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HISTOIRE DE LA BIBLIOTHÈQUE

Paris possède de nombreuses bibliothèques, sources fécondes où viennent largement puiser tous les érudits, les lettrés et les artistes chercheurs : d'abord, la Bibliothèque Nationale, une des gloires de la France intellectuelle, dépôt célèbre où se sont entassés tous les trésors de la science, des arts et des lettres ; puis les Ai'chives de France, si riches en documents précieux pour l'histoire de notre pays; la bibliothèque Sainte-Geneviève, où les fameux manuscrits des Génovéfains sont

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si curieux à étudier ; ensuite la' bibliothèque Mazarine et celle de l'Arsenal, qui renferment toutes deux des ouvrages d'une très grande valeur scientifique ou littéraire; enfin, les bibliothèques spéciales : de la Ville, oii l'histoire de Paris peut être feuilletée , siècle par siècle , à l'aide de monuments de tout genre et d'une valeur considérable ; de l'Ecole des Beaux- Arts et du Conservatoire de Musique.

Mais, malgré tous ces excellents instruments de travail, il manquait encore un dépôt d'ouvrages concernant l'art lyrique, où l'on put l'étudier dans son ensemble, tant sous le rapport de la scène qu'au point de vue musical ; examiner tout aussi bien les détails de l'histoire de l'Opéra que les procédés de l'ancienne instrumentation et les vieux dessins du costume et de la décoration, admirer enfin un glorieux passé pour préparer un avenir digne de nos devanciers.

Cette lacune est aujourd'hui comblée par l'ouverture au public de la bibliothèque et des archives de l'Opéra ; nous avons donc cru utile de faire connaître l'histoire de ces archives, oii pourront travailler avec fruit les musiciens, artistes, amateurs, et les critiques, les dessina-

nunioSITÉS \)E L'OPERA 3

tt'urs do cosUimcs ul les poinlres de décors.

L'ancicnrio Académie Hoyalo do Musique n'a pas Ole toujours placée, comme aujourd'hui, sous rélroilo surveillance de l'I'^lat. Après Lully, dont la direction fut très brillante, tant par les succès artistiques que par les résultats financiers, le sort du théâtre fut souvent confié à des mains inhabiles qui le conduisirent à de fâcheuses destinées. L'Opéra fut en butte, pondant presque tout le siècle dernier, à tant de liquidations désastreuses, à tant d'incendies et de déprédations, que les causes les plus diverses ne lui ont pas manqué pour appauvrir ses archives. Aussi ne remontent-elles point, malheureusement, au delà de l'année 173o.

Le plus ancien inventaire que nous possédions, celui de 1748, constate qu'c'i cette époque môme, il ne restait plus ni registres ni papiers antérieurs à l'année 1721.

Toutefois, même pour les premiers temps de l'histoire de l'Académie Royale de Musique, les archives ont pu être reconstituées en partie, à l'aide des documents officiels conservés dans les dépôts publics. Les Archives de France, la Bibliothèque Nationale en ont fourni un grand nombre; en outre, des copies

ont été prises, heurousemeiit, à la bibliothèque de la ville de Paris et aux archives de la Préfecture de police, avant leur destruction par la Commune de 1871.

Il est vraiment inconcevable que les archives de rOpéra soient encore si riches! et, sans la brutale ignorance des hommes de la Révolulion, qui détruisirent de nombreuses pièces comptables, sous Tabsurde prétexte qu'elles rappelaient, par leurs emblèmes, « l'époque exécrée de la tyrannie », nous aurions de précieux documents pour reconstituer en entier toute l'histoire administrative du premier théâtre lyrique de France.

En revanche, par bonheur, la bibliothèque musicale a sur ses rayons tout le répertoire du théâtre, pièces et partitions, et cela depuis le premier ouvrage Pomone (1672) et quelquefois par double et triple exemplaire, avec de nombreuses parties d'orchestre, ayant servi à l'exécution du temps. L'Opéra est le seul théâtre , en Europe, qui possède de telles richesses artistiques.

Nous avons dit tout à l'heure qu'il existe un inventaire de 1748.

En 1749, la ville de Paris prend possession

CLUIDSITKS 1)1-: L (tPHllA ">

(lo rOprra. C'os[ le prévôt des marchands qui en est radniiiiislraleiir. Grùce à celte lieureuse mosiiro, la comptabilité s'assoit sur de solides bases et la gestion du directeur reçoit un contrôle sérieux.

