‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 7 sur 232 · i: Atithrofologie, 1900, p · texte numérisé non relu

i: Atithrofologie, 1900, p

2. B ble du Kahbinal, t. I, p. ]5S. — Reuss tiaduit : « Proféra des injures coDtre Di'U et le maudit >, miis en avertissant que dans le texte il y a seulement < le Nom > et que, suivant les rabbins, le verbe naqab sigiafie ici « prononcer » et non » injurier ».

trait ôi'éToquer, dans une intention nocive, la puissance qu'il désigne. Cette explication a pu 6tre vraie à certaines époques, mais n'est sans doute pas primitive; à l'origine, c'est la sainteté même du nom qui est redoutée, au même titre que le contact, d'un objet tabou.

La notion de taàou est plus étroite que celle de l'interdiction. Le premier caractère qui la distingue, c'fist que le tabcu n'est jamais motivé ; on énonce la défense en sous-entendant la cause, qui n'est autre que le iaboti lui-même, c'est-à-dire l'annonce d'un péril mortel. Les tabotis qui se sont perpétués dans les civilisations contemporaines sont souvent énoncés avec des motifs à l'appui ; mais ces motifs ont été imaginés à une date relativement récente et portent le cacliet d'idées modernes. Ainsi l'on dira : « Parlez bas dans une chambre mortuaire, pour ne pas manquf^r au respect dû à la mort », alors que le tabou primitif consiste à fuir non-seulement le contact, mais le voisinage d'un cadavre. Cependant, même aujourd'hui, dans l'éducation des enfants, on énonce des tabous sans les motiver, ou en se contentant de spécifier le genre de l'interdiction : « Ne lève pas ta chemise, parce que c'est inconvenant. » Hésiode, dans Les Travaux et les Tours (v. 725), interdit de lâcher de l'eau en se tournant vers le soleil, mais n'allègue pas de motif de cette défense ; la plupart des tabous relatifs aux bienséances se sont transmis de siècle en siècle sans considérants.

La seconde différence entre le tabou et l'interdiction concerne la sanction de la défense violée. Dans l'interdiction, la répression ou la vengeance est exercée par le législateur. Dieu, homme ou collectivité humaine, qui intervient comme tierce partie, pour rétablir, en quelque sorte, la balance entre la loi et le transgresseur. « Ne vous enorgueillissez pas, ou Dieu vous humiliera. » « Ne marchez pas sur le gazon, ou vous payerez un écu d'amende à la ville. » Voilà des interdictions comme on en trouve dans les législations religieuses et civiles les plus anciennes. — En revanche, l'énoncé du tabou ne comporte jamais la menace de l'intervention d'un tiers. La violation du tabou entraîne la mort (ou la maladie, etc.),

par l'effet même de l'imprudence qvii a déchaîné le péril latent. Rien n'est plus instructif, à cet égard, que le chapitre n de la Genèse, texte assurément très remanié, mais dont certains éléments, et non des moins caractéristiques, portent les marques de la plus haute antiquité. L'Eternel place l'homme dans le jardin d'Eden et commence par lui imposer un tabou alimentaire : « Tu ne mangeras point de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car au jour que tu en mangeras, tu mourras de mort. » Cette interdiction est un tabou parfaitement caractérisé, car l'Eternel ne dit pas à Adam pourquoi il doit s'abstenir de ce fruit et ne lui dit pas non plus qu'il le punira s'il en mange. Il énonce simplement le tabou avec sa conséquence : « Si tu en manges, tu mourras. » Evidemment, le fond de ce récit est antérieur à la conception d'un Dieu personnel et anthropomorphique ; à l'origine, il n'y a que l'homme — en présence de l'arbre et du fruit tabou.

Il subsiste encore et il y a eu de tout temps un grand nombre d'interdictions présentant ce caractère, avec cette différence qu'on ne prend pas la peine de les formuler. Une mère n'a pas de besoin de dire à son enfant : « Ne mets pas ta main dans le feu » ou « Ne reste pas la tête sous l'eau. » Le danger de se brûler ou de se noyer est, en effet, évident, et les animaux le comprennent comme les hommes. Si ces interdictions étaient formulées quelque part, ce ne seraient pas des tabous, bien qu'elles réunissent les deux conditions énon cées plus haut, de n'être pas motivées et de ne pas impliquer l'intervention d'un vengeur. D'où ce troisième caractère distinclif du tabou : que le péril qu'il signale n'est pas apparent.

On peut donc dire que le tabou est une interdiction non motivée, non accompagnée de la menace de l'intervention d'un législateur, qui a pour but de soustraire les hommes à des dangers qu'ils ignorent, en particulier au péril de mort.

