Horace, Epist., Il, 1, p
6. Ovide, Fastes, III, p. 675-676. On ajouterait facilement des exemples d'exhibitons phalliques ayant pour objet de chasser les esprits (cf. Mélusine, t. III, p. 285),
gros mots-, mais il fut un temps où le gros mot était un mot redoutable, un mot magique, l'équivalent d'un envoûtement, et où les gestes inconvenants, permis à certains jours, sévèrement interdits à l'ordinaire, avaient également un caractère magique et rituel. Il s'agissait à la fois de mettre en fuite les mauvais esprits et de ranimer, par l'exemple d'une gaîté exubérante, les forces endormies de la nature. Au fait, le but poursuivi était le même, car si la nature semblait endormie ou déprimée, c'est qu'elle était possédée d'un esprit malin, d'un génie malfaisant, comme la Déméter attristée et silencieuse qui promenait son chagrin stérile à Eleusis. Je n'entends pas affirmer d'ailleurs que les injures et les gestes injurieux n'aient été employés que pour mettre en fuite les esprits qu'une communauté entière avait lieu de redouter et de bannir. Lorsque les héros d'Homère s'injurient avant de se battre, leurs paroles ont encore une puissance magique; mais elle est dirigée, comme le serait un enchantement, contre la force physique et morale de l'adversaire. Injure, en grec, se disant hybris, il y aurait lieu de créer une science de Yhybristiqite-, même dans le vocabulaire le plus épicé des rustres ou des apaches de nos jours, on trouverait des traces de la vieille conception magique qui semble avoir coloré, à l'origine, tons les actes humains1.
En résumé, l'histoire de Baubo implique un rituel analogue à celui qui se dégage du récit de la fable des Dœdala à Platées. La prêtresse, représentant la déesse affligée, dont la nature partage la tristesse, éclate de rire à l'aspect d'une femme qui viole un tabou-, ce rire rituel marque la renaissance de la déesse et celle des forces végétales qu'elle per-
1. M. Gaidoz écrivait dès 1878 ( Essai sur les inscriptions latines de l'Irlande, p. 126, noie 1), à propos des incantations des sorciers irlandais : « Par exemple celle qui consiste à se retourner et à montrer à son ennemi la partie la moins noble de son corps. Les gens mal élevés ont conservé cette pratique comme insulte grossière, sans se douter qu'à l'origine ce fut une incantation ». Cf. Mélusine, t. Il, p. 185 où il est aussi question d'un rite des marins italiens qui, luttant contre un vent contraire, croient le faire changer en lui montrant le bas de leur dos.
LE RIRE RITUKL 121
sonnifîe. Telle était sans doute la formule plus simple de la légende, que les poètes orphiques avaient recueillie; dans l'hymne homérique, elle est déjà voilée, mais ceux qui entendaient réciter cet hymne la connaissaient. Même après avoir ri d'Iambé, la Déméter d'Homère refuse de rendre la fécondité aux champs, jusqu'à ce que l'intervention de Zeus lui ait permis de revoir sa fille. C'est qu'il s'agit d'expliquer, par un motif humain, la tristesse de la déesse; nous ne sommes déjà plus à l'époque primitive où cette tristesse se conçoit sans qu'on en allègue de motif, parce qu'elle est celle de la nature pendant l'hiver.
Les cérémonies d'initiation dans l'antre de Trophonios à Lébadée comportaient un simulacre de mort et une résurection manifestée par le rire'. L'initié, porté par les prêtres, sort de l'antre les pieds en avant; on le remet à ses amis et « plus tard, dit Pausanias, il recouvre la raison et le rire comme auparavant. » Suivant d'autres, ceux qui avaient visité l'antre de Trophonios ne riaient plus, à cause des terreurs qu'ils avaient éprouvées dans ce lieu; Athénée raconte l'histoire d'un homme qui avait ainsi perdu la faculté de rire et qui la recouvra, dans l'île de Délos, à la vue d'une grossière image en bois de Latone5.
Voici une preuve encore que le rire rituel signifie le retour à la vie et le commencement d'une vie nouvelle. A la fête romaine des Lupercales, le prêtre, après avoir sacrifié des chèvres, touchait, avec son couteau ensanglanté, le front de deux jeunes gens; puis il essuyait le sang avec de la laine imbibée de lait — le breuvage de l'enfance — et les jeunes gens devaient éclater de rire, bien qu'ils n'en eussent sans doute pas envie'. On admet généralement que ce rite est l'atténuation d'un ancien sacrifice humain; mais étant donnée la place très grande qu'occupent, dans les cultes primitifs, la simulation et la mascarade, je ne vois point
1. Pausanias, IX, 39 : vcrïpov (ifvxot iâ xe aXXa ouSsv xi cppovrjTst [istov r\ irpôxepov xoù yÉXw; ârcâvîtcrcv o\.
2. Athénée, XIV, p. 614; cf. Frazer, Pausanias, t. V, p. 204.
3. Plutarque, Rom., c. 21 ; cf. Schwegler, Rom. Gesc/i., t. I, p. 363.
nécessité d'admettre qu'il y ait eu là substitution. Le prêtre fait semblant de sacrifier les jeunes gens et ceux-ci font semblant de renaître à une vie meilleure, après le sacrifice, en éclatant de rire. Ces simulacres de renaissance, succédant à un simulacre d'immolation, sont très fréquents dans les rites d'initiation de l'Afrique centrale'. Les jeunes gens initiés par le Luperque romain sont des rieurs. Ceci nous rappelle l'histoire d'une autre victime désignée qui échappe aussi au couteau du sacrifice et qui porte précisément le nom de rieur : c'est Isaac, fils d'Abraham. Les Hébreux savaient fort bien que Yishak signifie « celui qui rit » ; mais ils expliquaient le nom du fils d'Abraham par des légendes contradictoires *. La plus connue' nous montre la vieille Sarah riant sous cape quand un ange vient annoncer à Abraham que cette octogénaire doit lui donner un fils. Les modernes se sont imaginés qu'Yishak était une forme réduite du nom théophore hhakel, signifiant « Dieu rit » et ont parlé, à ce propos du rire du soleil dans un ciel d'été. L'analogie avec l'histoire des rieurs aux Lupercales semble fournir une bien meilleure explication, bien qu'il ne soit pas question du rire d'Isaac dans l'histoire du sacrifice interrompu d'Abraham4. Mais, dans le récit biblique, comme dans l'hymne homérique à Déméter, il faut voir le remaniement tardif et déjà savant d'une légende primitive qu'on peut essayer de restituer par conjecture, tant en élaguant qu'en ajoutant. Assurément, un pareil procédé est un peu arbitraire et il est facile d'en abuser : mais Renan n'a-t-il pas dit que l'histoire est une science conjecturale? Faut-il interdire la conjecture à l'historien? Ceux qui le pensent