ADDITION
Dans un long article du Morning Post (8 mars 1912), M. Andrew Lang m'a fait l'honneur de discuter ma solution de ce problème. Voici quelques extraits de son article, traduits de mon mieux.
« Je crois que M. Keinach n'a pas réussi à sortir de sa propre mentalité. 11 demande ce qui arriverait si le primitif allait vivre auprès des proches de sa femme et s'il n'y avait pas de règles de vitance pour le séparer de sa belle-mère. Il suppose que là où les hommes vont vivre auprès de leurs femmes, la descendance est généralement comptée dans la lignée féminine et que les enfants appartiennent au clan maternel. Mais en Australie comme chez les Tlingit du nord-ouest de l'Amérique, bien que les femmes aillent vivre avec leurs maris, les enfants sont souvent comptés dans le clan maternel, non dans le clan paternel. Il n'y a pas de connexion nécessaire — loin de là — entre le fait que les hommes vont vivre auprès de leurs femmes et le fait que les enfants appartiennent au clan maternel.
« Admettons cependant que Jean aille vivre auprès des parents de Jeanne sa femme et que leurs enfants soient considérés comme ceux de Jeanne. Pourquoi la mère de Jeanne et lui s'éviteraientils? Parce qu'il se prendra d'affection pour sa belle-mère (je n'en vois pas la nécessité). S'il s'habitue à l'appeler mère, alors Jeanne et lui qualifient la même femme de mère, d'où (suivant M. Reinach) l'apparence que Jean et Jeanne sont frère et sœur et qu'ils ont contracté une union abominable.
« C'est là peut-être l'explication la plus complètement européenne qu'on ait jamais proposée d'une coutume sauvage Si tous IV 10
146 Le gendre et la belle-mère
les gendres d'une société absolument hostile à l'idée d'inceste appelaient mères leurs belles-mères, comme toute la société serait avertie, aucun scandale ne pourrait en résulter. En outre, la société en question est exogame, c'est-à-dire que tous doivent se marier en dehors de leur groupe; dans l'exemple supposé, c'est ce qu'ils ont fait; les hommes ont quitté la localité où vivaient seulement des femmes qu'il ne leur était pas permis d'épouser et se sont rendus dans une autre localité où résident les femmes qu'ils peuvent épouser. Ainsi il ne pourrait pas y avoir apparence que Jean et Jeanne soient frères et sœur, et il n'y a pas de raison pour que Jean et la mère de Jeanne se fuient pour éviter une telle apparence. Plus fatal encore à la théorie de M. Reïnach est le fait que, dans des sociétés exogames, un homme ne peut absolument pas appliquer à la mère de sa femme le nom de mère qu'il donne à celle qui l'a enfanté, et aussi à toutes les femmes que son père aurait pu légitimement épouser; il ne peut davantage donner à la mère de sa femme le même nom qu'il donne à la sienne. A toutes les femmes que son beau-père pourrait légitimement épouser, y compris sa propre belle-mère, il doit donner un nom tout différent. 11 ne peut pas appeler sa belle-mère d'un nom que lui donne sa femme ou de celui qu'il donne à sa propre mère. Dans l'un et l'autre cas on le prendrait pour un fou. Les termes indiquant la parenté, dans les sociétés sauvages, rendent impossibles de telles confusions. Elles peuvent seulement se produire parmi des Européens et d'autres peuples non exogames. Voici donc une explication d'une coutume sauvage qui peut seulement avoir été imaginée par un Européen, oublieux de la terminologie exogamique de la parenté. Cette terminologie est fixée d'une manière immuable. Il doit donc exister quelque autre explication de cet usage. » M. Andrew Lang n'en propose pas; il dit bien qu'il en entrevoit une, mais que, comme elle ne lui semble pas très plausible, il la réserve pour une autre occasion1.
