‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 74 sur 198 · Revue archéologique, 1900, I, p · texte numérisé non relu

Revue archéologique, 1900, I, p

interprétation était prouvée, ce serait, comme on dit, trop beau; aussi je me contente de la rappeler en passant, espérant qu'un plus habile que moi résoudra l'énigme, ou peutêtre me donnera raison.

Ceci me ramène à la légende de Samson, où l'épisode qui suit celui du lion est l'affaire du mariage et de l'énigme.

Manoah descend chez les Philistins pour convenir des noces de son fils; on prépare un festin, auquel trente Philistins sont conviés. « Je vais, dit Samson à ces invités, vous proposer une énigme. Si vous devinez, je vous donnerai trente tuniques et trente robes; sinon, vous me donnerez trente robes et trente tuuiques. » Et Samson proposa l'énigme suivante : « Du mangeur est sortie la mangeaille, et du féroce est sortie la douceur. » Les Philistins, après s'être donné bien du mal pour deviner, gagnèrent la jeune femme de Samson qui se fit confier le secret de l'énigme et le communiqua aux gens de son peuple. Le septième jour, avant le coucher du soleil, ils dirent : « Qu'y a-t-il de plus doux que le miel, et qu'y a-t-il de plus féroce que le lion ? » Samson reconnut qu'il avait été trahi et, g saisi de l'esprit divin », il descendit à Ascalon, y tua trente hommes, s'empara de leurs dépouilles et les donna à ses commensaux. Puis il se retira chez son père ; sa femme fut mariée à l'un des compagnons ou garçons d'honneur qu'on avait adjoints à Samson.

Cette histoire n'a de sel qu'à cause de celle qui précède, l'épisode du lion et du miel ; mais il tombe sous le sens que Samson ne pouvait proposer une énigme se rapportant à un fait particulier ignoré de tous. Il faut donc admettre que dans une rédaction antérieure, l'énigme visait un fait réel ou supposé, mais connu, celui de l'origine léonine des abeilles. Nous étions déjà arrivés à conclure qu'il s'agissait d'une superstition analogue à celle qui fait le fond du mythe

d'Aristée dans Virgile ; en voilà une preuve nouvelle, et une preuve aussi que les rédacteurs successifs de la légende Font sottement et maladroitement défigurée. Le dernier rédacteur est sans doute responsable de l'intervention de l'esprit divin, qui saisit Samson et lui fait commettre trente assassinats et autant de vols. La légende primitive était probablement amorale ; le rédacteur sacerdotal, en essayant de la moraliser, Ta rendue foncièrement immorale. N'insistons pas.

Vient ensuite l'épisode des renards. Samson veut reprendre sa place de mari auprès de sa femme ; mais le père de celleci, qui est remariée, l'en empêche et lui offre sa seconde fille. Là-dessus Samson, furieux, attache des torches aux queues de trente renards, y met le feu et les lâche parmi les blés. Les Philistins, apprenant que Samson leur a fait tant de mal pour venger une injure qu'il a reçue de son beau-père, font périr celui-ci dans les flammes avec sa fille. Pour se venger à son tour, Samson fait un grand carnage des Philistins. Essayons de comprendre ces absurdités en recourant à la méthode comparative, dont les ennemis de la raison ont mille fois raison de médire, car elle est très gênante pour eux.

Aux Cerealia célébrées à Rome, le 19 avril, on lâchait dans le cirque des renards à la queue desquels étaient fixés des flambeaux. A Garseoli, au pays des Eques, on enveloppait des renards avec des bottes d'épis et d'herbes, on y mettait le feu et on les laissait courir à travers champs. Ce sont là de très vieux rites agraires, que les anciens ne comprenaient plus en les pratiquant encore. Ovide raconte que le fils d'un villageois de Carseoli, ayant pris un renard, l'enveloppa de chanvre et l'approcha par imprudence du foyer; le renard prit feu, s'échappa et, dans sa fuite, embrasa les moissons. Ce serait en souvenir de ce désastre et par application de la loi du talion que l'on brûlerait des renards aux Cerealia. Je ne comprends pas comment le P. Lagrange a pu écrire : « L'explication que donne Ovide pouvait fort bien s'inspirer de l'histoire juive. » Il est bien évident, au contraire, que l'histoire juive est l'écho d'un vieil usage analogue à ceux que décrit Ovide et à d'autres qui existent encore

aujourd'hui1. La coutume de brûler des renards aux fêtes de la Saint- Jean existe même en France ; en France et en Allemagne, le renard est comme le génie de la moisson, dont la mise à mort a peut-être pour but de fertiliser le sol. Il est possible que l'incendie de quelques carrés de blé, par des renards portant des torches à la queue, ait été un rite prophylactique : en sacrifiant la partie, on s'imaginait préserver le reste des ardeurs plus redoutables de la Canicule. C'est la vieille idée populaire de la vaccination, qui a été laïcisée par le génie de Jenner. J'incline à croire que le Samson cananéen, dieu ou héros d'un culte solaire, était considéré comme l'inventeur de ce rite cru bienfaisant; les rédacteurs juifs ont transformé en une vengeance, d'ailleurs stupide, le souvenir d'une superstition. Ovide devait en faire autant six siècles plus tard.

Les trois épisodes suivants sont des légendes suggérées par l'explication populaire de noms de lieux.

