‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 77 sur 198 · La source des discours de Jésus, Quelle · texte numérisé non relu

La source des discours de Jésus, Quelle

épées. 11 prouve que Jésus vint à Jérusalem pour vaincre et pour établir le Royaume, non pour mourir. Toutes les prédictions de sa mort prochaine qu'on lui attribue sont apocryphes; ce sont des prophéties après l'événement. 11 prévoyait du danger, de l'opposition, des difficultés; il redoutait l'issue (comparez XII, 49 51), mais il ne désespérait pas. »

F. Nicolardot, Les procédés de rédaction des trois premiers évangéiisies, p. 201: « Les assistants sont censés interpréter à la lettre la recommandation de s'armer, qui annonçait seulement la proximité des temps critiques; c'est du moins ce que laisse entendre le rédacteur, puisqu'il fait repousser par Jésus l'interprétation trop étroite donnée par les apôtres à sa recommandation. »

A. Réville, Jésus de Nazareth, t. II, p. 332 : « Tout cela, il faut l'avouer, est d'explication très malaisée, et on soupçonne chezle narrateur ou chez l'auteurdu document qu'il reproduit un embarras provenant de ce que les choses ne sont pas présentées sous leur vrai jour. De là des paroles à moitié ou tout à fait authentiques, mais détournées de leur sens exact et qu'il est impossible de remettre au point. La seule chose claire est la déclaration de Jésus que la situation est tout à fait changée... Il ne s'agit pas précisément de l'heure présente. Les deux épées que les disciples montrent naïvement à leur Maître sont bien insuffisantes. A vrai dire, elles sont inutiles. »

Dans tout ce qui précède, il ne me semble pas y avoir une seule explication, mais l'aveu, plus ou moins embarrassé, que les commentateurs ne comprennent point. Une idée juste, commune à plusieurs, c'est qu'un épisode aussi bizarre n'a pu être inventé par Luc; il doit l'avoir trouvé dans une source ancienne. Mais cette source pouvait bien être un recueil d' « oracles du Seigneur », c'est-à-dire de traits de l'histoire évangélique indiqués d'avance ou « préfigurés » par l'Ancien Testament. Edward Carus Selwyn (The oracles intheNeiv Testament, 1912) a soutenu, non sans apparence de raison, une thèse qu'il résume ainsi : « La conclusion s'est imposée à moi que les oracles du Nouveau Testament' (dont je m'occupais depuis bien des années) étaient des

1. « Les oracles sont des paroles précieuses, et les paroles du Nouveau Testament qui étaient précieuses aux rédacteurs sont des paroles de l'Ancien Testament. Elles étaient précieuses parce qu'elles prouvaient le grand fait que

Logia, oracles de la même espèce que ceux qui, au dire de Papias, vers 120 de notre ère, furent recueillis en hébreu par Matthieu. Je vis alors que, par « oracles du Seigneur », Papias voulait dire les oracles au sujet du Seigneur Jésus Christ qu'on trouve dans l'Ancien Testament, et non pas, comme presque tous l'ont supposé jusqu'à présent, des paroles prononcées par Jésus, Cette conclusion est si fortement supportée par des exemples concrets qu'elle défie la discussion plus sûrement que beaucoup d'autres qu'on trouvera dans mon livre. » J'ai noté au passage l'importance de la thèse de M. Selwyn (Revue arckéol., 1912, I, p. 60), renouvelée, comme il le dit lui-même, d'un livre anglais anonyme publié en 1894; ceux qui l'accepteront ne seront pas tentés d'admettre qu'il y ait beaucoup d'histoire positive dans les Évangiles. L'historicité des Evangiles n'a pas d'ennemie plus redoutable que la preuve par les prophéties, aujourd'hui très prudemment passée sous silence, mais dont la théologie a usé et abusé pendant dix-huit siècles, alors qu'elle était encore relativement sincère et que les théologiens croyaient en Dieu ».

Jésus était le Christ. Cette preuve est généralement connue comme l'argument tiré des prophéties ».

1. Je veux dire le Dieu vivant des Écritures, celui de saint Augustin et de Bossuet, non pas le Dieu d'Épicure, de Spinoza ou de Victor Cousiu.

Bossuet et l'argument des prophéties.

