'elle a remplacée. La date des caractères de la base de Théodoridas donnerait donc celle de la Vénus de Milo.

Mais comme un des hermès découverts avec cette statue (l'hermès barbu) porte aussi le nom de Théodoridas, il s'ensuit que cet hermès et la Vénus sont contemporains, ce qui n'implique nullement, d'ailleurs, qu'ils aient fait partie d'un même ensemble. Cela est même tout à fait invraisemblable, puisque la re-découverte de cette inscription au Louvre, en 1900, a permis de constater que c'était une dédicace a Hermès, faite par Théodoridas fils de Laistratos2.

i. M. E. Pottier m'a depuis longtemps suggéré l'idée que le Poséidon pouvait être imité de l'Aphrodite. Mais je préfère croire que l'original du Poséidon était du môme auteur que notre statue.

2. Comptes-rendus de VAcad. des Inscriptions, 1900, p. 465. A la p. 467 est insérée une planche représentant l'Hermès barbu implanté dans la base qui porte l'inscription :[9]so6<op!8aç AatffTpiTo(u) 'Ep[j.â[s] ; l'inscription elle-môme est photographiée sur une planche à la p. 468.

Le terme d'Héraklès jeune, que Voutier vit à Milo sur le fragment de base perdu avec la signature du sculpteur d'Antioche du Méandre, est, tant par le style que par les caractères de l'inscription, postérieur d'au moins un siècle et demiàThéodoridas. Cela, je n'ai jamais cessé de le prétendre l et j'espère encore que M. Furtwaengler finira un jour par le reconnaître avec moi. Cette inscription n'a rien à voir avec la Vénus de Milo et appartenait à une autre statue qui était groupée avec un terme d'Héraklès.

1. Voir, ea particulier, Chroniqm des Arts, 22 décembre 1900, p. 389.

De Bello Orphico.

Bien que j'eusse annoncé la publication prochaine d'une Histoire générale des religions dans la préface du t. III de Cultes (juin 1908) et que cette annonce eût été relevée dans les Études (de la Compagnie de Jésus), la mise en vente de ce petit livre, vers la fin de février 1909, fut une surprise pour les amis comme pour les adversaires de la pensée libre. Les premiers lui firent un succès rapide : au cours de 1909, dix éditions s'épuisèrent; dix autres et cinq traductions en diverses langues, se sont vendues depuis (1912). Les cléricaux mirent un peu de temps à se ressaisir. Quelque jugement que l'on porte sur Orpheus, il est certain que cet ouvrage n'est pas favorable aux prétentions tyranniques de l'Église romaine et ne cherche pas à dissimuler ce qu'il y a de fâcheux dans son passé. Mais le point de départ, le motif directeur, si l'on peut dire, est l'exégèse anthropologique qui, écartant toute idée de révélation divine, comme toute hypothèse voltairienne sur la fourberie des fondateurs de religions, cherche à expliquer l'origine et l'évolution des croyances religieuses par des illusions naturelles à l'esprit humain. Il n'y avait, en mars 1909, dans l'Église catholique de France, aucun écrivain assez informé de l'exégèse anthropologique pour discuter avec compétence cette thèse à' Orpheus1 ; tout ce qu'on put faire de ce côté, et cela même d'une manière fort incomplète, fut de blâmer les tendances du livre et d y signaler çà et là quelques lapsus.

