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CONCERNANT QUELQUES PERSONNAGES CÉLÈBRES

« 11 ne faut pas croire légèrement tout ce que l’on nous raconte, dit Sénèque. Les uns déguisent la vérité

pour tromper, les autres, parce qu’ils ont été trompés.» D'autres écrivains grecs et latins ont aussi recommandé de se méfier des bruits populaires, et, certes, c’était à bon droit qu’ils donnaient de pareils conseils; car Dieu seul peut savoir combien les historiens de l’antiquité nous ont légué d’erreurs de tout genre, qui n’ont fait que grossir encore en passant par le moyen âge pour arriver jusqu’à nous*. De temps en temps cependant, à force de recherches minutieuses, les érudits parviennent à découvrir la fausseté de quelque anecdote admise et acceptée jusqu’alors partout le monde. Nous nous occuperons seulement, dans ce chapitre, d’erreurs relatives à des personnages célèbres, en nous réservant de parler dans un autre volume de celles qui appartiennent plus spécialement à l’histoire.

Denys le Jeune a-t-il été maître d’école à Corinthe ? Oui, s’il fallait s’en rapporter à llollin et à presque tous les écrivains modernes qui ont eu occasion de parler de ce prince. Mais, comme cette opinion ne reposait sur aucune preuve sérieuse, un érudit allemand du dernier siècle, lieumann, s’avisa le premier de la discuter. Voici l'analyse qui a été donnée, dans un savant recueil, de la dissertation aujourd'hui fort rare qu’il composa à cette occasion :

« lieumann montre, dit M. Boissonnade, que les historiens de Denys ont gardé le silence sur cette circonstance. Diodore de Sicile dit que Denys, après la perte de son royaume, acheva sa vie à Corinthe dans la pauvreté. Si Denis avait été maître d’écule, Diodoreeût-il oublié cette circonstance? S’il n’en parle pas, c’est qu’il la croyait

' « il n'y a point, dit un des écrivains de l'histoire d'Auguste, Vopiscus, il n’y a point d'historien qui n’ait Tait quelque mensonge. Tite- Live, Salluste, Tacite, Trogue-Pompée, n'ont pas toujours dit la vérité: on en trouverait des preuves manifestes. »

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fausse ; car il est impossible qu’il ne la connût pas. Plutarque a eu deux occasions de parler du séjour de Denys à Corinthe, et il ne dit pas un mot de son école ; c’est que, sans doute, il n'avait rien trouvé de pareil dans les auteurs où il puisait, dans Théopompe et les autres historiens des affaires de Sicile. Élien parle, sur la foi de Théopompe, de la manière dont Denys vivait à Corinthe ; je le citerai, d’après l'excellente tradition de M. Dacier.

* Denys passa le reste de sa vie dans la plus affreuse « misère, et mourut dans un âge fort avancé. Théopompe « raconte que, ses yeux s’étant affaiblis peu à peu par « l’excèsdu vin, il perdit entièrement la vue, etqu’alors, « presque toujours assis dans les boutiques des barbiers, « il apprêtait à rireà toutle monde, llcontinuade traîner « de cette manière, dans le sein de la Grèce, une vie mi- « sérable et ignominieuse. La chute de Denys, qui, du plus * haut degré du bonheur, se vit réduit à l’état le plus « vil, est un exemple bien frappant de la nécessité de se << conduire avec modération et avec douceur. » La circonstance de l’école n’était donc pas dans Théopompe, historien contemporain de Denys; car, si elle y eût été, certainement Elien et Plutarque, grands amateurs de petites anecdotes, ne l'auraient pas négligée. Cornélius Nepos, dans la vie de Timoléon, n’a pas oublié l’exil de Denys et sa misère; mais il n’indique pas par le moindre mot qu’il ait été maître d’école. Le silence de ces écrivains n'est-il pas de la plus grande force? Cicéron, dans une de ses lettres à Papirius Pœtus, parle de l’école de Denys comme d'un fait incertain, appuyé sur un ouïdire : Dionysius tyrannus, cum Syracusis pulsus esset, Corinlhi dicilur ludum aperuisse. Il est vrai que, dans les Tusculanes, il s’exprime plus positivement : Dionysius lyrunnus expulsus pueros docebal. Mais Cicéron n’est pas historien; il n’avait pas besoin, pour l’usage qu'il

