‹ Curiosités bibliographiquesChapitre 1 sur 30 · A B E DES CHAPITRES · texte numérisé non relu

A B E DES CHAPITRES

Evasions singulières de quelques prisonniers célèbres. . .

Des faux prises et de quelques imposteurs célèbres. — A fenonpKés mystérieux

Des rois auteurs, musiciens, peintres, serruriers, etc. . .

Des eunuques

Des femmes guerrières

Rapprochements biographiques

Erreurs populaires concernant quelques personnages cé-

lèhres

Mélanges

relatives a quelques hommes célèbres

L'auteur anonyme des ISugæ vénales (1065, in-12), livre réimprimé plusieurs fois, s'est posé bon nombre de questions assez plaisantes, et entre autres celle-ci : Quel est le meilleur nez? — « C’est le grand, répond-il. Voyez plutôt les portraits de tous les empereurs romains. Le nez de Nu ma avait un demi-pied, ce qui lui fit donner le surnom de Pompilius, comme qui dirait un nez superlatif. Selon Plutarque, Lycurgue et Solon ont eu le môme avantage, ainsi que tous les rois d’Italie, à l'exception de Tarquin le Superbe : aussi fut-il détrôné celui-là. — Un grand nez est toujours une preuve de sagesse, et celui d'Homère, qui avait sept pouces, en est une preuve. De là ces deux proverbes, que les hommes prudents sentent de loin, et que les sots n’ont point de nez 1 . »

« Les grands nez, dit Vigncul-Marville, sont en honneur par tout le monde, excepté à la Chine et chez les Tartares. Les nez camus déplaisent, et sont de mauvais

1 Oippé, Soirée» littéraire», t. VU, p. 110.

augure. La connétable Anne de Montmorency était camus, et on l’appelait, à la cour, le camus de Montmorency. Le duc de Guise, fils de celui qui fut tué à Blois, était aussi camus; et j’ai connu un gentilhomme qui, ayant une vénération singulière pour ces deux maisons de Guise et de Montmorency, ne se pouvait consoler de ce qu'il s’y était trouvé deux camus, comme si ce défaut en diminuait le lustre. »

Puisque décidément les grands nez sont les meilleurs, il est incontestable que les nez de Tite-Live, d’Ovide, d’Ange Politien, de Charles Borromée, de Léoni d'Ancône 1 * * * * * * , président de l’académie delta Virtù, au seizième siècle; du Camoëns et de l’écrivain anglais Kett 8 , ont dû faire bien des envieux.

Il n’en pouvait être ainsi des nez de Béraud II, dauphin d’Auvergne, dit le comte camus, ni de Guillaume d’Orange au court nez, célébré dans tant de romans de chevalerie.

François, duc d’Alençqn, frère de Henri III, avait été si maltraité par la petite \érole, que son nez avait été partage en deux. Aussi, après la tentative perfide et infructueuse qu'il fit, en 1583, pour s’emparer, sur ses alliés les Flamands, de la ville d’Anvers, tentative qui est connue sous le nom de folie d'Anvers, on fit sur lui cette épigramme, rapportée par l’Estoile :

Flamans, ne soies cslonnés,

Si à François voies deux nés;

1 Annilial Caro composa sur l'énorme nez de Léoni uuc dissertation

qui fut imprimée sous le titre de la Dicerir, de nasi.

1 On lit sur lui un quatrain satirique, qui a été imité de la manière

suivante par un auteur français : ’

«.Vois ce nez, critique perfide,

Et tu diras arec raison

Que, si Kett n’est pas un Ovide,

Du moins, ma foi, c’est un Kason. >

Car, par droit, raison et usage,

Fault deux ries à double visage.

Le nez de Cyrano de Bergerac avait atteint de telles dimensions, que son maître mettait à chaque instant l’épée à la main pour châtier les insolents qui osaient le regarder trop longtemps.

Les lecteurs désireux de connaître la forme du nez de différents artistes n’ont qu’à consulter la Vita di Piitori, Rome, 1752. L’auteur, Pascoli, a donné, à cet égard, les renseignements les plus précis.

Madame de Genlis, douée d'un nez tout autre que ceux des personnages précédents, le regardait comme un nez modèle, si l'on en juge par quelques passages de ses Mémoires. Le graveur lui ayant fait un nez aquilin sur une médaille frappée en son honneur : « Est-ce donc là, s’écria-t-elle, ce petit nez retroussé?... Ce nez avait été chanté en vers et en prose... Il était très-délicat, et, en vérité, le plus joli du inonde... et, comme tous les riez de ce genre, il avait une petite bosse; et le bout avait... ces petites facettes que les peintres appellent des méplats. » Puis elle fait, avec l’esprit prétentieux qui la caractérise, l’histoire de la décadence de son nez.

Yigneul-Marville a émis quelques idées assez originales sur la configuration du visage humain ;

« On admire avec raison, dit-il, que, de tous les hommes qui sont au monde, il n’y en a peut-être pas deux qui se ressemblent entièrement de visage : mais on ne prend pas garde à une autre chose aussi merveilleuse, que chaque visage est formé de sorte que, quelque laid qu’il nous paraisse, pourvu qu’il ne soit point défiguré par aucun accident, on ne saurait y rien changer pour le rendre plus beau sans le rendre difforme; parce que dans sa laideur même la nature a observé une symétrie si exacte, que l’on ne peut raisonnablement y trouver à

•i CURIOSITÉS 1U O G R A P H I O U É S»

redire. Par exemple, si l’on prétendait allonger le nez d'un camus, je dis qu'on ne ferait rien qui vaille; parce que, ce nez étant allongé, il ne ferait plus symétrie avec les autres parties du visage, qui, étant d'une certaine grandeur et ayant de certaines élévations ou de certains enfoncements, demandent que le nez leur soit proportionné. Ainsi, selon de certaines règles très-parfaites en elles-mêmes, un camus doit être camus; et, selon ces règles, c'est un visage régulier qui deviendrait un monstre, si on lui faisait le nez aquilin. Je dis bien plus, qu’il est quelquefois aussi nécessaire qu'un homme n’ait point de nez, qu’il est nécessaire dans l’ordre toscan, par exemple, que le chapiteau de la colonne n'ait point de volute. C'est un bel ornement que la volute dans l’ordre ionique ou dans le corinthien, mais ce serait un monstre et un.e irrégularité dans l’ordre toscan.

