ÉVASIONS SI N G L' LIÉ II KS. 17Î
fièrement. Pour cela il s'avisa, toutes le;» fois qu'on le menait promener, de faire jouer ses gardes à divers jeux, sous prétexte de se divertir; et, comme il leur donnait pour boire, et qu’ils s’y divertissaient eux-mômes, ils étaient les premiers à le proposer. Parmi ces jeux, il y en avait un qu'ils appelaient sangler l’âne. Celui-ci parut bien propre à son dessein; car, comme il fallait une brasse de corde pour lier un de ceux qui jouaient, il jetait une pièce d'argent au premier venu pour en aller acheter et ne se faisait point rendre son reste. Si peu de corde ne pouvait donner aucun soupçon et n’était propre à aucun usage : ainsi, on la jetait d’ordinaire quand le jeu était fini; mais quelques-uns de ceux qui étaient à lui avaient soin de la ramasser sans faire semblant de rien et en badinant. Quand il s’en vit assez pour son dessein, il donna jour à ses cavaliers dont j'ai parlé, et se sauva heureusement avec eux 1 . »
Les troubles de la Fronde donnèrent lieu à plusieurs évasions remarquables.
« Le jour de la Pentecôte, 1" du mois de juin 1618, dit madame de Molteville, le duc de Beaufort, prisonnier depuis cinq ans dans le bois de Vincennes, s'échappa de sa prison environ sur le midi. 11 trouva le moyen de rompre ses chaînes par l'habileté de ses amis et de quelques-uns des siens, qui, en cette occasion, le servirent fidèlement. H était gardé par un officier des gardes du corps et par sept ou huit gardes qui couchaient dans sa chambre et qui ne l’abandonnaient point. Il était servi par des officiers du roi, n'ayant auprès de lui pas un de ses domestiques; et, par-dessns tout cela, Chavigny était gouvcrneurdu boisde Vincennes, qui n’était pas son ami. L’officier qui le gardait, nommé la Ramée, avait pris avec lui, à la prière d’un de ses amis, un certain homme qui,
‘ Urmoiies de l'abbé Arnauld, rolleclion Michaud-Ponjoulat, p. 1Ü«*.
i% CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
sous prétexte d’un combat qui le mettait en peine, â cause des édits du roi qui défendaient les duels, avait témoigné désirer cet asile pour s’en sauver. Il est à croire, néanmoins, qu’il était conduit en ce lieu par les créatures de ce prince, et peut-être du consentement de l’officier ; mais j’ignore cette particularité, et n’en suis persuadé que par les apparences. Cet homme, d’abord, pour faire le bon valet et montrer qu’il n’était pas inutile, s'ingérait plus que tout autre à bien garder le prisonnier; et même on dit à la reine, en lui contant cette histoire, qu’il allait jusqu’à larudesse. Soit qu’il futlà pourservir le duc de Beaufort, soit qu’alors il se laissât gagner par ce prince, il s’en servit enfin pour communiquer ses pensées à ses amis, et pour prendre connaissance des desseins qui se faisaient pour sa liberté. Le temps venu pour l’exécution de toutes leurs méditations, ils choisirent exprès le jour de la Pentecôte, parce que la solennité de celte fête occupait tout le monde au service divin. A l’heure que les gardes dînaient, le duc de Beaufort demanda à la Ramée de s’aller promener en une galerie, où il avait obtenu permission d’aller quelquefois se divertir. Celte galerie est plus basse que le donjon où il était logé, mais, néanmoins, fort haute, selon la profondeur des fossés, sur quoi elle regarde des deux côtés. La Raméele suivit à cette promenade et demeura seul avec lui dans la galerie. L’homme, gagné par le»duc de Beaufort, fit semblant d’aller dîner avec les autres; mais, contrefaisant le malade, il prit seulement un peu de vin, et» sortant de la chambre, ferma la porte sur eux et quelques portes qui étaient entre la galerie et le lieu où ils faisaient leur repas. Il alla ensuite trouver le prisonnier et celui qui le gardait; et, entrant dans la galerie, il la ferma aussi et prit les clefs de toutes les portes. En même temps le duc de Beaufort, qui était d’une taille avan-
tageuse, et cet homme, qui était de son secret, se jetèrent sur la Ramée et l’empêchèrent de crier; et, sans le vouloir tuer, quoiqu’il fût périlleux de ne pas le faire, s’il n’était point gagné, ils le bâillonnèrent, le lièrent par les pieds et parles mains, et le laissèrent là. Aussitôt ils attachèrent une corde à la fenêtre, et se descendirent l'un après l’autre, le valet le premier, comme celui qui eût été très-rigoureusement puni, s’il eût manqué de se sauver. Ils se laissèrent tous deux couler jusque dans le fossé, dont la profondeur est si grande, qu’encore que leur corde fût longue, elle se trouva trop courte de beaucoup : si bien que, se laissant choir de la corde en bas, le prince s’exposa au hasard de se pouvoir blesser, ce qui, en effet, lui arriva. La douleur le fit évanouir, et il