DE LA CRÉOSOTE
Plusieurs fois déjà, chez des malades que j'ai maiiiLcnus à ce traitement après qu'il avait amené la disparition des phénomènes de catarrhe pérituberculeux, et réduit ainsi au minimum l'étendue des signes stéthoscopiques, j'ai pu constater, après deux ou trois mois, une nouvelle diminution de la région altérée, diminution qui, dans deux cas, a coïncidé avec l'apparition d'une zone de souffle et de bronchoplionie à la périphérie de la partie malade. Ces signes marchant de pair avec une amélioration complète de l'état général, je les ai attribués à une sclérose limitante développée autour du foyer de ramollissement notablement restreint dans son étendue. L'un de ces cas a été observé à l'hôpital; il concerne une fille de vingtdeux ans, affectée de tuberculose du sommet gauche à la phase de ramoUissement ; pendant les trois mois qu'elle a passés dans nos salles, elle a été soumise à mon traitement ordinaire, plus à la médication créosotée, et lorsqu'elle est sortie, elle présentait, avec une augmentation de poids de quinze livres, les modifications locales que je viens de vous indiquer. Cette remarquable amélioration a duré tout près de deux ans; mais dans les grands froids de décembre 1879, cette malade a contracté une broncho-pneumonie pour laquelle elle est revenue dans mon service dans un état des plus graves . Une difficulté administrative l'a obligée d'en sortir dès qu'elle a été convalescente, mais je doute qu'elle puisse après cet assaut revenir à l'état d'immunité relative, dont elle a joui pendant près de deux années.
Le second de ces cas concerne un Russe d'une trentaine d'années qui, lui aussi, a dû au traitement, une diminution de plus de moitié du foyer de ramollisse-
ment qu'il portait à l'un des sommets. Voilà deux ans que cette modification s'est produite; mon dernier examen date de six mois, et à ce moment, l'état local se maintenait le même, et l'état général était des plus satisfaisants. Ce monsieur continue son traitement, peutêtre lui devra-t-il une nouvelle amélioration, mais en tout cas, en raison des conditions hygiéniques dans lesquelles il vit, il est certain que le bénéfice acquis sera définitif, toute réserve faite naturellement des maladies accidentelles qui peuvent frapper l'appareil respiratoire.
En raison de ces faits et d'autres analogues, je pense donc, ainsi que je vous l'ai dit, que la créosote, aidée des autres moyens, peut agir non seulement sur les lésions catarrhales, mais sur les altérations tuberculeuses, en faisant prédominer l'évolution scléreuse sur l'évolution nécrobiotique oucaséeuse; vous remarquerez, du reste, que tout l'ensemble de mon traitement est combiné en vue de ce résultat, auquel concourent efficacement les agents de régénération constitutionnelle, et l'intervention constante de l'alcool sous une forme quelconque; l'aptitude de ce dernier à provoquer les formations scléreuses est chose parfaitement établie.
Indépendamment de ces effets, on doit encore reconnaître à la créosote une action antiseptique ou antiputride, grâce à laquelle la fièvre de résorption, dont nous apprendrons bientôt à connaîtru l'importance, est considérablement retardée.
A tous ces points de vue, la créosote est donc un médicament précieux, et, depuis que mes observations ont confirmé les conclusions de mon savant collègue et ami
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Bouchard, je n'ai jamais omis de le mettre en usage; du moment que l'indication spéciale précédemment formulée se présente à moi, je donne la créosote ; or cette indication tirée de l'état catarrhal est constante pour peu que la tuberculose soit avancée, elle ne manque que tout à fait au début; par conséquent ce remède est aujourd'hui l'un des agents fondamentaux de mon traitement; il en est en outre un agent permanent; une fois cette médication établie, je la maintiens, pour la raison que les indications auxquelles elle répond sont ellesmêmes persistantes. Au surplus, ce n'est pas en quelques jours que ce remède produit ses effets, il n'est utile qu'avec l'aide du temps ; la fièvre n'est point une contreindication à son emploi, le seul obstacle pratique, c'est la gastralgie qui suit parfois une administration longtemps prolongée.
Il importe donc de choisir une méthode qui mette autant que possible à l'abri de ces inconvénients ; dans ce but il faut avant tout ne pas forcer les doses ; vous pourrez sans difficulté aucune faire tolérer pendant des mois, ou plutôt, aussi longtemps que vous le voudrez, une dose faible, mais pourtant efficace grâce à la continuité d'action, tandis que vous pourrez au bout de peu de jours être contraints de suspendre la médication, si vous usez d'une dose forte ; or le remède une fois supprimé par suite d'intolérance, vous aurez beaucoup de peine à le faire accepter à nouveau. Donc, dose initiale faible, augmentation très graduelle, voilà la première règle à observer. Je ne donne jamais pour débuter plus de vingt centigrammes par jour; j'arrive par un accroissement progressif de cinq centigrammes toutes les semaines ou
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tous les dix jours, à trente, quelquefois à quarante centigrammes, mais je n'ai jamais dépassé cette dose ; je l'atteins même rarement, ayant constaté, je vous le répète, que l'usage non interrompu d'une dose faible est véritablement efficace, et n'expose point aux accidents de gastralgie, dont l'apparition, à toute époque de la maladie, est une véritable complication. Vingt à trente centigrammes par jour, voilà ma dose ordinaire, et je débute toujours par vingt, parfois même par dix.
