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reprises, il crut que Dieu lui donnait un ordi'e : c'était d'avancer toute sa fortune à quelques personnes de sa famille qui avaient formé le dessein de relever par un endiguement l'île de Nordstrand, dans le pays de Ilolstein, submergée en 1634, pour s'y tailler un petit royaume où les amis de Dieu pourraient trouver un refuge contre les jiersécutions des impies. Ces « amis de Dieu », que les visions ne désignaient pas plus clairement, lui parurent être les jansénistes. Dès 1657, l'endiguement étant achevé, Christian s'était mis en relations avec Arnauld et vendait aux jansénistes des parcelles de l'île, que l'on croyait appelées à un grand avenir en vertu des privilèges concédé.s, en 1652, par le duc de Holstein-Gottorp. Décidé à s'y établir lui-même, il invitait Antoinette à le suivre, et cette proposition fut la cause de leurs malheurs.
Antoinette hésita d'abord à se rendre en pays protestant. On lui avait, dès son enfance, inspiré la haine des hérétiques. « On enseigne aux enfants, écrivait-elle, qu'il vaut mieux de converser avec un diable qu'avec un luthérien, un calviniste ou autres. Si bien que ma nature répugnait fort d'aller en la Hollande, en pensant que les personnes de là étaient toutes monstrueuses. Et je ne m'y aurais pu résoudre, ne fût que feu M. de Cort me désabusait en m'assnrant qu'il y avait entre les personnes non romaines autant de gens de bien que parmi les catholiques. Ce que j'ai trouvé par expérience être véritable. » Dans son embarras, elle consulta sa voix intérieure. On lui répondit « que ce n'étaient pas ces différences vulgaii-es de religion qui donnaient le salut, mais que c'étaient l'amour de Dieu et la vertu, lesquels il fallait aimer en toutes persf)nnes qui y aspiraient, sans avoir égard à quelque religion extérieure dont ils fissent profession ». Les conseils de la « voix intérieure » et de M. de Cort n'étaient décidément pas tous à mépriser.
Antoinette passa l'année 1668 à Amsterdam, occupée à publier ses premiers écrits, attendant que tout fût prêt à Xordstrand pour l'y recevoir. Elle fit d'abord imprimer une « Lettre au Doien de Lille touchant h l'ctat du monde et les jugements de Dieu >-, puis « la Lumière du monde », premiers livres qui
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devaient être suivis de beaucoup d'autres. Amsterdam était alors très agitée par les querelles religieuses ; Antoinette, avec son fidèle disciple, devint bientôt le point de mire de la polémique et le centre de ralliement des esprits enclins au mysticisme, théologiens, philosophes et même rabbins. On savait qu'elle devait aller s'établir à Nordstrand, et les offres de compagnie ne lui manquaient pas. Parmi ceux qui s'abouchèrent avec elle fut le célèbre Jean Charles de Labadie, d'abord jésuite, puis prêtre séculier, que la haine de ses anciens confrères, dont il avait quitté l'ordre en 1639, poursuivait avec un acharnement qui s'attaquait non seulement à ses doctrines, mais à ses moeurs. Lié avec les jansénistes et persécuté avec eux, il s'était converti en 1650 à la religion réformée. Une vocation de l'Église de Middlebourg en Zélande l'appela dans les Provinces-Unies, où l'exaltation de son mysticisme batailleur l'entraîna dans un nombre infini de querelles. Comme il affirmait que l'Ecriture ne suffisait pas à conduire les hommes au salut, et qu'il y fallait encore des révélations particulières du .Saint-Esprit, il était plus à même de s'entendre avec Antoinette qu'avec les protestants. Ses disciples et lui offraient de grosses sommes pour acquérir droit de résidence à Nordstrand et M. de Cort était tout prêt à leur céder. Antoinette s'y oppo'sa et déclara que, si Christian de Cort se rendait dans l'ile avec Labadie, elle refusait de l'y accompagner. € Je sens et sais, disait-elle, que nous ne pourrions jamais nous accorder par ensemble. Leurs sentiments et l'esprit qui les anime sont tout contraires a mes lumières et à l'esprit qui me gouverne. » Ce n'étaient pas des dissentiments théologiques qui étaient en cause, car, si Antoinette différait de Labadie sur la doctrine de la prédestination (elle n'a jamais cessé d'affirmer hautement le libre arbitre), le mysticisme qu'elle professait ressemblait assez à celui de l'ancien jésuite. Mais son humeur impérieuse ne pouvait souffrir un partage d'autorité. Ce qu'il lui fallait, c'était un disciple aveuglément soumis, un fils spirituel, un secrétaire de ses commandements comme Christian de Cort.