demeura longtemps en cet état sans pouvoir reprendre ses esprits. Étant revenu à lui, quatre ou cinq des siens, qui étaient de l’autre côté du fossé, et qui l'avaient vu presque mort avec une terrible inquiétude, lui jetèrent une autre corde qu’il s’attacha lui-même autour du corps; et, de cette sorte, ils le tirèrent à force de bras jusqu’à eux; le valet qui l’avait assisté étant toujours servi le premier, selon la parole que le prince lui avait donnée et qu’il garda ponctuellement. Quand il fut en haut, il se trouva en mauvais étal; car, outre qu’il s’était blessé en tombant, la corde qu’il avait liée autour de son corps pour monter lui avait pressé l'estomac par les secousses qu’il avait endurées dans cette occasion ; mais, ayant repris quelques forces par la vigueur de son courage et par la peur de perdre le fruit de ses peines, il se leva et s’en alla hors de ce lieu se joindre à cinquante hommes de cheval qui l’attendaient au bois prochain. Un gentilhomme des siens, qui était à cette expédition, m’a depuis conté qu'aussitôt après avoir vu cette troupe l'environner de tous côtés la joie de se voir en liberté et parmi les siens
fut si grande, qu’en un moment il se trouva guéri de tous ses maux, et, sautant sur un cheval qu’on lui tenait préparé, il s’en alla et disparut comme un éclair, ravi de respirer l’air sans contrainte, et de pouvoir dire comme le roi François l' r , dans le moment qu’il mit le pied en France en revenant d’Espagne : « Ah ! je suis libre » Une femme qui cueillait des herbesdansunjardinauborddu fossé et un petit garçon virent tout ce qui se passa en ce mystère; mais ces hommes qui étaient en embuscade les avaient tellement menacés pour les obliger à se taire, que, n’ayant pas beaucoup d’intérêt d’empêcher que ce prince ne se sauvât, elle et son fils étaient demeurés avec eux fort paisiblement à regarder ce qu’ils avaient fait. Aussitôt qu’il fut parti, la femme alla le dire à son mari, qui était le jardinier du lieu, et tous deux allèrent avertir les gardes. Mais il n’était plus temps : les hommes ne pouvaient plus changer ce que Dieu avait ordonné, et les étoiles, qui semblent quelquefois marquer les arrêts du souverain, avaient appris déjà à beaucoup de personnes, par un astrologue nommé Goïsel, que le duc de Beaufort devait sortir le même jour. Cette nouvelle surprit d’abord tout la cour, et particulièrement ceux à qui elle n’était pas indifférente. Le ministre en fut sans doute affligé; mais, à son ordinaire, il ne le témoigna pas 1 . »
En 1652, le cardinal de Relz,qui avait joué un si grand rôle dans les troubles de cette époque, perdait son temps à négocier avec les ministres, lorsqu’il futarrêté au Louvre, le 19 décembre 1652. Enfermé d’abord à Vincennes, il fut obligé de se démettre de l’archevêché de Paris, pour obtenir sa translation au château de Nantes dont Chalucet était gouverneur. Ce fut de là qu’il s’évada, en 1654. Laissons-le raconter lui-même cet événement.
* Mémoires de madame de MoUeville, collection Michaud-Poujoulat pag. -J 60 et suiv.
« Je m’allais quelquefois, dit-il, promener sur une manière de ravelin, qui répond sur la rivière de Loire ; et j'avais observé que, comme nous étions au mois d’août, elle ne battait pas contre la muraille, et laissait un petit espace de terre jusqu’au bastion. J’avais aussi remarqué qu’entre le jardin qui était sur ce bastion et la terrasse, sur laquelle mes gardes demeuraient quand je me promenais, il y avait une porte que Chalucet y avait fait mettre, pour empêcher les soldats d’y aller manger son raisin. Je formai sur ces observations mon dessein, qui fut de tirer, sans faire semblant de rien, cette porte après moi, qui étant à jour par des treillis, n'empêcherait pas les gardes de me voir, mais qui les empêcherait au moins de pouvoir venir à moi ; de me faire descendre par une corde; que mon médecin et l’abbé Rousseau, frère de mon intendant, me tiendraient, et de faire trouver des chevaux au bas du ravelin, et pour moi et pour quatre gentilshommes que je faisais étatde mener avec moi. Ce projet était d’une exécution très-difficile ; il ne se pouvait exécuter qu’en plein jour entre deux sentinelles, qui n’étaient qu’à trente pas l’une de l’autre à la portée du demi-pistolet, et mes six gardes qui me pouvaient tirer à travers les barreaux de la porte. Il fallait que les quatre gentilshommes qui devaient venir avec moi et favoriser mon évasion fussent bien juste à se trouver au bas du ravelin, parce que leur apparition pouvait aisément donner de l’ombrage. Je ne me pouvais pas passer d’un moindre nombre, parce que j’étais obligé de passer par une place qui était toute proche, et qui était le promenoir ordinaire des gardes du maréchal.