« Un petit nez, de petits yeux, une grande bouche qui nous choquent d’ordinaire, appartiennent à un ordre de beauté qui peut bien n'être pas de notre goût, mais que nous ne devons pas condamner, parce qu'en effet c’est un ordre qui a ses règles, qu’il ne nous appartient pas de contredire. Ces règles sont si constantes, que ce n’est que par la connaissance parfaite que les habiles dessinateurs en ont qu’ils peuvent rendre très-ressemblants les portraits qu’ils peignent d’après nature. El c’est ce que voulait dire l'incomparable Ranteuil quand il se vantait d'attraper toujours la ressemblance, et de s'être fait pour cela des règles très-assurées. Je lui ai ouï dire qu'il y a de certains traits du visage qu’il faut extrêmement considérer, parce qu’ils servent de mesure à tous les autres; et que, quand une foison a dessiné exactement ces traits, le reste est comme immanquable. Je lui demandai un jour s'il pourrait peindre une personne absente sur le rapport que je lui en ferais. — Oui, me dit-il.

PAUTICL'LA R ITÉS PHYSIQUES.

pourvu que vous fussiez assez habile pour répondre exactement à ce que je pourrais vous demander, en quoi consiste tout le secret de mon art. »

L'auteur d’un Essai sur la laideur, publié en 1754, l'Anglais llay, s'exprime ainsi : « La difformité corporelle est fort rare. Sur cinq cent cinquante-huit gentlemen qui composent la chambre des communes, je suis le seul qui ait à se plaindre de sa figure. Je remercie mes dignes constituants de n'avoir jamais rien allégué contre ma personne, et j espère qu’ils n'auront jamais rien à alléguer contre ma conduite. »

Voici, en ne' remontant pas plus haut que le quatorzième-siécle, les personnages dont la laideur ou la difformité nous a paru, d'après le témoignage des contemporains, digne d’être mentionnée: Marguerite, comtesse de Tyrol, surnommée Gueule de sac (Maultasche) : on peut voir son hideux portrait à la galerie de Versailles; Léonce Pilate, savant grec du quatorzième siècle; Giotto Campagni, écrivain italien du quinzième siècle; de la Trémouille, ami de madame de Sévigné 1 ; la fameuse visionnaire Bourignon; Saint-Martin, littérateur français du dix-septième siècle; mademoiselle de Scudéri, flanchet*, Delille, Florian, Gibbon, Coffey, auteur anglais, mort en 1745; Boulanger, l'auteur de l'Antiquité dévoilée; Chauvelin, l'adversaire des Jésuites; le gastronome Grirnod de la Bejmère, Linguet, Mirabeau, Danton, Grassi, historien et poète piémontais du dix-neuvième siècle, et enfin le célèbre comédien anglais Matlhews, aussi laid que Lekain, son rival de gloire.

1 Madame de Sévigné raconte qu’il regardait une fuis une jeune personne dont il faisait l'amoureux et tournait le dos à nue autre, qui s’écria : ■ C est à moi qu’il veut plaire assurément. •

1 On ronnail l'épigramme de llousseau :

Je te vois, innocent D.inchet,

Grands jeu* ouvert*, bouche liéanto.

La laideur de Pélisson était devenue proverbiale. On fiait qu'une dame le pria un jour de vouloir bien poser devant un peintre qu’elle avait chargé de représenter le diable. Il était tellement laid, que, comme on hésitait à proposer pour confesseur au duc de Bourgogne le jésuite Martineau, homme d'une figure repoussante : « Bah, dit le prince, rien ne saurait effrayer un homme qui a vu Pélisson. »

Le moraliste Vauvenargues fut tellement défiguré par la petite vérole, qu'il n’osa rentrer dans le monde, et c'est à cette retraite que l'on doit ses remarquables ou- «

vrages. — Un écrivain au-dessous du médiocre, le Lyonnais Ueviriau, devint si laid à la suite d une maladie, qu'il n'osa plus rentrer en France et s’enfuit à Constantinople.

Nous ne savons si ce fut par le môme motif que le naturaliste prussien Hilsenberg, mort en 1824, s'enfuit à Madagascar; toujours est-il que les Malgaches, aussi bons appréciateurs, à ce qu’il semble, de la beauté physique que les F.uropéens, surnommèrent ce savant voroundoule (effraie). 11 avait le teint très-blanc, les cheveux et les sourcils très-blonds, et la membrane entourant les cils d’une teinte rouge, ce qui leur rappelait l'image de cet oiseau de nuit.

Becker, auteur allemand, d’une figure hideuse, ayant nié l'existence du diable dans son Monde enchanté, la Monnoie fit contre lui cette mordante épigramme :

Oui, par loi de Satan la puissance est brisée;

Mais tu n’as cependant pas encore assez fait!

Pour nous ôter du diable entièrement l'idée,

Becker, supprime ton portrait.

Le traducteur des Métamorphoses d'Ovide, Saint-Fariau, plus connu sous le nom de Saint-Ange, d’une laideur remarquable qu’augmentaient encore sa bouche béante, sa grande taille et ses cheveux nattés comme

ceux d’un garde-suisse, ne peut pas échapper aux sarcasmes que justifiaient d'ailleurs ses ridicules prétentions littéraires. A l'époque où parut son livre, on fit courir contre lui l’épigramme suivante :

Ovide osa nous raconter Comment, sous mainte forme étrange,

Le roi des deux donnait le ch mge Aux belles qu’il voulait dompter;

Mais aujourd’hui Jupin se venge En le faisant ressusciter Sous la figure de Saint-Ange *.

Scarron nous a laissé de lui-même le portrait suivant :

« Lecteur qui ne m’as jamais vu, et qui peut-être ne t’en soucies guère à cause qu'il n’y a pas beaucoup à profiter à la vue d'une personne faite comme moi, sache que je ne me soucierais pas aussi que tu me visses, si je n’avais appris que quelques beaux esprits facétieux se réjouissent aux dépens du misérable, et me dépeignent d’une autre façon que je ne suis fait. Les uns disent que je suis cul-de-jatte; les autres, que je n'ai pas de cuisses, et que l'on me met sur une table dans un étui, où je cause comme une pie-borgne; et les autres, que mon chapeau tient â une corde qui passe dans une poulie, et que je le hausse et baisse pour saluer ceux qui me visitent. Je pense être obligé, en conscience, de les empêcher de mentir plus longtemps, et c'est pour cela que j’ai fait faire la planche que tu vois au commencement de mon livre. Tu murmureras sans doute; car tout lecteur murmure, et je murmure comme les autres, quand je suis lecteur; tu murmureras, dis-je, et trouveras à redire de ce que je ne me montre que par le dos. Certes ce n’est pas pour

1 Correspondance secrète, xv, p. 28

tourner le derrière à la compagnie, mais seulement à cause que le convexe de mon dos est plus propre à recevoir une inscription que le concave de mon estomac, qui est tout couvert de ma tête penchante, et que par ce côté-là, aussi bien que par l'autre, on peut voir la situation ou plutôt le plan irrégulier de ma personne. Sans prétendre faire un présent au public (car, par mesdames les neuf muses, je n’ai jamais espéré que ma tête devînt l’original d’une médaille), je me serais bien fait peindre, si quelque peintre avait osé l’entreprendre. Au défaut de la peinture, je m’en vais te dire à peu près comme je suis fait.