C'est donc à partir de cette époque que commence, aux archives de l'Opéra, le défilé des registres de toute taille et de toute grosseur qui constatent le mouvement , malheureux ou prospère, des finances du théâtre.

Il n'existait pas d'archiviste on titre; du moins les états d'émargement no le laissent pas supposer. C'était le secrétaire de l'administration qui souvent en remplissait l'emploi, et, souvent aussi, on ajoutait le titre d'archiviste au principal énoncé do ses fonctions.

Quand l'Académie Royale de Musique était installée au Palais-Royal, les pièces d'archives étaient reléguées dans un magasin, rue Saint- Nicaise.

Sous l'Empire et sous la Restauration , alors que l'Empereur, et le Roi après lui, eurent placé l'Opéra dans les attributions de leur maison, les archives commencèrent à être régulièrement tenues.

Sous Louis-Philippe, on eut l'étranoe idée

(lo placer ce dépôt, sans ordre aucun, dans un local situé aux quatrièmes logos, au-dessus du foyer. Comme celte espbce de gi'onier s'ouvrait à tout venant et comme Ton n'en tenait aucun catalogue régulier, il s'en est suivi que les vieux papiers ont servi à toute sorte d'usages, même à constituer une collection d'autographes pour un administrateur de M. Yéron.

En 1859, les archives étaient encore déposées en tas dans les magasins des quatrièmes log'es. On se décida pourtant à les déménager et on les transporta dans une petite cuisine du rez-de-chaussée, qui donnait dans la cour de la rue Pinon, aujourd'hui rue Rossini, (Les cuisines, on le verra plus loin, jouent un très grand rôle dans l'histoire des archives et de la bibliothèque.)

C'est en passant devant cette cuisine, où tous ces papiers précieux seraient devenus bientôt la proie des souris et de la moisissure, que mon ami Charles Nuitter eut l'heureuse pensée de mettre en ordre les archives de l'Opéra.

Son offre obligeante fut parfaitement accueillie par Alphonse Royer, alors directeur

(lo rOjM''ra, ol [Kir son sorrétaire général, M. Félix Martin. On installa, dnns la cuisine, dos rayons cl clos casiers. On donna au nouvel archiviste, pour le seconder, un employé, M. Bleynie, qui devint plus tard caissier du théûtre, et le travail de classement fut mis en train, après que l'inventaire eut été achevé.

En 1861, quand il fallut étahlir un programme pour les services du nouvel Opéra, M. Félix Martin n'ou])lia pas de stipuler qu'il y aurait un omplaccmout pour les archives et la bibliothèque. Charles Garnier, avec sa vive imagination et la nature même de son talent, qui grandit toute chose, se figura sans doute que les archives étaient considérables et que la bibliothèque contenait des milliers de volumes. Aussi consacra-t-il une immense galerie et une vaste rotonde à ce service important. Hélas! les archives étaient confinées dans la petite cuisine et il n'existait pas un livre dans la bibliothèque dramatique de l'Opéra. Les pièces du répertoire n'y étaient pas même rassemblées.

Mais bientôt tout chanae de face. Par un arrêté ministériel du 16 mai 186S, les archives de l'Opéra obtiennent une organisation

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complète, et, grâce aux attributions des ministères de Finstruction publique , de la marine, pour les relations de voyages, des archives de l'Empire et surtout du ministère de l'Empereur, tous les ouvrages qui pouvaient traiter des questions de théâtre ou de musique affluent en nombre assez considérable.

Le ministère d'Etat fit même pour la bibliothèque une acquisition des plus précieuses. Il acquit de Roquoplan le Répertoire des opéras, provenant de la collection de Soleinne. Aujourd'hui , la bibliothèque dramatique de l'Opéra se compose de plus de six mille volumes et brochures et de plus de soixante mille estampes et dessins, sans compter le recueil de tous les costumes, exécutés depuis l'an xn, d'après les indications des dessinateurs du théâtre.

Il est inutile d'insister sur l'intérêt des divers documents conservés aux archives de l'Opéra. Tous les ministres, depuis MM. de Maurepas et d'Argenson, y sont représentés par de nombreux autographes. Sous la Révolution, les arrêtés du Comité de salut public succèdent aux dépêches du ministre de la Maison du Roi,

GP

oo

iMus lard, de l'an xi à 1807, les moindres autorisations de driuMisos sont signées de la main du premier Consul, puis de l'Empereur, qui avait tenu à administrer directement — comme Louis XIV — son Académie de Musique.