Bien qu'elle nous dise que son naturel « s'incline assez à la
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douceur et à la modestie », il faut bien avouer qu'Antoinette n'avait pas un caractère sociable. Si l'on trouve dans ses écrits cette belle pensée : « La vraie humilité consiste en une connaissance intérieure de son néant », elle n'a jamais fait consister l'humilité chrétienne dans l'effacement de soi-même, ni dans cette atténuation de nos jujj^ements qui introduit la courtoisie dans les discussions. Loin de là, elle invoquait les prophètes et les apôtres pour réclamer le droit de dire les choses comme elle les sentait, souvent avec une violence injurieuse, parfois avec cynisme. « Je tiens, écrivait-elle, que certaines façons étudiées de douceur et de modestie sont des hypocrisies devant Dieu. » Et ailleurs : « Je bénis Dieu qu'il m'ait donné le don de force pour résister au mal, et de la colère pour faire voir aux hommes que je suis ennemie d'injustices et de mensonges. » Elle se résignait sans peine aux conséquences de son humeur intraitable. « De mépris et de persécutions, j'en ai déjà tant souffert qu'ils me sont tournés en habitude. » Sa franchise, ou, si l'on veut, son orgueil, lui en prépara de nouveaux. Elle se brouilla successivement avec les Anabaptistes, les Labadistes, les Cartésiens, les Trembleurs, et ne le regretta point. Car un jour, comme elle se plaignait à Dieu de souffrir tant de persécutions pour la vérité, elle reçut de lui cette réponse : » Je n'ai "rien de meilleur à donner à mes amis. »
Christian de Cort ne tarda pas à se trouver dans une situation fort embarrassante. Une première brouille avait éclaté, en 1665, entre les jansénistes et lui. Pontchâteau, envoyé à Nordstrand en 1664, en était revenu avec une impression très défavorable. Arnauld, Nicole et Pontchâteau lui-même voulaient revendre leurs concessions, et ne trouvaient pas d'acquéreurs. Vers la fin de 1668, M. de Cort se prit de querelle avec les Pères de Malines, auxquels il avait concédé les dîmes de Nordstrand, mais à la condition qu'ils payassent ses dettes,
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ce que l'Oratoire ne faisait pas. Il en résulta des discussions violentes, au cours desquelles M. de Cort fut censuré par un évêque, en homme « qui convoitait les biens de ce monde au dommage de ceux qu'il avait trompés en vendant les terres de Nordstrand ». On lui reprochait encore d'être adonné à la boisson et de s'être laissé séduire par une fille de Lille « avec laquelle il demeurait, au grand scandale de chacun ». Cette dernière injure était intolérable, car elle visait Antoinette. • Gardez- vous bien de toucher la prunelle des yeux de Dieu I répliquait M. de Cort. Je suis l'homme le plus heureux du monde d'avoir eu le bonheur de la connaître ; si jamais j'ai été bon chrétien, c'est depuis que je l'ai connue; si jamais j'ai été chaste, c'est depuis que j'ai familiarité particulière et chrétienne avec cette vierge, épouse de Dieu ! >
Au mois de mars 1669, Christian de Cort fut jeté en prison pour dettes à la requêtes des jansénistes, qui réclamaint la restitution de leur capitaux, alléguant que les terrains de Nordstrand étaient sans valeur. Antoinette ent beau s'agiter, offrir de payer pour son ami, adresser une lettre de reproches énergiques à Arnauld : les bons jansénistes furent implacables. Ce n'est que par une erreur d'un officier de justice que Cliristian de Cort put sortir de prison, après dix mois de souffrances. Il partit immédiatement pour le Holstein, mais y mourut avant la fin de l'année. Antoinette raconta qu'un médecin, qui s'était présenté à Christian comme son ami, lui avait fait boire du poison.
