‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 76 sur 198 · Revue biblique, 1906, p · texte numérisé non relu

Revue biblique, 1906, p

vraies. » Ainsi l'inspiration divine embrase le compilateur, lui met la plume à la main dans une intention pieuse et louable; s'il compile, faute de mieux, de vieux contes cananéens, des légendes proprement et foncièrement mythologiques, en y faisant coûte que coûte et souvent en dépit du bon sens une place au vrai Dieu, le principe de l'inspiration est sauf. Je trouve cette théorie non seulement ingénieuse, mais commode, et je me réjouis que M. l'abbé Coppieters l'ait approuvée dans la Revue que dirige le P. Lagrange. Dans un siècle ou deux, si elle est adoptée à Rome, l'heure de l'exégèse vraiment scientifique aura sonné pour tous et les bons livres ne seront plus mis à l'index.

En résumé:

Ce qu'il y a proprement de juif dans l'histoire de Samson est interpolé. C'est un vieux conte cananéen, dont le héros bienfaisant, qui finit par être un héros souffrant, est l'Hercule ou le Gargantua. Entre autres bienfaits, ce héros donne naissance aux abeilles et imagine un rite — celui des renards ardents — pour préserver les moissons des ardeurs excessives du soleil. Le récit falsifié et souvent contradictoire de la Bible a pour objet de sanctifier une légende païenne, où l'élément magique domine, à l'exclusion de tout élément religieux ou moral. Les prêtres juifs ont judaïsé les légendes de Canaan, comme les prêtres catholiques devaient christianiser, dans nombre de Vies des saints, les légendes des héros grecs. Mais la compilation a été si mal faite, les raccords sont si évidents, qu'il est possible de restituer en partie l'original. Le Samson cananéen est le fils du Baal de Beth-Shemesh ; cette localité, dont le nom signifie temple du Soleil, est très voisine du lieu où la Bible place la naissance de Samson. Le nom de Samson signifie « le petit soleil », ce qui convient parfaitement au fils d'un dieu solaire. Mais le mythe de Samson n'est pas solaire à l'origine ; on y distingue encore les éléments d'une fable animale transformée par l'anthropomorphisme. Avant d'être un géant à forme humaine, Samson fut un lion à la puissante crinière,

considérée comme le siège de sa force. Le lion devint plus tard le symbole du dieu solaire, parce qu'il avait commencé par être ce dieu lui-même. Le ciel aussi avait ses animaux sacrés, comme en témoigne Y « immense roue » du Zodiaque ' ; le soleil était le lion céleste. Quand le jour vint oùTon se figura les dieux comme célestes, il y eut un chassé-croisé; mais, à l'époque romaine encore, dans le temple du dieu solaire d'Héliopolis, un lion vivant recevait les hommages des fidèles, comme représentant du dieu inaccessible que le lion avait jadis incarné.

i. V. Hugo dit de Pégase : « Le Zodiaque, immense roue — a parfois failli l'écraser ». (Chansons des Rues et des Bois.)

Les deux épées.

Dans le livre des Juges (VII, 21), Gédéon, marchant avec 300 hommes contre les Madianites, donne comme mot d'ordre et cri de guerre à sa petite troupe : « L'épéede Jahveh et de Gédéon ! » Le grec porte : 'Po^çata tÇ> xupiw jcat :w Feîettv. Ce datif est étrange. L'hébreu se traduit littéralement : « Épée ! pour Jahveh et pour Gédéon ! » L'interprète anglais de la Bible de Cambridge (Book of Judges, 1906, p. 115), traduit : The sword of the Lord and of Gideon ! » Cette traduction, ayant un sens, doit être préférée à celle de Reuss (p. 180) : « L'épée pour Jahveh et pour Gédéon ! »

On ne se figure guère le Seigneur et Gédéon maniant ensemble une seule épée ; dans la pensée de ceux qui lisaient ce récit, il devait y avoir deux épées, celle du Seigneur et celle de son serviteur. Ces deux épées assurèrent la victoire ; c'est en les invoquant qu'elle fut remportée.

Cette victoire de Gédéon devint et resta typique. Isaïe (IX, 4, 3) rappelle « la journée de Madian » et (X, 26, 1) « l'Éternel qui frappa Madian » ; il plaît au prophète de rappeler cette victoire, « parce que l'intervention de Jéhova y a été plus évidente. » (Reuss, Prophètes, I, p. 249.)

A la fin du récit de la Cène, il y a un épisode narré par Luc seul (XXII, 36) où il est question de deux épées. Jésus dit aux apôtres : « Que celui qui n'a point d'épée vende sa robe et en achète une; car je vous dis qu'il faut que s'accomplisse en moi la parole : 11 a été mis au rang des malfaiteurs (Isaïe, LUI, 12). Et les apôtres dirent : Seigneur! voici deux épées. Et il leur dit : Cela suffit ».