Les dossiers du personnel, les dossiers relatifs à la mise eu scène de chaque ouvrage représenté, sont remplis de la correspondance des auteurs^ des artistes du chant et de la danse, et les noms les plus célèbres se lisent au bas de ces lettres, d'autant plus curieuses que presque toujours l'intérêt et l'amourpropre y sont en jeu.

La comptabilité n'offre pas des renseignements moins précieux pour l'histoire littéraire. Les registres des recettes présentent le tableau fidèle des destinées de chaque ouvrage ; on peut y suivre jour par jour le succès des œuvres de Rameau, de Gluck, de Piccinni, et plus tard de Spontini, de Rossini et de Meyerbeer.

Même en dehors de l'histoire littéraire, les archives de TOpéra abondent en renseignements curieux que l'on ne s'attendrait pas à y trouver. Par exemple, sous l'ancien régime,

toutes les locations de logos étaient faites par baux passés devant notaire. Cette nombreuse série d'actes authentiques donne les noms et les titres de toutes les familles qui eurent une loge à l'Opéra, de 1728 à 1789.

Les documents relatifs à l'industrie ne sont pas moins intéressants : c'est ainsi qu'on trouve, joints aux états de soumission des fournisseurs, les échantillons de soieries, de rubans, de toiles, de draps, etc., avec leurs séries de prix, qui constituent une sorte d'histoire des tissus, au commencement du siècle, avant l'introduction des machines et des nouveaux procédés.

Les archives de l'Opéra viennent de s'enrichir encore d'une importante collection : à la suite de la démolition de la salle Ventadour, il a été possible d'acquérir les archives de rOpéra-Comique, qui y avaient été laissées depuis 1832, époque oii ce théâtre cessa d'y donner des représentations. Ces archives, sauf quelques lacunes à l'origine, comprennent la série des registres et documents divers, depuis l'ouverture de la Comédie-ltahenne à l'hôtel de Bourgogne, en 1716, jusqu'à l'année 1832.

La bibliothèque musicale de l'Opéra eut,

à peu do choso pirs, le sort des archives. On négligea complètement ces précieuses reliques d'uu passé glorieux dans son temps, et que l'on a le tort funeste de trop oublier do nos jours.

Les partitions et les parties d'orchestre furent reléguées, avec les archives, dans le magasin do la rue Sainl-Nicaise.

Citons, à propos do cotte installation, une tirade spirituelle de Gastil-Blaze :

« Dans un vestibule ouvert à tous les vents, quelquefois à la pluie, à six pouces do la rue, après avoir franchi le seuil de la porte cochère de ce magasin, on voyait à droite un tas do livres couverts de poussière et de toiles d'araignée : c'était la bibliothèque de la royale Académie! — Négligence damnable, atroce vandalisme ! Cambert, Lulli, Campra. Destouches, Rameau, Gluck, etc., etc., sous une porto cochère! ayant le dos ou le nez écorché toutes les fois qu'une charrette mal dirigée venait les racler, les insulter avec sa roue noircie de fange et de cambouis! — dira-t-on. Je répondrai sur une autre gamme et m'écrierai : — Négligence favorable! précieux vandalisme ! Si on avait loaé cette

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collection sous les lambris du Palais-Royal, à côté du théâtre, elle aurait été deux fois attaquée, dévorée par Fincendie. — Vous voyez que le mépris, comme le malheur, peut être bon à quelque chose. La bibliothèque de l'Académie est maintenant placée à l'abri de l'intempérie des saisons, dans la cuisine souterraine de l'ancien hôtel Choiseul. »

Le plus ancien des chefs de copie dont nous voyons le nom relaté dans les états d'émargement est un certain Lallemand, mort en juin 1731, aux appointements de six cents livres; — il appartenait déjà à TAcadémie en l'année 1738, et remplissait les doubles fonctions de copiste et de bibliothécaire.

Durand lui succède au mois de juillet 1751, dans les mêmes emplois... ; mais on lui double ses appointements. Ce Durand est resté très longtemps à l'Opéra. Dans une étude qu'on lira plus loin, à propos des transformations de YAlcyone de Marais, son nom reviendra souvent sous les yeux du lecteur.