A la page 142, note 2, j'ai cité, d'après M. Crawley, un petit nombre d'exemples où le sauvage, tout en évitant sa belle-mère, lui donne, en parlant d'elle, le nom de mère. Je ne crois pas qu'une chose si naturelle, si instinctive, conséquence d'un emprunt fait par le mari au parler quotidien de sa femme, se heurte aux lois strictes de la terminologie exogamique. Quant à dire que la
1. Au moment où s'impriment ces lignes, j'apprends avec une profonde tristesse la mort d'Andrew Lang (juillet 1912.)
Le gendre et la ëelle-Mère ni
société primitive où cette confusion de langage se produit n'y trouverait rien de scandaleux, parce qu'elle saurait fort bien à quoi s'en tenir, j'ai peur que cette objection elle-même ne soit plus européenne que primitive; ce qui me semble précisément caractériser le primitif, comme l'enfant même chez les civilisés, c'est la crainte des apparences qu'il sait mal distinguer des réalités. Quoi qu'il en soit, comme M. Lang n'adopte aucune des théories plus anciennes et pense peu de bien de celle qui lui est venue à l'esprit, je me crois justifié à maintenir mon essai d'explication, qui a l'avantage d'être très simple et très général, jusqu'à ce qu'on ait proposé une explication meilleure et qui ne comporte aucune difficulté.
Samson
La légende de Samson occupe les chapitres 13 à 16 du livre des Juges, qui est le septième de la Bible juive. Ceux qui le connaissent seulement par Y « histoire sainte » croient que ce livre raconte l'histoire des Hébreux, depuis la conquête du pays de Canaan par Josué jusqu'au temps de Samuel, qui sacra le premier roi juif Saùl, et que les Juges furent les premiers magistrats d'Israël, en attendant qu'il se choisît un roi. La vérité est toute différente. Le livre des Juges est un recueil d'épisodes relatifs à des héros d'Israël, entre l'époque de Josué et celle du Royaume ; ces héros ne sont, à aucun titre, des magistrats, mais des champions du dieu national. Les matériaux mis en œuvre sont fort anciens, mais ils ont été l'objet de plusieurs remaniements, de plusieurs rédactions, dont la dernière, postérieure à la promulgation de la loi dite deutéronomique sous Josias (622), nous apparaît comme doublement tendancieuse. En effet, d abord, si le prêtre auquel nous la devons n'a pas supprimé le merveilleux, il a fait effort pour donner à des fables une fausse apparence d'histoire; en second lieu, il a introduit dans le récit cette idée dominante qui revient comme un leit-motiv : quand Israël abandonne son Dieu, il tombe aux mains de ses ennemis; quand il se repent, Dieu lui suscite un sauveur. Je ne puis, bien entendu, affirmer que ces deux caractères essentiels du récit tel que nous le possédons fussent absents des rédactions antérieures dont le rédacteur définitif a tiré parti ; mais il est tout au moins probable qu'il ne s'est pas fait faute de les accuser.
Les sauveurs d'Israël repentant sont les Juges, au nombre
\. [Conféreuce faite au Musée Guimet, ni.ir^ 1912.]
de 12, dont 6 seulement sont autre chose que des noms ; on ne les voit jamais juger, mais on les voit combattre et vaincre. Le rédacteur, pour leur attribuer la qualité de juges, qui ne ressort nullement de leurs légendes, a inséré dans son récit des phrases comme celles-ci : « Samson gouverna Israël à l'époque des Philistins pendant vingt ans » (xv, 20), « Samson avait gouverné Israël pendant vingt années » (xvi, 31). De pareils procédés sont très ordinaires aux historiens de l'antiquité, tant grecs que romains ; ils n'ont pas été moins en honneur au moyen âge et plus tard encore. Mais nous, qui sommes armés des ressources de la critique historique, nous avons le devoir de mettre à nu la légende sous les apparences de l'histoire, au lieu d'accepter un semblant d'histoire fabriqué à plaisir avec des légendes.
