Revue critique, 1890, I, p
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où je devais plus tard me risquer moi-même me valut, à partir de 1890, des lettres de M. Loisy; notre correspondance, purement scientifique, se prolongea jusqu'en 1911. Pendant ces quinze années, je vis M. Loisy une seule fois — à Bellevue, en 1900; je ne saurais dire aujourd'hui s'il est petit ou grand, blond ou brun. Si donc je l'ai connu en chair pendant une heure, je ne l'ai jamais fréquenté qu'en esprit; son écriture m'est devenue familière à défaut de sa voix et ses écrits me sont restés plus familiers que son écriture. Voilà ce que savent tous les amis de M. Loisy ; voilà ce que ses adversaires auraient pu savoir, pour peu qu'ils eussent été de bonne foi.
Un petit talapoin, prestolet et babillard, vint un matin me trouver chez moi. Il se disait libéral en politique et en théologie; nous causâmes de l'une et de l'autre. Incidemment, je lui parlai d'une lettre que j'avais reçue de M. Loisy sur un point de l'histoire de la Passion où il ne voulait pas admettre mon sentiment. Le petit talapoin — pas méchant, d'ailleurs — alla rendre compte de sa visite à un Grand Talapoin renfrogné; n'avait-il pas fait une belle découverte? Son chef aurait eu trente-six bonnes raisons de la garder pour lui; mais le zèle ne connaît pas de scrupules. C'est ainsi que l'abbé Garnier entendit gloser de quelque chose, qui était très peu de chose; Yodium theologicum aidant, la souris devint une montagne et la Croix put parler comme on l'a vu d'une complicité inexistante, fondée sur des relations épistolaires qui existaient.
Ces procédés, qui nous semblent fort regrettables, sont très employés dans un certain monde ; on en trouvera de nombreux exemples dans les excellents livres de M. Albert Houtin. Tout récemment encore, écrivant la biographie de Msr d'Hulst, Mgr Baudrillart insinuait que l'abbé Loisy avait été dénoncé par le P. Lagrange, et M. Houtin montrait l'abbé Loisy dénoncé tour à tour par Messeigneurs Batifîol et Baudrillart1 . Ainsi l'on affirme sa foi en incriminant celle
1. Sur la prétendue dénonciation de Loisy par les Dominicains de Jérusalem, voir Baudrillart, Vie de Mgr d'Hulst, t. 1, p. 479, et la réponse du P. LagraDge, Revue biblique, 1912, p. 478. — Sur la dénonciation des abbés Loisy et
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d'autrui ; quand cet « autrui » est, par surcroît, un infidèle, quoi d'étonnant qu'il reçoive des coups et des ruades au point de ne plus savoir où se terrer? Combien d'articles violents contre Orpheus s'expliquent à merveille moins par l'orthodoxie de leurs auteurs que par la suspicion d'hérésie qui pesait sur eux !
Cela dit, je pourrais encore raconter bien des épisodes du Belhim orphicam — par exemple comment le judaïsme orthodoxe, ayant découvert dans Orpheus que je sacrifiais le judaïsme au christianisme, me couvrit d'injures, et comment certains rabbins allemands et américains formèrent une ligue pour m'exclure du Comité central de l'Alliance israélite, où je travaille depuis 1886, avec quelque zèle, à la diffusion de l'esprit moderne par l'école*. Grâce à l'appui des
Margival par Batiffol, voir Houtin, Histoire du modernisme, p. 64-65; Batilîol, autrefois très avancé lui-même, voulait «se faire pardonner son passé». — Sur la dénonciation de Loisy par son élève Baudrillart, voir Houtin, ibid., p. 172, confirmé par Loisy, Choses passées, p. 134. — Sur la dénonciation de M. Loisy par Mer d'Hulstau cardinal Bichard, voir ibid., p. 143. — J'ajoute la dénonciation dont fut victime l'abbé Paul Lejay en 1909 ; Me' Baudrillart, recteur de l'Institut catholique de Paris, lui interdit d'écrire dans la Revue critique « qui a publié et publie encore des articles de M. Loisy ». (Voir les renseignements précis donnés à ce sujet dans le Temps du 4 janvier 1910). Attaqué une première fois, M. Lejay avait répondu : « J'aime mieux collaborer à la Revue critique qu'à certaines entreprises de délation ».
1. Voici quelques textes, traduits fidèlement : Dr Hildesheimer, Judische Presse, 2 sept. 1910 ; « La tendance de tout l'ouvrage est une glorification du christianisme... L'auteur ose môme affirmer que l'Église catholique affranchie serait un édifice où protestants et juifs, où tous les hommes de bonne volonté pourraient s'unir. Dans le chapitre consacré au judaïsme, les auteurs chrétiens sout seuls cités, etc. » — Ben Koheleth (pseudonyme), dans YIsraelitisches Familienblatl, 29 juillet 1910 : « 11 hait tout ce qui est juif; ce qui est juif semble le faire souffrir intérieurement. Quand on parle devant lui de langue hébraïque, il se met en colère: quand ou parle de renaissance juive, il est hors de lui; quand il entend parler de sionisme, sa rage ne connaît plus de bornes. Quoi d'étonnant que toute son activité ait pour objet d'anéantir tout ce qui est juif, de renoncer à tout ce qui est juif, d'assimiler 1 Et c'est un tel homme qui préside les séances de l'Alliance israélite! »
Ben Koheleth étant allé un peu trop loiu, je répondis à la même feuille
(19 août 1910, n. 32, p. 1) :
« Paris, août 1910.