Malheureusement pour sa mémoire, ce fut son successeur auquel échut la glorieuse mission de 'copier les parties de l'œuvre de Gluck. Ce successeur, dont le nom est resté

célèbre k l'Opéra, s'appelait Lefebvre ; son fils n'a quitté le bureau de copie qu'en 1829. Ce fut (loue presque une dynastie. Le premier Lefebvro s'appelait : Joan-lîaplisle-François-Auguslin, néàMaruuille (Aisne) en 1738. Son entrée aux emplois de copiste et de bibliothécaire, avec quinze cents livres d'appointements, date du l""" avril 1774.

Entre Durand et Lefebvre, il y eut un intérimaire qui serait totalement inconnu sans les états d'éinargement ; il se nommait Marvereaux et ne resta que fort peu de temps au bureau de copie.

Le fils de J.-B.-F.-A. Lefebvre, dont Fétis parle dans sa Biographie des Musiciens, ne succède à son père qu'en 1814. Avant cette date, il avait écrit plusieurs partitions de ballet qui ont un certain mérite et comme valeur mélodique et comme intelligente instrumentation.

Il était élève de Gossec et, depuis 1794, il appartenait à l'orchestre du Théâtre des Arts en qualité d'alto. Ses prénoms étaient François-Charlemagne. Nous les relatons ici pour épargner aux musicologues de l'avenir une erreur très facile. En même temps que lui,

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l'orchestre de l'Opéra possédait un autre Lefebvre ; mais cet homonyme était clarinettiste et avait nom Xavier.

Nous avons dit que Francois-Charlemagne Lefebvre avait succédé à son père en 1814; en 1820, il remit ses fonctions à son gendre Aimé-Ambroise-Simon Le Borne, dont j'ai eu l'honneur de suivre les cours de haute composition, au Conservatoire.

Après la mort de Le Borne, survenue en 1863, il y eut un partage de ses deux fonctions de bibliothécaire et de chef de la copie. M. Ernest Reyer eut le titre de bibliothécaire, qu'il possède encore, et Justin Cadeaux fut chargé de diriger le bureau de copie. En 18G9, Saiut-Mahieur , ancien sous-chef, le remplaça; jusqu'en 1878, époque à laquelle M. Wacquez, fils d'un artiste très estimable, ancien chef de copie du Théâtre-Lyrique, prit la direction de ce service, un des plus importants de l'Opéra.

Nous avons dit tout à l'heure que la bibliothèque dramatique n'existait nullement, avant que Charles Nuitter se fût occupé d'y rassembler des livres.

Naturellement la bibliothèque musicale a

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loiijoiirs existé; sciilemcnl co iiéldiL pas à Tétat de bibliolhèquc ; celait comme dépôt des parlilions, parties de chœurs, d'orchestre et des rôles. A la fin du siècle dernier, elle n'avait encore que cette situation, plus que modeste.

Un fait prouvera les petites dimensions de la bibliothèque, à l'époque que je viens de citer.

Augustin Lefebvre avait son logement payé par l'Académie, en dehors de l'Opéra, à charge par lui de garder à son domicile toute la musique appartenant à l'administration : c'était une bonne précaution en cas d'incendie.

Le format des cahiers était petit, les ouvrages étaient fort courts ; il s'ensuivait que la bibliothèque n'exigeait pas beaucoup de place. Maintenant, avec le développement du rôle de l'orchestre dans la musique dramatique et la longueur des partitions, on peut avancer, sans craindre d'être contredit, qu'un ouvrage de Meyerbeer tiendrait, sur les rayons d'une bibliothèque, la place de l'œuM'e entier du vieux Rameau.

Du reste, ce n'est qu'à partir de la surin-

tendance du premier préfet du palais, que l'on voit figurer sur les états les fonctions de bibliothécaire. Le premier des Lefebvre, à la fin de sa carrière, son fils et Le Borne ont été les premiers à porter ce titre, conjointement avec celui de chef du bureau de copie. Lallemand, Durand, Marvereaux et Augustin Lefebvre, alors même qu'il était chargé de garder la bibliothèque de l'Opéra, n'étaient désignés que sous le nom de « chefs de la copie » ou, plus simplement encore, (( copistes de l'Académie ».