Essayons d'appliquer la méthode critique aux trois chapitres du livre des Juges qui prétendent raconter l'histoire de Samson.
Le récit commence par la naissance miraculeuse du héros. Un homme de la tribu de Dan, Manoah, demeurait avec sa femme au village de Soriah. Ce village esta l'ouest de Jérusalem, sur une colline; il fait face à une localité dite Beth- Shemesh, ce qui signifie « la maison (ou le temple) du soleil ». Ne perdez pas de vue ce nom, car il est très important. Comme le culte du soleil n'existait pas chez les Hébreux, Beth-Shemesh marque l'emplacement d'un temple cananéen où était adoré un Baal solaire; le nom s'est conservé, comme il arrive souvent, après le triomphe du monothéisme juif en Palestine, comme un souvenir d'un état religieux plus ancien'.
Le territoire de la tribu de Dan confinait à l'est à celui de la tribu de Juda ; ce sont les deux seules tribus mentionnées
1. Le Palestine exploration fund a commencé, en 1911, des fouilles méthodiques à Beth-Shemesh, aujourd'hui Aïn-Shem (cf. American Journal of archaeology, 1912, p. 115-U6).
dans l'histoire de Samson, et celle de Juda, comme nous le verrons, n'y joue pas un beau rôle. 11 est donc certain, dès l'abord, que l'histoire de Samson est d'origine danite. Les Danites étaient limitrophes, vers l'ouest, des Philistins, peuple guerrier probablement originaire de Crète, qui avait occupé le sud de la côte cananéenne, comme les Phéniciens en occupaient le nord. Les adversaires de Samson sont les Philistins qui, à l'époque où notre histoire commence, opprimaient depuis vingt ans les enfants d'Israël.
La femme de Manoah était stérile. Une apparition de l'Éternel (et non pas un ange, comme on traduit d'ordinaire) vint annoncer à Manoah qu'elle mettrait au monde un fils ; dès avant sa naissance, il doit être consacré à l'Éternel, en qualité de nazir. En attendant, la future mère ne doit ni boire de vin ni rien manger d'impur ; quant à son fils, il ne devra jamais être touché par un rasoir. La femme rapporte le message à Manoah ; elle avait pris l'apparition pour un homme de Dieu, un prophète. Manoah se mit en prière et demanda à Dieu de renouveler ses instructions. Or, pendant qu'il était aux champs, sa femme reçut une seconde fois la même visite; elle courut chercher son mari qui vint interroger l'apparition et obtint à peu près les mêmes réponses. Croyant avoir devant lui un simple mortel, Manoah veut le retenir à souper et lui servir nn chevreau; l'apparition refuse : « Mais si tu veux offrir un holocauste à l'Eternel, offre-le ! » — « Quel est ton nom ? » demanda Manoah. L'apparition répond : « Pourquoi demandes-tu mon nom, qui est mystérieux?1 » Alors Manoah sacrifia le chevreau sur l'autel et, au moment où la flamme montait, l'apparition s'éleva au ciel dans la flamme. Manoah et sa femme se jetèrent la face contre terre. « Nous allons mourir, dit
1. On voit, par ce passage, que le nom de l'Éternel était bien tabou, contrairement à ce qu'écrit M. Loisy (A propos d'histoire des religions, p. 75) : « Le labou n'est venu qu'assez tard, quand la plupart des livres de l'Ancien Testament avaient acquis leur forme définitive. » Et p. 76 : « Le nom de Yahvé n'était pas tabou au cours des temps bibliques. » M. Bousset a déjà reproché à M. Loisy d'avoir trop réduit la part des tabous bibliques dans sa polémique contre Orpheus {Theologische Literaturzeitung, 17 février 1 912.)
Manoah, car nous avons vu Dieu ! » Sa femme le rassura, et les temps révolus, elle mit au monde un fils qu'on appela Samson.
Ce texte comporte diverses observations.
