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La Lumière du monde, t. II, p

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ne mourront en leurs espèces... Dieu n'a pas créé ce monde pour le détruire et en faire un nouveau, comme s'il pouvait avoir manqué en créant le premier, et l'univers n'a pas été créé seulement pour être l'objet de nos misères, puis détruit à la fin. Quand on dit que le monde finira, c'est une manière de parler qui doit nous faire entendre que toutes les œuvres mauvaises des hommes finiront... Quand tout sera purgé du mal, toutes choses subalternes seront soumises à cette noble créature qui est l'homme, pourvu qu'il soit lui-même soumis à son Dieu. » Elle en veut aux chrétiens de « rejeter la venue de Jésus-Christ en gloire, quoiqu'elle soit vérifiée pai- tous les grands prophètes, les apôtres et Jésus-Christ lui-même ». C'est précisément cette attente de la venue glorieuse du Messie qui est, à ses yeux, un titre d'honneur pour les juifs.

Antoinette a soutenu avec passion la doctrine du libre arbitre, allant jusqu'à nier la prescience divine, par la raison que Dieu, dans sa bonté, ne voulait pas savoir ce que devaient décider les hommes. « Dieu ne pense qu'à ce qu'il lui plaît, et, ayant voulu créer l'homme libre, il n'a pas voulu borner les événements par sa prévoyance. » L'argument, au point de vue philosophique, peut sembler faible ; mais cet attachement à l'idée de la liberté n'est pas ordinaire chez les mystiques. Il révèle, à défaut de la biographie d'Antoinette, l'énergie de sa nature, à laquelle les délices de la contemplation ne suffisaient pas.

Sans prêcher l'égalité sociale de l'homme et de la femme — car elle ne s'occupe pas de questions sociales — Antoinette n'a jamais admis que son sexe dût imposer quelque réserve à la liberté de sa parole et de sa pensée. « Il est difficile aux hommes de confesser que le Saint-Esprit puisse habiter dans l'âme d'une femme autant que dans celle d'un homme, parce qu'ils veulent demeurer les maîtres en Israël ; mais il n'y a point de différence entre l'âme d'un homme et celle d'une femme : cela ne regarde que la nature corporelle, et non l'esprit et la volonté. »

De cette liberté de tout j)enser et de tout dire, Antoinette a donné une preuve singulière par sa doctrine de l'amour phy-

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sique. Comme la Diotime du Banquet de Platon, elle n'a pas reculé devant des questions dont s'effarouche la pruderie des modernes, et elle les a traitées avec une crudité d'expression dont les écrits des femmes dévotes n'offrent pas d'exemple. Pourtant, et malgré les calomnies dont elle fut l'objet, il est certain que ses mœurs sont restées pures. Ses disciples ne se contentaient pas de louer sa chasteté : ils lui attribuaient le don de rendre chastes ceux qui l'approchaient. Voici ce qu'elle écrivait elle-même en 1673 : « J'ai été chaste de tout temps; Dieu m'a délivrée, dès ma tendre jeunesse, des désirs charnels, pour m'en donner de spirituels, lesquels me restent encore à présent dans l'àme. > On serait mal venu, sur la foi de quelques pages un peu grossières, à contester le témoignage qu'elle se rendait avec tant de simplicité.

Pour comprendre les idées d'Antoinette en la matière délicate que nous abordons, il faut remonter jusqu'aux origines du mysticisme chrétien : c'est un anneau d'une chaîne qui est encore loin d'être brisée.

La question des rapports de l'homme avec la femme a été, dès les premiers jours de l'Eglise, un sujet d'inquiétude pour les fidèles et, pour les esprits absolus, une source d'hérésies sans cesse renaissantes. Jésus, bien qu'ayant vécu plus de trente ans, ne s'était pas marié ; il n'avait conseillé à personne le mariage ; il avait dit, suivant saint Matthieu : < Il y a des eunuques qui l'ont été de naissance et d'autres qui ont été faits tels par les hommes ; mais il y a aussi des eunuques qui se sont faits tels eux-mêmes, en vue du royaume des cieux. » C'est l'interprétation littérale de cette dernière parole qui égara le grand Origène et a fait des victimes jusqu'en notre temps. L'Église, née pour régner et pour vivre, ne glissa jamais sur la pente des exagérations ascétiques. Elle prit résolument position avec saint Paul: « Si tu te maries, tu ne pèches point, et si une vierge se marie, elle ne pèche point. — Si tu n'es pas lié à une femme, n'en recherche pas une ;

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mais il vaut mieux se marier que d'rtre en proie au désir. » Ainsi le grand apôtre faisait du mariage une concession à l'infirmité humaine, écartant, du moins par son silence, la doctrine de l'antiquité classique et du livre de Tolnè ', qui assigne pour but unique à l'union sexuelle la procréation des enfants.

La discussion soulevée par ces textes a duré pendant des siècles : mais l'Église n'a pas cessé de professer une opinion moyenne qui fait la part des intérêts de la société et des désirs naturels de l'individu. « Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu, dit Bossuet: le dérèglement de leur esprit, qui mêle tant d'excès dans leurs discours, introduit mille désordres dans leur vie. > Et plus loin, en parlant des Vaudois, Bossuet écrit ces phrases caractéristiques : ^ « Les protestants accusent Renier de calomnier les Vaudois en leur reprochant qu'ils condamnent le mariage ; mais les auteurs tronquent le passage, et le voici tout entier : « Ils condamnent le sacrement du mariage, en disant que les « mariés loèchent mortellement lorsqu'ils usent du mariage « pour une autre fin que d'avoir des enfants » ; par où Renier fait voir seulement l'erreur de ces superbes hérétiques qui, pour se montrer au-dessus de l'infirmité humaine, ne voulaient pas reconnaître la seconde fin dn mariage, cest-à-.dire celle de servir de remède à la concupiscence. C'est donc à cet égard seulement qu'il accuse les hérétiques de condamner le mariage, c est-à-dire d'en condamner cette partie nécessaire, et d'avoir fait un péché mortel de ce que la grâce d'un état si saint rendait pardonnable. » (On ne sait pas assez que le plus sévère des moralistes modernes, Kant, dans sa Doctrine de la vertu, s'est mis assez nettement du côté des Vaudois contre Bossuet et l'orthodoxie).

Il n'en restait pas moins avéré que, dans la pensée même

1. Prière de Tobie, cjuand il est enfermé .ivec Sarah dans la chambre nuptiale : « Seigueur, je prends ma sœur que voici, non pour le plaisir des sens, mais à cause du désir d'avoir des enfants (}ui te bénissent à l'avenir >. Tel est, du moins, le texte de la Vulgate ; celui du livre grec de Tobie est obscur. Voir Reuss, J.a Bible, t. VIII, p. 601.

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