La bibliothèque ne prend un développement réel qu'à l'hôtel de la rue Drouot, lorsque Le Borne en a la conservation et la surveillance; mais la disposition et l'exiguïté du local qui contient le dépôt excluent toute admission du public dans ce musée lyrique. Les parties d'orchestre sont placées sur des rayons, dans l'ancienne cuisine de l'hôtel, nous Tavons dit ; dans cette même salle voûtée, le bureau de copie est intallé, et, dans deux ou trois autres pièces, à côté de ce même bureau, les partitions sont rangées par ordre alphabétique.

Je revois encore l'honnête et excellent Le

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Borne juché sur une haute chaise devant une espèce de tal)le harhouinée do noir, rappelant assez le pupitre d'un régent de collèg^e. C'était là qu'il corrigeait les copies de ses subordonnés et qu'il confectionnait les « conducteurs » à quatre ou cinq portées dont le chef d'orchestre se servait alors. Autour de cette petite table, quelques élèves favoris — je faisais partie de ce groupe de fidèles — venaient causer avec le maître de septième diminuée et de contrepoint, d'imitation à la seconde, de contre-sujets, de strette, et de « divertissements »! ! ! Ah I le bon temps de la jeunesse ! Pouvais-je alors me figurer que, plus tard, j'aurais la mission de mettre en ordre tous ces paquets poudreux dont mon vieux maître était entouré?

Car, il faut bien le dire, il m'en a laissé tout le soin ; mon vénéré professeur était bien plus musicien que bibliothécaire et surtout que musicologue. Comme la plupart de ses contemporains, le répertoire moderne avait toutes ses préférences scéniques; aussi n'attachait-il qu'une importance secondaire aux partitions qui « n'étaient point utiles au service de l'Opéra » .

Pour les études musicales, son opinion était bien différente ; aussi nous recommandait-il sans cesse do lire attentivement l'œuvre de Gluck, les auteurs it-aliens : Fioravanti, Cimarosa, Pergolèse, et surtout les ouvrages de vSpontini, pour bien nous inspirer de sa manière, dans les récits de nos fameuses cantates de l'Institut.

De toutes ces causes, mauvaise installation et insouciance du bibliothécaire, un résultat a été obtenu : les ouvrages du répertoire courant étaient placés bien en vue, et les opéras de notre vieille école française, Lully, Rameau et Gluck, restaient enfouis sous une vénérable poussière, que jamais personne n'eut l'idée de soulever. Un simple registre relatait alphabétiquement les opéras ou ballets existant sur les rayons, avec trois simples mentions qui indiquaient : 1° le nom des auteurs; 2° l'année de la première représentation ; 3° partition et parties séparées, ou partition sans parties. C'était fort peu d'indications^ comme on peut en juger.

Parties d'orchestre et de chœurs, rôles, tout enfin était dans un état pitoyable, ficelé tant bien que mal avec des cordes prises

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dans tous los coins, rajustées, raccommodées. Pas d'çnveloppes pour proléger les copies contre les outrages du temps... et des garçons de théâtre; une simple *éliquette, noircie par un loug usage^ de toutes les dimensions possibles, n'ayant aucune adhérence avec le paquet, donnait approximativement le titre de l'ouvrage, et ces appellations étaient souvent fautives ; j'en citerai plus loin quelques exemples.

Quand le gros de l'œuvre du nouvel Opéra fut à peu près clos et couvert, on songea à débarrasser « la bililiothèque de cet amas de vieille musique qui l'encombrait ».

De plus, l'administration désirait avoir la jouissance des deux ou trois pièces, au fond de la cour, à droite, oîi l'ancien répertoire élait entassé, pour y placer le service de la Caisse. C'est grâce à cette combinaison tout administrative que, dans la nuit fatale du 29 octobre 1873, l'on n'eut à s'occuper que d'une faible partie du dépôt; la plus importante, au point de vue historique, était à l'abri depuis longtemps, dans les annexes de la salle nouvelle.

Lorsque l'incendie vint détruire la salle

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« provisoire » qui, depuis Tannée 1821, avait eu la gloire de nous donner tant de chefsdœuvre , notamment Guillaume Tell et les Huguenots, les pompiers furent très activement secondés par une légion de travailleurs volontaires, la plupart des fonctionnaires et artistes de l'Opéra, et tout le personnel de l'Hôtel des Ventes. Les pièces d'archives furent placées dans les voitures de la Compagnie des commissaires-priseurs ; mais la musique, qui restait à la bibliothèque, fut portée à bras et déposée, pèle-mèle, dans la cour de la mairie de la rue Drouot.

