‹ Cultes, mythes et religions (volume 2)Chapitre 79 sur 198 · Passavant-Lacroix, Raphaël, t. II, p · texte numérisé non relu

Passavant-Lacroix, Raphaël, t. II, p

Cette conception pathétique de la scène n'est pas autorisée par les textes évangéliques. Simon de Cyrène n'y agit point par pitié; il est requis — nous dirions réquisitionné — par les soldats romains1. Dans les trois Synoptiques, Jésus ne porte pas du tout sa croix; il la porte dans le quatrième Evangile, mais là il n'est question ni de Simon de Cyrène, ni des souffrances de Jésus écrasé par son fardeau. Voici les textes :

Marc, XV, 21 : « Ils le conduisirent dehors pour le crucifier; et ils contraignirent un passant qui arrivait des champs, un certain Simon de Cyrène, le père d'Alexandre et de Rufus, de porter la croix de Jésus ».

Matthieu, XXVII, 31-32 : « Ils l'emmenèrent pour le sacrifier; et comme ils sortaient, ils trouvèrent un homme de Cyrène, nommé Simon, qu'ils contraignirent de porter la croix de Jésus».

Luc, XX111, 26 : « Comme ils l'emmenaient, ayant pris un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, ils le chargèrent de la croix, pour la porter derrière Jésus ».

Jean, XXIX, 16-17 : « Ils prirent Jésus et l'emmenèrent; et Jésus, portant sa croix, sortit vers le lieu appelé le Calvaire ».

Dans Y Évangile de Pierre, où cette partie du récit est conservée, il n'est pas question du portement de la croix.

La contradiction entre saint Jean et les Synoptiques avait déjà frappé les anciens; Origène se tirait d'affaire en supposant que Jésus et Simon avaient porté la croix à tour de

1. Renan, à quelques pages de distance, adopte l'une et l'autre opinion. Vie de Jésus, 13e éd., p. 424 : « Tout Juif qui souffre pour le meurtre de Jésus a droit de se plaindre, car peut-être eût-il été Simon le Cyrénéen. » C'est la conception sentimentale, celle du bon Simon. Comparez p. 431 : « Jésus, plus faible de corps que ses deux compagnons, ne put soutenir le poids de sa croix. L'escouade rencontra un certain Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter l'arbre fatal. Peut-être usèrent-ils en cela d'un droit de corvée reconuu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme, etc. » Ici, Simon est simplement chargé d'une corvée, comme dans les textes évangéliques. Renan semble croire à la réalité des deux compagnons de Jésus, c'està-dire aux deux larrons de la légende, qui ne paraissent pourtant dans le récit de la Passion que pour accomplir une prophétie. Tout ce volume, tant admiré comme œuvre d'art, est de l'evhémérisme le plus naïf.

rôle. Il suffît de signaler cette puérilité, qui échappe à toute réfutation.

Une première question se pose : Pourquoi Jean ne dit-il rien de Simon de Cyrène? Depuis Strauss, plus d'un savant a pensé que ce silence est polémique1, que Jean n'a pas voulu recueillir un épisode dont certains hérétiques, comme nous le verrons, avaient abusé. M. Loisy trouve cette opinion peu probable : suivant lui, l'évangéliste veut « marquer la libre et souveraine initiative du Christ dans les préliminaires de sa mort a*. Cette tendance, jointe au désir de « vérifier a l'histoire d'Isaac dans la Genèse (xxn, 6), qui porte sur ses épaules le bois du sacrifice, peut avoir influé sur la rédaction du quatrième Evangile; mais la suppression complète du nom de Simon de Cyrène ne doit pas s'expliquer par d'aussi faibles raisons.

La seconde question est celle-ci : Pourquoi Marc relate-t-il un épisode si peu important, en indiquant non seulement le nom du porte-croix, mais celui de ses fils?

La réponse classique est celle qu'on trouve un peu partout, en dernier lieu dans Y Évangile selon Marc de M. Loisy (p. 457). Les deux fils de Simon, Alexandre et Rufus, étaient connus de la communauté chrétienne pour laquelle fut rédigée cette notice; peut-être vivaient-ils encore lorsque ce passage du second Évangile fut écrit; ils avaient donc embrassé la foi du Christ, peut-être après leur père luimême. C'est par eux sans doute que ce détail, d'une précision tout à fait extraordinaire dans le récit de la Passion, est entré dans la tradition de l'Évangile et d'abord dans la rédaction de Marc.

Cette réponse ne saurait nous satisfaire. Si elle était admise, il en résulterait une très forte présomption en faveur de l'historicité du récit de Marc; l'insignifiance même du fait en relèverait la portée. Mais, tel qu'il est raconté, ce fait est inadmissible : 1° parce que nous n'avons pas d'exemples de soldats requérant un passant inofîensif pour

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