1. Je ne veux pas méconnaître le talent et le savoir de l'abbé Bros; mais il n'était alors qu'un débutant.

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Un an avant la mise en vente à' Orpheus, l'abbéLoisy avait été excommunié (7 mars 1908); quelques jours après la publication de mon volume, ce savant, redevenu laïc, était nommé professeur de l'histoire des religions au Collège de France (2 mars 1909). Presque aussitôt, il se chargea, d'abord à la Revue historique, puis dans la Correspondance publiée par Y Union pour la vérité, de la critique ou, pour mieux dire, de T « exécution » d' Orpheus1 . Son article de la Revue historique, imprimé à la suite d'un article de Gabriel Monod sur le même sujet2, fit du bruit et méritait d'en faire, car il était l'œuvre d'un érudit auquel le domaine propre de l'histoire religieuse était familier depuis longtemps et qui s'était aussi, à la suite de mes premières publications sur l'exégèse anthropologique (1900-1905), initié à cet ordre d'études encore délaissé dans le clergé catholique. L'exemple de M. Loisy rendit courage aux écrivains restés dans l'Église et leur servit d'exemple : on vit successivement paraître, en 1910, trois Anti-Orpheus : M" Batifïol, Orpheus et l'Évangile (284 p.) ; l'abbé Bricout, L'Histoire des Religions et la Foi chrétienne, à propos de l' Orpheus (128 p.); le Père Lagrange, Quelques remarques sur l' Orpheus (78 p.). Vinrent ensuite les imitations de mon livre, conçues dans un esprit tout opposé au mien : Bricout et autres, Où en est l'histoire des religions! 1911-2, 2 vol., 457 et 459 p.; Huby (jésuite) etautres, Christus, manuel d'histoire des religions, 1912 (1036 p.). Ces ouvrages sont les premiers, après Orpheus, où l'on ait fait place, dans l'histoire générale des religions, au judaïsme et

i. Cette expression est du R. P. Lagrange, Revue biblique, 1912, p. 462 : «11 n'y avait vraiment pas à y revenir (sur Orpheus), depuis que M. Loisy s'est chargé de l'exécution ». De même dans le Patriote belge (19 déc. 1909) : « Le professeur défroqué du Collège de France a étrillé de maîtresse façon l'illustre Salomon ». Ce dernier article est d'un curé belge, sans doute peu sobre.

2. Voir Revue historique, t. Cil, 1909, p. 300-313. G. Monod concluait (p. 304) : « Ce livre ne sera pas seulement très lu, il sera très discuté, et par cela même il sera très utile ». Monod, toujours préoccupé de rendre pleine justice à ses adversaires, avait fait des réserves sur l'esprit d'Orpheus, considéré parfois comme trop rationaliste et trop agressif.

au christianisme. Oportet haereses esse ! s'écriait, avec saint Paul, le savant dominicain Lagrange J : c'est à l'exemple d'Ovpheus — traité d'ailleurs, à cette occasion, de « camelote' » — que la science catholique s'était mise en mouvement et avait doté les fidèles de livres d'enseignement historique qui leur avaient complètement manqué jusque là.

Je nai ni le temps ni le désir de m'occuper avec détail de toute cette littérature anti-orphique, que je suis d'ailleurs heureux d'avoir suscitée, parce que, pour le public qui lit encore, un peu d'histoire ou même de l'histoire frelatée vaut mieux que l'absence de toute histoire. Quelques mots me suffiront pour caractériser ces écrits. Le meilleur et le plus probe est celui du P. Lagrange; deux ou trois expressions trop vives et injustes ne doivent pas surprendre sous la plume d'un savant qui, suspect depuis longtemps lui-même à l'orthodoxie, devait chercher à prouver la sienne sur le dos d'un infidèle3. Le livre de l'abbé Bricout est insignifiant; tout séminariste en aurait fait autant en quelques soirées. Celui de Msr Batiffol est très bien écrit, très habile, mais consacré tout entier à la réfutation d'une dizaine de pages d'Orpheus ; encore l'auteur a t-il prudemment omis d'en discuter le passage essentiel (sur le Psaume XXII), se tirant de la difficulté par une pirouette (voir plus haut, p. 176). Des deux volumes publiés sous la direction de l'abbé Bricout, le premier, relatif aux religions non révélées, mérite les éloges que lui a donnés M. Loisy; le second, concernant le judaïsme et le christianisme, trahit à chaque page l'embarras d'honnêtes gens qui hésitent entre la peur de Y Index et celle du mensonge. Cette

1. Revue biblique, 1912, p. 462 : « Si ce n'était un peu solennel, ou serait tenté de dire une fois de plus : Oportet haereses esse » !

2. « Remplacer la camelote à'Orpheus par des marchandises de bon aloi » (Revue biblique, 1912, p, 456).