Par son testament, il léguait tous ses biens à sa directrice. Ce fut pour elle la source de nouveaux tracas, car elle héritait des procès de son disciple. Aux haines théologiques qu'elle avait éveillées vinrent s'ajouter des jalousies et des convoitises. Elle tomba gravement malade ; à peine rétablie, elle apprit qu'on voulait l'emprisonner pour complicité avec Christian de Cort dans l'affaire de Nordstrand. Au mois de décembre 1669, elle quitta Amsterdam au milieu de la nuit, cachée dans un grand panier et se dissimula pendant onze mois dans les environs de la ville. Puis elle se rendit à Harlem : sa voix intérieure la poussait toujours à prendre possession de Nord-
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strand. Enfin, en 1G71, elle se décida à gagner le Holstein où de cruelles déceptions l'attendaient encore.
Le duc de Holstein-Gottorp l'accueillit avec beaucoup d'égards ; mais les Pères de l'Oratoire de Malines prétendaient garder Nordstrand pour eux. Antoinette se sentit bientôt impuissante contre leur cupidité.' Elle ne devait jamais mettre les pieds dans cette Terre promise, devenue une terre de désolation, après avoir éveillé tant d'espérances. Une vingtaine de familles de la P\ise, converties à sa doctrine, s'étaient réunies à Husum, où Antoinette leur avait préparé un logis et alla bientôt les rejoindre (juillet 1672). Mais, au lieu de saints disposés à la vie évangélique, elle ne trouva qu'un amas de paresseux * qui semblaient être venus comme à une foire de village » . Il fallut les éloigner peu à peu. Elle écrivait à cette époque une foule d'ouvrages et avait même fait venir de Hollande une imprimerie pour les répandre plus facilement. Mais les sectaires attaqués par elle ne laissaient pas de répondre, sans même épargner sa réputation de chasteté. Un calviniste, Berkendal, lui reprocha méchamment d'avoir plus d'hommes que de femmes autour d'elle. Antoinette répondit : « C'est à cause qu'il sent en conscience qu'il ne saurait faire cela sans pécher ». Deux ministres luthériens jiublièrent qu'on avait brûlé des hérétiques moins dang^ereux. Les disciples de Labadie, (|ui n'avaient pas oublié la rebuffade subie par leur maître, criaient plus fort que les autres. Finalement, ils obtinrent que l'on fermât l'imprimerie d'Husum et, en 1673, Antoinette dut se retirer à Flensbourg.