« Je me sauvai un samedi 8 d’août, à cinq heures du soir; la porte du petit jardin se referma après moi presque naturellement; je descendis (un bâton entre les jambes' très -heureuse ment du bastion, qui avait qua-
raille pieds de haut. Un valet de chambre, qui est encore à moi, qui s'appelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire. Ils s’amusèrent eux-mêmes à regarder un jacobin qui se baignait, et qui, de plus, se noyait. La sentinelle, qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d'où il ne pouvait pourtant me joindre x .n’osa me tirer, parce que, lorsque je le vis compasser la mèche, je lui criai que je le ferais pendre s’il lirait, et il avoua, à la question, qu’ii crut, sur cette menace, que le maréchal était de concert avec moi. Deux petits pages, qui se baignaient, et qui, me voyant suspendu à la corde, crièrent que je me sauvais, ne furent pas écoutés, parce que tout le monde s’imagina qu’ils appelaient les gens au secours du jacobin qui se baignait. Mes quatre gentilshommes se trouvèrent à point nommé au bas du ravelin, où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux, comme s’ils eussent voulu aller à la chasse; je fus à cheval moi-même avant qu'il y eût seulement eu la moindre alarme; et, comme j'avais quarante relais, posés entre Nantes et Paris, je serais arrivé infailliblement le mardi à la pointe du jour, sans un accident que je puis dire avoir été r le fatal et le décisif du reste de ma vie*. »
Ce fatal accident est raconté d une manière assez railleuse par l’abbé Arnauld.
« Le dessein de cette Éminence, dit-il, était de s'en a^ler droit à Paris, et il y avait des relais disposés pour cela. 11 espérait bien de ranimer sa cabale par sa présence, en profitant des mauvaises dispositions des Parisiens contre le cardinal Mazarin. Mais tous les beaux projets du cardinal de Retz s’évanouirent par l’accident qui lui arriva; car, abandonnant avec peu d’adresse un excellent cheval qu’il montait sur un pavé sec et glis—
* Mémoires, collection Miehaud Poujoulat, pag, 439 et suiv.
saut, les quatre pieds lui manquèrent, et la chute fut si grande, que le cardinal se démit une épaule. On eut bien de la peine à le remettre à cheval, et il vérifia la prédiction du duc de Brissac, qui, l’attendant à une lieue de Nantes, avec M. de Sévigné et d’autres gentilshommes, avait dit à ces messieurs, en parlant du cardinal :
« Vous verrez que notre homme sera encore si mal- « adroit, qu’on nous le ramènera estropié. » Il fallut donc prendre d’autres mesures, qui furent d’aller à Machecoul chez M. le duc de Retz, et de passer ensuite à Belle-Isle, d’où quelques jours après il s'embarqua pour Saint-Sébastien; et avec des passeports d’Espagne il se rendit enfin à Rome. »
Quiqueran de Baujeu, chevalier de Malle, et l’un des plus grands hommes de mer de son époque, surpris par les Turcs dans un des ports de l'Archipel, en 1660, fut transporté à Constantinople au château des Sept-Tours. Le roi de France et les Vénitiens ayant inutilement offert de le racheter, un de ses neveux résolut de le délivrer à tout prix. Il partit en 167 1 pour Constantinople, à la suite de M. Nointel, ambassadeur de France auprès de la Porte, et, ayant obtenu de visiter le prisonnier, parvint à lui porter morceau par morceau des cordes qu’il cachait en les enroulant autour de son corps. Le jour fixé pour l’évasion, le chevalier de Beaujeu descendit par sa fenêtre, aux barreaux de laquelle il avait attaché sa corde qui se trouva trop courte de quelques toises. La mer baignait les murs du château, et il n’hésita pas à s’y précipiter. Le bruit de sa chute attira l’équipage d'un brigantin turc; mais une chaloupe bien armée que le neveu du prisonnier avait placée à peu de distance écarta ces ennemis, et le chevalier, recueilli par elle, fut conduit à bord d’un vaisseau que commandait le comte d’Apremont, et de là passa en France, où
le grand maître de Malte lui donna la commanderie de
Bordeaux.