3. Malgré le mal qu'il a dit de Loisy et de moi, malgré les compliments qu'il s'est résigné à faire aux jésuites, auteurs ou inspirateurs de Jésus, le P. Lagrange a été frappé à son tour et a cru devoir quitter la direction de l'Ecole biblique de Jérusalem (1912); cf. Revue du clergé, 15 oct. 1912, p. 248 et, pourtoute la vérité, deux articles du Journal des Débats,! sept, et 10 oct. 1912. Je ne triomphe pas de cette mésaventure; un vrai savant peut toujours compter sur ma sympathie, et le P. Lagrange est un vrai savant.

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dernière crainte n'a point arrêté du tout le P. Huby; Jésus est un. livre de mauvaise foi. Voici ce que j'en ai dit dans la Revue archéologique (1912, I, p. 451-2); j'aime mieux me citer que de redire la même chose en d'autres mots :

« Encore un fils d'Orpheus — un fils ennemi, bien entendu, mais qui lui rend hommage à sa manière en l'imitant... L'histoire de la religion chrétienne comprend cinq sections : le Nouveau Testament, le christianisme et l'àme antique, le christianisme du moyen âge, le christianisme de la Renaissance à la Révolution, le catholicisme au xixe siècle. Il y a d'amples bibliographies (souvent partiales) et un index de 20 pages, où l'on a très justement imité celui d'Orpheus en signalant les renvois essentiels par l'emploi de caractères gras. Cet index permet de constater des choses étranges. Le nom même des Mormons ne s'y trouve pas, alors qu'il est pourtant curieux de voir naître une religion pour apprendre comment telles de ses aînées sont venues au monde. Un seul renvoi à Inquisition (p. 867), et ce renvoi vise une note qu'on voudrait entièrement transcrire, pour montrer comment on ne doit pas altérer l'histoire. Le bon Torquemada n'est nommé nulle part, pas plus que le premier inquisiteur de France, Robert le Bulgare. Giordano Bruno est mentionné (p. 896), mais simplement qualifié d' « aventureux » ; on ne dit pas comment finirent ses aventures, non plus que celles de Jean Huss et de Jeanne d'Arc. Les sorciers et sorcières ne sont pas moins totalement ignorés ; Coligny et la journée du 24 août 1572 sont rayés de l'histoire des religions, qu'apparemment cet homme et cette affaire ne concernent pas (mais il est question de la Terreur, p. 940) * . Le livre du R. P. Huby a été imprimé avec deux approbations : je crains que celle du patriarche Job lui manque, s'il est vrai qu'il ait dit ces mots que lui prête l'Ecriture et que le pape Léon XIII aimait à citer : Dieu a-t-ii besoin de vos dissimulations ? Job est moins poli dans la Vulgate : il dit vestro mendacio ».

1. Le P. Lagrauge trouve que le P. Huby a agi ainsi par piétié filiale et oppose sa conduite à la mienne, qui cherche partout, comme certaines mouches, ce qu'il y a de vilain dans les religions. Cette critique, elle aussi, dérive d'une phrase de M. Loisy dans sa leçon d'ouverture au Collège de France, où je ne suis pas nommé, mais désigné clairement. — 1912.

Ce qu'il y eut donc de piquant et d'imprévu dans le Belkim Orphicum, fut le rôle de paladin — ou de Camille retour d'Ardée — joué par M. Loisy qui, expulsé un an plus tôt de l'Église romaine et sans songer à reprendre service sous ses drapeaux, rendit à ses coreligionnaires de la veille l'éminent service de diriger l'attaque contre un livre dangereux, de raffermir les courages chancelants et de donner l'exemple — exemplum, non miles erat, dit le poète — d'une levée en masse d'écritoires pieux. Bien plus : s'il ne réimprima pas son article de la Revue historique, où les critiques de détail tenaient trop de place, il fit entrer dans un volume, qu'on est d'ailleurs fort aise d'avoir sous la main, tout ce qu'il avait écrit sur ou contre Orpheus dans la Corresjtondance de T Union (A propos d'histoire des religions, 1911). Ce petit livre est devenu le bréviaire des Anti-orphiques; de cela aussi il faut se réjouir, car les lecteurs d'A propos y trouvent bien autre chose que des critiques d' Orpheus et, pour peu qu'ils ne soient pas tout à fait aveugles, une philosophie religieuse et une exégèse que n'enseignent ni M»'1' Batiffol ni le P. Huby.