« J’ai trente ans passés, comme tu peux voir au dos de ma chaise Si je vais jusqu’à quarante, j’ajouterai bien des maux à ceux que j’ai déjà soufferts depuis huit oi^ neuf ans. J’ai eu la taille bien faite, quoique petile. Ma maladie l’a raccourcie d’un bon pied. Ma tête est un peu grosse, pour ma taille. J’ai le visage assez plein pour avoir le corps très-décharné; des cheveux assez pour ne porter point de perruque; j’en ai beaucoup de blancs, en dépit du proverbe; j’ai la vue assez bonne, quoique les yeux gros; je les ai bleus; j’en ai un plus enfoncé que l’autre, du côté que je penche la tète. J’ai le nei d’assez bonne prise. Mes dents, autrefois perles carrées, sont de couleur de bois, et seront bientôt de couleur d’ardoi6e. J’en ai perdu une et demie du côté gauche, et deux et demie du côté droit, et j’en ai deux un peu égrignées. Mes jambes et mes cuisses ont fait premièrement un angle obtus, et puis un angle égal, et enfin un aigu. Mes cuisses et mon corps en font un autre, et, ma tête se penchant sur mon estomac, je ne représente pas mal un Z. J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras. Enfin, je suis un raccourci de la misère humaine. Voilà à peu près

comme je suis fait. Puisque je suis en si beau chemin, je le vais apprendre quelque chose de mon humeur; aussi bien cet avant-propos n’est fait que pour grossir le livre, à la prière du libraire, qui a eu peur de ne retirer pas les frais de l’impression; sans cela il serait très-inutile, aussi bien que beaucoup d’autres, mais ce n’est pas d’aujourd’hui que l'on fait des sottises par complaisance, outre celles que l’on fait de son chef.

« J'ai toujours été un peu colère, un peu gourmand et un* peu paresseux. J’appelle souvent mon valet sot, et un peu après monsieur. Je ne hais personne, Dieu veuille qu'on me traite de même ! Je suis bien aise quand j'ai de l'argent, et serais encore plus aise si j’avais la santé. Je me réjouis ass^z en compagnie. Je suis assez content quand je suis seul. Je supporte mes maux assez patiemment; et il me semble que mon avant-propos est assez long, et qu'il est temps que je finisse *. »

Voici la description que Sainl-Pavin a donnée de sa personne ;

Soit par hasard, soit par dépit,

La nature injuste me fit Court, entassé, la panse grosse;

Au milieu de mon dos se hausse Certain auias d'os et de chair Fait en pointe comme un clocher;

Mes bras d’une longueur extrême,

Et mes jambes presque de môme,

Me font prendre le plus souvent Pour un petit moulin à vent.

Les poètes aveugles, depuis le vieil Homère, sont assez nombreux. Nous citerons entre autres Milton 4 , le

* Œuvres, 1720, in-8, t. 1, p. 5tô.

* Un jour, dans le parc de Saint James, Charles 11 rencontra un aveugle; c'était Milton. « Monsieur, dit le roi au vieillard voilà comme le

Lubeckois Ach. Dan. Léopold (aveugle-né, mort en 1753), la Motle-Houdart, Delille, Blacklock, Avisse, Kozlov, et l’Argovienne Louise Egloff. Cette dernière était devenue . aveugle dès l’enfance.

Asconius Pédianus, grammairien du premier siècle; Didyme, célèbre docteur d’Alexandrie (mort vers 395); le Florentin Brandolini, prédicateur et poète latin (mort en 1497); le célèbre grammairien italien Pontanus, l’Allemand Griesinger, qui savait sept langues; le philologue piémontais Grassi (mort en 1831), etc., ont été, à un âge plus ou moins avancé, atteints de cécité.

Le plus remarquable des hommes qui, bien qu'aveugles, se sont fait un nom dans les sciences 1 , est, sans contredit, l'Anglais Saunderson, qui, à un an, en 1083, fut privé de la vue à la suite de la petite vérole. Malgré sa cécité complète, il se livra assidûment à l’élude des sciences, et enseigna avec le plus grand éclat, à l’Université de Cambridge, les mathématiques et l’optique. Chez lui, le sens du toucher avait atteint une sensibilité exquise. Ainsi, dans une collection de médailles romaines, il savait distinguer les vraies d’avec les fausses, quoique celles-ci fussent assez bien contrefaites pour tromper des hommes qui avaient pu en juger avec leurs yeux. Par la différence de l’impression de l’air sur son

ciel vous a puni d’avoir conspiré contre mon père. — Sire, répondit le poiite, si les maux qui nous affligent en ce monde sont le châtiment de nos fautes, votre père devait être bien coupable. »

1 Parmi ceux qui devinrent aveugles à une époque plus ou moins avancée de leur vie, nous citerons les botanistes liumpf )in. 1693), Ant. Laurent de Jussieu un. 1858), le mathématicien hollandais J. Borghes (m. 16512), le comte de Pagan, ingénieur et astronome français (m. 1665', Galilée, l'astronome Cassini, le naturaliste-genévois Hubcr, qui a laissé de très-beaux travaux sur les abeilles, Bérard, qui, devenu aveugle à vingt-trois ans, professa longtemps les mathématiques au collège de Briançon, et publia un photophore ou porte-lumière, et enlin de nos jours l’illustre Augustin Thierry.

visage, il reconnaissait quand un objet était placé devant lui. Grâce à son ouïe, qui lui permettait de saisir et d’apprécier les moindres sons, il pouvait juger de la grandeur d’une salle où on l'introduisait, de la distance où il se trouvait de la muraille, etc.

Le Prussien Louis Dulon, habile joueur de flûte, était devenu aveugle à huit ans. Vers 1796, Wolve, directeur d’une école primaire à Dresde, inventa, pour lui, un alphabet en relief et mobile, à l’aide duquel il parvint à écrire une autobiographie, qui fut publiée par Wieland. Zurich, 1807,2 vol. in-8.

Mademoiselle Paradies, pianiste célèbre de Vienne, devenue aveugle à deux ans, vint à Paris, en 1784, et y obtint un grand succès.

Au seizième siècle, lors de l’inauguration du théâtre de Vicence par l’Académie olympique de cette ville, on représenta V Œdipe de Sophocle traduit par Orsato Justiniani, noble vénitien. Le rôle d’Œdipe, pendant le dernier acte, fut joué par Louis Grotto, auteur dramatique et aveugle.