L’abbé ou comte de Bucquoy, espèce de fou dont les aventures firent quelque bruit dans son temps, était parvenu à s’échapper du Fort-l'Évèque et sur le point de sortir de France en 1767, lorsqu’il fut arrêté de nouveau et transféré à la Bastille, d’où, malgré la surveillance spéciale dont il était l’objet, il réussit encore à s'évader, le 4 mai 1709. Il a publié lui-même la relation de ces deux évasions dans un ouvrage intitulé Événement des plus rares, où l'histoire du sieur abbé comte de Bucquoy, singulièrement son évasion du Fort-l'Êvêque et de la Bastille, avec plusieurs de ses ouvrages , vers et prose, et particulièrement la game des femmes, 1719.
Nous arrivons maintenant à l’une des évasions les plus célèbres, car elle est unique dans son genre; nous voulons parler de la fuite du fameux Casanova hors des Plombs de Venise. Bien que le récit en soit assez long, nous l’extrairons en partie des Mémoires de cet aventurier; car ces Mémoires, par la licence extrême qui y règne à chaque page, ne sont pas de nature à être lus par tout le monde. Mais auparavant nous allons donner quelques mots d’explication sur la prison des Plombs.
Au dix-huitième siècle, à l’époque où Casanova fut incarcéré, les prisons appelées Plombs n’étaient autre chose que la partie supérieure du palais ducal, dont le toit était recouvert en plomb. Malgré leur réputation, ces prisons étaient loin d’être malsaines, car il y avait un courant d’air assez fort pour tempérer l’excès de la chaleur. Aujourd'hui ce sont des appartements agréables et recherchés, et un président du tribunal d’appel de Venise, le comte Hesenberg, a prétendu, dans un journal, qu’il souhaiterait à beaucoup de ses lecteurs de n’ôtre pas plus mal logés.
Casanova menait à Venise une vie pleine d'intrigues et d’aventures, lorsqu’il fut dénoncé au gouvernement de cette ville, et jeté sous les Plombs en i755. Après plusieurs tentatives qui échouèrent, il parvint enfin à se mettre en communication avec un autre prisonnier, le père Balbi, et, au moyen d’un verrou qu’il avait façonné en esponton, à percer un trou qui lui permit de se rendre auprès de son compagnon de captivité. Tous deux, se trouvant réunis le soir du 31 octobre 1756, enlevèrent une partie de la couverture de plomb qui recouvrait le toit de leur chambre, et attendirent patiemment que l’obscurité fût à peu près complète.
« Lorsque la lune eut disparu, dit-il, j’attachai au cou du père Balbi la moitié de nos cordes d’un côté, et le paquet de ses nippes sur son autre épaule. J’en fis autant sur moi ; et tous les deux en gilet, nos chapeaux sur la tète, nous allâmes à l’ouverture.
E quindi uscimmo a ririmar le Sicile *.
« Je sortis le premier, le père Balbi me suivit : me tenant à genoux et à quatre pattes, j’empoignai mon esponton d’une main solide, et, en allongeant le bras, je le poussai obliquement entre la jointure des plaques de l’une à l’autre, de sorte que, saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j’avais soulevé, je parvins à m’élever jusqu'au sommet du toit. Le moine, pour me suivre, avait mis les quatre doigts de sa main droite dans la ceinture de ma culotte. Je me trouvais soumis ainsi au sort pénible de l’animal qui porte et traîne tout à la fois, et cela sur un toit d’une pente rapide rendue glissante par un épais brouillard.
« Après avoir franchi quinze ou seize plaques avec une peine extrême, nous arrivâmes sur l’arête supérieure où
1 Lt puis nous soi 1 limes pour contempler les étoiles. — Dante,
je m'établis commodément à califourchon, et le père Ëalbi m’imita. Nous tournions le dos à la petite île Saint- Georges-Majeur, et à deux cents pas en face nous avions les nombreuses coupoles de l’église Saint-Marc, qui fait partie du palais ducal. Après avoir passé quelques minutes à regarder à droite et à gauche, je dis au moine de rester là immobile jusqu'à mon retour, et je m’avançai n’ayant que mon esponton à la main, et marchant à cheval sur la sommité du toit sans aucune difficulté. Je mis presque une heure à parcourir les toits, allant de tous côtés visiter, observer, mais en vain; car je ne voyais à aucun des bords rien où je pusse fixer un bout de la corde; j’étais dans la plus grande perplexité.