On pense généralement que Jésus parlait d'épées au sens figuré et que les apôtres, ne comprenant pas le Maître, lui

montrèrent deux épées qu'ils se trouvaient posséder par hasard, ou deux épées suspendues au mur de la salle. Jésus répond : « Cela suffit », c'est-à-dire : « Vous ne comprenez pas mes paroles, mais je n'ai pas le temps de vous les expliquer; brisons là ». Cette explication est bien invraisemblable; celle qui rappelle, à ce propos, le coup d'épée donné par Pierre à Malchus (Jean, XVIII, 10) ne l'est pas moins, car il s'agit là d'une seule épée, non de deux. Dans le récit de Luc, les deux épées signifient quelque chose, car deux épées sont évidemment un arsenal très insuffisant pour douze apôtres.

Ne pourrait-on pas voir, dans ce passage de Luc, qui doit dériver de quelque source plus ancienne, une allusion à la victoire de Gédéon remportée grâce à deux épées, celle de Dieu et celle de son serviteur? Luc aurait mal compris ou abrégé sa source, d'où le problème posé par son texte aux commentateurs.

Il ne faudrait pas objecter que les Évangiles ne font pas d'autre allusion au livre des Juges ; ils n'en font pas non plus au livre d'Amos, et pourtant il paraît certain que l'épisode du jeune homme qui s'enfuit nu (Marc, XIV, 51-52) est bien la vérification de cette prophétie d'Amos (II, 16) : « Le plus courageux entre les plus braves s'enfuira tout nu en ce jourlà »'.

Voici comment de savants critiques ont essayé d'expliquer ce passage de Luc; le lecteur jugera si mon interprétation est moins vraisemblable que les leurs.

Renan, Vie de Jésus, 13e éd., p. 403 : « Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie. « C'est assez », dit-il. 11 ne donna aucune suite à cette idée; il vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force armée des grands pouvoirs de Jérusalem ».

1. Il est probable que l'épisode des ténèbres, qui se répandent sur la terre pendant la Passion, dérive également d'Amos, vn, 9-10 (Loisy, Evcuir/iles synoptiques, t. Il, p. 679).

G. d'Eighthal, Les Evangiles, t. II, p. 304 : « Le sens de cette allocution est bien évidemment que le temps des épreuves est arrivé et que les disciples doivent se préparer à les soutenir; mais la forme est singulièrement étrange. Peut-être aussi Luc a-til voulu expliquer comment tout à l'heure il pourra se faire que l'un des disciples soit muni d'une épée ».

Reuss, Histoire évangélique, p. 647. « Jésus rappelle à ses disciples la mission qu'il leur avait donnée autrefois de parcourir la Palestine, et pour laquelle ils ne devaient point se charger de bagage superflu... « Eh bien, dit-il, désormais les temps sont changés... Ce sont des armes qu'il vous faudra. » On comprend aisément que tous ces discours sont à interpréter allégoriquement. Rien n'était plus éloigné de la pensée de Jésus que de faire ce que plus tard Mahomet a fait dans l'intérêt de sa cause... D'un autre côté, nous ne serons pas surpris de voiries disciples prendre le mot à la lettre et montrer fièrement les deux épées qu'ils avaient avec eux, comme pour dire : « Ne crains rien, nous te défendrons! » Jésus, en souriant, metfin à cet incident, en disant : « Cela suffit ! », ce qu'on a pu prendre pour un mouvementd'impatience ou d'ironie, mais ce qui s'explique plus naturellement comme une formule qui doit amener un changement dans le sujet de la conversation, la portée de ces prédictions n'ayant pas été saisie et le moment n'étant pas opportun pour les commenter tout au long ».

Bacuez et Brassac, Manuel biblique, t. III, p. 644 : « Les apôtres prirent à la lettre les métaphores qui désignaient la force morale; ils dirent : « 11 y a deux épées », deux épées proprement dites, ou deux grands couteaux qui avaient servi au festin. Le Seigneur répondit d'une manière évasive : « Cela suffit » (n'en parlons plus). La signification littérale de ces paroles est inadmissible, car elle serait contraire à tout ce que nous savons de Jésus; au reste, deux épées n'auraient pu défendre le groupe apostolique contre des ennemis nombreux et armés ».

H. J. Holtzmann, Die Synoptiker, 3e éd ,p. 413 : « Les disciples, qui, à l'insu de Jésus, ont apporté de la maison deux armes, peutêtre des couteaux de sacrificateur (d'après S. Jean Chrysostôme, ayant servi au sacrifice de l'agneau pascal), en vue de leur marche pendant la nuit, pour se défendre contre la trahison annoncée, croient avoir répondu d'avance à la recommandation du maître ; sur quoi Jésus répond : « Cela suffit », c'est-à-dire cela suffit au

no li:s deux épées

but qu'il avait en vue (XXII, 36 : que celui qui n'a point d'épée vende sa robe et en achète une); par contre, s'il y a eu malentendu des disciples au sujet des épées, c'était aussi assez d'inintelligence et d'illusion de leur part. Si l'on interprétait littéralement, il faudrait ou bien que Jésus eût prédit des combats pour un avenir prochain, ou qu'il eût attendu un attentat meurtrier et, par son ordre, eût libéré ses disciples de l'interdiction qui existait de porter des armes dans la nuit de Pâque ».