D'abord, il suffit d'un peu d'attention pour reconnaître que nous avons ici deux récits juxtaposés. Le rédacteur, ne voulant sacrifier ni l'un ni l'autre, les a réunis assez maladroitement. La double apparition, qui tient deux fois le même discours, ne peut s'expliquer qu'ainsi. Il est non moins singulier que la femme aille chercher son mari aux champs et le ramène auprès de l'apparition qui veut bien l'attendre ; cette invraisemblance fait partie de la suture.
J'ai dit qu'il ne s'agit pas d'un ange, mais de Dieu luimême, exactement comme dans la légende de Gédéon; cela ressort d'ailleurs des paroles que le rédacteur prête à la femme de Manoah : « Nous avons vu Dieu », ainsi que du miracle final.
Le nazirat est une institution connue dans tous ses détails par le livre des Nombres-, or, dans ce livre, il n'est pas question des devoirs de la mère du nazir, et le vœu n'est que temporaire, tandis qu'ici il est perpétuel. On en a conclu que le nazirat de Samson était une forme plus ancienne du nazirat mosaïque. Cela est peu croyable, le nazirat mosaïque n'étant que la codification de vieux usages. Entre le nazir mosaïque et Samson, il n'y a qu'un point commun : la défense d'user du rasoir. Dans la légende primitive, Samson est un héros chevelu; lorsque cette légende fut introduite dans le cadre de l'histoire et de la religion juive, un rédacteur se souvint du nazirat mosaïque et fit de Samson un nazir. Je crois donc qu'il faut considérer cette mention comme ajoutée.
Mais voici qui est plus grave. Dans le récit d'une légende miraculeuse, V annonciation est un développement postérieur ou un euphémisme ; en réalité, la femme stérile est fécondée par le dieu lui-même. Ici, dans la légende primitive, le dieu ne pouvait être que celui de Beth-Shemesh, le Baal solaire, qui remonte au ciel dans la flamme de l'autel. Comment
152 samson
s'appellera le fils du dieu soleil ? 11 s'appellera Shimshon, ce qui signifie, en hébreu, le petit soleil ou le solaire. Ainsi, dès le début, l'analyse de la légende nous transporte dans un domaine religieux qui n'est pas celui d'Israël, mais de Canaan. L'histoire de Samson a été recueillie par les Danites dans le territoire où ils se sont établis et elle a été, avec le temps, jiidaïsèe, comme beaucoup de fables païennes ont été christianisées dans les vies des saints. Si Samson est un héros cananéen, et non danite, les Philistins n'ont pu faire partie de la légende primitive ; il pouvait s'y agir de Bédouins quelconques, ennemis des gens de Beth-Shemesh.
Le second épisode est celui du lionceau. Samson voit une fille philistinequi lui plaît ; il veut l'épouser, mais ses parents s'y opposent parce qu'elle estphilistine,et non juive. Comme il insiste, Manoah et sa femme consentent et descendent avec leur fils vers la plaine. Un jeune lion vient au-devant de Samson en rugissant; Samson le déchire de ses mains comme il eût fait d'un chevreau, mais il n'en dit rien à ses parents. Après avoir revu la Philistine, qui lui plut encore, Samson rentra au village ; peu de temps après, retournant auprès de cette fille avec ses parents, il vit le cadavre du lion ou étaient un essaim d'abeilles et du miel. Samson prit le miel et en mangea ; il en donna aussi à ses parents, mais ne leur dit pas qu'il avait pris le miel dans le corps du lion.