Par une circonstance heureuse, le temps était sec; sans cela, les pertes très réparables que l'on a faites seraient devenues incalculables.

Du reste, sans une malencontreuse habitude que, jusqu'à présent, rien n'a pu supprimer, mais qui, je l'espère, cessera bientôt, la bibliothèque n'aurait presque pas été atteinte par le fléau ; les garçons de théâtre, au lieu de rapporter au dépôt les parties d'orchestre, après la représentation, les déposaient tout simplement dans le foyer des musiciens.

Aussi les (juin^e ouvrages suivants ont eu

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leurs parties ])riilécs : l Afrkainc^ ('oppclia, la Coupe (lu roi de Thulé, Don Juan, Faust, iaFavon'(e, Frefjsc/iutz, Gretna-dreen, Hamlet, les Ilufjuenots, la Juive, le PropltHc, le Trouvère, la Source, le quatrième acte et deux tableaux de Jeanne d'Arc, alors en répétition. Les partitions de ces ouvrages étaient heureusement placées dans le cabinet du chef d'orchestre, ayant vue sur le passage de l'Opéra, qui autrefois, avant 1870, était le cabinet de M. Gevaërt ; l'incendie s'arrêta là et les partitions ont été sauvées. Quant aux parties d'orchestre, elles ont été recopiées, ou acquises gravées, sauf les parties de la Coupe du roi de Thulé, de Gretna-Green et du Trouvère.

Charles Garnier s'était occupé très sérieusement, avant l'incendie, du vaste local au cinquième étage qui devait contenir les archives et la bibliothèque. Au moment du sinistre, on avait déjà posé le magnifique meuble, en bois de chêne, qui décore la bibliothèque circulaire et la salle de travail; les dessins de l'ensemble étaient faits, les ordres aux entrepreneurs étaient donnés pour achever l'ornementation des deux galeries. Après l'incendie, on dut s'occuper de terminer hâtivement la scène de

la salle, La fin des travaux de menuiserie a été remise à des temps meilleurs, qui nous semblent être proches, maintenant que l'installation de la nouvelle bibliothèque, à côté du grand foyer , permettra de dégager de ces galeries le trop plein de parties d'orchestre, de vieux journaux et de papiers de tout genre qui les encombrent.

Le 29 octobre 1873, ontransporta tout de suite au nouveau bâtiment les épaves du dépôt et des archives. Le bureau de copie fut pro\isoirement placé au premier étage. Comme dans la rue Drouot, on plaça sur des rayons construits à la hâte les ouvrages du répertoire moderne; au cinquième étage, dans une pièce qui sert maintenant de bureau au chef de copie, on mit les vieilles partitions du siècle dernier; les parties d'orchestre et les archives trouvèrent place dans la seconde galerie, sur des tablettes que des menuisiers établirent aussi provisoirement.

Une fois en possession de ce large espace, il était permis d'entrevoir le moment, aujourd'hui arrivé, où la bibliothèque de l'Opéra deviendrait assez importante pour être ouverte au public : il fallait donc inventorier ces ri-

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cliessos artistiques, les calalop:iif'r, y mettre onliii un ordre matériel qui permît d'atteindre le but proposé.

Le ministère voulut bien me charger de ce travail, et, au mois de décembre 1873, je commençai mon inventaire, qui ne fut terminé qu'en 1876.

11 y avait un très grand nombre de paquets (imn avaient pas été ouverts, depuis cent ans peut-être; aussi, ai-je été heureux dans mes découvertes. Vi?if/t-neuf ouwages ne figuraient nullement sur le registre sommaire de Le Borne. Il a fallu leur donner et leur date et le nom de leurs auteurs. Des irrégularités fréquentesont été constatées. Ainsi, l'Idijlle figurait sur le registre sous le nom de l'Idole. C'est un divertissement joué vers l'année 1730 et composé de deux entrées de Lully : l'Idylle sur la paix et l'Eglogue de Versailles, que l'imprimeur Ballard appelle la Grotte de Versailles. Quoi qu'eu aient dit certains musicologues, ridijlle et l'Éfjlorjue formaient deux entrôos absolument distinctes.

