‹ Curiosités bibliographiquesChapitre 14 sur 30 · DE QUELQUES PRISONNIERS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES PRISONNIERS CÉLÈBRES

La plus ancienne évasion qui nous ait présenté quelques circonstances singulières est celle du devin flégésistrate d'Éiée, qui est racontée en ces termes par Hérodote :

« Cet Hégésistrate, dit-il, avait fait autrefois beaucoup de mal aux Spartiates, et ceux-ci l’avaient arrêté et mis dans les fers, pour le punir de mort. Comme, dans cette situation fâcheuse, il s’agissait non-seulement de sa vie, mais encore de souffrir avant la mort des tourments trèscruels, il fit une chose au-dessus de toute expression. Il avait les pieds dans des entraves de bois garnies de fer. Un fer tranchant ayant été porté par hasard dans sa prison, il s’en saisit, et aussitôt il imagina l'action la plus courageuse dont nous ayons jamais oui parler; car il se coupa la partie du pied qui est avant les doigts, après avoir examiné s’il pourrait tirer des entraves le reste du pied. Cela fait, comme la prison était gardée, il fit un trou à la muraille et se sauva à Tégée, ne marchant que la nuit, et se cachant durant le jour dans les bois. Il arriva en cette ville la troisième nuit, malgré les recherches des Lacédémoniens, qui furent extrêmement étonnés de son audace en voyant la moitié de son pied dans les entraves. Ce fut ainsi qu’IIégésistrate, après s’êlre échappé des'Lacédémoniens, se sauva à Tégée, qui n’était pas en bonne intelligence avec Sparte. Lorsqu’il fut guéri, il se fit faire un pied de bois, et devint ennemi déclaré des Lacédémoniens 1 . »

i Liv. IX, c. xxxvi, traduction de Larcher. Voyez dans l’olybe, 1. XXXI, fragment 17, comment Démétrius Sotcr parvint à s'échapper de Home où il était gardé à vue. Le récit de cette évasion est très- détaillé;

Iti'2 CURIOSITÉS RIOGRA NUQUES.

Au sixième siècle de notre ère, Cavade, roi des Per* ses, ayant publié une loi qui rendait toutes les femmes communes, souleva contre lui ses sujets qui l’emprisonnèrent dans le château de l'Oubli, ainsi nommé parce qu’il était défendu de prononcer le nom de ceux qui y étaient renfermés. « Sa femme, qui obtint de le visiter, \ avait, dit Procope, un soin particulier de lui pendant sa prison, et lui portait toutes les choses dont il avait besoin. Comme elle était extrêmement belle, le capitaine du château en devint amoureux et lui lit connaître sa passion. Cavade commanda à sa femme de lui accorder tout ce qu’il désirerait; de sorte qu’en ayant joui, et la jouissance ayant augmenté son amour, le capitaine lui permit d’entrer dans la prison et d'en sortir quand il lui plairait. 11 y avait, parmi les Perses, un homme nommé Séose, ami intime de Cavade, qui ne bougeait des environs du château pour épier l’occasion de le sauver, et qui lui avait fait dire par sa femme qu’il l’attendait avec des chevaux tout prêts pour ce dessein. Lorsque la nuit fut venue, Cavade persuade à sa femme de lui donner ses habits, de prendre les siens, et de demeurer en sa place dans la prison. Il sortit au moyen de cette ruse, et passa au milieu des gardes qui crurent que c’était sa femme. Quand ils la virent le lendemain assise dans la prison, et vêtue des habits de son mari, ils s’imaginèrent que c'était lui, et ils demeurèrent dans celle opinion durant plusieurs jours, pendant lesquels il eut le temps de s’éloigner. Je ne saurais dire au vrai ce qui arriva à la femme, lorsque la tromperie fut découverte, ni do quelle manière elle en fut punie, parce que les Perses ne sont pas d’accord là-dessus *. »

Jusqu'au dixième siècle, nous n’avons trouvé aucune évasion digne d’être signalée.

Guerre persique, liv. !, c. vi, traduction du président Cousin.