« 11 fallait pourtant en finir, sortir de là, ou rentrer dans le cachot pour peut-être n’en jamais sortir, ou me précipiter dans le canal. Dans cette alternative, il fallait donner beaucoup au hasard et commencer par quelque chose. J’arrêtai ma vue sur une lucarne du côté du canal et aux deux tiers de la pente. Elle était assez éloignée, de l’endroit d’où j’étais parti, pour que je pusse juger que le grenier qu’elle éclairait n’appartenait pas à l’enclos des prisons que j’avais brisées. Elle ne’pouvait éclairer que quelques galetas habités ou non , au-dessus de quelque appartement du palais, où, au point du jour, j’aurais naturellement trouvé les portes ouvertes.
« Dans cette idée, il fallait que je visitasse le devant de la lucarne, et, me laissant glisser doucement en ligne droite, je me trouvai bientôt à cheval sur son petit toit. Appuyant alors mes mains sur les bords, j’étendis la tète en avant et je parvins à voir et à toucher une petite grille derrière laquelle se trouvait une fenêtre garnie de carreaux de vitres enchâssés avec de minces lames de plomb. La fenêtre ne m’embarrassait pas; mais la grille, toute mince qu’elle était, me paraissait offrir une diffi-
ÉVASIONS SINGULIÈHKS. )8ô
culte invincible, car il me semblait que sans une lime je ne pouvais en venir à bout, et je n’avais que mon esponton. Étendu à plat ventre, la tête penchée vers la petite grille, je pousse mon verrou dans le châssis qui la retenait, et je me détermine à l’enlever tout entière. En un quart d'heure j’en vins à bout, la grille se trouva intacte entre mes mains, et l'ayant placée à côté de la lucarne, je n’eus aucune difficulté à rompre toute la fenêtre vitrée, malgré le sang qui coulait d'une blessure que je m’étais faite à la main gauche. À l'aide de mon esponton, suivant ma première méthode, je regagnai le faîie du toit, et je m'acheminai vers l'endroit où j’avais laissé mon compagnon.
« Je l'amenai en face de la lucarne, et, défaisant mon paquet de cordes, je le ceignis solidement sous les aisselles, et l'ayant fait couchera plat ventre, les pieds enbas, je le descendis sur le toit de la lucarne. Quand il fut là, je lui dis de s’introduire dans la lucarne jusqu'aux hanches, en s’appuyant de ses bras sur les rebords. Lorsque cela fut fait la première fois, et dès que je fus sur le petit toit, je me plaçai à plat ventre et, tenant fortement la corde, je dis au moine de s’abandonner sans crainte. Arrivé sur le plancher du grenier, il détacha la corde, et, l’ayant retirée, je trouvai que la hauteur était de plus de cinquante pieds. C'était trop pour risquer le saut périlleux. Ne sachant que devenir et attendant une inspiration de mon esprit, je grimpai derechef sur le sommet du toit, et, ma vue s’étant portée vers un endroit près d'une coupole que je n’avais pas encore visitée, je m’y acheminai. Je vis une terrasse en plate-forme, recouverte de plaques de plomb, jointe à une grande lucarne fermée par deux volets. Il y avait une cuve pleine de plâtre délayé, une truelle, et tout à côté une échellequejejugeai assez longue pourpouvoirmeservirà
descendre jusqu'au grenier où était mon compagnon. » Après de pénibles efforts, Casanova parvint à traîner l’échelle auprès de la lucarne et à la faire entrer jusqu’au cinquième échelon, mais il lui devint impossible de l'enfoncer plus avant, parce que l'extrémité se trouvait arrêtée par le toit intérieur de la lucarne. « Comme il n’y avait pas, ajoute- t-il, d'autre remède que de l’élever de l’autre bout, pour parvenir à lui donner l’élévation nécessaire, je me dressai sur mes genoux; mais la force que j’avais besoin d’employer pour réussir me fit glisser, de sorte que tout à coup je me trouvai lancé en dehors du toit jusqu’à la poitrine, ne me soutenantque par mes deux coudes. Moment affreux dont je frémis encore et qu’il est peut-être impossible de se figurer dans toute son horreur ! L’instinct naturel de la conservation me fit, presqu’à mon insu, employer toutes mes forces pour m’appuyer et m’arrêter sur mes côtes, et, je serais . tenté de dire presque miraculeusement, j’y réussis. Attentif à ne pas m’abandonner, je parvins à m’aider de toute la force de mes bras jusqu’aux poignets en même temps que je m’appuyais de mon ventre. Je n’avais heureusement rien à craindre pour l’échelle; car, dans le malheureux ou plutôt dans le malencontreux effortqui avait failli me coûter si cher, j’avais eu le bonheur de la faire entrer de plus de trois pieds, ce qui la rendait immobile.