Aussitôt, les ministres excitèrent le peuple contre elle et peu s'en fallut qu'elle ne fût mise e'n morceaux. Les enfants même criaient par les rues: <• Où est-elle donc, cette Antoinette ? » Les étudiants n'étaient pas moins acharnés contre la Circé, la Sorcière. Elle s'enfuit et revint clandestinement à Husum (1674). La persécution y recommença de plus belle. Le domicile d'Antoinette fut envahi, ses armoires forcées, ses livres et papiers confisqués où déchirés. Le hasard voulut qu'une feuille de son 'J'raitc de la solide vertu tombât ainsi entre les mains du général Van der Wyck, qui fut touché delà
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grâce en la lisant. Ce n'était pas assez de supprimer les livres d'Antoinette : il fallait l'obliger à se taii-e. Accablé des plaintes continuelles des prêtres, le duc de Holstein finit par se laisser arracher un ordre d'emprisonnement perpétuel. Le général Van der Wyck devait aller saisir Antoinette à Husum. Mais ce soldat n'avait pas lu en vain deux pages du Traité de la solide vertu. Il court chez le duc et proteste que sa conscience lui défendait de conduire en prison une personne que l'on n'avait même pas entendue. Le duc révoque la sentence. « Il serait à souhaiter, remarque à ce propos le biographe, que les grands agissent constamment de la sorte et qu'ils ne se défiassent de rien davantage que de leur prêtres. »
Le luthérien Burchardus se veng-ea de son échec par un inquarto écrit en allemand, où il accusait Antoinette de nier le mystère de la Sainte-ïrinité et la divinité de Jésus-Christ. AVolfgang Ouw, prêtre à Flensbourg, lui fit écho avec un inoctavo, « ouvrage digne d'un paysan plein de vin qui maugrée, jure, dastigote et déteste contre la personne de M^'° Bourignon ». Ils espéraient qu'elle répondrait, car il lui avait été fait défense de rien publier et ils attendaient, pour faire intervenir le bras séculier, que la colère lui fit enfreindre cette interdiction. C'en était trop. Au fort de l'hiver de 1674, par six pieds de neige, Antoinette quitta Husum pour Slesvig, déguisée en paysanne, un panier au bras. Tout le pays était en alarme contre elle. La pauvre réformatrice eut mille peines à trouver une chambre dans une hôtellerie borgne, avec un plancher sans paille pour tout lit. Pendant ce temps, sa belle mère et sa belle-sœur, prétextant la guerre entre la France et la Hollande, faisaient confisquer ses biens à Lille. Dans cette extrémité, elle ne perdit point courage et répondit au gros libelle de Burchardus en écrivant La Pierre de touche. Enfin, grâce à l'influence du général Van der Wyck, un revirement commença à se produire en sa faveur. Les feuilles de ses ouvrages lacérés, employées à envelopper du tabac ou du fromage, s'étaient répandues dans le peuple ; beaucoup de gens les avaient lues avec émotion. Même les soldats, qui fumaient et buvaient dans les tavernes, commençaient à dire que l'au-
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teiir de ces payes touchantes n'était pas la sorcière dont les prêtres leur parlaient au prône. Le Grand Président, M. Kielniann, alla jusqu'cà promettre à Antoinette de s'occuper de lui faire remettre son hérédité de Nordstrand, que les Oratoriens de Malines détenaient injustement. Elle put louer une grande maison, se montrer, réunir des amis et respirer à l'aise après tant d'angoisses.
Mais le clergé holsteinois ne désarma pas : il fallait à tout prix empêcher Antoinette de prendre possession de Nordstrand, où elle serait libre de ses paroles et de ses écrits. On voulait qu'elle s'engageât à ne rien faire imprimer et qu'elle se déclarât responsable des actes et même des paroles de ses disciples. Il y eut à ce sujet de longues conférences qui n'aboutirent pas. Enfin, à l'instigation du Président, Antoinette présenta au duc une -profession de foi très courte, datée de mars 1675, qui réduisait les accusations d'hérésie à néant. Sur ces entrefaites, il survint des troubles dans le pays ; le roi de Danemark vint à Slesvig et les prêtres profitèrent de l'occasion pour solliciter du conseil royal l'arrestation de leur éternelle ennemie. Une main inconnue écrivit sur sa porte : Mémento tiiori. Antoinette se réfugia à Hambourg (mars 1676).