ÉVASIONS SINGULIÈRES. 1ü'

Louis d’Outre-mer, étant parvenu à s’emparer de la personne de Richard, fils du duc de Normandie (Guillaume Longue-Épée, assassiné en 945), et convoitant l'héritage du jeune prince, donna ordre qu’on exerçât sur lui une surveillance rigoureuse. Richard se trouvait alors à Laon.

« Osmond, intendant du jeune Richard, dit Guillaume de Jumiége, apprit la cruelle décision du roi; prévoyant le sort réservé à l’enfant, et le cœur saisi de consterna* tion, il envoya des députés aux Normands pour leur mander que leur seigneur Richard était retenu par le roi sous le joug d’une dure captivité. A peine ces nouvelles furent-elles connues, que l’on ordonna dans tout le pays de Normandie un jeûne de trois jours, et l’Église adressa au Seigneur des prières continuelles pour le jeune Richard. Ensuite Osmond, ayant tenu conseil avec Yvon, père de Guillaume de Belesme, engagea l’enfant à faire semblant d’ètre malade, à se mettre dans son lit, et à paraître tellementaccablé par lemal.quetoutle monde dût désespérer de sa vie. L’enfant, exécutantces instructions avec intelligence, demeura constamment étendu dans son lit, comme s’il était réduit à la dernière extrémité. Ses gardiens, le voyant en cet état, négligèrent leur surveillance, et s'en allèrent de côté et d’autre pour prendre soin de leurs propres affaires. Il y avait par hasard, dans la cour de la maison, un las d’herbe dans lequel Osmond enveloppa l’enfant, et le mettant ensuite sur ses épaules, comme pour aller chercher du fourrage à son cheval, il franchit les murailles de la ville, tandis que le roi soupait et que les citoyens avaient abandonné les places publiques. A peine arrivé dans la maison de son hôte, il s’élança rapidement sur un cheval, et, prenant l’enfant, s’enfuit au plus tôt et arriva àCouci. Là, ayant recommandé l’enfant au châtelain, il continua à

iG4 CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.

chevaucher toute la nuit et arriva à Senlis au point du jour ‘. »

Le même chroniqueur rapporte plus loin (1. V, c. m) comment Guillaume, frère naturel de Richard II, contre lequel il s’élait révolté, parvint à se sauver de la tour de Rouen, où il avait été enfermé pendant cinq ans*.

Louis II, comte de Flandre, qui, en 1546, à lage de seize ans, avait succédé à son père Louis I er , ayant refusé d’épouser Isabelle, fille du roi d’Angleterre, fut, au mois de janvier 1547, gardé étroitement parles habitants de Gand, qui voulaient le contraindre à ce mariage.

« Longuement, dit Froissart, fut le jeune comte au danger de ceux de Flandre, et en prison courtoise; mais il lui ennuyoit, car il n’avoit pas ce appris. Finalement il mua son propos ; je ne sais si il le fit par cautelle ou do volonté ; mais il dit à ses gens qu’il créroit leur conseil, car plus de bien lui pouvoit venir d’eux que de nul autre pays. Ces paroles resjouirent moult les Flamands; si le mirent tantost hors de prison, et lui accomplirent une partie de ses déduits, tant que d’aller en rivière, et à ce étoit-il moult enclin ; mais il avoit toujours bonnes gardes, afin qu’il ne leur échappast ou fust emblé, qui l’a* voient empris à garder sur leurs têtes, et qui étoient du tout de la faveur du roi d’Angleterre, et le gnetloient si près, que à peine pouvoit-il aller pisser. Cette chose procéda et dura tant que le jeune comte de Flandre eut en couvent à ses gens que volontiers il prendroit à femme la fille du roi d’Angleterre.

« Cependant il alloit toujours en rivière, ét montrait

< W&'.oîre des Normands, liv. IV, c. iv, collecl. Guizot, t. XXIX, page 82.

