‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 46 sur 232 · V Anthropologie, 1899, p · texte numérisé non relu

V Anthropologie, 1899, p

3. Revue scientifique, 13 octobre 1900, p. 456, note 5 [plus haut, p. 25].

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de ma réserve, ce qui m'oblige à la réitérer expressément.

La publication, en 1899, du gros volume de MM. Spencer et Gillen sur les tribus centrales de l'Australie parut porter un coup très grave aux idées reçues sur le totémisme. Les auteurs décrivaient avec détail la tribu des Aruntas^ où le totémisme existe, mais où n'existent ni le respect de la vie du totem, ni l'exogamie des clans.

Avec une bonne foi admirable, mais non sans précipitation, M. Frazer, un des créateurs de la doctrine reçue sur le totémisme, se hâta de chanter la palinodie'. Il était nécessaire, après ce quasi abandon de la doctrine par son plus illustre représentant, que les faits nouveaux allégués par MM. Spencer et Gillen fussent soumis à une analyse détaillée et réduits à leur juste valeur. M. Durkheim a entrepris cette tâche et s'en est acquitté avec l'esprit critique et philosophique qui recommande tous ses écrits.

D'abord, les Aruntas peuvent manger leur totem, bien qu'il leur soit recommandé d'en user avec modération et que le foie de l'animal leur soit rigoureusement interdit. La première idée qui se présente, c'est que ce demi-tabou n'est qu'un tabou aifaibli. Mais M. Frazer repousse cette conclusion, parce que, d'après les traditions indigènes, les ancêtres des Aruntas auraient pu autrefois tuer et manger librement leurs totems, tant animaux que végétaux. Que valent de pareilles traditions? Rien ou peu de chose. Autant ajouter foi aux contes des Grecs sur l'âge d'or, où la terre bienfaisante nourrissait l'homme oisif, où les animaux ravisseurs et féroces n'existaient pas, etc.

Une fois la conception ordinaire du totémisme écartée, M. Frazer s'en est fait une nouvelle d'après la cérémonie ap. pelée InticJiiiima par les Aruntas. Chaque année, au printemps, un groupe totémique se livre à des actes mimiques à l'imitation d'un animal, dans la pensée d'en favoriser ainsi la multiplication par une sorte de magie sympathique. Mais comme

1. Furtnightly Review, avril et mai 1899; cf. Annèi sociologique, t. III, p. 217.

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chaque groupe ne peut pas manger librement de son totem, il appert que le groupe de l'émou, par exemple, travaille pour celui du kangourou, et réciproquement. M. Frazer voit là ingénieusement une application, dans le domaine superstitieux, du principe de la division du travail. Il ajoute — et cela est infiniment spirituel — que cette magie sympathique ne diffère de l'industrie des sociétés modernes que par le principe erroné dont elle s'inspire; chez les Aruntas comme dans notre Europe laborieuse, on ne demande pas la nourriture quotidienne de l'homme à une puissance céleste ; on contraint la nature à la fournir, par la vertu d'une activité qui ne comporte l'intervention d'aucun être mythique.

Le témoignage de MM. Spencer et Gillen ne permet pas de douter que le totémisme soit devenu cela chez les Aruntas; mais de quel droit nier qu'il ait pu être autre chose à l'origine, ou seulement il y a un ou deux siècles ? Ce qui est évidemment très ancien, parce que c'est un rite, et non l'explication de ce rite, c'est V Intichiuma. Mais cette cérémonie s'explique à merveille dans la conception ordinaire du totémisme. Le totem n'est pas un individu, mais un clan animal affilié au clan humain, une espèce ; pour que le clan humain prospère, il faut que la continuité du clan animal soit assurée. Ainsi les actes et les formules magiques ayant pour but la multiplication des animaux de telle espèce sont parfaitement conciliables avec le totémisme strict qui interdit de les tuer et de s'en nourrir.

Venons à la question d'exogamie, qui est compliquée et difficile. D'abord, il y a bien une espèce d'exogamie chez les Aruntas. Tous les individus de la tribu sont répartis entre deux phratries, comprenant chacune deux clzsses kométiques^ ; jr, le maria ze est interdit entre membres (Ttine même phratrie Soient A et B les phratries, aa' et bb' les deux classes que comprend chacune d'elles: un a ne peut épouser une a' ni un b une b'. Cette division bipartite de la tribu se retrouve très

1. Ilométiqiiis, < de même âge ». Je demanae la permission d'imprimer ce néologisme, dont j'ai raolivé l'emploi à mon cours de l'école du Louvre en 19Q1-

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souvent en Australie, souvent en Amérique : c'est le résultat du premier fractionnement du clan primaire en deux clans exogamiques. Plus tard, le nombre des clans s'est multiplié, mais la prohibition du connubiuin est restée en vigueur entre individus du même clan.

Il en résulte que les Aruntas comprenaient d'abord deux groupes exogames, et que, par suite, là comme ailleurs, le totémisme s'associait à l'exogamie.

Aujourd'hui, le mariage est possible entre individus de même totem, par la raison qu'il y a des aa' et des bb' à la fois en A et en B. Toutefois, ce « chevauchage » des groupes totémiques sur les deux phratries est de date relativement récente, car chaque groupe totémique est encore, en majeure p irtie, compris dans une seule et même phratrie. Il est donc très probable qu'à l'origine (c'est-à-dire plus anciennement) chacune des deux phratries comprenait un certain nombre de clans totémiques, qui n'étaient pas représentés dans l'autre phratrie.