Ce n'est pas seulement dans la Genèse que le péril de mort est la sanction naturelle du tabou violé ; on trouve de nombreux exemples de la même idée dans toute la Bible, là même où notre texte actuel fait intervenir un Dieu personnel pour venger l'injure qui lui est faite. L'arche d'alliance était tabou

et ceux qtii la touchaient (excepté les Lévites de la famille de Caath) étaient frappés de mort. Quand David voulut la ramener de Gabaa à Jérusalem, il la fit placer sur un chariot traîné par des bœufs ; ceux-ci ayant glissé, au cours du voyage» « Ouzza s'élança vers l'arche du Seigneiir et la retint . . . La colère du Seigneur s'alluma contre Ouzza et il le frappa sur place pour cette faute; et il mourut là, à côté de l'arche de Dieu » (I Samuel, vi, 6, 7). Sous sa forme actuelle, cette histoire est odieuse et absixrde ; mais, pour la dépouiller de ce fâcheux caractère, il suffit d'éliminer la notion relativement récente du Dieu vengeur. Ce n'est pas l'Éternel qui frappe l'innocent Ouzza; c'est Ouzza qui commet une imprudence, analogue à celle d'un homme qui touche une pile électrique et meurt foudroyé. L'objet tabou doit, en effet, être assimilé à un réservoir de forces dangereuses, dont l'action funeste s'exerce au moindre contact; il ne peut être touché que par des hommes également tabous, c'est-à-dire pourvus d'une force opposée ou éqniivalente qui neutralise les effets de la première. Cette conception d'une physique enfantine est à l'origine de toutes les prescriptions rituelles qui ont graduellement permis aux hommes de restreindre le domaine des tabou-; et de concilier les nécessités de l'existence t.vcc les survivances des terreurs religieuses qui les paralv^ent. La civilisation et le progrès exigent également que certaines choses soient respectées — sans quoi l'on détruirait tout — et que la sphère de l'interdit ait des limites - sans quoi tout acte libre serait supprimé. Le tabou représente le principe d'autorité ; les rituels de purification, de substitution, de sacrifice même s'inspirent, à l'origine, du principe de liberté. La purification anniile les effets contagieux du tabou ; la substitution concentre le taboii sur tel ou tel objet, en rendant It^s autres à l'usage commun; le sacrifice, enfin, rompt le charme magique qui soustrait aux besoins de l'homme l'animal ou le végétal tabou, c'est-à-dire le totem. Le rituel, œuvre du sacerdoce, est donc un instnuufcnteft'icace de l'affranchissement des esprits. Les philosophes du xvin" siècle étaient bien mal inspirés quand ils imaginaient, à l'origine, une

humanité libre, bientôt asservie par la fourberie cupide des prêtres et des législateurs religieux. La vérité est exactement à l'opposé de cette conception. L'homme primitif, naturellement superstitieux, s'est volontairement chargé d'entraves ; ce sont les législateurs religieux et les prêtres qui, en précisant et en limitant la part de l'interdit, ont commencé à l'affranchir. Si la liberté humaine, à certaines époques, n'a pas eu de pires ennemis que les Églises, c'est pourtant à la constitution des Eglises que sont dus les premiers pas vers la liberté. Ce que nous avons dit des tabous en général et, en particulier, des talijus bibliques, fournit une explication simple et naturelle d'un précepte inséré dans le Décalogue, qui a été l'objet de mille commentaires oiseux. On sait que nous possédons deux textes du Décalogue, qui présentent de notables différences {Exode xx et Dentéronome v). Dans l'un et l'autre, au milieu de prohibitions qui sont des tabous (défense de fabriquer des images, défense de prononcer le nom de Dieu, défense de travailler le jour tabou, c'est-à-dire le sabbat, défense de tuer 'i^q clansman, évidemment], -etc.), on lit le précepte positif : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que l'Eternel, ton Dieu, t'accordera » {Exode, XX, 12) : « Honore ton père et ta mère, comme te l'a prescrit l'Eternel, ton Dieu, afin de prolonger tes jours et de vivre heureux sur la terre que l'Eternel, ton Dieu, te destine » {Deiitéronomf, v, 16). De ces deux rédactions, la seconde implique la première, mais celle-ci n'est évidemment pas primitive, puisqu'elle contient une prophétie, celle de l'occupation de la Palestine par Israël ; elle présente, en outre, ce caractère singulier que, seul, ce précepte est accompagné d'une promesse de récompense. ' Cette promesse a fort ému les commentateurs d'autrefois et embarrasse encore ceux d'aujourd'hui. Les uns se sont demandé si la piété filiale avait besoin d'un stimulant aussi grossier ; les autres ont fait observer que la longévité, même en Terre Sainte, n'est pas nécessairement une condition enviable. On attendrait tout au