faisait de cet exemple, que l’exactitude en fût historiquement inattaquable. En général (et c’est un principe auquel les critiques ne font peut-être pas toujours assez d'attention), on doit faire une très-grande différence pour l’importance d’un récit et les conséquences critiques à en tirer, entre l’historien qui raconte ex professo, après un mûr examen, après des recherches préliminaires, et le philosophe, le poète, l’auteur quelconque, qui, n’écrivant pas une histoire, n’emploie un fait que comme exemple et témoignage. Pour moi, je crois que les deux passages de Cicéron sont de peu d’autorité, et que, d’ailleurs, le premier, oû se trouve la formule dicitur, pourrait fournir un argument plus fort que le second, parce qu’il semble écrit avec plus de réflexion 1 . »

M. Boissonnade discute ensuite plusieurs passages d’auteurs anciens que l’on avait voulu opposer à Heumann, mais qui, à vrai dire, ne prouvent absolument rien. Un seul témoignage invoqué par la Biographie Michaud (art. Denys et Damon) semblerait avoir quelque importance. C’est celui d’Aristoxène, philosophe grec, cité par Jamblique, qui lui est postérieur d’environ six siècles*. Or voici les propres paroles de ce dernier :

« Les pythagoriciens s’interdisent, autant que possible, les gémissements et les larmes, et toutes pareilles faiblesses. Ils ne se permettent pas davantage les flatteries, les prières, les supplications, ni rien de semblable. Denys, qui, après la perte de sa couronne, vint à Corinthe, nous racontait souvent l’aventure de Pythias et de Damon, deux pythagoriciens, etc. s . » On voit qu’il n’y est pas dit le moindre mot de l’école de Denys.

' Notice des manuscrits , t. X, p. i57 et suiv.

* Arisioxène était ne vers 350 avant Jésus-Christ, et Jamblique vivait sous Constantin.

5 Vie de Pytheyore , § 235.

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« Ueumann, ajoute M. Boissonnade, a voulu expliquer la naissance de ce conte. 11 dit qu’à peu près vers cette époque vivait un grammairien nommé Denys, qui élevait les jeunes gens; il en est parlé dans Diogène de Laërce, et, avec quelques détails, dans le beau traité de Jonsius sur les écrivains de l’histoire philosophique. Ueumann croit que la parité des noms du tyran Denys et de Denys le maître de grammaire a pu donner naissance à l’anecdote du tyran de Syracuse, devenu maître d’école à Corinthe. J'ai trouvé qu’il a existé un grammairien de Corinthe même, qui s'appelait Denys; il avait travaillé sur Hésiode et écrit d’autres ouvrages dont on peut voir les titres dans Suidas. Je ne sais pas quelle est son époque; mais, si, par hasard, elle coïncidait avec l’exil de Denys le Tyran, la fable du Tyran, maître d'école, s’expliquerait tout de suite par le nom de son homonyme, Denys de Corinthe l . »

Napoléon, qui, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, a émis des opinions fort justes sur divers points de l’histoire ancienne, « condamnait beaucoup ce qu’il appelait des niaiseries historiques, ridiculement exaltées par les traducteurset lescommentateurs. Elles prouvaient dans l’origine, disait-il, des historiens qui jugeaient mal des hommes et de leur situation. C'était à toft, par exemple, faisait-il observer, qu’ils vantaient si haut la continence de Scipion et s’extasiaient sur le calme d’Alexandre *, de César et d’autres, pour avoir dofmi la veille d’une bataille. Il n’y a qu’un moine, disait-il, privé d’une femme, dont le visage s’enlumine à leur seul nom et qui hennit à leur approche derrière ses barreaux, qui puisse faire un grand mérite à Scipion de n’avoir pas violé celle que

• Notice des manuscrits, t. X, p. 163.

* On sait que, le matin He la bataille d’Arbelles, Parménion Tut obligé de réveiller Alexandre.

le hasard mettait en son pouvoir, quand il en avaittant d'autres à sa libre disposition ; autant valait qu’un affamé lui tint aussi grand compte d’être passé tranquillement à côté d'une table bien servie sans s’être rué dessus. Quant à avoir dormi au moment d’une bataille, il n’est point, assurait-il, de nos soldats, de nos généraux, qui n'aient répété vingt fois celte merveille, et tout leur héroïsme n’était guère que dans la fatigue de la veille *. » Quant à Scipion, nous pouvons affirmer que sa continence était problématique, même pour les Romains. Voici ce que dit Aulu-Gelle :

