‹ Cultes, mythes, et religions (volume 3)Chapitre 321 sur 345 · L- Anthropologie. ISK, p. 4S · texte numérisé non relu

L- Anthropologie. ISK, p. 4S

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que la France a été mutilée en 1871, et cette conception absurde, injustifiable aux yeux de la science, a été exploitée contre nous par des politiques, servis quelquefois par des savants aveuglés*. Dès le lendemain du traité de Francfort, Tanthropologiste Hovelacque protestait contre cet abus d'idées fausses et vagues, mises au service de l'esprit de conquête et d'oppression : « Le sang germanique I autant parler d'un sang latin ou d'un sang slave ! Jamais la confusion des langues et des races n'a été poussée si loin. C'est une fiction presque puérile que celle d'une race germanique, d'un sang germanique, tout aussi bien que celle d'une race française, d'une race espagnole, d'une race italienne, d'une race slave... Cette race française, est-ce le Gascon, le Savoyard ou le Lorrain? Cette race slave, est-ce le Russe, le Tchèque ou le Slovène? Encore une fois, fiction que tout cela ! »

Et, dans le même ouvrage, Hovelacque écrivait encore ces belles lignes : « Ce n'est point pour tout le mal qu'elle nous a fait que nous prétendons condamner la théorie des races : nous eût-elle été plus funeste encore, nous ne la regarderions pas comme plus détestable. Mais elle prétend s'appuyer sur une série de conceptions scientifiques avec lesquelles, bien au contraire, elle se trouve en contradiction flagrante ».

Ces mots d'Hovelacque, Messieurs, les Israélites pourraient les répéter et les prendre à leur compte. Oui, la théorie fausse et absurde des races leur a fait et leur fait encore du mal ; elle est exploitée contre eux en toute occasion, dans les entretiens, dans les journaux, au théâtre; mais leur fût-elle mille fois plus funeste encore, je dirais, moi, que je l'adopterais tout le premier, que je contribuerais même à la répandre, si elle était scientifiquement recevable, et que je la repousse avec dédain, parce qu'elle eststupide.

C'est dans T Allemagne victorieuse de 187! que cette théorie a trouvé le plus d'adeptes, qu'elle est devenue presque un dogme dans l'enseignement ; il s'en est suivi une explosion

1. Voir G. Hervé, La question d'Alsace et Vargumenl ethnologique^ dans la Revue de f École d'anthropologie^ 1903, p. 285 sq.

U PRETENDUE RACE JUIVK *fil

craiilisémilisme. h laquelle M. île Uisrimrck, gniml npôlre du furor leutonicm, ne fut pas t'trnnger, qu'il encouragea môme, parce qu'il redotila les tciiilniiees libérales des Israélites nlleniands. Quinze ans après, il se trouvait en Franee des hommes, soi-disant meilleurs Français que leurs eompatrioles, pour ramasser celte lourde erreur germanique et s'en faire une arme contre une partie de leurs concitoyens. La môme théopie frauduleuse quia justifié la conquête de l'AIsnce a été l'inspiratrice de l'antisémitisme français ; je ma liAle d'ajouter que les anthropologistes de notre pays, ceux qui font honneur h. la science, se sont montrés (igalenient rehelles h. la théorie des raeea. soit qu'elle frtt invoquée pour donner une apparence de droit ù la violence, soit qu'elle eflt pour but, à l'égard de citoyens français, de substituer le régime d'exception à celui du droit.

En vérité, lu théorie des races n'est duc ni aux nntropologistes. ni aux naturalistes, mais aux linguistes et aux historiens. Les linguistes, d'abord, ont été victimes d'une illusion. Quand on recoimut, au commencement du xix' siècle, que les langues de la plupart des peuples civilisés de l'Europe et de l'Asie se classaient en deux grands groupes, les tangues apparentées au sanscrit et les langues apparentées Ji l'hébrej, on en conclut précîpilanunpnl que les hommes qui parlaient ces langues appartenaient aussi à deux groupes, à deux races, que l'on appela, l'une aryenne — à cause des Ari/as de l'Inde, — l'autre sémitique, k cause de la légende biblique qui donne pour ancôtre aux Hébreux et h d'autres peuples d'Asie le fils du patriarche Noé, Seni. Pendant longtemps, on parla des Aryens et des Sémites comme do grandes familles dont chacune se réclamait un ancôtre distinct — quelque chose comme les Montaigu et les Capulet. M suffit d'un peu de réflexion pour reconnaître ici le sophisme. Un n^gre qui parle anglais aux Etats-Unis n'appartient cependant pas à la variété blanche de l'espèce humaine; la langue n'est pas on caractère physique, mais une chose enseignée et acquise; il y a folie de vouloir conclure, de la langue que parle un homme, à sa descendance physique. Max MûUer et Renan,