Dans son traité intitulé : Défense de la tradition et des Saints Pères, Bossuet s'est longuement occupé de l'argument des prophéties, dont Socin, Grotius et Richard Simon avaient mis en doute l'autorité. C'était là, aux yeux de Bossuet, « ravir aux chrétiens les principales preuves de leur religion » (éd. Gaume, t. II, p. 51). Jésus-Christ lui-même, les apôtres, les apologistes, tous les Pères de l'Église affirment, au contraire, que les prophéties sont des preuves convaincantes auxquelles Juifs et païens n'avaient rien à opposer. « Tout est plein dans l'antiquité, je ne dis pas de passages, mais de traités faits exprès pour soutenir la preuve des prophéties, comme invincible et démonstrative, témoin le livre d'Eusèbe qui porte pour titre : Démonstration évangélique, et qui n'est qu'un tissu des prophètes ; et cet admirable discours de S. Athanase (I et II), où il prouve que la religion a d'évidentes démonstrations de la vérité contre les Juifs et les Gentils ; témoins encore les discours de S. Chrysostome contre les Juifs, principalement depuis le troisième, et ceux de S. Augustin contre Fauste, où l'on trouverait un traité complet sur le sujet des prophéties, et une infinité d'autres de tous les lieux et de tous les temps que je pourrais rapporter » {ibid., p. 55). « Les Marcionites soutenaient que la mission de Jésus-Christ ne se prouvait que par ses miracles, per documenta virtutum,quas solas adfidem Christo trio vindicas. « Vous ne voulez, dit-il (Tertullien), que les miracles pour établir la foi de votre Christ. » Mais Tertullien leur démontre (c. Marc, III, 3) qu'il fallait que le vrai Christ fût annoncé par les ministres de son Père dans l'Ancien Testament et que les prédictions en prouvaient la mission plus que les miracles, qui sans cela pouvaient passer pour des illusions ou pour des prestiges » {ibid., p. 54). — « Jésus-Christ lui-même, après

avoir dit aux incrédules : Mes œuvres rendent témoignage de moi, ajoute aussitôt après dans le même endroit : Sondez les Ecritures, car elles rendent aussi témoignage de moi (Jn., V, 36) , leur montrant les deux témoignages et les deux preuves de faits sensibles et incontestables par lesquels il les convainquait, les miracles et les prophéties, témoignages où la main de Dieu était si visible qu'on ne les pouvait reprocher sans reprocher la vérité même. Et tant s'en faut qu'on doive affaiblir la force des prophéties qu'au contraire il faut les considérer comme la partie la plus essentielle et la plus solide de la preuve des chrétiens, puisque saint Pierre, ayant allégué la transfiguration de Jésus-Christ comme un miracle dont il avait lui-même été témoin avec deux autres disciples (II Petr., I, 18, 19), ajoute incontinent : Et nous avons quelque chose de plus ferme dans les paroles des prophètes, que vous faites bien de regarder comme un flambeau qui luit dans un endroit obscur-, on sait qu'on trouve dans ce témoignage les deux qualités qui semblent une preuve complète : la fermeté et l'évidence » (ibid., p. 52, 53).

Bossuet a consacré un opuscule spécial à l'explication de la prophétie d'Isaïe sur l'enfantement de la sainte Vierge et à celle du Psaume XXI (alias XXII). Il ne doute pas un instant que ce psaume ne soit l'œuvre de David et qu'il faille l'attribuer — c'est-à-dire l'appliquer — à Jésus-Christ, par cette raison surtout qu'étant à la croix il se l'est appliqué luimême. « Qui ne respecterait un tel interprète, qui arrosé de son sang, attaché à la croix, déchiré de plaies, et au milieu de ses tourments les plus cruels, pendant qu'il accomplit la prophétie, se l'applique, en disant lui-même : Mon Dieu! Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné ! »

Croy*ant fermement en Dieu et à son intervention dans les affaires humaines, Bossuet n'avait pas les mêmes raisons que les apologistes d'aujourd'hui pour réduire à peu de chose ou à rien les prophéties contenues dans l'ancienne Écriture, de peur d'avoir à convenir que la légende en a tiré ses éléments essentiels. J'ignore quand cette manière de voir, qui est celle de Strauss, s'est produite d'abord, et je

serais heureux de l'apprendre;1 mais je suis certain qu'elle ne comptait pas de partisans au xvme siècle, ou n'en avait encore que de cachés2. Voici quelques citations textuelles de Bossuet au sujet du Psaume XXII (éd. Gaume, t. I, p. 365) :