« D'après des témoignages historiques, vrais ou faux (c’est ce que nous ignorons), Scipion eut une assez mauvaise réputation dans sa jeunesse. Il est à peu près certain que c’est contre lui que le poète Nœvius fit ces vers: * L’homme même dont le bras s’est illustré par tant « d’exploits, dont le nom est brillant de gloire, qui fixe « sur lui les regards des nations, jadis son père le ra- « mena de chez sa maîtresse avec un manteau pour tout k vêtement. »

« Je pense que ce sont ces vers qui ont porté Valérius Antias à contredire l’opinion de tous les autres écrivains sur les mœurs de Scipion, en avançant dans son histoire que la jeune captive dont nous avons parlé plus haut ne fut pas rendue à son père, mais que Scipion la retint auprès de lui, pour la faire servir à ses plaisirs*. »

C’est encore parmi les anecdotes apocryphes que l’on doit reléguer la prétendue entrevue du même Scipion et d’Annibal*, lors d’une ambassade envoyée par les Ro-

< Mémorial , 2t mars 1816. — Turennc lit la même chose la nuit qui précé.la la bataille des Dunes. Voyez les Mémoires de Bussy Balnttin, édit. Charpentier, t. 11, p. 60.

1 Nuilt attiques , I. VI, ch. vin, traduction de la collection Dubochet.

1 Dans cette entrevue, Annibal aurait dit à Scipion qu'il se don-

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mains à Antiochus. Tite-Live rapporte cette anecdote sans la garantir, d’après Claudius, qui, dit-il, a copié les mémoires grecs d’Acilius ; mais, si elle eût été vraie, on ne saurait expliquer le silence de Polybe sur la part prise par Scipion à l’ambassade en question, et dont il parle avec détail, ni les contradictions où tombe Plutarque en racontant le fait de deux manières différentes en deux endroits de ses ouvrages.

11 est encore d'autres points d’histoire ancienne, tels que la poltronnerie de Démosthènes et d'florace.quiont été pour les savants modernes un sujet de discussion; mais, comme nous n'avons rien pu trouver de décisif sur ces questions très-peu importantes, nous ne nous y arrêterons pas*. Disons, du reste, pour en finir avec ce qui regarde l’antiquité, qu'il y avait une foule de détails sur lesquéls les écrivains de cette époque étaient loin d'être d’accord. Ainsi on peut lire dans le Banquet des Savants, liv. V, chap. 14 et 15, la discussion à laquelle se livre Athénée, pour prouver que tout ce que l’on avait écrit sur la bravoure de Socrate n’était qu’une fable.

L'histoire du Bas-Empire nous offre quelques erreurs populaires. L’une d’elles, la disgrâce et l’aveuglement de Bélisaire, et la misère profonde où il était tombé, est tellement reconnue, que nous ne la discuterons pas*. Disons seulement que J. Tzetzès, poète grec du douzième siècle, a raconté le premier que le vainqueur des Vandales avait été privé du plaisir des regards, pour nous servir des expressions de la célèbre romance de M. de Chateaubriand.

nerait la première place parmi les grands capitaines, s’il n'avait paa été vaincu par lui à Zama.

1 Voyez encore, pour des sujets analogues, l’article consacré à Sapho par M. Mongin, dans V Encyclopédie nouvelle.

* Vovez Lebeau, Histoire du Bas-Empire , édition de Saint -Martin, t. IX, 1. XL!*, ch. 67.

Lebeau, dans son histoire du Bas-Empire, a encore signalé une autre tradition mensongère relative au mariage de l’empereur Théophile, qui succéda à Michel 11 en 829.

« La fable du mariage de Théophile, dit-il, a été adoptée par quelques modernes, qui ont été bien aises de rencontrer dans ces siècles demi-barbares un Irait de galanterie romanesque. Voilà le fait tel qu'il est raconté par cinq historiens, qui, s’étant copiés l’un l’autre, ne valent ensemble qu’un seul témoignage.

