‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 177 sur 232 · TertuUien, De Monogamia, X · texte numérisé non relu

TertuUien, De Monogamia, X

veuve qui prie pour Tâme de son mari, qui demande pour lui la béatitude, qui exprime l'espoir d'être réunie à lui dans la première résurrection et fait des oblations aux anniversaires de sa mort. Ces pratiques fournissent à Tertullien un argument contre les secondes noces. Car si un veuf s'est remarié, dit-il, il aura deux femmes, l'une en chair, l'autre en esprit ; ne priera-t-il pas pour l'âme de la première, ne fera-t-il pas des oblations pour son salut' ? Donc, au jugement de Dieu, il aura commis le crime de bigamie. — On sait que l'Eglise, sur ce point comme sur d'autres, n'a pas admis la doctrine rigoureuse de ïertullien.

L'évêque Aerius, vers 355, et le prêtre Vigilantius, vers 400, combattirent l'usage des prières pour les morts et l'appel à l'intercession des saints. Je ne m'occuperai pas ici de ces controverses, qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours -. Les Réformateurs du xviu siècle, après les hérétiques du xii», reprirent la thèse de Vigilantius et la firent triompher dans les pays protestants ; en revanche, les prières pour les morts sont restées en honneur dans les pays catholiques, ainsi que dans l'Eglise grecque orthodoxe et chez les Juifs '.

Donc, les païens priaient les morts, tandis que les chrétiens prient pour les morts. Aux yeux des premiers, les morts étaient des dieux, tout au moins des demi-dieux ou des héros ; aux yeux des seconds, les morts se trouvent dans une situation précaire, dangereuse ; ils ont besoin des prières que les survivants adressent à Dieu pour leur salut, des bonnes œuvres ])ar lesquelles on espère leur concilier la miséricorde divine. L'on ne doit pas négliger de prier même pour les personnes qu'on a jugées les plus vertueuses; ainsi, plus de quinze ans

\. ïertullien Di rxhort. casllt., XI.

2. Pour le IVe et le Va siècle, on trouve des citations nombreuses dans l'article de M. Isr. Lévi sur la commémoration des âmes (AVi'wc dts Etudes juives, 1894, t. XXIX, p 5ri-')K>.

3. La preuve que cette pratique est indépendante de la croyance au Purgatoire, c'est que les Grecs orthodoxes, qui n'admettent pas le Purgatoire, prient cependant pour les morts (cf Revue an^lo-roiiuiine, 189.5, p. 156). En ce ((ui touche la « commémoration des âmes > chez les Juifs du moyen âge, voir l'étude déjà citée de M. Isr. Lévi, Revue, 1894, t. XXIX, p. 44 et suiv.

après la mort de sa sainte mère Monique, saint Augustin nous apprend qu'il priait encore pour elle *.

Un contraste si frappant entre deux conceptions religieuses est bien digne de préoccuper les historiens. Il ne faut pas réserver l'étude de pareils problèmes aux théologiens, car notre tâche est toute différente de la leur. Ils se proposent de combattre ou de défendre une opinion ; nous devons chercher seulement à en démêler l'origine, sans préoccupation- dogmatique, mais avec la conviction que la genèse des idées, comme celle des corps, obéit à la loi de l'évolution et que le monde intellectuel, comme le monde physique, est dominé par la loi de continuité.

Il y a, d'abord, un fait incontestable, reconnu, dès l'an 200, par Tertullien : ni l'Ancienne Loi, ni la Nouvelle, ni la Bible, ni les Évangiles, ne prescrivent ni ne mentionnent les prières pour les morts. Les récits de la mort de Lazare, non plus que ceux de la mort de Jésus lui-même, n'y font aucune allusion. Si les saintes femmes vont au sépulcre, c'est pour y apporter des parfums '^, non pour prier ; selon Matthieu ^, elles viennent simplement « pour voir le sépulcre ». D'ailleurs, tous les controversistes sont d'accord sur ce point ; les opinions ne diffèrent qu'au sujet de l'origine et de l'autorité de la tradition invoquée par Tertullien.

Bossuet, qui, dans ses discussions avec les docteurs protestants, a plusieurs fois abordé la question de la prière pour les morts, va nous fournir le type de l'argumentation catholique. Malgré le silence de la Bible — à un passage près — et des Évangiles, il cherclie dans le plus ancien fonds de la religion juive l'origine de cette coutume si vite et si généralement acceptée*.

Deux protestants, MM. de la Roque et Blondel, avaient affirmé que la prière pour les morts était restée inconnue des Juifs jusqu'au temps de leur docteur Akiba, qui vivait sous

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