Revue sémitique, 1908, p. 154 et suir
âne de l'affaire, c'est Apion, qui ne sait même pas que la ville de Dora n'est point en Idumée, mais en Phénicie, près du mont Carmel. Il remarque d'ailleurs combien il est absurde de supposer qu'un homme ait pu pénétrer sans obstacle dans le temple de Jérusalem et emporter de là une lourde tête d'âne en or massif.
Les historiens grecs Posidonius et Apollonius Molon racontaient qu'Antiochus Épiphàne, en pillant le temple de Jérusalem, avait trouvé, dans le trésor, une tête d'âne en or. Mais il y découviit encore autre chose. Le sanctuaire renfermait une statue en pierre, représentant Moïse monté sur un âne, tenant un livre dans ses mains. Apion ajoutait qu'Antiochus y vit aussi un Grec couché sur un lit, que l'on engraissait de toutes sortes de victuailles, dans l'intention de le sacrifier et de le manger rituellement. Cet horrible festin exigeait chaque année une victime '.
M. Biichler a supposé que ces accusations d'onolâtrie et d'anthropophagie avaient primitivement été portées contre les peuples syriens en général et qu' Apion les appliqua spécialement aux Juifs pour les besoins de sa cause. L'anecdocte de Mnaséas s'expliquerait comme suit. Il y avait en Idumée une ville nommée AdovM, qui était en lutte avec une bourgade voisine. Zabid VAdorhn vola la tête d'âne dans le temple de la bourgade inconnue et la rapporta dans la sienne, qui était vouée au culte d'Apollon ; ces enlèvements d'idoles sont fréquents dans toute l'histoire de l'Orient. D'autre part, certaines pratiques des cultes syriens pouvaient donner lieu à l'accusation d'anthropophagie, et, quant au culte de la statue de Moïse, M. Biichler a rappelé un passage d'Kpiphane (iVe siècle), qui signale précisément ce culte dans l'Arabie Pétrée.
M. Halévy a bien raison de repousser l'explication de M. Biichler Jamais une rivalité entre deux obscurs villages n'aurait pu donner naissance à la fable rapportée par les historiens
1. Voir les textes reproduits et traduits dans le recueil de M. Th. ]<einach, Textes d'auteurs grecs et latins relatifs au judaïsme, Paris, 1895.
grecs. C'est dans des faits palestiniens mal compris, mais là seulement, qu'il convient d'en chercher la source. M. Halévy l'a essayé.
Il existait un vieil antagonisme, ou plutôt une haine intense (car il s'y mêlait des motifs religieux), entre les Juifs et les Samaritains, entre Jérusalem et Samarie. La Gencse raconte que Sichem (en hébreu « épaule»), fils de Hamor (en hébreu « âne »), prince de la ville de Sichem, viola Dina, la fille de Jacob. Sichem -|- Hamor, cela fait « un dos d'âne », d'où M. Halévy suppose qu'aura pu naître une légende populaire attribuant le culte de l'âne aux Sichémites. Dans les Juges (ix, 28), il est parlé avec mépris des « hommes d'Hamor, père de Sichem » ; donc, Hamor est l'objet d'une sorte de culte à Sichem (survivance d'un culte totémique, n'en déplaise à M. Halévy, qui ne veut pas entendre parler de totems chez les Juifs). Après tout, le culte de l'âne ne serait pas plus extraordinaire à Sichem qu'en Phrygie, où la légende du roi Midas nous prouve cependant qu'il existait.
Quand les Grecs de la côte attribuèrent le culte de l'âne aux Juifs de Sichem, il était assez naturel qu'ils en soupçonnassent tous les Juifs indistinctement, en particulier ceux de Jérusalem.
Aux yeux de M. Halévy, l'histoire de Mnaséas doit s'entendre presque à la lettre. La ville de Dora, non loin à^-lpollonms, possédait un temple de Resheph, l'Apollon phénicien. Dora est en guerre avec Sichem, la ville samaritaine. Zabid, citoyen de Dora, va trouver les Sichémites et leur promet de faire venir la statue d'Apollon dans leur temple. Au lieu de cela, par une ruse de guerre, favorisée par la stupidité proverbiale des Samaritains, il enlève l'idole des Sichémites, la tête d'âne en or.
Cette même ville de Sichem rendait un culte à Moïse, en qui elle voyait le véritable sauveur du monde et une incarnation de Jéhovah. L'existence, dans le temple de Sichem, d'une statue de Moïse monté sur un âne est d'autant moins invraisemblable que les Samaritains ne répugnaient pas, comme les autres Juifs, aux simulacres religieux.
« Comme on le voit, conclut M. Halévy, la légende que nous étudions n'est peut-être pas aussi dépourvue de fondement qu'on est tenté de le croire. Elle pourrait avoir un fond de réalité si l'on en place le berceau dans le sanctuaire samaritain du mont Garizim. » En revanche, transportée à Jérusalem, elle devient absurde. Cette transposition est l'œuvre d'écrivains grecs qui raisonnaient ainsi: « Pourquoi les Juifs de Jérusalem n'auraient-ils pas le même culte qu'ils attribuent aux Juifs (Samaritains) de Sichem ? » ,
Reste le Grec captif et engraissé. M. Halévy remarque que les Grecs d'Egypte appelaient le Dieu des Juifs laô, l'âne ciô (en copte) ' et les Grecs iaones (singulier iaon). Il y aurait donc eu confusion, par voie de calembour, entre le Dieu, l'âne et le Grec mangé rituellement. Cela est trop ingénieux pour être vrai. L'accusation d'anthropophagie, entre gens de religions différentes, n'est que le suprême effet de Vodiiini theolo<;icnm; il n'est pas besoin de calembours pour l'expliquer ^.
L'accusation d'onolâtrie fut portée contre les chrétiens avec une ténacité singulière. Sous Septime Sévère, à Carthage, un gladiateur promena à travers la ville une figure d'âne avec l'inscription : « Dieu des chrétiens » ^. Tout le monde connaît le graffite découvert au Palatin à Rome, représentant un homme à tête d'âne qui paraît crucifie, à côté duquel se tient un autre homme en prière avec l'inscription : « Alexamène adore son Dieu » '. Mais M. Wuensch semble avoir démontré, à la suite de Haupt, que Tinterprétation ordinaire de ce graffite est inadmissible. Ce savant a publié, en 1898, une série d'inscriptions sur plomb, découvertes dans des sarcophages en terre cuite sur la voie Appienne. Ce sont des imprécations
1. Déjà Bochart [Hierosoic, I, 2, c. 18) rapprochait les mots pi iao (bouche de Dieu) de Pieo, qui signifie < âne » dans un vocabulaire copte publié par Kircher (^Siiiith, Dict. of Christ, anli(/uities, s. v. Asinartt).
2. On sait que cette accusation est encore portée contre les Juifs, par de nombreux imbéciles en Orient et par quelques malandrins en Occident. En 1903, l'accusation de meurtre rituel s'est produite à trois reprises en Russie!