« Euphrosyne, mère de Théophile, disent-ils, voulant marier son fils, envoya dans toutes les provinces de l’empire ordre d’amener à Constantinople toutes les filles distinguées par leur beauté. Lorsqu'elles furent arrivées, on les assembla toutes dans une salle du palais, et l'impératrice mitentre les mains de son fils une pomme d’or, pour la donner à celle qu’il choisirait pour-épouse. Armées de tous leurs appas, elles étaient rangées sur deux files vis-à-vis l’une de l'autre. Le nouveau Pâris, la pomme d’or à la main, passait entre les deux rangs, et, faisant la revue de tous ces attraits, il s’arrêta devant Icasie, qui lui semblait effacer toutes les autres par l'éclat de sa beauté; alors, lui présentant la pomme, soit faute d’esprit, soit quel’étonnement lui en eut ôtél'usage, il ne trouva rien de plus galant à lui dire que ces mots : « En vérité, les femmes ont causé bien des malheurs ! » A ce compliment Icasie répondit ; « Elles ont aussi produit de grands biens. » Réponse qui valait un peu moins que le silence. Cependant Théophile craignit d'épouser une fille qui montrait tant d’esprit, et donna la pomme à Théodora*.Ce conte, plat et ridicule en toutes ses parties, se réfute assez de lui- même. Je ferai seulement observer

1 Théodora était nièce d'un célèbre patrice, Manuel, Arménien d'origine, et ce fut probablement par son moyen qu'elle se lit connaîtra à la cour.

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qu'il suppose, contre la vérité, qu’Euphrosyne était mère de Théophile : elle n'était qu’une odieuse belle-mère; et, si on ne l'avait pas encore fait sortir du palais, du moins est-il certain qu’elle était fort éloignée de prendre un intérêt si vif aux plaisirs du jeune empereur 1 . #

L’histoire de France présente un assez grand nombre d’anecdotes ou de "faits controuvés. Les historiens modernes s’accordent généralement à dire que Charles le Simple, cédant la Neuslrie au Normand Rollon, en 911, lui donna, en même temps, sa fille Gisèle en mariage. Ce dernier fait a été réfuté par Th. Licquet, auteur d’une Histoire de Normandie* ( Rouen, 1839, iu-8).

« M. Licquet, dit Raynouard dans un article du Journal des Savants, soutient que Charles le Simple n’a pas eu de fille appelée Gisèle ni même aucune autre fille. L’histoire donne à ce prince deux femmes, Frédéruneet Ogive. 11 est aisé de démontrer que Gisèle ne pouvait être la fille de l’une d’elles. Le traité de Saint Clair-sur- Epte est de 911 : or Charles avait épousé Frédérune, sa première femme en 907, et Ogive postérieurement. Le rapprochement des dates prouve l'impossibilité qu'aucune de ces deux reines eût donné à ce prince une fille qui fût nubile en 911. On dirait en vain que, très-jeune encore, elle avait été fiancée à Rollon ; car les historiens qui parlent de Gisèle en parlent comme d’une personne déjà nubile. Après avoir établi que Rollon , âgé de soixante-quinze ans, à l’époque du traité de Saint-Clair-sur- Epte, n’avait pas épousé une Gisèle, fille du roi de France, M. Licquet rassemble les documents historiques qui doivent nous convaincre que Dudon de Saint-Quentin et plusieurs autres écrivains ont fait erreur, en appliquant à Rollon le mariage qu’un autre chef normand,

1 Histoire du Bas-Empire , 1, lxix, ch. u, in-8, 1. Xlll, p. 88.

1 Voyez pourtant Depping, Ilist. des Normands, 1841, iu-18, p. 49o.

Godefroi. contracta avec une Gisèle, fille de Lolhaire, lorsqu’il reçut de Charles le Gros la province de Frise. Iteginon le dit expressément; Sigebert et d'autres chroniqueurs le répètent. 11 est à remarquer que Reginon, dont l’ouvrage finit en 906, écrivait cinq ans avant le traité de Saint-Clair sur-Epte, conclu en 911.

« Par une conséquence de ce redressement d’un fait aussi remarquable, ajoute Raynouard, l’auteur aurait dû avertir qu’il fallait aussi ne pas admettre le récit de Dudon et des écrivains qui l’ont copié ou amplifié, relativement à l’arrivée de deux chevaliers de la cour du roi de France, qui vinrent, dit-on, de la part de ce prince, auprès de Gisèle, et que Rollon, sur l’avis qu’i^ en eut, fit décapiter en plein marché, à Rouen 1 . »