Le cas de la Fête de Mirza fut plus étrange encore. Sur un paquet de parties d'orchestre, on avait écrit le titre de la Belle Esclave, titre

qui mêlait absolument inconnu. Après m être assuré de Tépoque probable où cet acte avait été représenté, par rinsp3Ction de la copie, de la forme mélodique et de l'instrumentation, par la lecture des paroles et avec l'aide du répertoire des livrets et des ouvrages de Fétis et de Castil-Blaze, j'ai eu la chance de découvrir que ceile Belle Esclave était tout simplement une petite comédie lyrique de Grétry, appelée Emilie, qui avait figuré comme divertissement dans la Fête de Mirza, ballet de Gardel !!!

De plus, j'ai dû chercher le nom des auteurs de vingt-sept ouvrages que le registre de Le Borne avait omis de faire connaître.

A l'heure actuelle, la bibliothèque musicale de l'Opéra possède six cents ouvrages représentés, opéras ou ballots, avec tous leurs accessoires qui se décomposent ainsi :

1» Partitions d'orchestre et do chœurs; — coadiic-

teurs et répétiteurs de ballets 2, G38

Parties d'orchestre 1 2. 387

Rôles 0, 4SI

Parties de chœurs 10. 6* i

J'utal 31,180

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2° Cinquaiilc-huit cantates ou pièces politiques, n'ayant pas la forme dramatique.

3° Trois cantates de riiistilul ayant été rcprésenlées à l'Opéra.

4" Une centaine de morceaux détachés du répertoire, avec leurs parties séparées, leur partition ou un violon conducteur.

5° Soixante-quinze cahiers hrochés; — partitions d'orchestre d'airs de hallet de l'ancien répertoire ;

6" Mille quatre-vingt-quatorze airs de ballets détachés; — parties d'orchestre séparées; — peu de partitions ;

1" Trois cents partitions gravées, orchestre ou piano et chant. Ces ouvrages, en dehors du répertoire, forment une collection savante qui s'enrichit chaque année, grâce aux attributions du ministère et proviennent du Dépôt légal.

S" Vingt-cinq symphonies ; — partitions d'orchestre.

9° Cent et un concertos — partitions d'orchestre pour divers instruments.

10° Cent soixante morceaux de chant détachés;— écoles française, italienneetalh'iiiande, partitions ou conducteurs; — parties de chant, de cha:'urs et d'orchestre.

1 1° De même pour quatre ou cinq cents pièces de musique religieuse provenant des anciens concerts spirituels.

12" Yingt-huit mille romances et pièces politiques.

La plupart des partitions de la bibliothèque sont manuscrites. Celles qui sont imprimées ou gravées, ayant servi aux répétitions et aux représentations, offrent presque toutes des coupures indiquées et de nombreux changements manuscrits, souvent autographes, qui leur donnent un intérêt tout particulier.

Beaucoup d'opéras et tous les ballets, jusqu'en 1869, sont inédits. Près de cinquante partitions qui existent dans la bibliothèque n'ont jamais été exécutées, et, parmi les au-teurs de ces ouvrages, dont des circonstances diverses empêchèrent la représentation, on trouve cependant des noms célèbres, tels que ceux de Sacchini, de Zingarelli, de Philidor^ de Gossec, de Monsigny, de Berlon, d'Halévy, etc.

La collection des parties d'orchestre présente aussi un grand intérêt pour l'étude des anciens ouvrages, dont les partitions sont rarement écrites d'une façon assez complète pour

CUlllOSITliS l)H LOI'KIIA 21

que l'on y rclrouvc toiilo rinsirumenlation. Dans ce cas, les parties d'orchestre suppléent à ce qu'il ]»eut y avoir de lacunes dans les partitions.

La bibliothèque de l'Opéra possède en outre une collection de morceaux autorjraphes^ dont nous n'avons pas à faire valoir l'importance :

Rameai;. — Trois partitions: — la Naissance d'Osiris, le Retour clAstrée, Daphiiis et Eglé.

Gluck. — Deux actes AWnnide (le premier et le quatrième), dos fragments (ï Orphée et une ouverture.

Meyerbeer. — De nombreux fragments inédits des Huguenots, de Robert le Diable ; d'autres fragments de Robert le Diable qui ont été gravés tout récemment ; plus une très volumineuse collection inédite, que le ministère a acquise à Berlin, pour la bibliothèque.

RossiM. — Des fragments inédits de Guillaume Tell et du Siège de Corinthe.

