Pseudo-Aristote, Mirab. Auscult., LXXXVI
2. Frazer, Le toicmisme, trad. franc., p. 8, 40. Cf. ibid,, p. 34, pour en exemple australien.
du totémisme ni des tabous primitifs. C'est que les mots de toteîn et de tabou sont encore tenus en suspicion par les esprits pénétrés d'idées classiques ; l'on ignore trop volontiers que s'ils nous viennent, l'un de l'Amérique du Nord, l'autre de Polynésie, les conceptions qu'ils désignent sont universelles et répondent à des faits sociaux partout observés. Supposons que l'homme n'eût pas été arrêté par ces scrupules élémentaires qu'on appelle des tabous et dont le monde animal lui-même trahit l'influence ' : il aurait dévasté la nature entière au lieu de la plier à ses besoins, de l'assujettir progressivement à sa volonté ; bien plus, les hommes se seraient déchirés entre eux et la civilisation même la plus rudimentaire n'aurait pu naître^. Parmi les innombrables tabous primitifs, d'autant plus stricts que les sociétés sont plus grossières, une sélection s'opéra et s'opère encore, où les nécessités pratiques de la vie, la science naissante et la sagesse des législateurs ont eu leur part. C'a été une des erreurs du xville siècle de croire que l'homme, naturellement libre, aurait été asservi, à l'aurore de l'histoire, par l'astuce des législateurs religieux ; en réalité, les législations religieuses n'ont maintenu qu'une partie des prohibitions existantes, sans jamais en introduire de nouvelles, et ont marqué, par suite, des étapes dans la voie de l'affranchissement de l'humanité". La religion, la morale, le droit civil et criminel,
1. Les animaux qui vivent à l'état grégaire obéisseut certainement à des tabous, ne fût-ce que lorsqu'ils s'abstiennent de se dévorer entre eux.
2. Qu'on se figure deux tribus dont l'une détruirait tout avec l'insouciance de l'enfance, tandis que l'autre sera t accessible à des scrupules; il est évident que la seconde seule aurait chance de subsister, la première étant condamnée à périr faute de gibier, de végétaux, etc., après avoir plusieurs fois cbangé de séjour. Ainsi la sélection s'est faite au profit des plus sages; s'il a jamais existé des clans dépourvus de tabous, ils ont dû disparaître très rapidement. — Cela est également vrai des tabous sexuels ; la chasteté relative étant nne condition de force et de santé physique, les clans où les tabous sexuels existaient devaient avoir, dans la lutte pour la vie, un avantage assuré sur les autres.
3. C'est ce qu'a entrevu le génie de Maimonide {^Moré Ncbouchim, III, 47) ; il a le premier émis l'idée que les règles de pureté rituelle, loin d'être un fardeau imposé au peuple par le législateur, étaient, au contraire, un allè;;ement, une simplification des régies beaucoup plus complquée? que l'u âge
même les règles de la simple bienséance viennent de là. Car si les restrictions qui limitent les énergies de l'homme sont nées de la superstition, elles finissent toutes, à la longue, par passer au crible de la raison, de la science et de l'expérience, qui arrêtent au passage celles qu'un motif d'intérêt social ne protège pas. En tant qu'ils assurent la conservation des animaux et des végétaux, les tabous primitifs constituent le totémisme, qui n'est, à proprement parler, qu'une convention pacifique, un pacte d'alliance entre l'homme et la nature qui l'entoure. A ce contrat d'origine mystique, l'humanité, ou du moins une partie de l'humanité, a dû la domestication des animaux et la culture des céréales, sans lesquelles ses progrès ultérieurs auraient été impossibles. C'est donc par les tabous et les faits de totémisme qu'elles révèlent, bien plus que par leurs théogonies et leurs Panthéons, que les religions de l'antiquité se rattachent à l'histoire générale des sociétés humaines, dont elles préparent et reflètent tour à tour, les vicissitudes. Les théogonies sont des œuvres savantes et par suite stériles où les seuls éléments précieux pour la science des religions sont les faits rituels, devenus inintelligibles, que les théologiens, à l'exemple du vulgaire, ont expliqués par les fables. A l'heure où les Panthéons se constituent, où les divinités se hiérarchisent, la mytliologie naît, comme une végétation touffue et parasite, sur le tronc déjà bien des fois séculaire de la religion, dont la période créatrice et féconde est antérieure à l'anthropomorphisme. Ce doit être la tâche de l'exégèse vraiment comparative de pénétrer, par delà les théogonies poétiques ou sacerdotales, jusqu'à ces scrupules capricieux, mais, après tout, bienfaisants, de sauvages, qui sont l'embryon commun du développement religieux et social.
et la superstition imposaient aux autres peuples. Il cite à cet égard les Sabiens, chez qui la femme aux époques était absolument isolée de tout contact, devait demeurer dans une maison séparée, etc. (cf. Munk, Palestine, p. 165). Sur les tabous cruels et compliqués de la menstruation chez les peuples primitifs, voir Durkheim, Année sociologique, t. I, p. 43. — Il est à remarquer, à l'appui de l'opinion de Maimonide, que la législation dite mosaïque n'a pas recueilli la prohibition de manger le tendon de la cuisfe, qui est pourtant mentionnée comme généiale dans la Genèse, XXXII, 32.
Totémisme et exogamie^.
On a généralement admis que le totémisme est caractérisé par deux faits essentiels: 1" Le respect de la vie du totem, qui n'est ni tué, ni mangé, sinon dans des circonstances exceptionnelles, où les fidèles communient et s'imprègnent de divinité en le mangeant; 2° L'exogamie, à savoir la défense pour le porteur d'un totem d'épouser un individu ayant le même totem, c'est-à-dire appartenant au mi'me clan totémique.
Ces deux interdictions fondamentales dérivent, comme je crois l'avoir montré ^, d'un même tabou primitif, le respect de la vie du clansman et l'horreur de répandre son sang. En effet, le totem est bien un membre du clan; il en est même le membre par excellence, à cause de la puissance mystérieuse qu'on lui attribue, et, pour le sauvage totémiste, tuer son totem est un crime plus grave que de tuer un des siens. D'autre part, l'union sexuelle, impliquant une effusion de sang, a été également interdite lorsque ce sang était celui d'une fille du clan, versé par le fait d'un homme du clan.
Cela posé, le totémisme et l'exogamie sont deux faits sociaux corrélatifs, déri^rés du même principe, appartenant à la même phase de l'évolution sociale ; mais il est peu scientifique de dire que l'exogamie soit un caractère du totémisme et, pour ma part, quand j'ai abordé ce sujet dans son ensemble, je m'en suis bien gardé ^ IM. Durkheim n'a pas tenu compte
1. E, Durkheim, Sur le tolcmisme. Extrait de VA/iné^ sociologique (Paris, Félix Alcan), 1902, t. V, p. 82-121. ^V Anthropologie, 1902, p. 66i-6G9 ; et. ibid., 1904, p. 741.]