Au dix-septième siècle, le sculpteur Jean Gonnelli, né à Gatnbassi (Toscane), étant devenu aveugle, à vingt ans, n’en continua pas moins l’exercice de son art, et, malgré son infirmité, exécuta plusieurs portraits en terre cuite qui sont regardés comme des chefs-d’œuvre. On conserve entre autres, de lui, au palais Barberini, à Rome, un portrait du pape Urbain VIII. 11 lui suffisait de passer la main sur le visage d'une personne pour en reproduire exactement les traits. C’est bien certainement lui dont il est question dans le passage suivant des Mémoires de l’abbé Arnauld, où, nous ne savons pourquoi, le nom de l’artiste est resté en blanc.

« J’aurais bien souhaité de pouvoir passer par Lucques, pour y voir un prodige de nos jours, le fameux

sculpteur..., qui, ayant excellé dans son art et étant devenu aveugle, ne cesse pas de travailler sur le marbre, et même de faire des portraits ressemblants en tâtant le visage des personnes. On en conte une chose étonnante.

« La princesse de Palestrine (dona Anna Colonna), femme du prince préfet Barberin, ayant passé à Lucques en venant en France, voulut voir cet homme extraordinaire, qu’elle avait connu à la cour du pape Urbain avant qu’il eût perdu la vue. Pour éprouver la vérité des choses qu'elle avait ouï dire, elle lui présenta une médaille qu'elle lui dit être la tête du prince préfet, et lui en demanda son avis; mais cet homme, après l'avoir un peu maniée, commença à la baiser en lui disant : « Madame, « vous ne me tromperez pas ainsi; je connais trop bien « que c'est le visage de mon bon maître le pape Urbain; • comme s’il avait eu des yeux au bout des doigts pour discerner une chose aussi peu sensible â l’attouchement que le relief d’une médaille *. »

Lomazzo, peintre italien du dix-huitième siècle, devint aveugle dans un âge assez avancé.

Quelques hommes de guerre, bien qu’aveugles, n'en ont pas moins dirigé des armées. Tels furent Henri l)andolo et Jean Ziska. Le premier, doge de Venise, fut l’un des chefs de l'armée latine qui conquit Constantinople en 1204. « Viels home ere (était), dit Geoffroy de Ville- Ilardouin, (ch. xxxiv), et si avoit les yaulx en la teste biaus, et si n’en veoit gote, que perduë avoit la veuë per une plaie qu il ot (eut) el chief. »

Jean de Troczow, plus connu sous le non de Ziska (en bohémien Borgne), qu'il reçut après avoir eu, étant fort jeune, un oeil crevé en jouant avec des enfants, fut

1 J Mémoires de t’abbi Arnnuld, année 1048.

PARf icülàiutés Physiques, 15

l'instigateur et le chef de cette terrible guerre des llussites qui dura plus d’un demi-siècle. 11 perdit dès 1420, au siège de Raby, l’œil qui lui restait, et ce fut pourtant après ce dernier accident que ce vieux chien aveugle, comme il s'appelait lui-mème, remporta ses plus éclatantes victoires.

* Après qu’il eut perdu la vue, dit Lenfant dans son Histoire de la guerre des Hussiles, on le menait sur un char auprès du principal drapeau. De là il se faisait expliquer l'ordre de la bataille, la situation des lieux, les vallons, les rochers, les montagnes, les forêts; et, selon ces instructions, il rangeait son armée en bataille et donnait le signal du combat. # Du reste, pour lui, quand il fallait combattre, il n’y avait plus de distinction entre le jour et la nuit. Un soir, comme il venait de donner l'ordre d'attaquer, on le prévint que l’obscurité empêchait d’agir; aussitôt il fit mettre le feu à un village pour éclairer son armée, qui fut victorieuse suivant son habitude. 11 mourut de la peste au siège de Przibislaw, en 1424.

Le chroniqueur russe Nestor parle, à l’année 1023, d'une bataille où se trouvait un chef de troupes varègues, nommé Jakun,qui était aveugle et portait sur les yeux un bandeau d'étoffe brochée d'or.

On connaît la mort glorieuse de Jean Y Aveugle, roi de Bohême à la bataille de Crécy, en 1540. Ayant appris que la bataille était perdue, il se fit conduire par ses chevaliers au milieu de la mêlée. « Et, dit Froissard, il alla si avant sur ses ennemis, que il férit un coup d’épée, voire trois, voire quatre, et se combattit moult vaillamment; et aussi firent tous ceux qui avec lui étoient pour l’accompagner; et si bien le servirent, et si avant se boutèrent sur les Anglois, que tous y demeurèrent, ni oneques nul ne s'en partit; et furent trouvés ler.de-

il CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.

main sur la place autour de leur seigneur, et leurs chevaux tous alloiés (liés) ensemble *. »

Un nombre considérable de princes aveugles est fourni par l’histoire de l’empire grec et des États musulmans, où le supplice de la cécation (qu’on nous passe le barbarisme) était fort en usage. Pour les autres pays, nous citerons: Louis III, roi de Provence, Boleslas III, duc de Bohême, Magnus IV, roi de Norvège, Bêla II, roi de Hongrie.

Nathaniel Price, libraire de Norwich au dix-neuvième siècle, perdit la vue dans un voyage en Amérique; ce qui ne l'empêcha pas de se faire relieur. On a des livres reliés élégamment par lui pendant sa cécité*.

Passons maintenant à ceux qui seraient rois dans le royaume des précédents. « Tout le monde en général, dit Vigneul-Marville, a pitié des aveugles, et tout le monde sent de l’aversion pour les borgnes, quoique, en bonne justice, les borgnes méritent la moitié de la compassion, comme le disait M. de Servien, qui était borgne. Les louches, surtout quand ils ne le sont pas à l’excès, ne déplaisent pas. On aimait dans M. de Montmorency son œil un peu tourné; on appelait cela, à la cour de Louis XIII, avoir l’œil à la Montmorency. M. Descartes avait de l’inclination pour les personnes louches; il en rapportait la cause à ce que sa nourrice l’était. Cependant il y a des gens qui ne sauraient regarder les louches sans en sentir quelque douleur aux yeux : je suis de ceux-là. »

Au nombre dis borgnes célèbres, nous citerons Tyr-

' L. I, part. 1, c. cclxxxvih.