Cette collection contient également des autographes musicaux de presque tous les compositeurs qui ont été représentés à l'Opéra depuis plus d'un siècle : Piccini, Sacchini,

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Salieri , Grélrv, Bertoii , Lesiioiir, Pertuis , Nicolo, Spontini, Gossec, Cliérubini, Ilérold, Ilalévv, Auber, Donizetti, etc, etc.

Madame Spontini a bien voulu faire don à la bibliotliëque des partitions autographes de la Vestale, Fernand Cor fez (version de 1817), Olympie , Agnès, Xurmalial, Akindor. Ce précieux recueil forme quinze gros volumes in-folio , entièrement écrits de la main de Spontini. M. F. Ilérold, fils do l'illustre compositeur, a offert aussi un important fragment autographe de Zampa.

Par arrêté du 14 février 1873, rendu sur la proposition de M. Yaucorbeil, alors Commissaire du Gouvernement près les théâtres subventionnés, la bibliothèque a reçu une précieuse collection de cent soixante-dix-neuf ouvrages, depuis LuUy jusqu'à Gluck, et quatre-vingt-deux cartons contenant des parties d'orchestre ayant appartenu, ainsi que la plupart des partitions, au marquis de la Salle.

En juin 1879, par suite d'un échange opéré entre le ministère de l'instruction publique et des beaux-arts et le ministre des travaux publics, l'Opéra possède une très intéressante série de dessins originau:^ de costumes et

Vk

CURIOPITKS l)K l/(tIM;ilA 29

décors (les \\\i' el wiii' sii'cics. (jiii ajiparlt'iiaiL au .Mobilier ualioiial.

Dans la série des plans do théâtre se trouve une collection do tous les plans et vues des salles occupées par l'Académie de Musique depuis son origine. Cette série a acquis une importance particulière par le versement des plans et dessins exécutés sous la direction de Charles Garnier.pour la construction du nouvel Opéra.

Depuis l'organisation des archives, les maquettes des décorations de chaque ouvrage représenté sont conservées dans des portefeuilles. Cette collection a contribué à former, avec les recueils des costumes, le fonds de l'exposition théâtrale qui a dignement figuré , en 4878, à l'Exposition universelle.

Dans une annexe de la nouvelle bibliothèque publique, on peut voir une dizaine de ces maquettes, montées et éclairées par une herse minuscule. L'Opéra en 'possédant déjà plus de cent cinquante , il sera facile de modifier et de renouveler cette exposition intéressante.

Tel est l'ensemble des collections qui font de la bibliothèque et des archives de l'Opéra un dépôt spécial des plus importants pour

30 CURIOSITES DE L UPERA

l'Iiisloii'G du théâtre et des arts qui s'y rattachent. Son installation dans les bâtiments du nouvel Opéra a été faite, dès l'origine, d'une façon très convenable ; mais, placé au cinquième étage, sans autre accès que l'escalier de l'administration, communiquant avec les services intérieurs du théâtre et les loges d'artistes, il n'était accessible qu'à un petit nombre d'érudits qui, chercheurs patients, finissent toujours par découvrir les documents dont ils ont besoin ; mais le public ne pouvait y être régulièrement admis.

Il n'en est plus de même à présent.

Entièrement isolée de tout le reste du théâtre, ayant un accès spécial par la double rampe du pavillon ouest, la bibliothèque de l'Opéra, située au premier étage, se compose d'une charmante galerie-musée , d'un goût exquis, où sont exposés les dessins, les peintures, autographes, etc. , etc. ; d'une vaste et splendide salle de lecture^occupant tout le grand salon circulaire; de quatre petites salles et d'une bibliothèque pouvant contenir douze mille volumes, mise en communication par un monte-charge avec les dépôts situés à l'étage supérieur.

Les archives resteront à la place qu'elles

CUIIIOSITKS DR LOI'KIIA :U

ocfuponl luiiicllcmeiil, en prolilaiil ilo Tespaoc laissé libre pai' If déplacemenl tlo la bibliotbÎMjiio. Los (lociiinenls dont les lecteurs auraient besoin peuvent ôtre faoilemont transportés dans la nouvelle salle de lecture.

La bibliothèque de TOpéra se trouve donc ainsi placée dans les conditions les plus favorables pour rendre des services réels aux artistes travailleurs et aux érudits.

Ajoutons aussi que, par sa magnifique installation, son intéressant musée et son exhibition de maquettes, elle complète admirablement les splendeurs du superbe théâtre que la France et l'étranger ont proclamé sans rival dans le monde.

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