Ainsi tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il ne fallait répondre à une question importune : pourquoi M. Loisy, dans sa campagne contre Orpheus, a-t-il montré non seulement du talent et du savoir, qui lui sont naturels, mais une âpreté et parfois une acrimonie qui ne le sont pas ?

On m'a demandé souvent mon avis là-dessus; on a émis à ce propos bien des hypothèses que je ne veux pas répéter, même pour les réfuter ; voici, je crois, la vérité, qui a l'avantage d'être simple et de ne jeter aucune ombre sur le caractère d'un homme dont la conduite depuis le décret Lamentabili (17 juillet 1907) doit inspirer le respect à ceux mêmes qui n'ont pas la compétence nécessaire pour apprécier son œuvre d'historien.

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M. Loisy a combattu Orpheus parce qu'il ne partage pas ma manière de voir sur des questions essentielles ; il l'a combattu avec âpreté, parce qu'il éprouvait le besoin de se désolidariser du livre et de son auteur. S'il a éprouvé ce besoin, ce n'est pas que nous ayons jamais été solidaires en quoi que ce soit ; mais c'est : 1° parce qu'après Voltaire, il est l'écrivain le plus souvent cité dans Orpheus' ; 2° parce que des apaches d'Eglise — il y en a beaucoup — avaient imaginé de dire et d'écrire, depuis 1907, que Loisy et moi étions de rusés compères conjurés pour la ruine du catholicisme.

Le premier, je crois, à publier ce roman de portière fut un certain abbé Garnier, alors directeur du Peuple français. Voici ce qu'il écrivait dans ce journal (19 septembre 1907) :

« Je sais que le juif S. R.2 avait demandé à ce même abbé (Loisy) de démolir dans ses écrits l'histoire de la flagellation de J.-C. et qu'il lui a répondu la lettre suivante : Laissez-moi ne pas aller trop vite; je viens de démolir successivement le dogme de la Trinité, celui de la conception virginale de Marie et celui de la résurrection de Jésus. Patientez. La Passion aura son tour, etc.

Est-il utile de dire que M. Loisy et moi n'avons jamais échangé de pareilles lettres, que ce sont de méchantes et sottes inventions? J'ai écrit souvent à M. Loisy pour lui soumettre des difficultés relatives au récit de la Passion ; il a toujours cru pouvoir écarter mes objections, parce qu'au fond, en matière d'histoire évangélique, il est resté longtemps à peu près aussi conservateur que Renan. Mais les faussaires trouvent toujours des imbéciles pour les croire et l'on va voir que l'abbé Garnier fit des dupes, à la façon de Léo Taxil, en alléguant de petits papiers qui n'existaient pas.

En 1908, l'Académie des Inscriptions devait décerner un prix de 10.000 francs à « l'ouvrage le plus remarquable sur les mythologies, philosophies et religions comparées »,

i. M. Loisy a constaté cela lui-même (A propos, p. 24). 2. On a imprimé S. D. R.

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Quelques confrères bienveillants voulurent me porter candidat; je refusai absolument et émis l'opinion qu'un prix de cette importance devait récompenser les trois volumes de l'abbé Loisy sur les Évangiles. La commission du prix fut nommée le 10 janvier : elle comprenait MM. Bréal, Foucart, Senart, Boissier, Alfred Croiset, Philippe Berger, Chavannes et moi. Je n'ai le droit de parler ici que des morts ; je puis dire qu'outre Philippe Berger (tout acquis d'avance), Gaston Boissier parut touché des arguments que je fis valoir, de cet éclat nouveau de l'exégèse française, devenue la rivale et même le modèle de celle d'Outre-Bhin. Mais cela ne faisait pas l'affaire de tout le monde; quelqu'un informa les journaux. Le 20 février Y Univers partit en guerre; le 27, ce furent la Libre Parole et la Croix. L'Univers transcrivit une note que j'avais publiée dans la Revue archéologique (1907, II, p. 456) au sujet de l'Encyclique Pascendi et déclara que j'étais, depuis plusieurs années, le principal conseiller de M Loisy : « Ses démarches pressantes (à l'Institut, pour faire couronner les œuvres de M. Loisy) rappellent celles auxquelles il se livrait jadis pour entraîner ses collègues dans l'affaire Dreyfus ». Chose étrange! un de mes confrères de la commission du prix m'avait dit, quelques jours auparavant : « Vous avez déjà divisé l'Académie avec l'affaire Dreyfus ; vous voulez la diviser de nouveau avec l'affaire Loisy ». Il y a des murs qui ont non seulement des yeux, mais des oreilles; j'en fis là l'expérience une fois de plus.