« J'appelle la clef et le dénouement de la prophétie les versets qui caractérisent Jésus-Christ crucifié, tels que sont ceux-ci, 17, 18 et 19 : Ils ontpercé mes mains et mes pieds; on compterait tous mes os ; et encore : Ils ont partagé mes vêtements et ont jeté le sort sur ma robe. J'appelle ces trois versets

1. Le seul des critique tfOrpheus qui ait osé aborder, autrement que par quelques phrases dédaigneuses, l'objection tirée du Psaume XX11 au caractère historique de la Passion, est Mgr Batiffol (Orpheus et VÉvangiie, 1910, p. 251- 236). Mais ce théologien avisé se garde bien de donner son avis sur la valeur des prophéties messianiques de l'Ancien Testament; il se contente d'établir, comme un fait d'histoire littéraire, que les premières générations chrétiennes les onttrèssouventinvoquées. Puis il attaque « les critiques comme M. J. Weiss » (pas un mot de Strauss) au dire desquels « la prédiction n'a pas commenté le récit, elle l'a suggéré. » Mais <. il n'y a pas là de quoi nous troubler beaucoup. En effet, la portée de cet expédient est très limitée, car, à supposer qu'elle fût relie, elle n'atteindrait que des détails daus quelques récits » (p. 253). Enfin, il cite quatre versets du Psaume XXII qui « auraient dû entrer dans la trame du récit de la Passion » et qui n'y sont pas entrés, quoique « hauts en couleurs » ; Bossuet les y fait entrer pourtant, non sans violence (éd. Gaume, t. I, p. 372-374). Visiblement gêné, Mgr Batiffol tourne alors tout court et conclut que le mieux est de sourire d'un expédient « manié à tour de bras par M. S. Reinach ». Je veux bien admettre la bonne foi de Mgr Batiffol; mais sa foi, jamais!

2. Dans une longue conférence sur les prophéties, qui fait partie de sa Défense du christianisme (éd. Le Clère, t. Il, p. 125-180), Mgr Frayssiuous ne couuait encore que deux sortes d'objections à la preuve tirée des prophéties : « Parmi les incrédules, les uns rejettent nos prophéties, parce qu'ils prétendent qu'elles sont obscures et ambiguës; les autres, parce qu'ils les trouvent trop claires pour qu'elles puissent avoir été composées avant les événements » (p. 155). D'autres disent (et cela semble plus sérieux à Mgr Frayssiuous) : « Le tableau que vous présentez à notre admiration est votre ouvrage, et non celui des prophètes. Il ne se trouve pas tout fait sous vos mains; c'est vous-mêmes qui allez chercher çà et là les couleurs dont il doit se composer. Vous détachez les phrases de ce qui les précède et de ce qui les suit. Dans un même article, vous prenez le passage qui vous convient et vous laissez celui qui ne vous convient pas... Avec de pareils moyens, on fera dire aux prophètes tout ce qu'on voudra » (p. 168-9). La vraie et grave objection restait à trouver; aujourd'hui qu'elle a été formulée sans ambages, on la tait ou on la tourne.

BOSSUKT ET L'ARGUMKNT DES PROPHÉTIES m

la clef de la prophétie, parce que tout le reste qui suit s'y rapporte, et en fait le singulier et le merveilleux ; n'y ayant rien de plus surprenant que de voir celui qui a dit qu'il était crucifié, et qui a marqué dans le partage de ses habits les circonstances précises de son crucifiement, dire après qu'il annoncera le nom de Dieu à ses frères et qu'il convertira à la foi, non seulement un grand nombre de Juifs, mais encore tous les Gentils, selon les termes exprès de la prophétie ».

Bossuet s'occupe ensuite de quelques objections, « les

absurdités tant des Juifs que des critiques judaïsants »

« 11 faut voir en peu de mots comment ils mettent leur esprit à la torture pour éluder une prédiction si évidente. Selon eux, percer les mains et les pieds n'est autre chose qu'une métaphore, qui signifie détruire les forces. Mais qui jamais a usé de cette figure? Outre que le reste n'y convient pas, et que le dénombrement des os, causé par la suspension de tout le corps, n'appartient qu'au crucifiement véritable; en un mot, le discours n'a rien de suivi, si l'on n'y entend la croix...