Loisy, Evangiles synoptiques, t. II, p. 155 : « Dans la pensée de Luc, la situation des apôtres va changer du tout au tout... Les disciples entendent à la lettre la recommandation de Jésus... Certains commentateurs ont pensé que ce pouvaient être deux grands couteaux de boucher... Mais puisque Jésus parlait d'épées, on ne voit pas pourquoi les disciples lui présenteraient des couteaux sous le même nom. Ils pouvaient avoir eu ces épées avec eux durant le voyage, ou bien même se les être procurées depuis leur arrivée à Jérusalem... Jésus s'abstient de leur donner d'autres explications et il se contente de répondre : « C'est assez ». Que signifie cette conclusion? Le sens naturel est que deux épées satisfont au besoin du moment; mais on ne voit pas très bien pourquoi deux épées pourraient suffire à la défense de tous, dans les prochains périls... Il est probable que l'évangéliste a retenu la mention des deux épées afin de préparer l'incident qui se produira lorsque les émissaires du sanhédrin mettront la main sur Jésus; dans ce cas, il pourrait bien avoir aussi retenu les mots : « C'est assez », sans vouloir signifier autre chose que la suffisance de deux épées pour l'accomplissement des desseins providentiels dans le cas présent. Mais telle ne peut être l'idée primitive. Il semblerait que, dans l'instant où ces paroles ont été prononcées, Jésus ne songeait nullement au sort ultérieur des apôtres, mais au péril qui grandissait autour de lui et des siens... Le Sauveur prévoit un attentat contre sa personne et il a l'intention d'y résister. Mais l'événement va se produire dans des conditions qui rendront les deux épées inutiles et non seulement insuffisantes » '.

En note : « On objecte que le port d'armes était interdit dans la nuit de Pâque; mais était-on à la nuit de la Pâque, et Jésus

1. Cf. ibid., p. 582 (incident de l'oreille coupée) : « L'individu avait été blessé, mais il aurait été difficile de dire par qui, vu que les apôtres avaient au moins deux épées. »

aurait-il eu scrupule d'enfreindre cette coutume? D'autre part, on ne saurait dire, avec Wellhausen (Luc, 125), si le « C'est assez » a été dit, « avec une résignation triste >:, parce que le moyen de défense était « ridiculement insuffisant ». 11 faudrait savoir comment Jésus se représentait le péril ».

Montefiore, 7'he synoptic Gospels, t. II, p. 1064 : « Le professeur Burkitt est en faveur de l'explication par un malentendu. Mais il trouve ce passage hautement original et de nature à confirmer la théorie que Luc, dans son récit divergent de la Passion, emprunte à une source très ancienne, peut-être Q1. Le passage des épées est, à ses yeux, un des plus tristes des Évangiles ; l'ironie mélancolique dont ces mots sont remplis lui semble « entièrement différente des paroles qu'un Évangéliste chrétien aurait imaginées pour les attribuer à son Maître ». Pourtant, « il est impossible de croire que l'ordre d'acheter une épée dût être pris sérieusement et à la lettre ; le tout est une affaire de pressentiment ironique ». Ces paroles montrent qu'il y avait en Jésus « une veine de ce que je peux qualifier seulement d'enjouement, un enjouement tendre et mélancolique, certes, mais d'autant plus remarquable qu'il se manifeste dans des moments de danger et d'abattement... Cette sorte d'enjouement est tout à fait étranger au fanatisme ignorant ; il est étranger aussi à l'esprit du christianisme primitif. Le fait qu'il paraît dans les Evangiles est en lui-même une preuve que les Évangélistes, et les sources où ils puisaient, avaient parfois plus de mémoire que d'intelligence ». (The Gospel history and its transmission, p. 140-142).

« Il est néanmoins digne de remarque que les disciples, en tous les cas, ne sont pas tout à fait désarmés. Quelques critiques, notamment Pfleiderer, attachent une grande importance à ce passage et surtout au verset 38. Ils pensent qu'il contient, sous une forme plus ou moins déguisée, un fait historique très important. Des épées, dit Pfleiderer, ne sont achetées que pour servir. Il pense que Jésus craignait l'arme de quelque assassin; il ne s'attendait pas à une arrestation formelle. 11 redoutait des meurtriers à gages et voulait se protéger contre eux; il n'avait pas pensé que toute une bande, envoyée à cet effet par les autorités, viendrait l'arrêter. Quand il vit que la résistance était vaine, il dit : « Arrêtez, c'est assez » (verset 51). Ainsi Pfleiderer considère comme historique et très important le passage sur l'achat des

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