INTRODUCTION DU TROMBONE DANS L'ORCHESTRE DE L'OPÉRA
Je n'ai niillomont rintontion do faire ici iino étude d'instrumentation, ni surtout d'affliger mes lecteurs d'une méthode de trombone à coulisses ou à pistons. Tout en déplorant la fa^on malheureuse dont nos compositeurs modernes abusent do ces forces sonores, je puis faire remarquer qu'il n'existe pas, aujourd'hui, un orchestre, si polit qu'il soit, qui ne possède au moins un tromboniste. J'ai donc cru qu'il serait intéressant do rechercher à quelle époque précise, ce « point d'appui » de l'instrumentation moderne a pris place dans les partitions do nos pères.
Il n'y a pas encore un siècle que le trombone fit sa première apparition à l'Opéra. Comme la clarinette, dont je ferai peut-être aussi Ihistoire un jour, le trombone nous est venu d'.Vllemagne. D'après le Journal de Francœur, c'était dans ce pays que Ton fabriquait les instruments, et tout nous fait supposer que les instrumentistes avaient la même origine.
11 est d'abord certain qu'un instrument en cuivre, ayant beaucoup de rapports avec le trombone et que Ion nommait mcqiiehate, était très usité en Allemagne, et cela dès le xiv'' et lexv^ siècle. On sait de plus qu'au xvu'' siècle, on s'en servait dans les églises pour accompag'ner les voix du chœur et le plain-chant.
Ensuite, comme document, nous trouvons dans le compte rendu du Comité de direction de l'Opéra, à la date du lo mai 1786, la note suivante : ;< Décidé qu'il sera donné quatre cents livres à M. Louis pour faire venir des trombones d" Allemagne. »
Puis, à la date du 2o juin dans la même année : u Convenu que. sur la somme donnée
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à .M. Louis pour acliat de Irombones, M. Louis remollra, aprî's avoir rclonu lo porl dosdils inslrumonls, la soninic d'cuvii'on soixante et douze livres quil avait reçues de trop. Celte affaire est totalement terminée. »
Pour savoir la nationalité des trombonistes et la date de rinlroduclion du trombone à l'orchestre, nous n'avons qu'à consulter les états d'émargement conservés aux archives de l'Opéra.
Nous y lisons quatre noms qui ont, sauf le dernier, une physionomie éminemment Uidesque : Sieber, Moser, Braun et Nau ; nous apprenons ensuite que Braun et Nau sont entrés à l'Opéra en 1774 et en 1775. — N'oublions pas ces deux dates.
Suivant un usage traditionnel de l' Académie, les symphonistes étaient souvent engagés à remplir simultanément plusieurs fonctions. Sieber jouait du cor et de la harpe et ne recevait pourtant que huit cents livres par an, pour ces deux talents si dissemblables ; tout comme un nommé Louis, basse du grand chœur, qui donnait du cor de chasse, aux appointements de sept cents livres, et Le Marchand, qui émargeait six cents livres, «■ tant comme
basson que pour jouer du tambourin )\ Quant à un membre de la célèbre dynastie des Caraffe, Carafîe 2% premier violon, les ctats d'émargement ajoutent au-dessous de son nom : « lui, pour jouer du \iolon et battre les timbales. » Caraffe avait, lui, douze cents livres. Peutêtre avait-il trouvé le moyen de jouer ses deux parties en même temps ! Braun, un des futurs trombonistes, était entré « tant comme trompette que pour jouer du cor ». Cette promiscuité nous semble étrange ; mais tel était le règlement de l'Académie, et il n'y avait à faire aucune objection.
Il est indubitableque Braim fut engagé à l'Opéra, en 1774, pom' jouer la partie de trombone à'Iphigénie en Aidide, le 19 avril; le 2 août de la même année, il a tenu une des parties de trombone à^ Orphée, dans la magnifique scène des Enfers, avec ses doux collègues, Mosor et Sieber. Pourtant le trombone ne figure pas encore sur les états; en 1778 et en 4770, les quatre musiciens — Nau étant entré en 177o — sont appelés cornistes; en 1780, on voit figurer cette triple dénomination, suivant le cumul usité à l'Opéra : cors, trombes et trompettes; mais, en 1784, nous nous rap-
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prochons (le la vrrilable apj)f'llalioii ; on lit : deux /ro?)i/j()/is ol li'onipoltcs. Le lrniiil)Oiio so serait donc appelé d'abord trombe et trombon. Jo crois qu'il est facile d'expliquer cette anomalie. Dans toutes les partitions de cette époque, et même plus tard, les compositeurs emplojaicnt le terme italien : tromhoni, et les employés de la caisse, pou versés dans la langue usicale, francisaient, à leur fantaisie, le nom dn nouvel instrument.