5 James Wilson, aveugle dès son enfance, n publié une Biographie des aveugles célébrés, pocles , philosophes, etc. Birmingham, in-12, 1835. Un Français du dix-septième siècle, Jean Thierry, mort vers 16GO, et aveugle depuis son enfance, acquit une assez grande réputation dans la prédication et renseignement 11 avait eu le projet de publier un Traité tics couleurs.

tée, Philippe de Macédoine, Annibal,Boémond IV, prince d’Antioche, Raoul I er , comlede Vermandois, VenceslasllI, roi de Bohème, le grammairien Despautère, Camoëns, Porro, graveur italien du seizième siècle, Lillo, auteur dramatique anglais (mort en 1759), le duc de Bourbon, ministre sous Louis XV, Saint-Marc, littérateur du dixhuitième siècle, Potemkin, favori de Catherine II, le chimiste Conté, inventeur des crayons qui portent son nom, l'antiquaire danois Arendt (mort en 182-4).

Quant aux louches, qui sont très -nombreux, nous nommerons seulement Tyrtée, Néron, le calife llescham, le souverain persan Mia-Mahmoud, détrôné en 1722, le peintre le Guerchin et madame de Montausier.

« Les j eux de Tibère, dit Suétone (ch. clxvih) étaient fort grands, et, chose étonnante, ils voyaient aussi la nuit et dans les ténèbres, mais pendant peu de temps et quand il venait de dormir; après quoi sa vue s’obscurcissait peu à peu. »

L’empereur d’Orient Anastase I" avait un œil noir et un autre bleu, d’où il fut surnommé Dicore.

La physionomie offre souvent le plus grand contraste avec le caractère. Timoléon de Cossé, comte de Brissac, « estoit, dit Brantôme 1 , le jeune homme qui aymoit autant à mener son épée et en tirer du sang, et un peu trop certes, ainsy que je l'a.y veu, et aucuns de nous autres ses amys, qui le luy disions; car il estoit trop cruel au combat et prompt à y aller et à tuer; et aymoit cela jusques-là qu’avec sa dague il se plaisoit de s’acharner sur une personne à luy en donner des coups, jusque-là que le sang luy en rejaillissoit sur le visage. Cas estrange pourtant que ce brave Brissac se nionatroit doux par son visage, L eau, délicat et féminin, et estoit dans le cœur si cruel i.t altéré de sang.

1 Des courcnnels fr an fois, édition du Panthéon, l. I- |>. CGü.

16 CURIOSITÉS B10GBAPH1ÜUES.

t Bien contraire à ce vaillant Strozze, qui avoit son visage quasy barbare, refroigné et noiraut, et n’estoit guières remply de cruauté fust ou par ses mains, ou par justice, ainsy que je l'ay cogneu tel; et peu souvent lui ay-je veu commander à son prévost de camp de rigoureuses justices. #

Pourtant, d'après ce que raconte Brantôme lui-même, il est permis de douter de la mansuétude de Strozzi, qui un jour fit précipiter du pont de Cé et noyer huit cents femmes que son armée traînait avec elle, ce qui faillit amener une sédition.

On a remarqué comme une singularité que Tyrtée, Parini, Shakespeare *, Byron et Walter Scott, tous poètes, étaient boiteux. Zoïle, Agésilas, Genséric, Robert II, duc de Normandie, Henri II, empereur d'Occident, Othon II, duc de Brunswick, Charles II, roi de Naples, Tamerlan, étaient aussi atteints de celle difformité, -ainsi que mademoiselle de la Valliëre, Benjamin Constant, etc. Nous laisserons le lecteur décider si, comme le prétend Byron, qui n’était pas désintéressé dans la question, « une âme est plus ardente dans un corps difforme, à cause des efforts qu’elle fait pour dominer l’imperfection physique 4 . »

On connaît quelques peintres manchots ou gauchers. A la suite d'une paralysie, le célèbre Jouvenel se mit à peindre de la main gauche ; Mazzola, directeur de la

« Tous les écrivains ne sont pas d'accord sur celle difformité attribuée au grand tragique anglais.

* Byron ne pardonnait pas à sa mère de ne l'avoir pas confié, dans sa jeunesse, à quelque orthopédiste qüi eût fait dlsparaitre ou diminué celte difformité. On conçoit, du reste, combien devait en souffrir un homme qui, très-irritable par la nature même de son génie, portait Jusqu'à l'excès le soin de sa personne Ainsi il dormait une serviette entre ses dents, de peur qu'elles ne s'éraillassent en se frottant les unes contre les autres pondant la nuit.

galerie impériale de Milan, mort en 1838, ayant été condamné à l'amputation de la main droite par son médecin, ne consentit à subir l’amputation qu’après s’être assuré qu’il pourrait peindre de la main gauche; on cite encore au nombre des artistes manchots Dal Sole, qui dut a son habileté le surnom de Manchino de Paesi, et Richard Martin. Du reste, plusieurs peintres se servaient aussi de la main gauche avec une adresse remarquable: on cite entre autres, Holbein*.

De nos jours on a vu le peintre Dueornet qui était né sans bras et peignait avec ses pieds.

MuleyMuhamad Vil, quinzième roi de Grenade, à été surnommé El Hayzari, le Gaucher, non pas parce qu’il se servait réellement de la main gauche de préférence à la main droite, mais, à ce que prétendent quelques historiens, à cause de la mauvaise fortune qui le poursuivit toute sa vie. Cette explication pourtant nous semble peu satisfaisante.

Le gastronome Grimod de la Reynière (1758-1838), vint au monde avec des mains tellement difformes, qu’il fut obligé de se faire faire des doigts postiches.

On cite plusieurs bossus parmi les princes et les hommes de guerre *, et entre autres, Jean II, comte d’Armagnac, Bérenger Raymond le Courbé, comte de Barcelone,

1 Le célèbre peintre hollandais Corneille Kctcl, mort au commencement du dix-septième siècle, s'était mis, sur la fin de sa vie, à abandonner presque entièrement l’ùsage des pinceaux et à les remplacer par les doigts de sa main gauche, et môme de ses pieds. Il peignit ainsi son propre portrait et plusieurs autres qui obtinrent un grand succès.

* « Le feu duc de Rounnès, dit Tallemant, fit faire une peinture qui est encore chez lui à Oiron, vers Loudun, où le cardinal de Richelieu est peint habillé comme la Fortune, qui tend un bâton de maréchal à un petit grimaud qui représente La Meilleraye, donne une ancre à un fort vilain gobin (bossu), le général des galères, Pont-de-Courlay, et les enseignes des Suisses au colonel des Suisses, le marquis de Coislin , autre bossu. » 2* édition, t. 111, p.5ô.

le célèbre duc de Parme, le prince de Conti, frère du grand Condé, le maréchal de Luxembourg; l'adversaire malheureux de ce dernier, Guillaume III, prince d’Orange, était contrefait 1 .

Parmi les littérateurs contrefaits, on trouve Amelurighi, Saint-Pavin, Pierre de Saint-Louis, qui, comme Polichinelle, était bossu par devant et par derrière; Desorgues, auteur d'un poème sur la pédérastie ; le Champenois Pons, etc., etc.