« Aussi les Juifs, et ceux qui les suivent, n'ont pu s'y arrêter; et il a fallu en venir à l'altération du texte pour du moins le rendre douteux. Cette altération consiste en ce que, par le retranchement d'un petit trait dans une lettre, au lieu de lire ils ont percé, caru, ils veulent lire, caari : comme un lion, mes mains et mes pieds . Mais, premièrement, la raison s'y oppose : car que veulent dire ces mots : comme un lion, mes mains et mes pieds*! Et quand il faudrait suppléer qu'il les ont mordus et déchirés, le bon sens ne permettrait pas d'introduire ici un lion. La comparaison du lion avait déjà eu tout son effet dans ces paroles du verset 14 : ils ont ouvert leur gueule sur moi, comme un lion ravisseur et rugissant. Voilà un vrai lion avec ses caractères naturels, qui s'attaque à toute la personne. Pourquoi le faire revenir encore une fois, pour ne s'en prendre qu'aux mains et aux pieds ? Mais laissons là le raisonnement, puisque nous avons pour nous les faits positifs.

iv 12

178 fJOSSUET ET L'ARGUMENT MS PROPHÉTIES

« Plusieurs siècles avant J.-C, les Septante ont traduit tout simplement : lis ont percé, etc. Était-ce pour favoriser les chrétiens, ou pour suivre la vérité du texte qu'ils avaient devant les yeux? Disons plus, saint Justin, martyr, oppose aux Juifs le verset : Ils ont percé mes mains et mes pieds; et quoiqu'il ait accoutumé de leur reprocher leurs altérations, il ne leur en dit mot en ce lieu; marque certaine que de son temps, c'est-à-dire au second siècle, elle n'avait pas encore été faite et que les Juifs lisaient comme nous, et comme ont lu les Septante1. J'en dis autant des saints Pères qui ont écrit après lui : et Aquila même, le Juif perfide, qui a fait sa traduction expressément pour contredire les chrétiens, a tourné, non pas comme un lion, mais ils ont déshonoré mes mains et mes pieds, ce qui présuppose qu'il a lu comme les Septante. Mais il n'y a aucun sens dans ces paroles : Us ont déshonoré mes mains et mes pieds, si ce n'est qu'on veuille dire que déshonorer les mains et les pieds, c'est y faire une plaie honteuse, telle qu'on la voit à la croix, qui est le plus ignominieux de tous les supplices. Enfin, les Juifs n'ont osé nier que la leçon caru ne fût bonne et ancienne : ils se contentent de laisser la chose ambiguë, sans vouloir songer qu'entre deux textes il faudrait se déterminer à celui qui a un sens naturel, comme caru, par préférence à celui qui n'en a aucun, comme caari.

«Concluons donc que la traduction ils ont percé etc., est la seule qui peut être soufferte, la seule aussi qui a été faite de bonne foi par les Septante, si longtemps avant la naissance

1. Gela est adniirableuieut raisonné. Comparez ces lignes embarrassées d'Alfred Loisy (4 propos d'histoire des religions, 1911, p. 279) : « Il est arbitraire d'introduire (dans le Psaume XXII) la croix et les clous, attendu que le fameux passage : Us ont creusé mes mains et mes pieds, ne vise pas nécessairement le supplice de la croix, que l'hébreu donne une autre lecture et que, selon toute vraisemblance, le texte est altéré en cet endroit ». Ces trois attendus ne valent pas un argument. M. Loisy écrit [L'Évangile selon S. Marc, p. 458) : « Les incidents du vin aromatisé et du partage des vêtements sont pour l'accomplissement des prophéties ». 11 fait donc un sort à part à la prophétie par excellence, si familière à tous que le récit évangélique a cru inutile de la relever (cf. K. Feigel, Weissagungsbeweis ilnd Leidensçeschichle, 1910, p. 65). J'ose penser que Bossuet raisonnait mieux.

du christianisme, et sans aucune prévention, et la seule qui se trouve avoir un sens littéral et un manifeste accomplissement...