Le fait que le clan arunta, primitivement exogame, est devenu endogame, sans que les Aruntas aient même conservé le souvenir de l'exogamie primitive, doit être expliqué par la révolution qui, chez ces sauvages, a substitué le régime 'patriarcal au matriarcat. Actuellement, l'enfant d'un père de la phratrie A est un A ; primitivement, il a dû être un B puisque l'homme de la phratrie A ne pouvait épouser qu'une femme de la phratrie B et que l'enfant suivait la condition de sa mère.

Nous avons parlé des deux clans hométiques, aa', bb' qui composent chaque phratrie. Les a ne sont pas des gens de même âge que les a', mais un « a ])Our fils un a', ce dernier a pour fils un a et ainsi de suite. Or, non seulement un a ne peut pas épouser une a ou une a', mais, de phratrie à phratrie, il ne peut se marier que dans sa classe, on dirait presque à son étage: un a ne peut épouser qu'une b, un a' qu'une b , etc.

Supposons le régime matriarcal en vigueur. Tous les enfants des a sont des b' ; tous ceux des b' sont des a (= a"). Le

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système patriarcal actuel a eu pour effet de reverser les enfants dans la phratrie de leur père; mais, par cela même, ils ont amené dans cette phratrie les totems de l'autre phratrie. Ainsi s'explique le « chevauchage » des groupes totémiques sur les deux parties de la tribu.

Une fois qu'il y eut, dans une même phratrie, des Kangourous et des Emous, la défense de se marier dans sa phratrie n'impliqua plus celle, pour un Kangourou de A, d'épouser une Kangourou de B. Ainsi disparut l'exogamie des clans totémiques.

Je résume très rapidement la savante argumentation de M. Durkhpim. Quand on entre dans le « maquis » du mariage exogamique, ce n'est plus de la littérature ou de l'histoire, mais de l'algèbre. Pour tout suivre et tout comprendre, il faut un réel eftort d'attention.

Le passage de la filiation utérine à la filiation par les mâles s'est effectué chez les Aruntas, mais non chez la plupart des tribus voisines. C'est sans doute que les Aruntas, plus doués que leurs voisins, ont ressenti plus vivement les inconvénients de la filiation utérine. Le plus grave de ces inconvénients, c'est que le fils n'appartient pas à la phratrie du père ; réunis pour la chasse, pour la guerre, pour les jeux, ils sont séparés dans la vie religieuse, dont l'importance est si grande dans les sociétés primitives. On peut dire que partout où l'ac tivité virile, sous quelque forme qu'elle se manifeste, l'a emporté sur l'activité religieuse, cette dernière a dû se mettre en harmonie avec la première et le patriarcat a succédé au matriarcat.

Il résulte de ce qui précède que, dans l'organisation actuelle des Aruntas, nous distinguons encore nettement les survivances d'une société strictement totémique, avec interdictions alimentaires et exogamie des clans utérins. Donc, il n'y a rien à changer à ce que l'on croyait savoir du totémisme primitif, et cela est un vrai triomphe pour la science sociologique, car, avant les études de MM. Spencer et Gillen sur les Aruntas, on ne disposait pas de renseignements complets sur une seule tribu totémique et l'on n'en avait reconstitué

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le schéma qu'à l'aide d'éléments épars. Ceci suggère quelques réflexions.

Assurément, personne ne soutient plus, avec Hegel, que tout ce qui est rationnel soit réel ; mais il est certain que tout ce qui est réel est rationnel. On peut donc, très légitimement, user de la déduction et de la logique pour reconstruire l'état d'une société qu'on connaît seulement par quelques faits généraux ou par des survivances. C'est ce qui s'appelle faire de la paléontologie sociale. Aussi est-il parfaitement licite de parler du totémisme ou du matriarcat des Grecs ou des Celtes, alors que les Grrecs et les Celtes que nous fait connaître l'histoire n'étaient pas totémistes et ignoraient la filiation utérine. Dans le même volume de V Année socio/ogiqiie où se trouve le beau mémoire de M. Durkheim, un critique ami, mais méfiant, me reproche d'avoir fondé un exposé des lois du totémisme' « sur des exemples dont la nature totémique est loin d'être clairement établie et qui ne seraient, en tous cas, que des survivances du totémisme dans des milieux non totémiques, donc peu instructifs. » Mais cela est complètement erroné. Rien, au contraire, ne saurait être plus instructif que «les survivances du totémisme dans des milieux non totémiques' ». Après tout, les Aruntas et autres black feUoivs sont peu intéressants en tant que sauvages ; ce qui nous attire vers eux, ce qui nous fait trouver profit à les étudier, c'est qu'ils nous offrent l'image de ce que pouvaient être les ancêtres des Grecs, des Celtes, des Germains, etc., à une époque que l'histoire n'éclaire pas. Bien entendu, il n'est pas permis de conclure, liic et nuiic, de l'Arunta au proto-Grec, En revanche, toutes les fois que nous réussissons à reconnaître, chez les Grecs, les Germains ou les Celtes, la survivance à' un usage ou d'une idée que nous constatons chez les Aruntas,

1. Cet expo é a été résumé, sous le nom de Code of totunism, dans un intéressant article de M. Stanley A. Cook, Israël and Totemism, publié dans la yewish Quarterly XevUw d'avt'û 1902 (p. 413-448). Ce qu'il y a de nouveau dans mon travail n'a pas échappé au savant anglais ; en France, dans nos milieux < intellectuels », on n'a trop souvent les yeux ouverts que sur le dehors.

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