1. « C'est le premier commandemeat qui ait une promesse > (E^itre aux Éphêsiens, VI, 12).

moins' « afin que tu vives heureux et honoré à ton tour »: 'c'e^t le sens qu'insinuent les commentateurs, mais qui n'est pas contenu dans les textes actuels. Toute difficulté disparaît si l'on transforme le précepte en tabou, de manière à le ramener à sa forme négative, et si l'on élimine l'addition parasite de la prophétie. Dès lors, le tabou s'énoncera à peu près ainsi : « N'insulte pas (ne- frappe pas, etc.) ton père ou ta mère, ou tu mourras. » C'est ce qu'on lit dans le Lévitique (XX, ••) ' et c'est le pendant exact du premier tabou de la Genèse: «Ne nfkngfe pas le fruit défendu, oti iti mourras.^ Par un processus dont le détail nous échappe, mais où le développement des idées religfieuses et morales a eu sa part, le tabou original est devenu un précepte éthique ; seulement, au lieu de supprimer la menace concomitante, le rédacteur sacerdotal l'a transformée en une promesse de récompense, qui n'est ni éthique ni primitive, et qui fait tache. Voici comment l'on peut supposer que se sont passées les choses. Xos deux textes différents du Décalogue, C et D, impliquent l'existence d'un texte A, aujourd'hui perdu, qui ne contenait que des interdictions très simples. Entre ce texte primitif et celui de V Exode (C), il Jaut admettre au moins une rédaction intermédiaire, B, qui faisait une part plus 'grande à ce que nous appelons la morale. Le rédacteur le B a trouvé, non sans raison, que la défense d'insulter ou de frapper .ses parents était insuffisante ; il a cru devoir prescrire de les honorer et, à cet effet, il a retourné presque mécaniquement le vieux tabou.

N'imulte pas tes farentt \ Honore tes parents

de peur de mourir (aiissitCt), \ afin de vivre longtemps.

La promesse de longévité s'explique ainsi d'une manière très simp e comme la forme positive ou la contre-partie de la menace de mort immédiate, suspendue sur les violateurs de l'interdiction.

Il y a là, soit dit en passant, une preuve qui me paraît sans réplique des remaniements qu'a subis le Décalogue

1. Comparez le texte de la loi attribuée .'i Servius TuUius : « Si un fils frappe son père et que celui-ci se plaigne, que le fils soit sacré (sacrifié) aux d vinités (protectrices) de ses parents. » Cf. Giraid, Textes de dioii romain ', p. 9.

avant de s'imposer, comme un code divin, à une partie considérable de l'humanité.

Parmi les interdictions qui paralysent l'activité des Européens modernes, il n'y a pas seulement des prescriptions religieuses fondées sur l'autorité des Ecritures, et des prescriptions morf.les ou légales, fondées sur la raison ou l'utilité: il y a des survivances des anciens tabous et même des tabons de date relativement récente. De ces derniers, nous citerons comme exemples ceux qui dérivent du caractère funeste attribué au chiffre treize : il ne faut pas être treize à table, il ne faut pas partir en voyage le treize du mois, il ne faut pas habiter le n° treize dans une rue ou dans un. hôtel (en Suisse et ailleurs, on ne trouve généralement que des chambres onze bis), etc. '. Or, ces tabous ont cela de très intéressant que nous pouvons en préciser l'origine, qui est un événement historique, la Cène. L'un des convives, le plus illustre, mourut avant la fin de l'année ; aussi dit-on que si l'on se réunit treize à table, l'année ne finira pas avant que l'un des convives n'ait rendu l'esprit. Cette superstition tenace est donc, à l'origine, une généralisation hâtive fojidée sur une expérience unique, d'où l'on a conclu à l'existence d'un péril caché ^. Or, si des modernes ont pu raisonner ou déraisonner ainsi, on admettra, a fortiori, que les primitifs ont dû faire de même et l'on dira que les tabous dérivent de l'erreur si répandue et si naturelle, consistant à établir un lien de causalité entre deux phénomènes concomitants.