« Me trouvant sur la gouttière, positivement sur mes poignets, etsurmes aines entre le bas-ventre et les cuisses, je vis qu’en élevant ma cuisse droite pour parvenir à mettre sur la gouttière d'abord un genou et puis l’autre, je me trouverais tout à fait hors de danger; mais je n'étais pas encore au bout de mes peines de ce côté-lâ. L’effort que je fis pour réussir me causa une contraction nerveuse si forte, qu’une crampe extrêmement doulou-
reuse me rendit comme perclus de tous mes membres.
Ne perdant pas la tête, je me tins immobile jusqu’à ce qu’elle fût" passée : je savais que l’immobilité est le meilleur remède contre les crampes faclices; je l'avais souvent éprouvé. Que ce moment était terrible! Deux minutes après, ayant graduellement renouvelé l’effort, j’eus le bonheur de parvenir à opposer mes deux genoux à la gouttière, et, dès que j'eus repris haleine, je soulevai l’échelle avec précaution et je la fis enfin parvenir au point qu’elle se trouva parallèle à la lucarne.
« Suffisamment instruit des lois de l’équilibre et du levier, je repris mon esponton, et, suivant ma manière de grimper, je me hissai jusqu’à la lucarne, et j’achevai facilement d’y introduire toute l’échelle dont mon compagnon reçut le bout entre ses bras. Je jetai alors dans le grenier les hardes, les cordes et les débris des fractures, et je descendis dans le grenier. Bras à bras nous nous mîmes à faire l’inspection du lieu ténébreux où nous nous trouvions. »
Après avoir pénétré dans une autre pièce, les deux prisonniers retournèrent dans la première. « Là, épuisé outre mesure, je me laissai tomber sur le plancher, et mettant un paquet de cordes sous ma tête, me trouvant dans une destitution totale de forces, de corps et d’esprit, un doux sommeil s’empara de mes sens. Je m’y abandonnai si passivement, que, quand bien même j’aurais su *
que la mort devait en être la suite, il m'aurait été impossible d’y résister; et je me rappelle fort bien que le plaisir que j’éprouvai en dormant était délicieux. Je dormis pendant trois heures et demie. Les cris et les violentes secousses du moine me réveillèrent avec peine. Il me dit que douze heures (cinq heures du matin) venaient de sonner, et que mon sommeil lui paraissait inconcevable, dans la situation où nous nous trouvions. » ,
Ils se remirent alors en marche, et, grâce au petit jour, ils parviifrent à trouver une porte qui, de salle en salle, d’escalier en escalier, les conduisit dans la salle de la chancellerie ducale. Us ne voulurent pas se risquer à descendre par les fenêtres; car ils seraient alors tombés dans le labyrinthe des petites cours qui entourent l'église Saint-Marc. Ne pouvant briser la serrure de cette salle, ils se mirent à faire un trou à l'un des battants de la porte.
« Dans une demi-heure, le trou fut assez grand, et bien nous en prit, car il m’aurait été difficile de l'agrandir davantage sans le secours d’une scie. Les bords de ce trou faisaient peur, car ils étaient tout hérissés de pointes faites pour déchirer les habits et lacérer les chairs : il était à la hauteur de cinq pieds. Ayant placé dessous deux tabourets, l’un à côté de l’autre, nous montâmes dessus; et le moine s’introduisit dans le trou, les bras croisés et la tête en avant; et, le prenant par les cuisses, puis par les jambes, je parvins à le pousser dehors; et, quoiqu’il y fit obscur, j'étais sans inquiétude, parce que je connaissais bien le local. Lorsque mon compagnon fut dehors, je lui jetai nos petits effets, à l’exception des cordes dont je fis l’abandon; et, mettant un troisième tabouret sur les deux premiers, je montai dessus, et, 111 e trouvant au bord du trou, â la hauteur des cuisses, je m'y enfonçai jusqu'au bas-ventre, quoique avec de grandes difficultés, parce que le trou était très-étroit; et, n'ayant aucun point d'appui pour accrocher mes mains ni personne qui me poussât, comme j'avais poussé le moine, je lui dis de me prendre à bras-le-corps, et de m’attirer â lui sans s’arrêter, dût-il ne me retirer que par morceaux. Il obéit; et j'eus la constance d'endurer la douleur affreuse que j’éprouvais par le déchirement de mes flancs et de mes cuisses, d'où le sang ruisselait.
ÉVASIONS SINGUL1ÈKES.
