‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 2 sur 232 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Les trente-cinq mémoires ou articles qu'on trouvera dansée volume ont déjà, pour la plupart, été imprimés ailleurs; j'ai saisi volontiers l'occasion de les réunir pour les corriger et les mettre au point.

Un certain nombre d'entre eux touchent à des problèmes de mythologie ou d'histoire religieuse qui peuvent être étudiés et résolus indépendamment de tout système d'exégèse ; il serait d'autant plus inutile de les résumer dans cette hitrodtiction qu'on en trouvera, à la table des matières, une analyse assez détaillée.

En revanche, je crois devoir dire ici quelques mots sur les principes qui m'ont guidé dans la composition des essais relatifs aux phénomènes essentiels de la vie religieuse et aux conséquences que l'on en peut logiquement déduire pour l'explication des cultes et des mythes.

L'humanité, aux yeux de l'évolutioniste — et qui n'est pas évolutioniste aujourd'hui ? — est sortie de l'animalité. Mais l'homme, partout et à quelque époque qu'on l'observe, est un animal religieux; la religiosité, comme disent les positivistes, est le plus essentiel de ses attributs et personne ne croit plus, avec Gabriel de Mortillet et Hovelacque, que l'homme quaternaire ait ignoré la religion. A moins d'admettre l'hypothèse gratuite et puérile d'une révélation primitive, il faut donc chercher l'origine des religions dans la psychologie de l'homme, non pas de l'homme civilisé, mais de celui qui s'en éloigne le plus.

De cet homme antérieur à toute histoire, nous ne possédons de connaissance directe que par les produits industriels et artistiques des temps quaternaires, qui nous apprennent bien quelque chose, comme j'ai essayé de le montrer (p. 125 et suiv.), mais beaucoup moins que nous voudrions savoir. Il faut, pour s'éclairer davantage à ce sujet, recourir à trois autres sources d'information : la psychologie des sauvages actuels, celle des enfants et celle des animaux supérieurs.

Il est probable que les animaux — il est certain que les sauvages et les enfants sont animistes, c'est-à-dire qu'ils projettent au dehors l'intelligence obscure qui s'agite en eux, qu'ils peuplent le monde, en particulier les êtres et les objets qui les entourent, d'une vie et de sentiments semblables aux leurs. La poésie, avec ses prosopopées et ses métaphores.

It IKTRODUCTION

n'est que la survivance réfléchie et consciente de cet état d'âme des primitifs ; le vtonisme scientifique, qui retrouve partout les manifestations d'un même principe d'énergie, en est comme la tardive justification.

Les animaux supérieurs n'obéissent pas seulement à ce résidu d'expériences ancestrales qu'on appelle des instincts ; ils sont arrêtés, dans l'exercice de leurs forces physiques, par des scrupules. Comme dit la sagesse populaire, ils ne se mangent pas entre eux ; les exceptions que l'on y peut opposer confirment la règle. Ce scrupule de verser le sang de l'espèce ou de se repaître de sa chair peut n'être pas primitif; mais, dans toutes les espèces où les petits ont besoin d'être allaités ou protégés, il est une condition essentielle de leur conservation. Celles de ces espèces où ce scrupule pouvait ne pas exister ont nécessairement et rapidement disparu ; la sélection n'a pu se faire qu'au profit de celles qui l'éprouvaient.

Dans l'humanité primitive ou sauvage, le scrupule du sang paraît moins général que chez certains animaux: Iionio lioiiiini lupus, disait Hobbes. En revanche, il se manifeste avec une intensité singulière dans certains groupes unis par les liens du sang, c'est-à-dire dans les clans dont les individus croient descendre d'une mère commune, seule forme de la filiation qui puisse être matériellement constatée.

Ainsi le scrupule, cette barrière opposée aux appétits destructeurs, est un héritage transmis à l'homme par l'animal. Le scrupule, ou, du moins, certain scrupule est aussi naturel à l'homme que le sentiment religieux; il en constitue, avec l'animisme, le point de départ. Si l'animisme est le principe des mythologies, le scrupule est celui des lois religieuses et de la piété.

Ici intervient un troisième élément propre à Vhomo sapiens. Beaucoup d'animaux supérieurs vivent à l'état grégaire, qui implique le scrupule du .sang de l'espèce ; mais ils ne forment pas de sociétés. L'iiomme est non seulement un animal social, mais, comme disait Aristote, un animal politique, Cwov z'j'k'X'.w). Il est pos.sible qu'il en soit de même des fourmis et des abeilles; mais, chez les mammifères, il n'y a rien de pareil en dehors de l'homme.

Cet instinct social, développement de l'instinct grégaire, ne porte pas seulement l'homme à rechercher la comjjagnie, l'amitié où. la protectioh de ses semblables; sous l'influence de l'illusion animiste, l'homme élargit indéfiniment le cercle de Ses relations vraies ou supposées. L'animal et le végétal, ou, du moins, certains animaux et certains végétaux, s'y

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