D'ordinaire, le premier de ces phénomènes a dû être • indifférent » et le second funeste, de sorte que le premier a paru donner issue à un péril caché dont la notion s'est

1. € Le premier coacile provincial de Milan, en 1665, ordonna aux évêques de punir tous ceux qui dans l'entreprise, dans le commencement ou dans le proférés d'un Toyage, ou de quelque autre affaire, obseivent les jours, les temps et les moments, > (J.-B. Thiers, Traité des Suferstiti''ns. Paris, 1,41, t. 1, p. 29t.) Cela n'empêche que les grands express européens, fréquentés par une clientèle liche et instruite, sont moins encombrés les 13 et les vendredis qu'aux autres jours.

2. De même, si les Romains considéraient comme néfaste l'anniversaire de leur défaite à l'Allia, cela signifiait simplement ceci : « L'expérience (!) nous a montré qu'il ne faut rien entreprendre ce jour-là. >

répandue à la faveur de la crédulité humaine et s'est transmise par la tradition.

Il y a, toutefois, certains tabous protecteurs des individus, tabous quasi universels et d'un ordre très général, dont on ne peut chercher l'origine dans le paralogisme d'une induction précipitée. Tels sont ceux qui ont pour principe l'iiorreur du sang du clansinan et pour formules : «ïune tueras point l'homme de ton sang», «Tune défloreras pas la vierge de ton sang», — origines lointaines de ces sentiments éthiques qui s'appellent le respect de la vie, l'horreur de l'inceste et la pudeur. En effet, le tabou du sang ou de la vie doit exister, du moins à l'état rudimentaire, chez les animaux, en particulier cliez ceux qui vivent à l'état grégaire; aucune société, même animale, n'est concevable sans un certain respect de la vie d'autrui. Ce tabou n'est donc pas particulier à l'homme ; il plonge ses racines, comme l'humanité elle-même, dans l'animalité. Peut-être suffit-il, pour en expliquer la genèse, de recourir à la théorie générale de la sélection. Un groupe d'animaux offre -phis de résistance aux causes destructives que des animaux isolés: le vae soli de l'Écriture ne s'applique pas seulement aux hommes et la lutte pour la vie a pour conséquence l'union pour la vie '. Donc, si l'instinct social s'est développé parmi certains animaux, ils ont eu plus do chances que leurs congénères non sociables d'échapper à la mort et de transmettre ce caractère à leurs descendants. Or, l'instinct social, comme nous l'avons vu, implique, à tous les degrés de l'échelle, le tabou du sang, entre individus de même espèce vivant en société. Ainsi l'existence des tabous protecteurs remonterait, dans le cours des âges, au delà des premières sociétés liumaines et l'on comprendrait d'autant mieux que l'homme" primitif se soit imposé nombre d'autres interdictions qu'il en avait reçu, pour ainsi dire, le modèle de ses plus lointains ancêtres du mf)nde animal.

1. M. de Vogué a opposù ces formules dans un discours au Congres international des syndicats agricoles (JLe Timf'S, lO juillet 1900). Mais l'opposition n'est qu'apparente ; il y a relation de cause h. elTet entre ces deux phénomènes.

~ Phénomènes généraux du totémisme animal >.

Il ne sera peut-être pas inutile, au début de cet article, de rappeler que le mot totem (signe, marque, famille) nous est venu d'Amérique, comme le mot tabou (interdiction, chose interdite) de Polynésie. Ces deux termes, de provenance si différente, sont désormais inséparables dans la science, car le totcniisnie, comme on le verra plus loin, n'est qu'un système particulier de tabous.

Le totem est le plus souvent animal, plus rarement végétal, exceptionnellement inorganique. Il y a cette différence essentielle entre le totem et le fétiche que ce dernier mot désigne un objet individuel, tandis que le totem est une classe d'objets qui sont considérés, par les membres du clan ou de la tribu, comme tiitélaires — au sens le plus large de ce mot. Soit, par exemple, un clan ayant pour totem le serpent : les membres de ce clan se qualifieront de serpents, raconteront qu'ils descendent d'un serpent, s'abstiendront de tuer les serpents, élèveront des serpents familiers, s'en serviront pour interroger l'avenir, se croiront à l'abri des morsures de serpents, etc.

Cet ensemble de superstitions et de coutumes dont le totem est le centre constitue ce qu'on appelle depuis trente ans le totémism". Dès le début du xvill» siècle, les missionnaires français furent frappés de l'importance des totems dans la vie religieuse, sociale et politique des indigènes de l'Amérique du Nord. L'un d'eux, le jésuite Lafitau, eut même l'idée, vraiment géniale pour Tépoque, d'appliquer les faits de totémisme qu'il étudiait chez les Iroquois à l'interprétation d'un type figuré de la mythologie grecque, celui de la Chimère.

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