» Comme il y a partout, dit Poiret, des diables et des prêtres, on peut juger par avance du traitement qu'elle devait y attendre ». On lui refusait un abri; elle dut accepter, pendant quinze mois, une chambrette dans le logement d'un homme de guerre. Elle lavait elle-même son linge et se servait en tout, craignant d'appeler l'attention sur elle ; le temps qui lui restait était employé à écrire, et Dieu sait qu'elle ne s'en faisait pas faute! Quelques amis fidèles recueillirent aussi ses conversations, leurs questions et ses réponses. Le 1 1 juin 1077, les prêtres luthérien.s, avertis de sa présence, s'assemblent en consistoire et députent deiix d'entre eux vers le magistrat pour lui demander de ne pas tolérer dans la ville une femme qui y propage l'hérésie. Informée à temps, elle se sauva dans un grenier. Les sergents fouillèrent vainement le domicile d'Antoinette, d'où ils emportèrent une
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charretée de livres, mais ne purent découvrir sa retraite. Pendant qu'on prêchait contre elle dans tous les temples, la malheureuse saisit une occasion pour quitter Hambourg et se réfugia dans la Frise orientale, où elle prit la direction d'un orphelinat.
, Plusieurs de ses fidèles de Slesvig vinrent l'y rejoindre, ainsi que ses rares colons de Nordstrand, qu'elle abandonnait, de guerre lasse, aux Oratoriens. Sa santé s'était affaiblie à la suite de tant de traverses. En 1679, un de ses familiers, dont elle avait traité dédaigneusement les chimères mathématiques, la quitte brusquement et se met à la diffamer ; ses domestiques profitent de sa maladie pour la voler et essayent même de la faire mourir. Enfin, une dénonciation calomnieuse est portée contre elle : on l'accuse d'avoir torturé un enfant de huit ans. Quoique malade, elle crut nécessaire de fuir encore, pour échapper à cette inepte machination. Les routes étaient dans un état épouvantable, les fièvres régnaient partout et Antoinette s'était mise en voyage sans savoir au juste où elle allait Arrivée à Franeker, elle fut prise d'une crise violente et expira le .30 octobre 1080, entre deux vieilles femmes qui ne la connaissaient pas, sans qu'aucun de ses disciples fût présent pour recueillir ses dernières paroles. « Ainsi mourut en pauvre exilée, dit Poiret, Antoinette Bourignon, la plus pure âme et la plus divinisée qui ait été sur la terre depuis Jésus-Christ ». Elle voulut « qu'on ensevelît son corps de la manière la plus simple et la plus basse, au plus tôt et sans bruit », ce qui fut fait. Son biographe nous dit encore que, bien qu'ayant dépassé la soixantaine, elle ne portait pas plus de quarante ans et que, malgré le nombre prodigieux de ses écrits, sa vue était restée si bonne qu'elle n'avait jamais fait usage de lunettes. Mais, en dehors de quelques indications vagues de Poiret, nous ne savons rien de son apparence physique ; Antoinette n'avait permis à aucun peintre de faire son portrait, par modestie d'abord, et puis par crainte d'être reconnue.
Cette femme, qui avait tant enseigné, ne laissa qu'un très petit nombre de disciples. Loin d'augmenter avec le temps.
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la troupe de ses fidèles des deux sexes avait diminué sans cesse, par suite de la difficulté que l'on éprouvait à vivre avec elle et à subir les assauts orgueilleux de son humeur. Ses servantes même l'avaient abandonnée. Mais après sa mort, en Ecosse, le bourignomsiiic se réveilla. La Lumicre du inonde fut traduite en anglais, avec une préface où Antoinette était qualifiée de prophétesse. Un docteur en théologùe, Cockburn, répondit par un livre intitulé: Bonrignianism deteclcd, sive detectio Bourignianisnii^ où il s'attacha à démontrer que la Bourignon n"avait pas été inspirée et que Dieu ne lui avait pas donné mission de réformer le christianisme. Les bourignonistes d'Kcosse ne se tinrent pas pour battus et la polémique" durait encore dans ce pays en 1699, au moment où Bayle écrivait, pour, son Dictionnaire, l'article spirituel autant qu'injuste dont toutes les notices sur Antoinette se sont inspirées.