Aussitôt que j’eus le bonheur de me voir dehors, je me hâtai de ramasser mes hardes, et, descendant deux escaliers. j’ouvris, sans aucune difficulté, la portequidonne dans l’allée où se trouve la grande porte du sacra alla scritlura. Cette grande porte était fermée comme celle de la salle des archives; et, d'un coup d’œil, je jugeai que, sans une catapulte pour l’enfoncer ou une mine pour la faire sauter, il m’était impossible de l’entamer. » Casanova prit alors le parti d’attendre que l’on vînt du dehors, décidé à mourir de faim plutôt qu’à rentrer dans sa prison. Il se mit, en attendant, à se panser et à changer de tout. « Déchirant des mouchoirs, je me fis des bandes, et je me pansai le mieux qu’il me fut possible. Je mis mon bel habit, je passai des bas blancs, une chemise à dentelle. Ainsi paré, mon beau chapeau à point d’Espagne d’or et à plumet blanc sur la tête, j’ouvris une fenêtre. Ma figure fut d’abord remarquée par des oisifs qui se trouvaient dans la cour du palais, et qui, ne comprenant pas comment quelqu’un, fait comme moi, pouvait se trouver de si bonne heure à cette fenêtre, allèrent avertir celui qui avait la clef de cet endroit. Le concierge crutqu’il pouvait y avoir enfermé quelqu’un la veille, et, étant allé prendre les clefs, il vint. Lorsqu’un bruit de clefs vint frapper mon oreille, tout ému, je me lève, et, collant mon œil contre une petite fente qui heureusement séparait les deux ais de la porte, je vois un homme seul, coiffé d’une perruque, sans chapeau, qui montait l'escalier avec un gros clavier à la main.
« La porte s'ouvre; et, à mon aspect, ce pauvre homme demeura comme pétrifié. Sans m’arrêter, sans mot dire, profitant de sa stupéfaction, je descends précipitamment l'escalier, et le moine me suit. Sans avoir l’air de fuir, mais allant vite, je pris le magnifique escalier appelé des Géants. Je me dirigeai droit à la porte royale du pa-
lais ducal, et, sans regarder personne, moyen d'être moins observé, je traverse la petite place, je vais au rivage, et 1 j’entre dans la première gondole que je trouve, en disant tout haut au gondolier qui était à la poupe : « Je « veux aller à Fusine, appelle vite un autre rameur. »
Il était tout près: et, pendant qu’on détache la gondole, je me jette sur le coussin du milieu, -tandis que le moine se plaça sur la banquette. La figure bizarre de Balbi, sans chapeau, ayant un beau manteau sur les épaules, mon accoutrement hors de saison, tout dut me faire prendre pour un charlatan ou un astrologue.
« Dès que nous eûmes doublé la douane, les gondoliers commencèrent à fendre avec vigueur les eaux du canal de la Giudecca, par lequel il faut passer, soit pour aller à Fusine, soit pour aller à Mestre, où effectivement je voulais aller. Lorsque je me vis à la moitié du canal, je mis la tête dehors, et je dis au barcarole de poupe : Croistu que nous soyons à Mestre avant quatre heures?
« — Mais, monsieur, vous m’avez dit d’aller à Fusine.
« — Tu es fou, je t’ai dit à Mestre.
« Le second barcarolle me dit que je me trompais, et mon sot de moine, zélé chrétien et grand ami de la vérité, ne manquait pas de répéter que j’avais tort. J’avais envie de lui lâcher un coup de pied pour le punir d’être si bête; mais, réfléchissant que n’a pas du bon sens qui veut, je me mets à rire aux éclats, convenant que je pouvais m’être trompé, mais ajoutant que mon intention était d’aller à Mestre. On ne me répliqua pas, et, un instant après, le maître gondolier me dit qu’il était prêt à me conduire en Angleterre, si je le voulais.
« — Bravo ! va à Mestre.
« — Nous y serons dans trois quarts d’heures , car nous avons pour nous le vent et le courant.