J'ai complètement renoncé à donner la créosote pure, c'est-à-dire sous forme capsulaire, en raison de l'irritation inévitable alors de la muqueuse gastrique ; j'ai également abandonné l'usage des vins créosotés, le goût en est détestable, et ils provoquent bientôt une invincible répugnance. Après avoir constaté les inconvénients de ces préparations, je me suis arrêté à un procédé qui n'apporte aucune complexité nouvelle dans le traitement, et qui a l'avantage d'assurer une tolérance quasi indéfinie du remède; je le fais prendre dans l'huile de foie de morue ou dans la glycérine, suivant que le malade emploie l'un ou l'autre de ces médicaments. En ce qui concerne l'huile, je puis vous affirmer, après une épreuve bien des fois répétée, que l'addition de la créosote est un correctif du goût nauséabond de cette substance ; je m'en suis assuré moi-même, et en outre, j'ai vu nombre de malades qui, après avoir refusé l'huile pure, l'acceptaient facilement ainsi modifiée ; je fais donc ajouter 20 centigrammes de créosote à la dose quotidienne d'huile, et j'y joins une goutte d'essence de menthe, ce qui a l'avantage de ne laisser dans la bouche après l'ingestion, que la saveur fraîche et le goût péné-
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trant de cet arôme. Supposant donc que le malade prenne 50 grammes d'huile, la formule de la mixture pour l'usage quotidien est la suivante : huile de foie de morue, 50 grammes; — créosote de hêtre, 20 centigrammes : — essence de menthe, une goutte. Il est faelle de faire préparer sur ces bases un ou plusieurs litres du médicament; mais il faut avoir soin, lorsqu'on réussit à augmenter la dose d'huile, de modifier les proportions de créosote, de manière que la quantité quotidienne de cette dernière ne dépasse pas trente à quarante centigrammes, ce qui est, je vous l'ai dit, mon maximum ordinaire. Aussi me paraît-il préférable, toutes les fois que la chose est possible, de répéter journellement la préparation du mélange.
Lorsqu'il s'agit de glycérine , cette précaution est moins nécessaire, parce que je maintiens à peu près uniformément la dose du véhicule; après plusieurs essais, j'ai adopté pour dose quotidienne la formule que voici : glycérine, 40 grammes; — cognac ou rhum, 40 grammes; — créosote, 20 à 40 centigrammes; — essence de menthe, une goutte ; cela représente de deux et demie à trois cuillerées à bouche. Cette mixture est très agréable au goût, elle ne cause aucune fatigue gastrique, et je n'ai jamais rencontré la moindre difficulté quant à la tolérance, même après un usage très prolongé ; cette forme est certainement mieux et plus longtemps acceptée que la mixture à l'huile de foie de morue, et elle assure en toute circonstance la possibilité de cette médication fondamentale, c'est là son plus précieux avantage ; mais, je vous le répète encore, il faut toujours, et avant tout, essayer, par tous les moyens en notre pouvoir,
(l'insliluer et de maintenir le traitement par l'huile.
Je vous ai dit itérativement que l'alcool sous une forme quelconque est un élément constant de ma thérapeutique; aussi, aux malades qui, tolérant l'huile, ne prennent pas de glycérine alcoolisée, je donne journellement de 30 à 60 grammes de rhum ou de cognac sous forme de grog qu'ils prennent à leur goût soit dans le cours, soit dans l'intervalle des repas; je vous ai signalé il y a quelques instants les raisons de l'importance que j'attache à cette partie de la médication.
En traitant de la prophylaxie, j'ai appelé votre attention sur une indication accessoire qui- est parfois fournie par la phosphaturie; cette indication, vous le concevez, peut se présenter ou persister lorsque la maladie est confirmée, il faut la remplir, et cela peut se faire sans aucune complication dans le traitement institué; ce détail, croyez-moi, est d'un grand intérêt pratique : si vous voulez que votre médication soit rigoureusement et longtemps suivie, il faut à tout prix éviter au malade l'ennni, bientôt intolérable, d'avoir à prendre quelque remède à chaque heure de la journée ; du reste, si le patient s'y résignait, son estomac ne s'en accommoderait pas longtemps. Aussi dans le cas supposé, l'administration des phosphates doit avoir lieu par l'intermédiaire du lait ; avec ce procédé vous avez l'avantage de ne pas ajouter aux obligations thérapeutiques du malade, et de plus vous pouvez donner le médicament à doses plus élC'Vées que si vous le faisiez prendre en nature; or il en est du phosphate de chaux comme de l'huile de foie de morue, il n'agit efficacement qu'à la dose de plusieurs grammes par jour. L'expérience a prouvé que si l'on