L'article de la Libre Parole s'intitula : a Salomon Beinach et Loisy » ; c'est un tissu d'insanités, dont ce spécimen doit suffire : « Gomme aux jours de la Passion, c'est le Juif qui, ricaneur et féroce, est toujours au premier plan lorsqu'il s'agit de blasphémer contre l'Homme Dieu et l'intervention de S. lieinach en faveur de Loisy n'a donc rien qui puisse étonner ». L'auteur se plaignait de l'indifférence de l'Académie, car o les plus notables catholiques de l'Académie des Inscriptions ont tellement peur de commettre le crime de lèse-majesté en prononçant contre Israël une parole qui serait

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irrévérencieuse, qu'ils refusent de se laisser interviewer ». Pas tous ; un académicien, M. de Boislisle, interrogé par un rédacteur de ladite feuille, aurait déclaré que « puisque l'abbé Loisy a été condamné par l'Église, qui sait évidemment ce qu'elle fait, c'est qu'il a tort ». Mais M. de Boislisle avait refusé de rien dire contre moi ; ce savant me tenait en quelque estime. A défaut de confidences authentiques, on en fabriqua de fausses: « M. Clermont-Ganneau, interrogé par notre confrère (suit un nom), a raconté que M. l'abbé Loisy avait été toutes ces dernières années en relations avec M. Salomon Reinach et tenait de ce dernier plusieurs des idées qui l ont fait condamner » (Action française, 3 mai 1908). M. Clermont- Ganneau m'autorise à déclarer ici qu'il ne s'est jamais occupé, à un titre quelconque, des relations que je pouvais avoir avec M. Loisy, et que le nom de son prétendu interlocuteur lui est complètement inconnu.

L'article de la Croix, signé Diego (un laïc), affectait une précision qui m'obligea à répondre :

«On sait, écrivait Diego, que l'un des principaux conseillers de M. l'abbé Loisy, un de ceuxqui ont le plus influé sur son évolution lamentable, est M. Salomon Reinach. M. S. Reinach a joué, dans cette défection qui afflige l'Église, le rôle du démon tentateur. C'est lui qui a fait surgir devant les yeux du malheureux égaré le mirage de la science. C'est lui encore qui, aujourd'hui même, s'agite pour faire obtenir à son ami un prix de l'Institut. »

Je répondis par une longue lettre que la Croix n'inséra pas, mais dont Diego donna un extrait (8 mars 1908) : « M. S. Reinach nous écrit pour nous dire qu'il a vu M. l'abbé Loisy une seule fois et que, s'il a rendu compte des travaux de celuici, il n'a pas prétendu exercer la moindre influence sur l'auteur ». Toute dégoûtante qu'elle fût aux yeux des honnêtes gens, cette campagne de presse porta les fruits désirés. Quelques personnes prudentes, dans l'intérêt de la paix académique, opinèrent qu'il fallait laisser dormir les titres de l'abbé Loisy ; ce fut notamment l'opinion de Gaston Boissier. Le prix fut partagé entre MM. Guimet et Gumont.