* On peut lire dans le recueil curieux de Pruckmann, intitulé : EpistoUe ilinerariæ (Epist. 81, Centuria 2, page 1,046), 1a relation de l’cvasion de Louis le Barbu, seigneur de Thuringe.

par semblant que ce mariage aux Anglois lui plaisoit très-grandement; et s’en tenoient les Flamands ainsi que pour tous asseurés, et n’y avoit mais sur lui si grand regard comme paravant. Si ne connoissoient pas bien encore la condition de leur seigneur; car quelque semblant qu'il montroit dehors , il avoit dedans le courage tout françois, ainsi qu’il le prouva par œuvres, car un jour il étoit allé voler en rivière, et fut en la semaine qu’il devoit épouser la dessus dite damoiselle d’Angleterre, et jeta son fauconnier un faucon après le héron, et le comte aussi un. Si se mirent ces deux faucons en chasse et le comte après, ainsi que pour les loiriers en disant : « Iloie ! hoie ! » Et quand il fut un petit élongé, et qu’il y eut l’avantage des champs, il férit un cheval des éperons et s’en alla toujours en avant, sans retourner par telle manière que ses gardes le perdirent; si s’en vint le dit comte en Artois, et là fut asseuré; et puis vint en France devers le roi Philippe et les François, auxquels il conta ses aventures, et comment par grand’ subtihilité il étoit échappé de ses gens et des Anglois. Le roi de France en eut grande joie et dit qu’il avoit trop bien ouvré, et autant en dirent les François; et les Anglois, d’autre part, dirent qu’il les avoit trahis*. »

L’un des seigneurs les plus influents du parti de Lancastre, lord Roger Mortimer de Wigmore, fait prisonnier au combat de Boroughbridge (16 mars 1522), était renfermé à la Tour de Londres, lorsque l’année suivante, ayant, à ce qu’il paraît, reçu l’avis qu’on devait le faire périr, il résolut de s’évader. 11 parvint à corrompre un des officiers de la Tour, Girard d’Asplaye, qui, dans un repas donné aux gardiens, leur fit prendre un breuvage soporifique. Pendant leur sommeil, Mortimer, au moyen d’une ouverture qu’il avait faite dans le mur de sa eham-

4 Liv. I, page 1, c. cccxi ; édition du Panthéon , t. I, page 258.

bre, pénétra dans la cuisine du palais qui altenait à la Tour. Une échelle de corde l'aida à monter et à descendre plusieurs murailles, et un bateau qui l'attendait sur la rive le transporta de l’autre côté de la Tamise. Là, il trouva ses domestiques et des chevaux, gagna la côte du Iiampshire, et, s'embarquant sur un navire qui était préparé, il parvint à gagner le continent. Il entra au service de Charles de Valois, et ne tarda pas à devenir l’amant d’Isabelle, femme d’Édouard II, lorsque celle-ci, abandonnant son mari, se fut retirée en France.

Jacques III, roi d’Écosse, ayant été effrayé par des prédictions (voy. plus haut), et redoutant le pouvoir de ses frères, le comte de Mar et le duc d’Albany, fit étouffer le premier dans un bain et enfermer l’autre dans le château d'Édimbourg.

« Albany, dit Walter Scott, courait grand risque de partager le même sort; mais quelques-uns de ses amis de France ou d’Écosse avaient dressé leur plan pour le délivrer. Un petit sloop entra dans la rade de Leith, chargé de vins de Gascogne, et deux feuillettes furent envoyées en présent au prince captif. La garde du château ayant permis qu’elles fussent portées dans la chambre d’Albany, le duc, en les examinant en secret, trouva dans l’une une grosse boule de cire renfermant une lettre qui l’exhortait à s’échapper, et lui promettait que le petit bâtiment qui avait apporté le vin serait prêt à le recevoir s’il pouvait gagner le bord de l’eau. On le conju rait en outre de se hâter, parce qu’il devait avoir la tête tranchée le jour suivant. Un gros rouleau de cordes était aussi renfermé dans le même tonneau, pour qu’il pût descendre du haut des murs du château jusqu’au pied du rocher sur lequel il est bâti. Son chambellan, serviteur fidèle, partageait la prison de son maître, et promit de l’aider dans sa périlleuse entreprise.