« Très-satisfait, je regarde derrière moi le canal, qui
me parut plus beau que je ne l’avais jamais vu et surtout parce qu’il n’y avait pas un seul bateau qui vînt de notre côté, La matinée était superbe, l’air pur, les premiers rayons du soleil magnifiques, mes deux jeunes barcarolles ramaient avec autant d’aisance que de vigueur : réfléchissant à la cruelle nuit que je venais de passer, aux dangers auxquels je venais d’échapper, au lieu où j’étais enfermé la veille, à toutes les combinaisons du hasard qui m’avaient été favorables, à la liberté dont je commençais à jouir et dont j’avais la plénitude en perspective, tout cela m’émut si violemment, que, plein de reconnaissance envers Dieu, je me sentis suffoqué par le sentiment et je fondis en larmes 4 . »
11 y eut encore d’autres évasions célèbres au dix-huitième siècle, entre autres celles de Latude, que ses Mémoires, de nombreux ouvrages et des pièces de théâtre ont rendu très-populaires. Enfermé à Vincennes pour avoir osé mystifier madame de Pompadour, il parvint à s’échapper, fut arrêté de nouveau et mis à la Bastille, d’où il se sauva par la cheminée dans la nuit du 25 février 1756, avec un jeune homme nommé d’Alègre, qu’on lui avait donné pour compagnon de captivité. Hâtaient parvenus à se fabriquer des cordes d’une longueur de trois cent soixante pieds et une échelle de bois*. D’Alègre fut arrêté à Bruxelles, et Latude à Amsterdam. Ayant été après la mort de madame de Pompadour, en 1764, transféré à Vincennes, il s’en échappa l’année suivante, en novembre 1765, fut arrêté à Fontainebleau peu de temps après, et enfin ne fut délivré qu’en 1784, à l’âge de cinquante-neuf ans, après trente-neuf ans de captivité.
1 Mémoires de Casanova.
1 Cette échelle se trouvait, il y a quelques années, dans le cabinet d’un amateur, M. le colonel Morin.
Nous renvoyons aussi aux Mémoires du baron Frédéric de Trenck, l'amant favorisé d’Amélie, sœur de Frédéric II; on y verra comment il parvint à s’évader en 1744 de la forteresse de Glatz*.
Une évasion fatale à la France eut lieu en 1797. Le célèbre amiral anglais Sidney Smith, qui joua un rôle si important lors de la guerre d’Égypte, avait été pris dans la rade du Havre, et transféré successivement de Rouen à Paris et de l’Abbaye à la prison du Temple. Le gouvernement français ayant refusé de l’échanger, le cabinet britannique mit tout en œuvre pour le délivrer.
« L’argent fut prodigué, dit la biographie des Contemporains; et, comme à cette époque il ne manquait pas à Paris de gens disposés à servir l’étranger contre la République, il ne fut pas difficile aux agents de l’Angleterre de trouver des coopérateurs. Après plusieurs tentatives infructueuses pour faire évader le prisonnier, ils parvinrent enfin à leur but, à l’aide d’une combinaison hardie. Quelque temps après le 18 fructidor an 5 (4 septembre 1797), plusieurs individus, ennemis du gouvernement qui régissait la France et dont quelques-uns avaient trempé dans les complots dirigés contre la République, se concertèrent avec les agents de l’Angleterre pour faire évader sir Sidney Smith et l’accompagner en Angleterre. Les principaux acteurs de cette périlleuse entreprise furent l'ingénieur Phélipeaux, Charles Loiseau et Tromelin. Déguisés en officiers de l’état major de Paris et munis d’un faux ordre du ministre de la guerre, ils se présentèrent la nuit à la prison du Temple, et se firent livrer le prisonnier pour le transférer daus une autre prison. Le concierge, trompé par la parfaite ressemblance des signatures apposées à la pièce dont ils étaient porteurs,
* Mémoires de Frédéric, baron de Trcnck, traduits par lui-même sur l’original allemand, 1759, in-8, t. 1, p. 120 et suivantes.
.qjjitized by Googli
FAUX PRINCES
ne fil aucune difficulté de leur livrer sir Sidney Smith.
Celui-ci joua très bien la surprise, et, pour mieux dérouter le concierge, il parut très-affligé de cet événement et protesta hautement contre sa translation. Des relais ayant été disposés d'avance sur la route, le prisonnier et ses libérateurs arrivèrent sur la côte où ils trouvèrent une embarcation prête qui les conduisit en Angleterre.»
Enfin il y eut sous la Restauration la célèbre évasion du comte de Lavalette, qui, condamné à mort le 21 novembre 181 5, fut, la veille au soir du jour fixé pour l'exécution (20 décembre), sauvé par le dévouement et la présence d’esprit de sa femme. Celle-ci, s’étant fait transporter à la Conciergerie dans une chaise à porteur, accompagnée de sa fille, âgée de quatorze ans, et d’une vieille gouvernante, dtna avec son mari dans un appartement séparé. Les deux époux échangèrent ensuite leur habillement, et le comte, sous les vêtements de sa femme, put, escorté des deux autres personnes, traverser le greffe sans être reconnu. II resta à Paris jusqu’au 20 janvier suivant, caché dans l’hôtel même du ministère des affaires étrangères et parvint ensuite à sortir du territoire français, grâce à l’assistance de trois Anglais qui furent punis de leur générosité par trois mois de prison.
DES FAUX PRINCES