« Recevez mes remerciements bien sincères pour les bienfaisantes colonnes IV 29
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électeurs orientaux, qui me restèrent fidèles, je fus néanmoins réélu, mais en queue de la liste victorieuse, et je crus devoir
que votre digne collaborateur Beii Koheleth, dans votre n° du 29 juillet, a bien voulu consacrer à ma modeste personne. Un tel assaut d'injures m'a procuré la plus douce satisfaction. Ce serait vraiment trop dommage si des moines inintelligents et d'étroits théologiens calvinistes étaient les seuls à se lever contre mon Orpheus, comme défenseurs de la religion. Un juif fanatique appartenait de droit à leur société ; tout récemment, j'ai aussi été attaqué par un mameluk. Combien je me suis déjà réjoui, il y a dix-huit mois, alors que l'édition française à'Orpheus existait seule, d'en lire un compte rendu très méchant dans Y American Hebrewl Je me dis : « Eh bien! ça agit! » Que peut désirer de plus uu penseur libre, lorsqu'il prend la plume, que d'inspirer un sentiment de malaise aux hommes noirs de toute robe? Les hommes noirs du judaïsme sont peut-être les plus susceptibles de tous et quand ces Messieurs se mettent à injurier, on sait qu'ils le font sans trop de souci de la décence. Comme écrivait Schiller, ou du moins comme il aurait pu l'écrire :
GeJ'ahrlich ist's, den Goï zu weckeri,
Verderblich ist des Pfaffen Zahn,
Jedoc/i der Schrecklichste der Schrecken,
Dar ist der Jud' in seinem Wahni!
Mais pourquoi faut-il qu'il en soit ainsi? Le judaïsme d'aujourd'hui n'est ni une religion, ni une race, ni un peuple, ni même, comme le qualifiait Heine, un malheur. Le judaïsme est une tradition, une tradition très glorieuse., la tradition des martyrs et des héros obstinés qui, seuls en Europe, pendant mille ans de ténèbres, ont refusé de croire aux effroyables inepties auxquelles pas un homme instruit â cette heure n'accorde créance. Donc, c'est une tradition de pensée libre, d'horreur pour le polythéisme et l'idolâtrie, de raison saine insurgée contre des fables ridicules et des rites stupides. Pourquoi le judaïsme lui-même, dès le xixe siècle, na-t-il pas secoué de ses épaules le fardeau de son propre ritualisme, stupide par excellence, pour devenir une croyance purement humaine, morale et amie du progrès? Mais parce que je n'ai pas renoncé à l'espérance que cela puisse arriver un jour; parce que je me crois autorisé de tout mon cœur, malgré Ben Koheleth et ses pareils, à me donner pour un bon juif et à agir comme tel, je ne me laisse détourner de mon devoir ni par les injures, ni par les calomnies. Je travaille à émanciper intérieurement le judaïsme, à l'affranchir de l'intolérance, de l'ignorance et de la tromperie. Les pires ennemis du judaïsme ne sont pas les antisémites qui — du moins en France — l'ont maintenu debout, mais les fanatiques, les Chassidim, les rabbins thaumaturges, les Haloukisles, les partisans de l'hébreu comme langue courante et autres individus de même acabit. Le mot d'ordre de Voltaire : « Écrasons l'infâme ! » vaut contre tout ce qui offense la raison.
Agréez, etc. S. R.
1. Vers connus de la Glocke de Schiller, où, par manière de plaisanterie, j'ai remplacé Leu (lion) par Goi (chrétien), Tigcrs par Pfaffen (prêtre) et Volk par Judo. Cette innocente parodie m'a valu une avalanche d'injures.
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donner ma démission de vice-président de l'Alliance, après avoir exercé ces fonctions pendant dix ans (1911). Je pourrais relater encore comment mon récit de l'affaire Calvin et Servet me valut de durs propos d'un savant calviniste, contre lequel je fus obligé de soutenir une polémique pour prouver que Voltaire n'avait pas eu tort d'écrire : « Quel rôle pour un apôtre ! » ' Mais ce sont là de petites misères ; les reproches d'un savant comme M. Loisy, les réserves d'un saint comme Gabriel Monod m'ont touché bien davantage. Suivant l'exemple donné par le plus illustre de mes critiques, je reproduis ici ce que j'ai écrit pour défendre Orpheus ; je supprime seulement, dans ma réponse de la Revue historique, tout ce qui touche à des points de détail, sur quoi mes remarques avaient moins pour but d'établir le bien-fondé de mes assertions que d'en indiquer les sources. Et puisque je fais allusion à des erreurs de détail, je veux en confesser une très grave, que M. Loisy releva presque aussitôt dans une lettre qu'il m'écrivit, mais qu'il ne publia point. Là-dessus, je fais deux observations. D'abord, qu'une erreur aussi forte aurait dû être signalée un peu partout, et qu'elle ne l'a point été; puis que M. Loisy, qui pouvait s'en autoriser pour me rendre ridicule, s'est abstenu de ce sport facile, preuve que j'ai raison de ne chercher que des motifs sérieux et dignes de lui à la controverse qui a fini par nous séparer2.
Voltaire écrit, dans l'Essai sur les mœurs, à l'article Inqui-