« Le point principal était de s’assurer du capitaine des gardes. Dans ce dessein, Albany l'invita à venir souper avec lui, sous prétexte de goûter le bon vin dont on lui avait fait présent. Le capitaine, après avoir posé des gardes où il pouvait y avoir du danger, se rendit dans la chambre dq duc accompagné de trois soldats, et partagea la collation qui lui était offerte ; après le souper, le duc l’engagea à jouer au trictrac, et le capitaine, assis à côté d’un grand feu, et travaillé par le vin que le chambellan ne cessait de lui verser, commença à s'assoupir ainsi que ses soldats, à qui le vin n’avait pas été épargné davantage. Alors le duc d’Albany, homme vigoureux dont le désespoir doublait encore les forces , s’élança de la table, et frappa de son poignard le capitaine, qui tomba roide mort. Il se défit de la môme manière des deux soldats, pendant que le chambellan expédiait le troisième, et ils jetèrent leurs corps dans le feu. Ils vinrent d’autant plus facilement à bout de ces pauvres diables, que l’ivresse et la surprise les avaient presque hébétés. Ils prirent alors les clefs dans la poche du capitaine, et montant sur les murs, choisirent un coin reculé hors de la vue des gardes pour effectuer leur périlleuse descente.

« Le chambellan voulut essayer la corde en descendant le premier; mais elle était trop courte ; il tomba et se cassa la cuisse. 11 cria alors à son maître d’allonger la corde. Albany retourna dans sa chambre, prit les draps de son lit, les attacha à la corde, et se sauva bientôt sain et sauf au pied du rocher. Alors il prit son chambellan sur ses épaules, le porta dans un lieu sûr, où il put rester caché jusqu’à ce que sa blessure fût guérie, et se rendit sur le bord de la mer, où, au signal convenu, une barque vint le prendre et le conduisit à bord du sloop, qui fit voile à l’instant pour la France.

« Pendant la nuit, les gardes, qui savaient que leur officier était avec trois hommes dans l’appartement du duc, n’eurent aucun soupçon de ce qui se passait; mais, lorsqu’au point du jour ils aperçurent la corde qui pendait le long des murs, ils prirent l’alarme et se précipitèrent dans la chambre du duc; ils y trouvèrent le corps d'un des soldats en travers devant la porte, et ceux du capitaine et des deux autres étendus dans le feu. Le roi fut trèssurpris d’une évasion si extraordinaire, et il ne voulut y ajouter foi qu’après avoir examiné la place de ses propres yeux*. »

L’évasion suivante est quelque peu empreinte de merveilleux.

François Alard, théologien protestant du seizième siècle, ayant été condamné à mort par l’inquisition, fut conduit dans une prison où il devait passer les trois jours qui lui restaient à vivre. La nuit qui précéda le jour fixé pour son exécution, il croit entendre une voix qui crie : Francisée, surge et vade. Il se lève, aperçoit une ouverture que la lune éclairait, et, s’étant assuré qu’il pouvait y passer, il coupe ses draps, en fait une corde qu’il attache au barreau, et, après avoir jeté ses habits au bas de la tour, il se laisse glisser, tombe dans un égout, passe sans obstacle auprès de la sentinelle ; enfin, après être resté trois jours sans manger, caché dans un buisson, il fut recueilli par un charretier et gagna le comté d’Oldenbourg, où il devint l’aumônier du prince régnant. L’un des descendants de François, Nicolas Alard, mort eu 1756, a raconté cette évasion dans le Decas Alardorum scriptis clarorum, Hambourg, 1720, 8 vol.

Cœlius Seeundus Curion, zélé luthérien, ayant osé convaincre de mensonge, en pleine église, à Casai, un jacobin qui avait vomi en chaire contre le chef de la réforme

* Histoire (T f’coS'e, première série, c. m.1831. page 210.

les calomnies les plus odieuses, fut arrêté aussitôt par ordre de l’inquisiteur de Turin. Après avoir été transféré successivement dans plusieurs prisons, il parvint à s’échapper d une manière assez adroite pour que ses ennemis l’accusassent d’avoir eu recours à la magie. Afin de se disculper d’une accusation fort dangereuse à cette époque, il publia, dans un petitHialogue latin intitulé Probus, la relation de son évasion. Nous en traduisons les passages suivants, en omettant une foule de réflexions qui nous ont semblé oiseuses.

