Jdii/,, p. 614 et suiv
lumière du jour, mais sont reléguées dans les parties les plus obscures, au fond de longs corridors difficiles d'accès.
Dès que j'eus appris, par les relations de MM. Capitan et Breuil, que les peintures de nos cavernes avaient été exécutées dans ces conditions, il me parut évident qu'elles ne pouvaient être expliquées comme de simples jeux et que leur caractère religieux et mystique devenait, par cela même, incontestable. Assurément il y aurait de la témérité à postuler, pour les troglodytes de l'époque du renne, des cultes totémiques identiques à ceux des Aruntas de l'Australie actuelle ; mais, à moins de vouloir renoncer à toute tentative d'explication, il est plus raisonnable de chercher des analogies chez des peuples chasseurs d'aujourd'hui que chez les peuples agriculteurs de la Gaule ou de la France historique. Or, la représentation d'animaux comestibles au fond de nos grottes, à l'exclusion, comme je l'ai déjà dit, des carnassiers, s'expliquerait fort bien si l'état religieux des troglodytes avait été semblable à celui des Aruntas étudiés par MM. Spencer et (xillen. Il s'agissait d'assurer, par des pratiques magiques, la multiplication du gibier dont dépendait l'existence du clan ou de la tribu. Des cérémonies, auxquelles ne participaient que les adultes, avaient lieu, à cet effet, dans la partie la plus obscure de la caverne, d'ont l'accès était interdit aux profanes. Les peintures, exécutées peut-être à la lumière artificielle (bien qu'on n'ait pas relevé de traces de fumée sur les parois), ne pouvaient être visibles que dans les mêmes conditions, à moins que l'habitude de vivre dans les ténèbres n'ait développé, chez les hommes de ce temps-là, une puissance visuelle très supérieure à la nôtre '. Ces peintures formaient l'objet du culte, qui s'adressait non aux individus représentés, mais à l'espèce, sur laquelle on croyait avoir prise et influence par le fait même de la représentation des individus. Si les troglo-
1. J'ai émis l'hypothèse {Chro>ii</ue da At/s, y février 1903) que les troglodytes, passant une partie de leur existence dans les cavernes, avaient pu acquérir la faculté de voir dans les ti'nèbres, là oii l'homme de nos jours ne distingue rien. Il faudrait, pour Être fixé il cet égard, posséder des données, qui me font défaut, sur la variabilité de la jiuissance visuelle chez l'homme.
dytes pensaient comme les Aruntas, les cérémonies qu'ils accomplissaient devant ces effigies devaient tendre à assurer la multiplication des éléphants, des taureaux sauvages, des chevaux, des cervidés, qui leur servaient ordinairement de nourriture ; il s'agissait aussi de les attirer en grand nombre dans les environs de la caverne, d'après ce principe de physique sauvage qu'un esprit ou un animal peut être contraint de choisir pour séjour le lieu où a été représenté son corps. M. Hirn a proposé d'appeler magie homéopathique celle qui a pour principe cette attraction des semblables, siinilia similièus\ Ainsi s'expliquerait à merveille l'absence, dans les peintures des cavernes, des animaux carnassiers ; si, aujourd'hui encore, dans certaines campagnes, on craint de nommer le loup, de peur de le faire venir, combien les troglodytes ne devaient-ils pas redouter de représenter des fauves qui menaçaient non seulement leur vie, mais celle des herbivores qui constituaient leur gibier?
Peut-on chercher à expliquer de même les images d'animaux gravées sur pierre, sur os et sur corne, ou sculptées en ronde-bosse, qu'on a recueillies dans les cavernes de l'âge du renne ? Un seul auteur, l'obscur Bernardin, a proposé, vers 1876, d'admettre une relation entre ces images et celles des clans à cultes totémiques; mais cette hypothèse n'a pas eu d'écho et je ne la trouve plus mentionnée nulle part^. Les sa-
\. Hirn, The origins of art, p. 282.
2. Dans un article de la Rfvue savoisierine (février 1876), Bernardin, conservateur du Musée de Melle en Belgique, compara les bâtons généalogiques des Maoris non seulement aux bâtons de commandement, mais aux os et aux bois de renne portant des entailles. P. 12: « Les instruments nommés bâtons de commandement portent assez souvent des encoches régulières ; ces entailles n'auraient-elles pas eu pour but de rappeler les généalogies des chefs ? On y voit ordinairement d'un cûté le dessin d'un animal ... ; cet animal ne désignerait-il pas la tribu, par exemple la tribu de la Truite en Belgique, les tribus du Bouquetin, de la Belette, du Castor ou de la Loutre en Savoie ? . . . Les Indiens de f Amérique du Nord avaient aussi des figures d'animaux comme symboles ou totems de leurs tribus. > Revon fit allusion à cette théorie en 1878 (La Haute-Savoie avant les Romains, p. 13). S'il en a été question ailleurs, je n'en suis pas informé. Avant d'avoir rencontré ces passages, j'écrivais dans la Revue archéologique ( 1899, II, p. 478), à propos du livre de MM. Girod et Massénat : « J'ai souvent, pour ma part, insisté sur le caractère religieux des
vants contemporains ont été généralement d'accord pour voir, dans les gravures et sculptures de l'âge du renne, les produits d'une activité proprement artistique, activité servie par des qualités d'observation et d'habileté manuelle que la lutte pour la vie devait développer chez les primitifs ^ On a même prétendu que les troglodytes, grâce à leurs troupeaux de rennes semi-domestiqués, devaient avoir l'existence assurée et des loisirs, sans quoi ils n'auraient pu consacrer beaucoup de temps à l'art, qui est un luxe de la vie. Quant aux objets ornés par excellence, que l'on appelle bâtons de covimaitdement, on y a reconnu successivement des armes, des instruments à redresser les flèches, des insignes de la dignité des chefs, des pièces servant à l'attelage des rennes, des espèces d'agrafes pour vêtements, des trophées de chasse. Cette dernière hypothèse est celle à laquelle je me suis arrêté en 1889 '- ; mais j'ajoutais, pris d'un scrupule : ♦ Il est impossible de dire si ces trophées ont été ou non l'objet de pratiques superstitieuses ; cette hypothèse n'aurait rien d'invraisemblable. » En effet, et elle me paraît aujourd'hui tout à fait légitime. Nous ignorons et nous ignorerons sans doute toujours le rôle joué par les bâtons de commandement dans les cérémonies magiques; mais il ne me semble pas douteux que telle ait été leur destination. Ce qui est vrai de ces bâtons doit l'être des autres objets sculptés ou gravés, bien qu'il reste possible que certaines gravures confuses ou incomplètes ne soient que les essais de dessinateurs novices et n'aient jamais été employées rituellement. Parmi les os gravés recueillis par M. Piette, il y a des têtes d'animaux écorchés, qui posent un problème très difficile. Les troglodytes auraient-ils travaillé d'après lécorché comme les artistes modernes, dans le dessein de mieux apprendre leur métier? Iwidemment, cette explica-
bâtons lie commandement et je crois très légitime, à l'encontre de Mortillet, d'attribuer aux hommes des cavernes une religiosité déj.'i développée. Peutêtre les figures d'animaux, si fréquentes dans leur art, témoignent-elles d'une aorte de totémisme. »