11 ne faut pas oublier Cecil, ministre d'Élisabeth ; le député Chauvelin, le théologien allemand Eber (mort en 1014) , l’ascétique Guidi , le physicien Lichtenberg, etc. 8 Quant à la bosse de Richard III, il paraît qu’il ne faut pas trop y croire : du moins, Rapin-Thoyras et Horace W alpole prétendent que les historiens, en' le dépeignant, suivant l’expression du poète, comme

Le spectacle vivant de la difformité,

n'ont eu d'autre but que de flétrir encore davantage la perversité de son âme.

Le premier bègue dont l'histoire fasse mention est Moïse, qui, suivant l’Exode, employa le ministère de son frère Aaron pour déclarer au roi d’Égypte la volonté de l'Éternel. Passant sous silence les bègues de l'antiquité, et entre autres, Démosthènes et Claude, nous rencontrons, plus tard, Louis le Bègue, Michel II, empereur d’Orient; Méhémed-el- Nasser, roi arabe d’Espagne, mort

1 Cette difformité lui fut reprochée d'une manière sanglante dans plusieurs pamphlets jacobites, et, entre autres, dans celui qui a pour titre : La difformité du péché redressée, sermon prêché à Sainl-ilicharTs , rue Tortue (Crooked-lane', devant le prince <10 range ; par J. Crookshanks (Jambe-Crochet, 1703.

* Il n’y avait pas que le corps de Lichtenberg qui fût de travers, si l’on en juge par un acte de sa jeunesse, bien digne d’un Allemand : Voulant connaître la cause qui produit l'aurore boréale, il la demanda à un esprit, par un billet déposé sous le toit de la maison de son péie.

en 1213; Éric, roi de Suède, mort en 1230; l’amiral d’Annebaut, l’ingénieur italien Tartaglia, le poète Malherbe 1 , Caumartin, garde des sceaux de Louis XIII, et bègue, ainsi que son maître*; le médecin poète Darwin, l'avocat Coqueley 5 , mort en 1791 ; l’actrice Inchbald, qui débuta courageusement, et finit par se corriger en partie; Camille Desmoulins, Boissy-d'Anglas, surnommé Voratenr Babebibobu, le peintre David et le critique Hoffmann.

Parmi les sourds, qui sont excessivement nombreux, nous citerons seulement Dibil Alkoffay, poète arabe du huitième siècle ; le tacticien Folard, le poète allemand Engelshall, Lesage, la Condatnine 4 et Beethoven.

Quant aux muets, comme nous tenons à ne pas parler du fils de Crésus, nous ne mentionnerons que Fernandez, peintre espagnol du seizième siècle.

Athénée a consacré un passage assez long aux personnages qui se sont fait remarquer par leur obésité. Nymphis d'Iléraclée, cité par lui, parle ainsi de Denis, tyran d’Iléraclée : « Ayant succédé à son père dans la tyrannie

* Il crachait toujours en récitant ses vers ; au'si le cavalier Mai m disait de lui: < Je n'ai jamais vu d'homme plus humide ni de pot .'.i plus sec. *

* Caumartin est bègue, disait l ouis XIII. et moi aussi; de sorte quebii, qui doitaider à ma parole aura besoin d'un autre pourparler pour lui » • M. d'Alamont (seigneur de Molandry), dit Tallemant, est fort bègue. Le roi, la première fuis qu'il le vit, lui demanda quelque chose en bé gayant. Comme vous pouvez penser, l’autre lui répondit de même. Cri,: surprit le roi, comme si cet homme eût voulu se moquer de lui. Voyez quelle apparence il y avait à Cela, ei, si on n’eiit assuré lo roi que >-e gentilhomme était bègue, il l'cùt peut-être maltraité. * 2* édition, t. III, p. 56

* On sait que, plaidant un jour contre Linguet, qu’il appelait en bégayant monsieur Lin-gu-et, celui-ci, en l’appelant à sou tour monsieur Coqu-e-lcy, ne lui appliqua que- deux épithètes parfaitement justes.

4 Voyez Curiosités littéraires, p. 285, l’épigramme qu’il composa lui-méme sur son infinnilé. '

de sa patrie, il devint insensiblement si corpulent par ses excès journaliers, qu’il était suffoqué par la masse énorme de sa graisse ; c’est pourquoi les médecins ordonnèrent de faire des aiguilles menues et fort longues pour lui en percer les côtés et le ventre, toutes les fois qu’il tomberait dans un trop profond sommeil, et de les enfoncer jusqu'à ce qu’on arrivât aux chairs, après avoir percé au delà de la graisse, et qu’enfin il donnât quelque signe de sentiment; c’est ce qui avait lieu lorsque l’aiguille touchait les chairs, alors il se réveillait. S’il avait une affaire à traiter avec quelqu’un, il se cachait le corps avec un panier, ne laissant voir que son visage qui s’élevait au-dessus; et c’est ainsi qu’il s’entretenait avec ceux qui se présentaient 1 . »

Dans ce chapitre, l’auteur grec parle encore de quelques souverains remarquables par leur obésité, et entre autres de Ptolémée VII et de son fils Alexandre. Ce dernier, dit Possidonius, cité parle même auteur, devint si gros, qu’à peine pouvait-il marcher sans être soutenu par deux personnes. Néanmoins, lorsqu’il s’agissait de danser aux repas, il s’élançait sans chaussure, des lits fort élevés, et exécutait les danses avec plus de vigueur et d'agilité que ceux qui en avaient l’habitude. »

A Rome, comme le rapporte Aulu-Gelle, les chevaliers romains qui étaient devenus trop gras étaient condamnés par les censeurs à la perle de leurs chevaux.

Au moyen âge, l'embonpoint paraît avoir été considéré, par quelques écrivains, comme une grâce de Dieu. Le moine Guillaume, dans la Vie de Suger, s’exprime ainsi : a Au milieu de tous les genres divers de grâees qu'il reçut du ciel, une seule lui manqua, celle de de-

« Banquet des savants , 1, XII, xii, traduction de Lefebvre de Villebrune. Dans le chapitre suivant du même livre, il est question des gens remarquables par leur maigreur.

