Loisy, Le quatrième Évangile, p
lui faire porter la croix d'un condamné; 2° parce que la condamnation, comme nous l'avons vu, obligeait le condamné à porter le patibulum lui-même; 3° parce que le fait de Jésus marchant au supplice, suivi d'un homme qui porte sa croix, est la confirmation d'une parole de Jésus lui-même qui se trouve dans les trois Synoptiques : « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il se charge de sa croix et me suive! » (Marc, vin, 34; Ma.tth., xvi, 24; Luc, îx, 24.) Aucun des apôtres n'a vérifié cette parole ; mais Simon de Cyrène l'a vérifiée'. Un fait qui vérifie une parole biblique est souvent édifiant, mais n'est jamais historique.
Évidemment, Marc n'a pas imaginé cet épisode, ni les noms de Simon de Cyrène, d'Alexandre et Rufus, pour vérifier une parole du Seigneur; il les a trouvés dans la tradition qu'il a mise en œuvre. Cette tradition devait être plus complète et plus logique; elle devait, notamment, présenter le rôle de Simon sous un aspect plus favorable, ne pas faire de lui le simple instrument d'un caprice des soldats. Car si les soldats eux-mêmes avaient été mus par la compassion, par pitié pour la faiblesse de Jésus2, les évangélistes l'auraient dit, d'autant plus que leur tendance est de décharger les Romains en chargeant les Juifs.
L'histoire de la réquisition de Simon par les soldats ne peut avoir été inventée que pour diminuer Simon, lui enlever le mérite d'avoir seul confirmé la parole de Jésus et de lui avoir tendu, dans sa détresse, une main secourable. Ce n'est pas ainsi que cet épisode devait être raconté par Alexandre et Rufus, les fils de Simon.
Ces noms sont dans Marc seul; mais il est difficile d'admettre que Matthieu et Luc, qui ne dépendent pas l'un de l'autre, les aient omis l'un et l'autre parce qu'ils leur sem-
1. Si l'on objecte que Jésus a dit sa croix et non ma croix, on tombe dans la chicane ; 6 cnraupb; aûtoO, c'est la croix que porte une tierce personne, qu'elle l'ait ou non reçue d'une autre.
2. M. Loisy écrit : « Il semble que le Christ ait succombé sous un fardeau trop pesant pour lui, parce que la flagellation avait épuisé ses forces. Les soldats prirent un passant, etc. » C'est ce que croyait sans doute saint François d'Assise; mais comme il n'y a pas un mot de cela dans les textes, nous ne pouvons pas le croire aujourd'hui.
blaient peu intéressants. J'aimerais mieux croire qu'ils manquaient à la rédaction de Marc que lisaient les deux autres Synoptiques et furent ajoutés au texte de Marc par quelque rédacteur qui savait que Simon de Cyrène avait eu deux fils. Du reste, rien n'empêche d'admettre l'existence simultanée de plusieurs textes de Marc, présentant de légères différences; cette mention des fils de Simon serait l'une d'elles et n'en remonterait pas moins à l'évangéliste.
On pourrait supposer que lorsque Luc montre Simon de Cyrène marchant derrière Jésus, alors que Marc ne le dit point expressément, il a emprunté ce détail à un texte de Marc un peu plus complet que le nôtre. Mais cela était impliqué par la parole de Jésus : « Si quelqu'un veut marcher derrière moi... » et le texte actuel de Marc n'y contredit point. Ce peut donc être une simple glose, un développement de la rédaction dû à Luc.
Là où l'explication classique a raison, c'est quand elle fait remontera Rufus et à Alexandre l'origine de tout l'épisode. Qu'il soit historiquement vrai ou faux, c'est par eux qu'il a dû être raconté, à la gloire de leur père; si Marc le défigure et s'il refuse tout mérite au Juif Simon, c'est qu'il a pour cela des motifs graves que nous commençons à entrevoir.
Marc passait pour avoir été le secrétaire de Pierre; or, un document de peu de valeur, remaniement d'un texte perdu, les Actes de Pierre et d'André, parle de Pierre, André, Matthieu, Alexandre et Rufus qui vont ensemble à la ville des anthropophages1. Ces noms sont, à la vérité, très communs; mais on ne les trouve associés que dans ce passage et celui de l'Évangile de Marc. Alexandre et Rufus, fils de Simon de Cyrène, passaient donc pour avoir été des compagnons de Pierre. Un autre de ces compagnons s'appelait Glaukias; il aurait été, comme Marc, secrétaire et interprète de l'apôtre. Or, c'est de ce Glaukias (ou de ses écrits) que Basilide prétendait tenir une histoire où Simon de Cyrène joue un rôle très important. Pour le dire tout de suite, dans l'intérêt de la clarté, je pense que cette histoire était connue de saint
1. Apocryphal Gospels and Acts, p. 369; Bonnet, Acla apocrypha, p. 117.
Marc, qu'elle était familière à ses lecteurs au point qu'il ne pouvait l'omettre entièrement, mais qu'il a fait effort, dans un intérêt doctrinal, pour en réduire le plus possible la portée. Sous son apparence tout objective, il polémise, comme Jeanpolémise au même endroit; mais alors que le quatrième Évangéliste polémise par le silence, Marc en fait autant en altérant sciemment et volontairement la tradition. Si j'ai raison, et je crois ma thèse évidente, il ne peut plus être question d'un Marc historien, mais d'un Marc théologien, ce qui ne revient pas tout à fait au même. « Notez dans Marc, écrivait Renan1, le récit de la mort de Jean-Baptiste, la seule page absolument historique qu'il y ait dans tous les Evangiles réunis ». Renan a eu raison d'écrire cela, mais tort de l'oublier lui-même en composant, d'après les principes et les erreurs d'Evhémère, sa très romanesque Vie de Jésus.
Certains hérétiques racontaient que Simon de Cyrène avait été crucifié en lieu et place de Jésus; que, pendant le crucifiement, Jésus, sous les traits de Simon, était à l'écart et se moquait des bourreaux. Les chrétiens des sectes manichéennes devaient ajouter foi à cette histoire, car, dans l'abjuration qu'on exigeait d'eux, elle était très expressément condamnée. Ce n'était donc pas une simple fantaisie, une extravagance individuelle : c'était la doctrine constante d'une école, de plusieurs sectes que la grande Église a longuement combattues et fini par vaincre. D'autre part, une pareille conception ne pouvait naître, même sous l'influence du docétisme, du texte un peu énigmatique de Marc; car ce texte, comme nous l'avons vu, est tendancieux dans sa brièveté et présuppose la version hérétique, loin d'avoir pu y donner lieu. Citons des textes.
Irénée attribue ce qui suit à Basilide, hérétique alexandrin du temps d'Hadrien, qui prétendait dériver ses informations de Glaukias, interprète de saint Pierre2, par conséquent d'un conventicule où la tradition fait figurer Marc lui-même et les deux fils de Simon : « Jésus n'a pas souffert lui-même la