Revue scientifique, 13 octobre
Pendant les deux premiers tiers du xix» siècle, missionnaires et voyageurs recueillirent un peu partout des faits analogues à ceux que l'on avait observés au xviiie siècle en Amérique. On s'aperçut ésjfalement que des faits de même ordre avaient été signalés au Pérou dès le xvie siècle et, bien plus anciennement, par les écrivains de l'antiquité classique, Hérodote, Diodore, Pausanias, Élien, etc. L'auteur de l'ouvrage célèbre sur le mariage primitif, Mac Lennan, proposa, en 1869, de reconnaître des survivances des coutumes et des croyances totémiques dans un grand nombre de civilisations antiques et récentes. Il ne fut guère écouté. Vers lt83, la question fut reprise, avec plus de savoir et de critique, par MM. Robertson Smith et Frazer ; elle n'a pas cessé, depuis, d'être à l'ordre du jour de la science, mais plus particulièrement en ."Angleterre, où MM. Lubbock, Tylor, Herbert Spencer, Andrew Lang, Jevons, Cook, Grant Allen, etc., s'en sont occupés ou s'en occupent encore.
Le caractère fondamental du totémisme animal est l'existence d'un pacte mal défini, mais de nature religieuse, entre certains clans d'hommes et certains clans d'animaux'.
Bien que des faits ou des survivances de totémisme aient été constatés, au XYiii" et au xixo siècle, dans toutes les parties du monde -, on peut poser en principe que le totémisme n'a subsisté que là où la civilisation est restée rudimentaire, en particulier là où la domestication des animaux n'a fait que peu de progrès. En effet, si le totémisme crée un lien entre les animaux et l'homme, l'effet naturel de ce lien est souvent funeste au totémisme qui l'a créé ; il y a là un processus paradoxal en apparence, mais en vérité simple et logique, qui a été bien mis en lumière par M. Jevons^.
1. Pour abrojjer, je ne m'oc upe ici que du totémisme animal. Le totémisme végétal, quoique plus rare, se prêti-rait aux mêmes éludes comparatives.
2. Voir Frazer, Lf Totimisme, trad. française, p. 130 (répartition géographique du totémisme). — Je sais que les idées de l'auteur sur l'origine du totémisme se sont assez gravement modifiées en 189.1 (cf. Année socinlogiijtie, t. III. p. 217); mais les faits qu'il a si bien classés — et auxquels je me réfère sans cesse dans ce travail — importent plus que toute théorie sur le caraclére primitif du totémisme.
3. Jevons, Jntroiluclion to the hiitory of religiiii, p. 114 et suiv.
Soît, en effet, un groupe de clans totémiques qui apprivoisent des ours, des serpents ou des aigles, parce qu'ils reconnaissent dans ces animaux un principe divin qu'ils veulent se concilier; ces animaux ne se prêtant pas à la domestication, le même état de choses pourra subsister pendant des siècles. Assurément, si l'un de ces animaux est comestible, on en viendra bientôt à le manger dans certaines réunions périodiques du clan, où il s'agira de renouveler l'alliance par une sorte de communion ; mais on ne sera pas tenté de multiplier les repas de ce genre, parce que l'animal, demeuré sauvage, ne sera pas continuellement à la portée de l'homme et que le nombre des individus apprivoisés sera nécessairement très restreint.
D'autre part, supposons un groupe de clans ayant pour totems le taureau, le sanglier et le mouton ; certains couples de ces espèces commenceront par s'apprivoiser et se multiplieront dans le voisinage immédiat des clans ; les sacrifices périodiques des totems et les banquets faisant suite à ces sacrifices tendront naturellement à devenir de plus en plus fréquents, tout en perdant, à la longue, quelque chose de leur caractère religieux pour prendre celui de simples ripailles. Lorsque les animaux en question seront vraiment domestiqués, formeront de grands troupeaux gardés par des chiens, sans cesse en contact avec les hommes, la tradition des sacrifices périodiques et des banquets communs se maintiendra dans la religion ; mais, dans la pratique, les hommes se nourriront de plus en plus de la chair des animaux et cesseront de leur témoigner un respect superstitieux. A cette période de la décadence du totémisme, il peut se produire des phénomènes divers dont l'étude des civilisations antiques fournit des exemples. Le clan animal n'est plus l'objet d'un culte ; ce qui reste du sentiment primitif se reporte sur des animaux isolés, considérés comme divins, tels que le bœuf Apis, le bouc de Mendès, le crocodile du lac Mœris, le lion de Léontopolis en Egypte '. Très souvent, la défense de tuer des ani-