PARTICULARITÉS PHYSIQUES ‘2i

venir, après avoir pris les rênes du gouvernement de Saint-Denis, plus gras qu’il ne l’était dans l’état de simple particulier, tandis que presque tous les autres, quelque maigres qu’ils fussent auparavant, n’ont pas plutôt obtenu l'imposition des mains, qu’ils engraissent ordinairement des joues et du ventre, pour ne pas dire même du cœur 1 , »

Aux noms précédemment cités, on peut ajouter ceux de Guillaume le Conquérant, Charles le Gros, Louis le Gros, Humbert II, comte de Maurienne; Henri I er , roi de Navarre; Henri III, comte de Champagne; Conan III, duc de Bretagne; Sanche I er , roi de Léon; Alphonse II, roi de Portugal; le poète italien Bruni, mort en 1635; de Vivonne, général des galères sous Louis XIV; le célèbre botaniste allemand Dillenius, Haller, Frédéric I", roi de Wurtemberg*, et Louis XVIII.

Au nombre des petits hommes, nous trouvons, dans l'antiquité, Agésilas, l’orateur C. Licinius Calvus, qui plaida plusieurs fois contre Cicéron, et l'acteur Lucius. — Alypius d’Alexandrie, philosophe célèbre et contemporain de Jamblique, n’avait pas deux pieds de haut. On raconte qu’il louait Dieu de n'ayoir chargé son âme que d'une si petite portion de matière corruptible.

Parmi les personnages de petite taille célèbres â des titres divers, nous mentionnerons Attila, l’historien Procope, Grégoire de Tours, Pépin le Bref, Philippe-Auguste, Charles III roi de Naples, Albert le Grand, auquel, dit-on, le pape ordonna un jour plusieurs fois de se lever, le croyant encore à genoux devant lui 3 , le

1 Vie de Suger , par Guillaume, 1. Il , collection Guizot, t. VIII, p. 178.

1 Son obésité était de bonne heure proverbiale. On le surnommait Y Éléphant. On vit pendant longtemps, à l’Hôtel de \ ille de Paris, la vaste échancrure pratiquée à une des tables pour y loger son ventre royal, lors du bauquet donné à l’occasion du mariage de .Marie-Louise.

s On raconte lu même anecdote du jésuite Cornélius â Lapide, de Jean

pape Jean XXII, le roi de Pologne Vladislas IV, dit Lokiekek (pas plus haut qu'une aune), le navigateur portugais Gama, le philosophe italien Pomponazzi, Érasme, les jurisconsultes Balde, Dumoulin et Cujas, le carme Pierre de Saint-Louis, Godeau, surnommé le Nuin de Julie 1 , le savant allemand Freher, qui, atteignant à peine la hanche d'un homme de taille ordinaire, s'entendait dire qu'il n’était pas un homme de tête; Guitton, qui défendit si héroïquement, contre Richelieu, la Rochelle dont il était maire; le peintre hollandais Does, le peintre anglais Gibson dont la femme, haute de trois pieds comme lui, lui donna neuf enfants; le prince Eugène, Marie- Thérèse, le chimiste Rouelle, l'amiral espagnol Gravina, le girondin Brissot, les acteurs Fleury et Garrick, le conteur allemand Hoffmann, l’Italien Aposloli, envoyé de la république de Saint-Marin auprès de la République française, et qui se mettait en colère chaque fois qu’on lui répétait qu’il était de la taille de son pays.

Picola republica, picolo rappresenlanlc;

Hussein-Pacha, célèbre par ses réforme sous Sélim III*,' le voyageur et antiquaire danois Arendt, et le baron Denon 5 .

Quant aux personnages de grande taille, nous nous contenterons de mentionner, parmi les souverains et les hommes de guerre, Guillaume d'Écosse, Édouard III, Godefroi de Bouillon, Philippe le Long, Fairfax, Feth-Aly - Chek, Humbert, Moncey, Mortier, Kléber; et parmi les diverses célébrités des temps modernes, Huss l’hérésiar-

Àndré, canoniste du quatorzième siècle, et de Jacques de Caslello, député à Boni face VIII par l'académie de Bologne.

1 Voyez CtmosiTÉs unÉruuiEs, p. MO, 225.

* 11 était surnommé houUhouk, le l’elil.

3 On peut consulter pour plus de détails le traité du Prussien Quadc: le viris slalura parvis el ernditione magnis , Greifswaldc, 1180.

que, Colomb, Ercilla, auteur de VAraucana, poëme trèsbeau, que personne ne lit, et que tout le monde admire, comme on a l’habitude de le faire pour la plupart des compositions épiques; Rochester, le favori de Charles II; le jurisconsulte Pothier, le naturaliste anglais Banks, Gall, Coffingal, Brillat-Savarin, Benjamin Constant, le peintre David, Bellard, le géographe Delamarche et Care, fondateur du Genllman's Magazine.

Au nombre des personnages doués d’une vigueur extraordinaire, on voit figurer l’empereur Maximin, le calife Mostasem-Billah, Edmond, Côte-de-Fer, roi d'Angleterre; Baudouin, Bras-de-Fer, comte de Flandre; Guillaume IV, dit Fier-à-Bras, duc d’Aquitaine ; Christophe, fils d’Albert le Pieux, duc de Bavière ; Godefroi de Bouillon, l’empereur Charles IV, Scanderberg, Léonard de Vinci, la Châtaigneraie, l'antiquaire écossais Dempster, le maréchal de Saxe, l'actrice Gauthier, le tacticien Drummond de Melfor, etc.

« Le corps d’Auguste, rapporte Suétone (ch. uxx), était, dit- on, parsemé de taches, et il avait sur la poitrine et sur le ventre des marques naturelles, disposées comme les étoiles de la constellation de l'Ourse... Il avait la hanche, la cuisse et la jambe gauches un peu faibles; il boitait même souvent de ce côté. De temps en temps, il sentait tant d’inertie dans le doigt indicateur de la main droite, que, quand le froid venait encore l’engourdir, il était obligé, pour écrire, de l’entourer d'un cercle en corne. »

Alexandre le Grand, en marchant, portait la tête un peu penchée; et, seul rapprochement qu’il eût avec Cujas, sa transpiration exhalait, dit-on, une odeur agréable *.

< Henri IV était loin de jouir de celte propriété du héros macédonien, et Tallemant, après avoir à cet égard donné des détails que nous nous

CURl USITÉS BIOGRAPHIQUES.

Au moyen âge, il semble, d’après plusieurs passages de chroniqueurs, que les cheveux roux aient été considérés comme une chose déshonorante. Ainsi le moine de Saint-Gall raconte une histoire arrivée « à un pauvre très-roux qui, n'ayant point de bonnet et honteux de la couleur de ses cheveux, se couvrait la lête de sa robe et n’osait entrer dans une église où prêchait un évêque. »

Ce préjugé contre les roux venait de ce que Judas Iscariote était, dit-on, de celte couleur; c’était là la raison qui faisait dire à Guibert de Nogent : « Les roux portent une tache toute brûlante d'infidélité. » ( Hist.des Croisades, liv. vin.)