« On peut aisément trouver quelque particularité de la vie de David où il se plaindrait d'être délaissé, comme lorsque, poursuivi par Saùl dans toute la terre d'Israël, il se voyait à chaque moment en état d'être livré entre les mains d'un si puissant et si implacable ennemi; ou lorsqu'il fut obligé de prendre la fuite devant son fils Absalom, qui n'oubliait rien pour l'outrager. On peut aussi trouver des endroits où il sera chargé d'opprobres par des personnes méprisables, telles que fut un Sémeï, qui même lui jeta des pierres, tant il fut emporté de violence. Quand donc on aura trouvé toutes ces choses, et qu'on voudra supposer que David les aura enflées et exagérées dans son discours ; si l'on ne trouve des faits positifs tels que celui des mains et des pieds percés, des habits joués et partagés et, ce qui est encore plus évident, celui de la gentilité convertie, l'on n'aura pas découvert le délaissé que nous cherchons » (ibid., p. 366-367).

Bossuet donne ensuite, sur deux colonnes, la traduction du Psaume : 1° selon saint Jérôme, sur l'hébreu; 2° selon les Septante et la Vulgate. Il adopte pour le verset 17 la traduction de Jérôme, qu'il rend ainsi en français : « Des veneurs m'ont entouré ; le conseil des méchants m'a assiégé ; ils ont percé mes mains et mes pieds ' » et le commente ainsi (p. 373) : « Des veneurs m'ont environné : les Juifs étaient ces rudes veneurs qui pressaient et poursuivaient Jésus- Christ avec d'horribles clameurs en s'écriant : « Crucifiezle, crucifiez-le ! — Le conseil des méchants m'a assiégé; il se plaint ici de la conjuration des Juifs et des Gentils pour sa perte, les premiers demandant qu'on le crucifiât, et les Romains l'ayant mis effectivement à la croix, qui était un supplice ordinaire parmi eux : ils ont percé mes mains et mes pieds ».

Encore une citation de Bossuet pour finir :

1. Osterwald : « Cardes chiens m'ont environné et une assemblée de gens malins m'a entouré; ils ont percé mes mains et mes pieds ».

« Il est admirable que David non seulement ait vu des choses si éloignées, mais encore qu'il les ait vues dans l'ordre qu'elles devaient arriver : car il a vu premièrement le crucifié avec ses mains et ses pieds percés, aussi bien qu'avec ses os comptés, et le partage de ses habits entre ses bourreaux ; ensuite il l'a vu ressusciter et annoncer le nom de Dieu à ses frères, à commencer par les Juifs, et enfin finir par les Gentils, selon l'ordre de la prédestination éternelle » {ibid., p. 376).

Tout cela, étant donné le point de vue de Bossuet, qui est celui de la tradition, des apôtres et des Pères, se tient à merveille. Si, parmi les critiques d'Orpheus, il s'était trouvé un seul catholique convaincu, un seul homme imbu de l'esprit de Bossuet, il m'aurait dit : « Votre prétendue objection glorifie l'Évangile ; vous vous acculez vous-même à proclamer le miracle, la prédiction de la Passion par la bouche de David, ce saint roi réputé l'ancêtre de Jésus-Christ. Votre incrédulité se confond elle-même et s'effondre aux pieds de la croix qu'elle prétend nier ». Si l'un de mes critiques s'était exprimé ainsi, j'aurais pensé qu'il retardait de deux siècles ; mais je lui aurais serré la main avec plaisir.

Simon de Cyrène'.

Je crois pouvoir alléguer un exemple d'un passage commun à nos trois premiers Evangiles qui paraît avoir été influencé par une doctrine hérétique antérieure; les rédactions que nous possédons ne combattent pas ouvertement cette doctrine, mais se comprennent seulement, à mon avis, si l'on y reconnaît le désir de l'écarter.

L'art, depuis le xve siècle surtout*, a popularisé l'image douloureuse du Portement de la Croix : Jésus, épuisé par ses précédentes épreuves, pliant sous le faix d'une croix trop lourde, est soulagé par la compassion d'un Juif, Simon de Cyrène, qui l'aide à porter l'instrument de son supplice3. Tel est, pour ne citer qu'un exemple célèbre, le motif du Spasimo di Sicilia attribué à Raphaël, autrefois à Palerme, aujourd'hui à Naples : « Le Christ, affaissé à terre sous le fardeau de la croix, se retourne vers les saintes femmes en pleurs, parmi lesquelles sa mère éplorée... Simon de Cyrène s'est saisi de la croix pour la porter lui-même, tandis qu'un soldat dirige sa lance contre le Christ pour le forcer à marcher et qu'un autre soldat essaie de le relever en tirant avec une corde »\

1. [Revue de l'Université de Bruxelles, 1912, XVII, p. 721-728.]

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