INTRODUCTION
trouvent çà et là comme englobés et le mystère même de leur existence contribue à leur assurer une place dans le gToupe formé par les membres du clan. Bientôt un même scrupule les protège et semble, à ceux qui l'observent, attester une communauté d'origine. Ce respect de la vie d'un animal, d'un végétal, forme primitive de la zoolâtrie et de la dendrolâtrie, je l'ai appelé, en 1900, une hypertrophie de l'instinct social ; je ne crois pas qu'on en ait proposé depuis une explication plus acceptable.
Le scrupule irraisonné, principe d'une interdiction sans considérants, mais dont la sanction est la mort, se retrouve dans toutes les sociétés humaines et à toutes les époques. Comme on l'a étudié sous une forme à la fois très primitive et très explicite en Polynésie, où il porte le nom de tabou, les sociologues ont pris l'habitude de le désigner sous ce nom barbare, mais commode, auquel je ne vois aucune raison de renoncer. Le tabou n'est pas seulement l'interdiction, mais l'être ou l'objet protégé par l'interdit; le sang est tabou et l'on parle aussi du tabou du sang.
La zoolâtrie et la dendrolâtrie, comme le culte des objets inanimés ou fétichisme, sont bien connues par les civilisations classiques, mais ne s'y trouvent plus qu'à l'état de survivances. Les premiers peuples où on les ait observées sous des formes plus générales et j^lus rigoureures, entraînant des conséquences de haute portée pour la constitution même de la famille, sont ceux de l'Amérique septentrionale au xviile siècle. De ces Indiens d'Amérique est venu, par l'entremise des missionnaires, le nom de totem, sous lequel on désigne l'animal, le végétal ou, plus rarement, le minéral ou le corps céleste en qui le clan reconnaît un ancêtre, un protecteur et un signe de ralliement. La forme primitive de la zoolâtrie et de la dendrolâtrie, antérieurement à tout anthropomorphisme, c'est le totémisme, dont on ne peut assurément affirmer qu'il soit aussi répandu que l'animisme, mais dont l'existence est du moins attestée chez de nombreux groupes de tribus, éteintes ou vivantes, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique et en Océanie'.
L'étude de la psychologie des enfants vient à l'appui des observations des historiens et des ethnographes pour nous permettre de prendre sur le fait cette hypertrophie de l'ins-
1. 11 ne suffit pas de dire qu'il n'y a pas un totémisme, mais des totéraisnaes (Rev. des trad. populaires, 1901, p. 323), pour interdire aux gens d'en parler; car cela est vrai aussi de la magie, de la religion, de la morale, dont on a pourtant le droit et le devoir de dégager les principes essentiels.