Les œuvres d'Antoinette Bourignon remplissent dix-neuf volumes que presque personne, depuis le xvii' siècle, n'a eu le courage de lire. Je me suis assuré que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale n'avait pas été ouvert avant moi. Il y a là matière à une longue étude, que nous pouvons seulement esquisser ici à grands traits.
Antoinette s'est toujours défendue de vouloir établir une religion nouvelle. A ceux qui venaient lui demander de les initier à la sienne, elle répondait: « Ayez recours à la doctrine de Jésus-Christ, qui est dans l'I-Ivangile ; je n'en ai point d'autre. ■> Elle n'avait aucun goût pour les obscurités de la théologie, où les chrétiens ont surtout trouvé prétexte à leurs divisions. Comme on la questionnait un jour sur la Trinité, dont les prêtres l'accusaient de faire consister tout le mystère dans la Justice, la Vérité et la Bonté de Dieu, elle répondit : « Je n'ai pas eu dessein de vouloir approfondir ce mystère et dire rjue tout consistait en cela, mais que c'était là la plus utile et la plus salutaire considération que l'on doit avoir au sujet
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de la Sainte Trinité, dont les spéculations ordinaires sont souvent et téméraires et inutiles, et la plupart injurieuses à Dieu. » Une autre fois, elle parlait de la Présence réelle : « Voilà ainsi qu'on se débat par tout le monde, et les chrétiens se haïssent l'un l'autre pour cette différence de croyance. Il aurait été bien plus utile aux chrétiens, ce me semble, de demeurer unis par ensemble en la charité, que Jésus- Christ nous a tant recommandée, que se diviser et quereller et tuer l'un l'autre sur des formalités semblables. » Cela fait partie d'un livre intitulé Tombeau de la fausse théologie, auquel il ne manque, pour être célèbre, que d'avoir trouvé de nos jours quelques lecteurs.
Comme il ne peut être question de la théologie d'Antoinette, voyons en quoi consistait son mysticisme.
Il y a quelques tendances générales qui sont communes au mysticisme de tous les temps. Le mystique a horreur de l'autorité et de la règle ; il se prend pour un être privilégié, en communication au moins intermittente avec Dieu ; il n'accepte la tradition écrite qu'à condition de l'interpréter à sa manière. L'inspiration directe lui permettant de lire dans l'avenir, il prophétise, et, comme les hommes sont plus sensibles à la crainte qu'à l'espoir, il se plaît généralement à annoncer des malheurs comme le châtiment prochain du mal qui se fait. Son commerce avec Dieu, en sanctifiant son esprit, lui inspire le mépris de la chair. Ce qui le frappe surtout dans le mal moral, ce sont les péchés auxquels les sens nous inclinent. S'il n'est pas toujours chaste, le mystique adore la chasteté.
Tous ces traits se retrouvent chez Antoinette. Elle professait une aversion passionnée pour la raison et la logique. Elle considérait la doctrine des Cartésiens comme «la plusmaudite de toutes les hérésies, un athéisme formel, une réjection de Dieu, dans la place duquel la raison corrompue se substitue ». Elle raillait les philosophes de vouloir comprendre ce qui n'est intelligible que par l'illumination de la foi divine, ajoutant que la vaine activité de la raison, loin de conduire à Dieu, éloigne de lui en empêchant de le connaître. ~ La foi vive
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n'est point une croyance des choses qui sont faites ou passées, ou de celles qui doivent encore venir, puisque cela n'apporte non plus d'effet à nos âmes que la croyance des histoires que nous entendons. Mais la foi vivante et opérante est une divine lumière que Dieu a plantée en nos âmes, par laquelle nous connaissons les choses éternelles. » Et ailleurs : « On apprend davantage par un petit rayon de la lumière du Saint-Esprit que par cent ans d'études bien assidues. »
Antoinette s'irrite contre les ministres de tous les cultes, parce qu'elle ne veut pas admettre d'intermédiaire entre Dieu et elle. « Pour savoir ce que l'on doit croire, retourner à Jésus-Christ que l'on n'imite en rien . . . Les religieux ne sont pas plus saints pour avoir fait des vœux et porter un habit particulier. Les pompes et les vanités sont souvent plus grandes sous un pauvre habit de religieux que sous la pourpre des rois. » Les exercices liturgiques de la religion lui sont odieux, non seulement à cause de leur formalisme, mais parce qu'ils manifestent le principe d'autorité et de tradition. Tout ce qui semble détourner la foi de l'idéalisme pur, les pèlerinages, le culte des images et des reliques, n'a pas eu d'ennemi plus acharné qu'Antoinette, même parmi les théologiens protestîints.