« J’étais, dit-il, enfermé depuis huit jours dans ma nouvelle prison, où l'on m’avait mis au pied d’énormes pièces de bois, quand je fus soudainement inspiré par le ciel. Lorsque le jeune homme chargé de me garder entra dans ma chambre, je commençai à le supplier qu’il délivrât l’un de mes pieds de ses entraves. 11 devait lui suffire que je fusse, par un seul pied, attaché à une masse si énorme... Comme il était sans malice il se laissa persuader, et délivra un de mes pieds. Ainsi se passa ce jour et le suivant pendant lesquels je me mis à l’ouvrage. J’étais revêtu d’une chemise de toile ; je m’en dépouillai, et ôtant en même temps le bas qui couvrait la jambe qu’on m’avait laissée libre, j'en fis un paquet auquel je donnai la forme d’une jambe, et j’y adaptai un soulier. 11 me manquait encore quelque chose qui pût lui donner de la consistance. J’étais fort embarrassé, et je cherchais avec inquiétude de tous les côtés, quand j’aperçus un bâ- * ton de roseau sous une rangée de sièges. Je le saisis avec empressement, l’introduisis dans la fausse jambe, et, cachant ma vraie jambe sous mon manteau, j’attendis le succès de ma ruse... Le brave garçon revint le surlendemain, vers la vingtième heure, me demandant comment j’allais. « Je n’irais pas mal, dis-je, si vous vou- « liez bien mettre mes liens «à l’autre jambe, afin que

« chacune d’elle pût se reposer à son tour. » 11 y consentit et m'attacha la fausse jambe. »

Le prisonnier, la nuit venue, ayant donné à ses gardiens le temps de s’endormir, et les entendant ronfler, commença par ôter sa fausse jambe, et remettre sa chemise etson bas, et alla ouvrir sans bruit la porte de son cachot, qui n’était fermée a l'intérieur que par un simple verrou. C’était là le plus difficile, et il parvint ensuite, mais non sans quelque peine, à escalader les murs de sa prison ’.

Charles de Guise, fils aîné de Henri de Guise, tué à Blois, avait été arrêté lors de l’assassinat de son père en 1588, et renfermé au château de Tours. Ce ne fut que trois ans après, en 1591, qu’il parvint à s’échapper.

« Le duc, dit le président de Thou, avait pris jour avec Claude de laChastre et son fils pour se sauver le 15 août, fête de la Vierge. Il communia ce jour-là, dans le but de mieux tromper ses gardes et de leur ôter tout soupçon qu’il pensât à s’échapper. Il remarqua qu’on avait coutume de fermer les portes après le dîner, et qu’on en portait les clefs chez un échevin;il choisit ce temps pour exécuter son dessein. 11 monta avec beaucoup de vitesse dans une haute tour qui donnait sur le pont hors de la ville; et, ayant enfermé ses gardes dans une grande salle où ils mangeaient, il lira la porte de la tour sur lui et la ferma au verrou, pour avoir le temps de se sauver pendant qu’ils la rompraient. Tout lui réussit à souhait. Soij valet de chambre, qui l'aidait dans cette occasion, attacha à une corde qu’il tenait prête pour cet effet un morceau de bois en travers, sur lequel le duc s’assit pour descendre sans danger. Ensuite le valet lâcha doucement

1 Pasquillus ecsla/icu* Cœhi Secundi Cnrionis, Genève, iüii, in-18, pag. 216 et suiv. Ce volume, comme la plupart des autres ouvrages de Curion, doit être très-rare. Vov. < ciuosités biucogiupiuoits. page 50?».