Samson, après son mauvais coup, s'est retiré dans le creux d'un rocher. Les Philistins le suivent et envahissent le pays de Juda. Les hommes de Juda, apprenant la cause de cette expédition, se décident à livrer le héros aux Philistins. Ils le lient avec des cordes neuves et le conduisent vers l'ennemi. Alors « l'esprit divin le saisit », il rompt ses liens et, ramassant une mâchoire d'âne, frappe mille Philistins; après quoi, il jette la mâchoire à terre « et l'on appela ce lieu Ramath- Lehi », ce qui veut dire le tertre de la mâchoire. Il existait en Laconie, au dire de Strabon, un promontoire appelé la mâchoire d'âne; il y a des dents dans les montagnes de Suisse et la toponymie française connaît des dents de Gargantua. Pour expliquer le nom de mâchoire d'âne, qu'une analogie fortuite avait fait donner à un rocher, les Cananéens supposaient qu'elle avait servi d'arme à leur Gargantua.

1. Voir, pour les textes et des détails complémentaires, Cultes, t. II, p. 116.

Comme ce rocher est beaucoup plus grand qu'une mâchoire, il résulte de là que, dans l'ancienne légende anthropomorphique, Samson devait être un géant ; la Bible n'a pas conservé ce trait, parce que les géants bibliques sont des Cananéens, des ennemis d'Israël, mais elle a conservé des épisodes qui l'impliquent nettement.

Samson a soif, il invoque l'Éternel, qui fend le rocher et en fait jaillir une source. Cette source s'appelle la source de l'invocateur à Lehi. Le texte hébreu prête ici à confusion ; mais il en dit assez pour que l'origine de la légende soit évidente.

Samson va voir une courtisane à Gaza; les Philistins le guettent à la porte de la ville pour le tuer quand il sortira. Mais Samson se lève à minuit, saisit la porte avec ses poteaux, ses battants et sa barre, la charge sur ses épaules et la dépose au sommet de la montagne qui regarde Hébron. Ici, le texte ne donne pas lu nom de ce sommet, mais il n'est pas douteux qu'il devait s'appeler la Porte de Gaza ou de quelque nom semblable. C'est une histoire à la Gargantua, suggérée par quelque désignation locale; le folklore français fournit de nombreuses analogies.

Comme Héraklès, Samson a beaucoup de goût pour le sexe ; il tombe amoureux de la Philistine Dalila. Les Philistins la prient d'arracher à Samson le secret de sa force et lui promettent une grosse somme d'argent comme prix de sa trahison. Samson, pressé par Dalila, commence par de fausses confidences. « Si, dit-il, on me liait avec sept cordes fraîches et encore humides, je perdrais ma force et deviendrais semblable à un autre homme. » Les princes philistins fournissent les cordes à Dalila qui attache Samson, tandis que des hommes, apostés par elle, attendent dans la chambre à côté. Puis elle lui dit : « Les Philistins viennent te surprendre, Samson ! » Et il rompt ses liens comme de l'étoupe

à l'approche du feu. La même histoire se répète deux fois, avec le même résultat. Sur quoi le commentateur de la Bible de Cambridge ne peut s'empêcher d'observer : « Un homme moins égaré (foolish) que Samson aurait vu tout de suite dans quelle intention Dalila l'interrogeait et se serait affranchi des dangereuses fascinations de la tentatrice ». Assurément, bon prud'homme. Remarquez que Samson brise ses liens trois fois ; ce sont toujours des liens d'une nature différente. Ce rythme ternaire est d'un emploi continuel dans les contes ; il faut être un théologien bien arriéré pour voir ici de l'histoire.

Enfin Dalila, fatiguée d'être trompée par son amant, l'excède au point qu'il lui révèle son secret : « Jamais rasoir n'a touché ma tête, car je suis voué à Dieu comme nazir depuis le sein maternel ; si l'on me coupait les cheveux, je perdrais ma force. » Alors Dalila endort Samson sur ses genoux et, ayant appelé un barbier, fait couper les sept boucles de sa chevelure; puis elle fait entrer les Philistins. Samson croit en vain pouvoir se défendre, mais l'Éternel l'a abandonné. Les Philistins lui crèvent les yeux, l'emmènent à Gaza, le chargent de chaînes et le forcent à tourner la meule dans sa prison. Quelques rabbins de Palestine, au temps de S. Jérôme, croyaient que le travail imposé à Samson avait été d'une tout autre nature, et Bayle s'est fort amusé de cette hypothèse1. Mais on a d'autres exemples d'esclaves et de captifs condamnés à tourner la meule; le seul intérêt de l'explication des rabbins, c'est qu'elle fournit, je crois, le plus ancien exemple de l'idée qu'un géant

1. Bayle, Dictionnaire, art. Samsoa : « Quelques-uns veulent que par les paroles de l'Écriture qui nous apprennent que les Philistins le firent moudre, il faut entendre qu'ils le firent coucher avec leurs femmes, afin d'avoir delà race d'un si brave homme... Selon cela, on trouverait une nouvelle conformité entre son histoire et celle d'Hercule... Je trouve bien raisonnables ceux qui ne sauraient se persuader que les Philistins aient été assez débonnaires pour se venger si humainement d'un homme qui avait été leur fléau et qu'ils haïssaient comme la peste. Uu tel châtiment n'eût guère déplu à Samson, car il aimait fort les femmes ; on l'eût bien nourri, bien entretenu, en un mot on l'eût traité comme on traite les ânes d'Aranjuez et les étalons d'un haras. Il n'y aurait eu à craindre que la contrainte. »

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