Elle ne cessait d'annoncer la fin prochaine du monde, prélude de sa régénération en Jésus-Christ. « On est arrivé au Jugement général, parce qu'il n'y a plus de vrais chrétiens sur la terre, en quelque religion que ce soit. » Elle disait avoir connu en vision le Diable incarné qui devait être l'Antéchrist matériel et professait, sur son orig-ine, une théorie bizarre, fondée sur la croyance aux incubes. Quant à l'Antéchrist au sens spirituel, c'était la corruption des mœurs, le désordre qui régnait dans les Eglises, l'oubli des enseignements évangéliques. « L'on pense que l'Antéchriist ne régnera pas sur la terre, sinon quand on le verra corporellement, ce qui est une grande erreur. Car il règne, passé longtemps, par sa doctrine et son esprit d'erreur et on ne le connaît pas ! »
Mais, à d'autres égards, et par des qualités qui lui sont particulières, Antoinette se distingue de la foule des mystiques.
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Née dans le catholicisme, persécutée à la fois par les catholiques et par les réformés, elle s'est élevée à la conception de la tolérance, d'une religion supérieure aux religions. Pour elle, l'amour de Dieu est au-dessus de toute forme confessionnelle; c'est la seule loi qui nous affranchisse de l'égoïsme et rende faciles les autres vertus. « Celui qui conserve en son cœur l'amour de Dieu ne peut jamais pécher, vu que le péché n'est rien en soi qu'un détour de Dieu pour se tourner vers les créatures. Celui qui aime Dieu de tout son cœur accomplit le Vieux et le Nouveau Testament. » Et ailleurs : « Dieu m'a envoyée hors de l'Eglise romaine afin que je connusse aussi les autres par expérience. Je tiens à m'exercer en la pratique des enseignements de Jésus-Christ, sans mépriser nulle de ces religions en particulier, mais estimant d'icelles ce qu'elles ont de bon et conforme à l'Evangile. J'aime maintenant les gens de bien partout où je les trouve, sans m'informer si elles sont romaines ou non. Car quel sujet me donne un homme de bien à le haïr en bien vivant, à cause seulement qu'il ne s'appelle point catholique, vu qu'il peut être, en ejïet, plus catholique que le plus saint des -romains? » Antoinette pousse la tolérance jusqu'à louer les juifs, pour leur invincible attachement à l'idée messianique et les longues souffrances qu'ils ont endurées : « Je ne doute nullement que les juifs seront encore les premiers au Royaume des Cieux, à cause qu'ils ont été si humiliés et méprisés en ce monde, en quoi ils ont plus imité Jésus Christ que les chrétiens. > Tout le passage dont ces lignes sont tirées est extraordinaire pour le XVII'' siècle '. Par l'idée qu'elle se tait du Messie, Antoinette est plus voisine du judaïsme que de la théologie chrétienne. Chose singulière chez une mystique, elle ne croit pas à la destruction du monde matériel, au règne du pur esprit. Malgré le Solvet sœcliim in favillà, c'est sur terre qu'elle attend, qu'elle annonce la venue de Jésus-Christ, sa domination sur l'humanité purifiée et unie à lui « de corps et d'âme, par les liens d'un pur amour ». » Le monde durera éternellement, nulles créatures