la corde. Voyant son matlre en bas, il attacha fortement cette même corde à un poteau, et se laissa couler avec plus de danger que son maître, qu’il atteignit à Saint- Côme, en suivant le cours du fleuve. Les gardes du duc furent dans une grande consternation. Rouvray, gouverneur de Tours, envoya de tous côtés pour répandre la nouvelle de la fuite de ce duc, afin qu’on prît les armes et qu’on se mît sur ses traces. Il fit rompre la porte de la tour; ceux qu’il employa à la briser, n'ayant trouvé personne, se joignirent à leurs compagnons qui couraient dans la ville. Il se passa beaucoup de temps jusqu’à ce qu’on eût apporté les clefs pour ouvrir la porte du pont et les autres portes. Ignorant de quel côté ils’étaitdirigé, on en voy a de toutes parts, mais inutilement *. »

« Dès qu’il fut descendu, dit Davila, il prit le chemin de la campagne, le long de la Loire, où il ne manqua pas de trouver deux hommes qui lui tenaient un cheval prêt. S’étant mis alors à galoper à toute bride, il s’en alla joindre le fils du seigneur delaChastre, le baron de Maison. Celui-ci l’attendait, au delà du Cher, avec trois cents chevaux, qui l’accompagnèrent jusqu'à Bourges, où il fut reçu avec de grandes démonstrations d’allégresse*. »

Le célèbre Grotius, s’étant trouvé impliqué dans les affaires qui causèrent la mort de Barnevelt, fut arrêté au mois d’août 1018, et condamné à une prison perpétuelle le 18 mai suivant. Quinze jours après, il fut transféré au château de Louvestein, où il fut traité très-durement. Cependant, comme on lui permettait de travailler, ses amis surent entretenir une correspondance secrète

< Histoire universelle de J.- A. de Tliou, traduction française, t’ôl, ». XI, t. XI, liv. Cl, page 381.

4 Histoire des guerres civiles de France, liv. XII. — Voyez, pour l'évasion de François, due d'Anjou, et celle de Henri IV, les Mémoires de la reiue Marguerite, V Histoire universelle de d’Auliigné, etc.

avec lui, et « il parvint enfin à s’échapper par le conseil et par l’industrie de Marie Reggerbergen, sa femme, qui avait remarqué que ses gardes, après s’être lassés d’avoir souvent visité et fouillé un grand coffre plein de livres et de linge qu'on envoyait blanchir à Gorcum, ville voisine de là, le laissaient passer sans l’ouvrir, comme ils faisaient d’abord; elle conseilla à son mari de se mettre dans ce coffre, ayant fait des trous avec un vilebrequin à l’endroit où il avait le devant de la tète, afin qu’il pût respirer etqu’il n’étouffât point. Il la crut,' et fut ainsi porté à Gorcum, chez un de ses amis, d’où il alla à Anvers par le chariot ordinaire, ayant passé par la place publique, déguisé en menuisier, ayant une règle à la main. Cette femme adroite feignait que son mari était fort malade, afin de lui donner le temps de se sauver et pour ôter le moyen de le recourre; mais, quand elle le crut en pays de sûreté, elle dit aux gardes, en se moquant d’eux, que les oiseaux s’en étaient envolés. D’abord on voulut procéder criminellement contre elle, et il y eut des juges qui conclurent à la retenir prisonnière au lieu de son mari; mais, par la pluralité des voix, elle fut élargie et louée de tout le monde d’avoir, par son esprit, redonné la liberté à son mari. Une femme telle méritait dans la république des lettres, non-seulement une statue, mais aussi les honneurs de la canonisation; car c’est à elle qu’on est redevable devant d’excellents ouvrages que son mari a mis au jour, et qui ne seraient jamais sortis des ténèbres de Louveslein s’il y eût passé toute sa vie, comme des juges choisis par ses ennemis l’avaient prétendu*. »

Marie de Médicis, après l’assassinat de son favori Concini, se voyant écartée des affaires par les intrigues de Luynes, demanda et obtint la permission de se retirera