Jacques d’Armagnac, duc de Nemours, dont nous avons déjà parlé, ayant été exécuté par ordre de Louis XI, en 1477, la compassion que son supplice excita dans le public donna naissance à une tradition qui, rapportée par Mézerai, Bossuet et Garnier, a trouvé créance jusqu’à nos jours. Ces historiens prétendent que les jeunes enfants du duc furent conduits, vêtus de blanc, sous l’échafaud de leur père, pour qu’ils fussent inondés de son sang. Aucun auteur contemporain n’a fait allusion à cette circonstance, qui était pourtant de nature à frapper vivement l’imagination. Après la mort de Louis XI, l’avocat Masselin, qui, au nom des malheureux orphelins, entièrement dépouillés de leurs biens, présenta requête aux états du royaume, assemblés en 1483, ne parla point non plus de cette cruauté, bien qu’il n’omît rien de ce qui pouvait exciter la pitié en faveur de ceux dont il plaidait la cause. On doit donc regarder cette tradition comme mensongère.

* Journal' des suvahfo, cléceüil>rêYg35, p.,753.

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Jusqu’au commencement de ce siècle, on a imprimé et réimprimé que François I er , après la bataille de Pavie, écrivit immédiatement à sa mère cette seule phrase : Tout est perdu, fors l'honneur; et l’on ne manquait pas de se récrier sur la simplicité et l’énergie de cet apophthegme à la laconienne, comme dit le docteur Pancrace. Par malheur pour la mémoire du roi chevalier, Dulaure a retrouvé, dans les registres manuscrits du parlement, le texte de la lettre adressée par ce prince à Louise d’Angoulême. Le voici tel qu’il est rapporté par un chroniqueur écrivain :

« Pour vous advertir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m’est demouré que l’honneur et la vie, qui est sauve; et pour ce que, en nostre adversité, cette nouvelle vous fera quelque peu de resconfort, j’ay prié qu’on me laissât vous escripre ces lettres, ce qu'on m’a agréablement accordé. Vous suppliant de volloir prendre l’extrémité de vous mcismes, en usant de vostre accoustumée prudence ; car j’ay espoir en la fin que Dieu ne m’abandonnera point; vous recommandant vos petits enfants ,et les miens, vous suppliant de faire donner seur passage et le retour pour l’aller et le retour en Espaigne à ce porteur, qui va " vers l'empereur, pour savoir comme il fauldra que je sois traiclé. Et sur ce très humblement me recommande . à vostre bonne grâce *. »

On a fait aussi grand bruit du billet de Henri IV :

« Pends-toi, brave Grillon, etc. » Or ce billet, qui est publié pour la première fois dans le troisième volume du recueil des lettres de ce prince, porte, non pas

Heyistres manuscrits du Parlement, au 10 novembre 1545. — Dulaure, Hhtoife de Paris, 1837, in-8, t. lit, p. 409. Ce texte ftSt un peu différent de celui que rapporte l’auteucdtt'/t Ooiw/ d'un bourgeois de Paris sous François I", 1854. p. 437.

pends-toi, mais pendez-vous, locution familière d'ailleurs à Henri IV, qui l’a employé fort souvent dans sa correspondance.

Au nombre des lettres historiques dénaturées ou forgées de toutes pièces, certains auteurs mettent la lettre écrite par le vicomte d’Orlhez, gouverneur de Bayonne, à Charles IX, qui, lors de la Saint-Barthélemy, lui avait ordonné de faire massacrer les protestants ; cette lettre, donnée par plusieurs écrivains modernes, avec quelques variantes, est rapportée ainsi par d’Aubigné*, que nous soupçonnerions bien volontiers d’en être l'auteur, car on y retrouve l’énergie et la vigueur de style de ce grand écrivain.

« Sire, j'ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre de la garnison : je n'y ai trouvé que bons citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau. C’est pourquoi eux et moi, supplions très-humblement Votre dite Majesté, de vouloir bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu’elles soient, nos bras et nos vies, comme étant, autant qu’elles dureront, sire, vôtres »

Ajoutons que nous avons entendu dire à quelques personnes du pays basque qu'il existait dans les archives de Bayonne des pièces prouvant que le vicomte d’Orthez ne s'était nullement opposé aux ordres de Charles IX; c’est là un fait qu’il nous a été impossible . de vérifier et dont nous n’oserions pas garantir l’exactitude.

Mais ce que nous n’osons pas nier pour le vicomte d’Orthez, nous le nions, sans crainte, pour Uennuyer, évêque de Lisieux, que l’on prétend aussi s'être opposé dans son diocèse au massacre des protestants. Le caractère implacable du prélat, sa haine violente contre les

* Histoire universelle, édition de 1618, part. H, 1. 1 , ch. », p. 28.