C'est Gluck qui nous a donné le trombone. 11 n'y a pas d'erreur possible. Cette vérité est déjà venue jusqu'à nous à létat de tradition et de légende; mais la date d'entrée do Braun, coïncidant avec la date de la première représentation iïlphigcnip en Aiilide, lève toute espèce de doute.
En revisant les parties d'orcbostre de la bibliothèque de l'Opéra, j'avais cru un instant que Philidor avait été l'introducteur du trombone à l'orchestre, puisque trois trombones figurent dans Ernelinde; mais un examen plus sérieux de la partition est venu me convaincre
tout à fait que c'était à Gluck que nous devions le trombone.
En effet, dans le quatrième acte de la deuxième version d'Ernelinde (avec les paroles de Sedaine), trois trombones accompagnent piano, et en procédant par entrées, le beau chœur « 0 i\iort, nous t'implorons ! » Ce même chœur existe dans la première version en trois actes ; mais les trombones n'y sont pas encore.
Les deux dates à' Ernelinde donnent la raison de ce changement : Ernelmde a été jouée en 1767, pour la première fois, et ne fut reprise qu'en 1778, avec sa seconde version en cinq actes; dans cet intervalle, Gluck avait donné trois de ses omvres immortelles : Iphigénie, Orphée et Alceste.
Philidor avait prohté de l'exemple du grand maître.
Gluck, en nous donnant le trombone, avait indiqué en même temps la façon dont on devait l'employer. Il réservait sa sonorité stridente et nerveuse aux situations dramatiques. Aussi, pendant longtemps, les compositeurs curent le bon goût de ne jamais s'en servir pour les opéras de demi-genre, (^e sont les compositeurs de ballet qui ont commencé le
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tapage cuivré dont nous jouissons ;ï l heure présente.
Le bon Grétry a résisté, autant que possible, à l'invasion (le rinstrumcnt venu d'Allemagne. A la fin de sa carrière, il a été obligé d'oul)lirr ses vieilles habitudes d'instrumentation timide et douce.
Céphale et Proc/h ilTT.ji. — Anch-omaque ^1780), — la Caravane du Caire (^1784),— Panw'fje (178o), — .Upaùe^ïl^^) en sont encore réduits aux deux cors, deux trompettes et timballes d'usage.
Anacréon chez Polijcrate{iTi%) possède ses trois trombones, comme les autres opéras du temps.
Piccini a conservé jusqu'à Iphigénie en Taw'ide le vieil orchestre italien. A ce dernier ouvrage seulement, il a imité son redoutable adversaire.
Voici, par ordre chronologique, les partitions qui contiennent des trombones, lesquels sont toujours écrits k trois parties : trombone haute-contre, en clef à'ut, troisième ligne ;
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trombone taille, en clef dW, quatrième ligne; et trombone basse, en clef de fa :
Apelles et Campasjje, ballet de Rodolphe (1776);
Echo et Narcisse, de Gluck (1779);
Electre, de Lemoyne (1782);
Alexandre aux Indes, de Le Froid de ?>Iereaux (1783) ;
Les Danahles, de Salieri (1783);
Didon, de Piccinni (1784);
Dardanus, de Sacchini (1784);
Péronne sauvée^ de Dezède (1785);
Pénélope, de Piccinni (1785);
OEdipe à Colone, de Sacchini (1787);
Alcindor, de Dezède (1787);
Les Deux Déniophon^ de Cherubini et de Vogel(1789);
Nephté, de Lemoyne (1790) ;
Louis IX en Efjijpte, de Lemoyne (1790);
Cora et Alonzo, de Méhul (1791 ;
Corisandre, de Langlé (1791).
A partir de cette époque, les trombones figurent à peu près dans toutes les partitions, surtout dans les ballets. Ainsi, dans Bacchus et Ariane, ballet mythologique s'il en fut, le
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coinposileur Uoclicfort emitloio très souvent les trois troiiiboues.
Ordinairement, clans les ouvrages plus sérieux, comme je le disais tout ù l'iicurc, les trombonistes avaient leurs parties peu chargées; ils pouvaient très facilement se consacrer à d'autres fonctions et jouer du cor, de la trompette ou de la harpe, comme Braun, Silber et Nau.
Je vais citer un exemple qui montrera tout à la fois et la conscience des compositem's, et la bonne volonté exemplaire des symphonistes de la génération qui nous a précédés.
Nous trouvons, dans Daphnis et Pandrose, de Méhul, la partie de trombones ainsi formulée :
Acte premier. — Du numéro 1 au numéro 10, tacet. Numéro 1 1 (lent, en la), deux rondes, puis trente et une mesures de pause