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C'est pour ne pas nuire une seconde fois à M. Loisy, dans mon désir même de voir rendre hommage à sa science, que j'affectai la neutralité un peu plus tard, lorsque la mort de Jean Réville rendit vacante la chaire d'histoire des religions au Collège de France. Cette fois encore, des amis pensèrent d'ahord à moi ; je refusai de les entendre (mai 1908), en faisant ressortir les titres supérieurs de M. Loisy, qui n'était pas encore décidé à poser sa candidature. Ma réserve me valut d'autres ennuis : une personne très vive, ardente pour la candidature de M. Loisy, m'accabla de reproches, m'accusant de favoriser en secret un autre candidat ; un des papes étrangers du modernisme fit de même et m'écrivit des lettres que je viens de relire en riant, mais que je ne lus pas alors sans faire la grimace. Heureusement, les choses s'arrangèrent et la candidature Loisy triompha, malgré d'extraordinaires intrigues dont il serait amusant, mais un peu prématuré de raconter les péripéties.

J'ai été obligé d'entrer dans les détails qui précèdent, lesquels ne violent aucune confidence, pour montrer que M. Loisy, tant comme théologien que comme prêtre catholique, ne pouvait qu'être agacé d'une tactique qui prétendait voir en lui l'écho et l'instrument d'un archéologue doublé d'un infidèle. Une imprudence que je commis (février 1909) dut sans doute encore aggraver cette impression Envoyante M. Loisy un exemplaire d' Orpheus, j'y inscrivis cette dédicace : Rivulus fonti. M. Loisy se hâta de me répondre que « le prétendu ruisseau avait tout l'air de se moquer de la prétendue source » ; il me fît observer, très courtoisement, qu'il n'était pour rien dans la genèse à! Orpheus et me marqua même sans ambages qu'il n'approuvait pas l'esprit de ce livre. Je compris aussitôt qu'il serait un adversaire à' Orpheus, et même un adversaire passablement énervé. Qui ne l'eût été dans ces conditions? Aussi la note un peu aigre des critiques de M. Loisy n'a-t-elle pas été une surprise pour moi, mais seulement pour mes amis et ses lecteurs,

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Pourquoi avais-je écrit ces mots : Rivulus fonti ? Uniquement pour reconnaître les nombreux emprunts faits par Orpheus aux livres de M. Loisy. Si Voltaire avait été de ce monde, je lui eusse envoyé Orpheus avec la même épigraphe, bien que mon livre ne soit pas voltairien, mais anti-voltairien, quoique des ignorants aient pu dire'. J'ai fait de nombreux emprunts à Voltaire et à M. Loisy, dont les idées ne sont pas toutes les miennes, pour deux raisons : d'abord, parce qu'ils s'expriment l'un et l'autre dans une très bonne langue; ensuite, parce que certaines choses hardies, en contradiction avec les préjugés des fidèles, pouvaient gagner à être présentées au public sous le pavillon d'un écrivain de génie et d'un abbé.

Un lecteur critique m'interrompt pour me dire : « J'admets sans peine que M. Loisy n'avait pas besoin de vous pour devenir hérétique, et vous expliquez fort bien que les menteurs de profession l'aient agacé en alléguant que ses doctes hérésies se rattachaient à votre perfidia. Mais il n'y a pas de fumée sans feu ; comment l'abbé Garnier et consorts ont-ils su que vous correspondiez avec l'abbé Loisy? »

Je vais répondre sans ambages; mais on comprendra que je m'abstienne de citer des noms.

Depuis 1890, date où pour la première fois, dans la Revue critique, je me suis occupé d'un travail de M. Loisy, alors assyriologue2, je n'ai pas cessé de rendre compte des livres et même des articles de ce savant J'en ai parlé non seulement dans la Revue critique, mais dans Y Anthropologie et dans la Revue archéologique et j'ai pris quelque peine pour suivre, dans ces divers recueils, l'évolution du mouvement plein de promesses que l'on appelle, on se sait trop depuis quand, le modernisme. Cet intérêt témoigné à des recherches

i. Ainsi un article, d'ailleurs très élogieux, sur Orpheus, parut sous ce titre : The new Voltaire (The Globe, 8 déc. 1909). C'est aussi absurde, mais moins amusant [que l'article des Droits de VHomme (9 janv» 19H) sur la réception de Mer Duchesne : Monseigneur Voltaire à V Académie.

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