Zoïle, Foulques l“ r , comte d'Anjou, Jean I er , duc de Bretagne; Méhémed-el-Nasser, roi d’Afrique et d’Espagne (mort en 1215); Colomb, Camoëns, Anne de Boleyn, Eugène Beauharnais, le maréchal Ney, etc., avaient les cheveux roux. Le surnom de Tête d'étoupe fut donné à Guillaume III, duc d’Aquitaine, et à Itaymond de Bérenger II, comte de Barcelone, à cause de la couleur et de l’épaisseur de leurs cheveux.

Louis de Bavière, mort en 1294, apprenant l’innocence de sa femme, qu’il avait fait périr sur un soupçon d'infidélité, ses cheveux devinrent blancs presque subitement. 11 en arriva autant à l'helléniste Vauvilliers, à la suite d’un songe terrible; au comédien Brizard, qui, étant tombé dans le Rhône, resta quelque temps accroché à l'anneau d'une pile d'un pont. — ba barbe et les cheveux du duc de Brunswick blanchirent en vingt-quatre heures, lorsqu'il eut appris que son père avait été blessé mortellement à la bataille d’Auerstadl. Nous ne

dispenserons de rapporter, ajoute: « Quand la feue reine-mère Marie de Médicis) coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie qu'elle fut d'essenco de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. »

savons si c’est à une cause semblable qu’était dû, dans l’origine, le toupet de cheveux blancs que tous les membres de l’ancienne maison de Rohan avaient, dit-on, sur le devant de la tèle l .

i M. l’abbé de Marolles, dit Vigneul-Marville, témoigne, dans ses Mémoires, que le régent Crassot remuait facilement les oreilles : chose merveilleuse dans les hommes, qui n’ont point de muscles qui donnent mouvement à ces parties. Saint Augustin parle d’un homme de son temps qui, sans remuer la tète ni les mains, soulevait ses cheveux et remuait les oreilles. La raison que M. Patin rendait de ce prodige dans le pédant Crassot, c’est, disait-il, que ce plaisant personnage était un franc magot, animal qui, étant entre la nature de l’homme et celle des bêtes, ne remue pas les oreilles autant que les brutes, mais les remue plus que les hommes *. v

Au dire de Procope (Histoire secrète, ch. xxxvm), l’empereur Justinien jouissait de la même propriété que le régent Crassot, ce qui l’avait fait surnommer Ane par l’une des factions du cirque.

Guys, littérateur marseillais du dix-huitième siècle, était venu au monde n’ayant qu’une oreille; la place de l’autre était entièrement vide.

Plusieurs personnages sont nés avec des dents, entre autres Guillaume Bigot, médecin et philosophe français du seizième siècle, Louis XIV et le poète anglais Boyd.

i Voyez plus loin ce que nous disons de Tnncrède de Rohan, au chapitre des Personnages mystérieux,

* L’homme de saint Augustin et Crassot méritaient bien d’appartenir à ce peuple de l’Inde qui, au dire de l’omponius Mêla, se servait de ses oreilles en guise de marteau. Saint Augustin, au chapitre xxtv du livre XIV de la Cité de Dieu, parle de gens qui jouissaient d'une autre propriété non « moins singulière: Nonnulli, dit-il, ab imo , sine pudore ullo, lam numerosos eduut sçnitm, ut tliim ex ilia parte cantare videantur. »

Le tragédien Apelle, au dire de Caligula (Suétone, ch. xxxm), criait mélodieusement quand on le fouettait.

Saint-Évremond avait une loupe énorme entre les deux yeux; Leibnitz et le biographe Rossi en avaient une sur le sommet de la tête.

Le portrait de Jacques de la Roche, gentilhomme dauphinois, né en 1595, est trait pour trait celui d’Olivier Cromwell, mort en 1658. Les deux peintres allemands Gérard (mort en 1820) et Ferdinand (mort en 1832) Kugelgen, frères jumeaux, se ressemblaient tellement, qu’on les avait surnommés les ménechmes.

Garcie II, roi de Navarre, mort en 1001, fut surnommé le Trembleur. « On lui donna ce surnom parce qu’il était agité d’un tremblement nerveux au moment d’engager un combat; soit, dit Mariana, dont les raisons ne valent pas grand’chose, que le poids de ses armes le fatiguât, soit qu’il fût ému lui-même de la majesté royale dont il se voyait environné; mais ce tremblement n'était qu’un défaut de tempérament; car, lorsque la bataille était engagée et qu’il se trouvait dans la chaleur du combat au milieu des ennemis, il donnait des preuves de sa valeur intrépide, jointe à une présence d’esprit merveilleuse *. »

« J’ay ouy raconter à aucuns des anciens, dit Brantôme, et mesmes qui disoient l’avoir ouy dire au roy François, que ce brave chevallier d'Imbercourt (tué à Marignan) avoit une complexion en lui, que toutes les fois qu’il vouloit venir au combat, il falloit qu’il allast à ses affaires et descendit de cheval pour les faire; et pour ce portoit ordinairement des chausses à la Martingalle, ou autrement à pont-levis, ainsy que j’en ay veu autrefois porter aux soldats espaignols, portant le cor-

1 Histoire d'Espagne, 1. VIH, c. imh, traduction de Charcnlon; in-4, l. II, p. 182.

selet et la picque, afin qu’en marchant ils eussent plus tostfaict, sans s’amuser tant à deffaire leurs aiguillettes et s’attacher; car en rien ce!a esloit faict. De dire que le proverbe eust lieu à l'endroict de M. d’Imbercourt, en ce faict qu’il dict, il se concilie de peur, ce seroit mal parler et l'adatter très faucement à luy, ce disoit le roy; car c’estoit l'un des plus vaillans et hardys de son royaume : et après qu’il avoit esté là et qu’il avoit le cul sur la selle, il combattait comme un lion; mais on tenoit que l’animosité et le courage grand qu’il avoit de combattre lui esmouvoit ainsi les entrailles et le ventre. Je m’en rapporte aux médecins pour eh dire là-dessus leurs raisons. J’ay ouy parler de quelques-uns qui avoient ceste mesme complexion*. »

Il voulait probablement parler de Henri IV. « Quelque brave qu’il fût, dit Tallemant des Réaux, on dit que, quand on lui venoit dire : « Voilà les ennemis, » il lui prenoit toujours une espèce de dévoiement, et que, tournant cela en raillerie, il disoit : « Je m’en vais faire bon pour eux. »

Tallemant parle encore ailleurs (Historiette de mesdames de Rohan) d’un ami de son beau-frère, nommé Plassac, « brave garçon, dit-il, mais qui, avant que do mettre l’épée à la main, avait un tremblement dans tout le corps. »

« Hommes illustres et granits capitaines français, c. xvii.

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