Cette rédaction, que je viens de résumer, est incohérente. Par deux fois, Samson descend avec ses parents vers la plaine; une fois, il tue un lion; une autre fois, il prend du miel dans sa carcasse, sans que ses parents s'aperçoivent de rien. Dire, comme on le fait, qu'il s'est écarté deux fois de la route, c'est trop présumer de la crédulité du lecteur. En outre, Samson, qui insiste pour épouser la Philistine, vient la revoir avec ses parents et la trouve à son gré; il semble que tel était déjà son avis, puisqu'il voulait la prendre pour
femme. On a reconnu que, dans un état plus ancien de la légende, Samson se mariait sans l'aveu de ses parents ; un rédacteur, jugeant cela scandaleux chez un élu du Seigneur, imagina les promenades à trois dont l'absurdité est évidente.
Les épisodes du lion et du miel doivent appartenir au fond môme de l'histoire. On est étonné que Samson, nazir, ose toucher à un cadavre d'animal ; mais cela suffirait à prouver que sa qualité de nazir est une addition. On a fait aussi observer que les abeilles ne s'établissent pas dans les corps en putréfaction et l'on a répondu que le lion ne devait plus être qu'un squelette, le soleil et les chacals ayant fait leur œuvre. Objections et réponses sont également puériles. L'antiquité connaît plusieurs légendes qui font sortir des essaims d'abeilles de corps d'animaux tués, et même du corps d'une prêtresse corinthienne, nommée Melissa. Il existait probablement aussi un mythe cananéen qui faisait naître les abeilles du corps d'un lion tué par le héros fils de Beth-Shemesh.
L'exploit de Samson, tueur d'un lion, est un des traits de sa légende qui l'ont fait assimiler, dès l'antiquité, à Héraklès. Écoutez dom Calmet, contemporain et ami de Voltaire, mais dont le grand commentaire de la Bible n'a rien de voltairien : « La force extraordinaire d'Hercule, le lion qu'il étouffe, la servitude où il fut réduit chez le roi Eurysthée et les travaux qu'il fut obligé de supporter pour s'en délivrer, ne nous rappellent-ils pas l'image de Samson? L'infâme complaisance de Samson pour Dalila et celle d'Hercule pour Omphale; les deux Colonnes d'Hercule, celles de Samson, qui furent à l'un et à l'autre la fin de leur travaux, tout cela peut-il se rencontrer si juste sans dessein et sans préméditation ? » Bien entendu, pour les Pères de l'Église et pour dom Calmet, ce sont les Grecs qui ont été des plagiaires. Pour nous, il ne peut être question de plagiat, mais d'une source populaire commune.
Les textes classiques nous font connaître plusieurs Héraklès, c'est-à-dire le mythe du bon géant sous différentes formes. Le plus ancien Héraklès est celui de Lydie. Il est le
seul que l'art archaïque montre revêtu d'une dépouille de lion. Cet Héraklès passait pour l'ancêtre d'une famille royale de Lydie, celle des Héraclides; or, chose curieuse, on racontait qu'un de ces rois avait eu un lion pour fils et que ce lion, promené autour de Sardes, avait rendu cette ville inexpugnable. Crésus savait encore que sa famille était d'origine léonine ; il envoya un lion d'or comme offrande à Delphes et probablement aussi à Délos les lions de pierre qui ont été retrouvés il y a quelques années. J'ai donné ailleurs avec plus de détail les motifs que j'ai de croire que le lion était un animal divin en Lydie et l'ancêtre mythique des Héraclides'. Donc l'Héraklès lydien, avant d'être un tueur de lion, fut un lion. Ceci s'accorde avec une règle générale : l'attribut d'une divinité, à l'époque classique, comme l'aigle de Zeus, la biche d'Artémis, le dauphin de Poséidon, a dû être, à l'époque préhistorique, une forme de ce dieu luimême. Appliquons cette règle à Samson : le tueur de lion fut, à l'origine, un lion. Ce qui est vrai de Samson doit l'être de son père, Baal Shemesh; et, en effet, nous trouvons, d'une part, que le Baal de ïyr est identifié par les anciens à Héraklès, de l'autre que plusieurs divinités solaires de l'Orient ont, comme on dit, pour symbole le lion. Mais le symbolisme est toujours le produit d'un dédoublement; à l'origine, nous avons le culte du lion, comparé au soleil à cause de sa couleur fauve et de sa puissance. Le soleil est le lion du ciel, le lion est le soleil sur la terre; comme le soleil et comme Samson, le lion est pourvu d'une longue crinière, qui le distingue de la lionne et où est censée résider sa force. Vous voyez que je me garde de faire de Samson le héros d'un mythe solaire, comme on l'a répété depuis cinquante ans*; mais j'entrevois, sous sa légende anthropomorphiséeet judaïsée, le vieux mythe cananéen du lion divin, assimilé plus tard au dieu solaire Baal Shemesh. Notez que les mytho-
i. S. Reinach, Cultes, t. I, p. 293.