* Du Mouriez, Mémoires de Hollande, cité par Bayle, art. Grotius,

Blois (mai 1617), où elle ne tarda pas à être prisonnière. Luynes l’entoura d’espions, et logea des compagnies de cavalerie dans les villages voisins pour surveiller ses moindres mouvements. Mais le duc d’Épernon et d'autres seigneurs mécontents, s’étant retirés de la cour, cherchèrent, pour donner plus d'importance à leur parti, à délivrer la reine-mère afin de la placer à leur tête. Une correspondance s'établit entre Marie et les ducs de Bouillon et d'Épernon. Enfin, au mois de janvier 1619, celuici, qui était à Metz, se munit de pierreries et de huit mille pisloles, et, escorté de cinquante gentilshommes bien armés, de quarante gardes et de nombreux domestiques, il s’achemina à petites journées vers Loches, où il avait donné rendez-vous à la reine.

« Ce fut alors seulement, dit Fontenay-Mareuil, que la reine découvrit son projet au comte de Brennes, son premier écuyer, à la Masure et Merçay, exempts de ses gardes, et à la signora Caterine, sa première femme de chambre, auxquels seuls elle se confia, commandant au comte de Brennes de se trouver devant cinq heures du matin à la porte de sa chambre, et que son carrosse, avec six chevaux, fût en même temps au delà du pont; et pour les autres elle les retint auprès d’elle pour faire ses paquets et serrer ses pierreries.

« Avec ces trois hommes donc et une seule femme de chambre, le 22 février, à six heures du matin, sortant par la fenêtre d’une salle qui répond sur la terrasse, de laquelle, parce qu'il y avait un endroit de la muraille qui était tombé, on pouvait facilement descendre en bas, et aller au pont, sans passer par la porte du château ni par la ville. Ce qu’elle fit en s’asseyant et se laissant glisser sur la terre, qui était éboulée; après quoi, elle fut sur le pont, où elle rencontra deux hommes qui passaient déjà, dont l’un, à ce qu’elle-même disait, la voyant menée par

iV*' CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.

deux autres à une heure si indue, en lit un fort mauvais jugement; mais l'autre, plus spirituel, la reconnut, et, jugeant bien qu’elle se sauvait, lui souhaita bon voyage.

« Au bout du pont elle trouva son carrosse, et, y montant aveé ceux qui l'accompagnaient, alla à Montrichard, où M. deToulouse, ne se croyant pas obligé d’aller plus en avant, s'était arrêté pour s’assurer du passage de la rivière du Cher. M. d'Espernon fut au-devant d'elle jusqu'à une lieue de Loches, et elle y séjourna deux jours pour se reposer et écrire au roi 1 . »

Isaac Arnauld, gouverneur de Philipsbourg, étant, en 1005, lors de la prise de cette ville, tombé au pouvoir des Impériaux, fut emmené prisonnier à Esslinghen.

« 11 n'ignora pas, dans sa prison, dit son cousin, l’abbé Arnauld, les bruits qui couraient de lui à la cour, et il ne pensa plus, dès lors, qu’à trouver les moyens de se sauver pour les venir détruire par sa présence; ce fut dans cette vue qu'il refusa d'être prisonnier sur sa parole. L’entreprise n’était pas aisée, étant gardé par des soldats qui l'accompagnaient le soir quand on le menait prendre l'air, et qui couchaient dans son logis à la porte de sa chambre. 11 ne laissa pas néanmoins d'y réussir. Il observa la hauteur de sa fenêtre, qui regardait dans le fossé de la ville où il était, et il ne douta point que, s'il y pouvait descendre, il ne pût se remettre en liberté, il avait fait pratiquer quelques cavaliers français qui élaien t au service de l'Empereur, sous l’espérance de leur donner de l'emploi dans son régiment de carabins, et il leur tint en effet parole lorsqu’il fut de retour en France. La difficulté était donc d'avoir des cordes pour descendre dans le fossé de la ville, qui, pour être bien avant en Allemagne et hors d'insulte, n'était point gardée régu-

* Me m v ires < le Fonienay-Mureuil, niai 1619, collection Micliaud-Poujoulat, page 156.

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