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qui, dans leur jeunesse, avaient partagé et propagé Terreur commune, n'ont pas hésité, quand ils ont vu la vérité, à y revenir. « Parlez, disait Max Mûller, d'un vocabulaire sémitique, d'une syntaxe aryenne, ou parlez-nous d'un groupe d'hommes aux cheveux crépus ou à la peau noire; vous exprimez des idées claires, on vous comprendra. Mais si vous parlez d'un vocabulaire à cheveux crépus ou d'une syntaxe noire, on vous comprendra aussi peu que si vous parlez d'une race sémitique ou d'une race aryenne*. » C'était très juste, mais un peu tardif. M. Bérard nous disait récemment que l'opinion publique, dont l'éducation est faite par la presse et les romans, retardait généralement d'un demi, siècle sur l'état de la science; il faut donc encore attendre avant que les gens du monde et les journalistes cessent de parler des Aryens et des Sémites, de mettre en opposition les qualités ou les défauts des Sémites et des Aryens.

Les historiens emboîtèrent d'abord le pas aux linguistes. Ils trouvaient sur leur chemin des peuples, des collectivités ethniques, qui s'appelaient, par exemple, les Hébreux, les Grecs, les Gaulois. Les Hébreux parlaient une langue sémitique, apparentée à l'arabe, à l'assyrien, au syriaque; on en fit des Sémites. Les Grecs et les Gaulois parlaient des langues aryennes, apparentées au sanscrit, au persan, au latin; on en fit des Aryens. De là, il n'y avait qu'un pas à franchir pour introduire dans l'hisloirc une race gauloise, une race juive, une race hellénique. Le sophisme, vous le voyez, était dou])le : d'une part, on concluait de la communauté de langue à la communauté de la descendance physique; d'autre part, on constituait des groupes anthropologiques, désignés abusivement par le nom de races, sur le modèle de groupes politiques ou religieux. Est-il nécessaire d'avertir qu'un groupement politique ne présuppose pas l'unité d'origine? L'histoire elleniènie ne nous montre-t-elle pas une succession d'empires, ceux des Egyptiens, des Assyriens, d'Alexandre, d'Auguste,

1. C'est le scus, mais qoq la traductioD liUérale, d'un passage célèbre d'un des deraiers ouvrages de Max MUiler, Biographies of words and Ihe home of Uie AryaSf Loudres, 1888.

LA PRÉTENDt'E RACE JI^VK 4S3

(lii Ch;trU'ina^ne, rlos Ariibes, (jui réimircnl t-n mi corps politique plus ou moins stuhlc dos peuples qui ne parlaietil pns les int'nies longues cl dont les origines respettives. au point de vue de la descendance physique, nous sont nlisolunient inconnues?

Aujourit'lmi, un savant qui se respecte parle des Ik'lircux. des Grecs, des Uauloîs, muis il ne dit pns la race liéltmique ou juive, la race grecque, la race gauloise, a Alli'guer les notions (le races, t^crit l'abbû Houtin, disserter sur leurs qualités d'attraction et de répulsion, c'est ordinuireinenl expliquer les problèmes historiques par des mots auxquels lie correspond aucune rt^alité'. » On remplirait des pages avec, des citations de ce genre, empruntées à nos meilleurs historiens. Malheureusement, comme je vous l'ai déjà dit, les savants bien informés sont toujours en avance sur leur temps, et le public continue longtemps à vivre sur les opinions fausses qu'ont enseignées leurs prédécesseurs.

Vers 18(i0, les anthropulogistes se mirent de la partie. Vous savez que l'anthropologie est une science très récente; si elle a dissipé beaucoup d'erreurs, elle en a accrédité d'autres, pour n'avoir pas su s'en défendre à ses débuts. Il y a quarante ou cinquante uns, le sophisme qui confond les groupements linguistiques, politiques et nnthrupologiques était presque universellement accepté. On chercha à distinguer anthrupologiquemeul l'Aryen du Sémite et il faut dire bien haut que l'on n'y réussit pas. Les populations de langue aryenne, comme celles de langue sémitique, appartiennent, en général, fila race blanche ; mais il y a dealilonds et des bruns, des grands et des petits, des tètes rondes et des lôtes longues. Coiimie type du Sémite, on prit l'Arabe du désert syrien, le Uédouin, et l'on remarqua qu'il avait souvent le nez aquilin, la télé longue, les cheveux noirs et une taille avantageuse. On en conclut que le Sémite, cl, par conséquent, le Juif, était un grand dolichocéphale brun, a%'ec nez long et arqué. Vérilication faite, il se trouva que le type

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