2. M. Gaidoz lui-même {Mélusine, t. IV, p. 407) confesse sa « vieille conviction que la légende de Samson est un mythe solaire, conviction à laquelle je reste fidèle comme si personne encore ne s'était moqué des mythes solaires. »
logues modernes ont aussi pensé que le mythe d'Héraklès était solaire; ils l'ont expliqué comme celui de Samson. Moi qui n'admets pas les mythes solaires, mais les mythes animaux et végétaux, je leur donne tort, mais je m'instruis de leurs erreurs. Héraklès et Samson sont l'un et l'autre des produits de l'anthropomorphisme, qui a séparé le dieu de l'animal pour faire du second le compagnon ou l'adversaire du premier ; leurs légendes ont aussi l'une et l'autre passé parjce que j'appellerai une phase solaire, en ce sens que le lion a été comparé et même identifié au soleil. Nous ignorons encore l'origine des signes du Zodiaque1; mais au cœur de l'été, quand le soleil brille dans toute sa force, il est dans le signe du lion.
Dans le récit biblique, le fait que Samson mange du miel n'a pas de sens; c'est un débris, isolé du contexte, de la légende primitive. Quelques analogies peuvent être alléguées, mais sous toutes réserves. Il y avait en Grèce un héros Meliteus, le Mielleux, fils de Zeus et d'une nymphe, que Zeus avait fait nourrir par des abeilles ; il fonda la ville de Mélite en Phthiotide. Une autre ville de Mélite, en Attique, devait son nom, disait-on, à une nymphe aimée d'Héraklès; le principal sanctuaire de Mélite était celui d'Héraklès secourable. Ces indices permettent de penser qu'un Héraklès mielleux, pendant, même à cet égard, du Samson cananéen, n'était pas inconnu de la fable grecque. Le vieux dieu grec Aristée était le fils de la nymphe Cyrène qui dompta un lion en Libye et qu'on peut, par suite, considérer comme une lionne ; or, on racontait qu' Aristée, ayant eu le malheur de perdre ses abeilles, en avait fait naître de nouveaux essaims des entrailles de taureaux sacrifiés2. Il y a donc quelque apparence de relations, même en dehors du pays de Canaan,
1. L'origine totémique de ces signes a été soutenue par Mac Lennan, Sludies in ancient history, II, p. 520.
2. « Aristée élève des autels et y conduit des taureaux et autant de génisses '■> puis il les offre en sacrifice aux mâues d'Orphée. Tout à coup, des entrailles corrompues des victimes, s'élancent en bourdonnant des essaims d'abeilles, qui s'élèvent comme un nuage immense dans les airs. » (Virgile, Géorgiques, IV, 548-557.)
entre le lion, Héraklès et les abeilles. Mais ce ne sont là, je le répète, que des lueurs, des indices peut-être décevants. Ajouterai-je qu'on a découvert dans l'île de Malte {Mélite)
Fig. 1. — Mosaïque de Malle.
une mosaïque romaine inexpliquée, où j'ai cru reconnaître une Dalila phénicienne, d'origine cananéenne, coupant les cheveux d'un Samson, naturalisé phénicien'? (fig1. 1). Si cette