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calvinistes, ses charges d’aumônier de Charles IX et de confesseur de Catherine de Médicis, qui devaient le retenir à la cous» rendraient inexplicable cet acte de fermeté, quand même l’on n’aurait pas d'ailleurs la certitude de l'absence de Hennuyer, hors de son diocèse. — Aussi les auteurs du Gallia christiana n’ont pas hésité# rejeter complètement cette anecdote*.

Est-ce pour la reine Blanche de Castille que Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, a composé ses chansons amoureuses? Tel est le sujet discuté. par Lévesque de la Ravallière dans une dissertation mise en tête des œuvres de ce prince *, et où il se prononce pour la négative. Ce n'est pas l'opinion d’un autre érudit, M. F. Bourquelot, qui, dans son Histoire de Provins, a fort bien discuté l’histoire des amours de la mère de saint Louis. Quoi qu’il en soit, il est certain que Blanche eut de son vivant une fort mauvaise réputation. Divers passages de la chronique de Reims et de Mathieu Paris ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Voici en latin, car nous n’osons les traduire, les termes employés par le chroniqueur anglais : « Ilæc domina, ut dicebatur, tam dicti comitis (Thibaut de Champagne) quam legaii Romani (le cardinal Romain de Saint-Ange) seraine polluta, metas transgressa fuerat pudiciliæ 3 . »

C’est surtout lorsqu’il s'agit d’apprécier les caractères de certaines reines ou princesses que les erreurs les plus grossières ont été commises par les biographes. Choisissons un exemple entre mille. La Biographie Michaud termine ainsi l'article consacré à Christine de France, duchesse de Savoie : « Digne fille de Henri IV, elle fut une des princesses les plus accomplies de son

1 Voy. édition de 1739, t. Xli, art. Lisieux.

* Taris, 1742, 2 vol. in-12.

* Ilistoria Anglite , p. 308.

siècle. # Disons-le d’abord, ce n'était guère le moyqn d'être une personne accomplie que de ressembler à Henri IV, grand roi, il est vrai, mais paTîlard effronté, ladre et quelque peu larron, qui avouait lui-même que, s’il n’eût été roi, il eût été pendu *, — Puis, pour savoir à quoi s'en tenir sur les vertus publiques de celte femme qui, digne fille de son père, eut de nombreux amants, et que ses sujets révoltés chassèrent honteusement en 1050, il suffit de parcourir les mémoires contemporains et les historiens français et italiens. Voici comment osa en parler Richelieu, qui s’adressait au frère même de cette princesse, à Louis XIII. « La mauvaise conduite de Madame, votre sœur, dit-il, dans sa Succincte Narration, lui ayant fait perdre en peu de temps l’estime et la réputation, qui lui devaientêtre pluschèresque sa propre vie, du mépris, ses sujets passèrent à la haine, et de la haine à la révolte *. »

Suivant une opinion assez générale, lorsque le Palatinat fut incendié par Turenne, en 1074, l’électeur Charles-Louis, irrité de ces dévastations, adressa un cartel au général français : voici le texte de sa lettre et de la réponse de Turenne, tel qu'il fut publié pour la première fois, en 1085, c’est-à-dire, onze ans plus tard, dans la Vie du vicomte de Turenne, espèce de roman écrit par un détestable écrivain, Gatien de Courtiltz, qui s’était caché sous le pseudonyme de Dubuisson :

« Si vous commandiez l’armée des Turcs, et non pas celle du roi Très-Chrétien, je ne serois pas surpris de voir mes États en feu, et mes sujets égorgés de sangfroid : mais, comme cela ne s’est jamais fait, j’entends de

• « Il éloit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher Je- prendre ce qu’il trouvoil; mais il le renvoyoit. Il disoit que, s'il n'eût été roi, il eût été pendu. » (Tallemanl des Réaux, t. I, p. 93.)

* Collection tlichaud-Poujoulat, 2* série, t. IX, p. 345.

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brûler seulement, à moins qu’on ne refuse de payer les contributions, je suis persuadé que ce que vous en faites n’est que pour me chagriner; et je pourroisbien vousen faire repentir, si j'avoisune armée aussi forte que celle que vous avez l'honneur de commander. Si vous faisiez bien réflexion aux obligations que m’ont ceux de la maison de Bouillon, à qui tnes pères ont souvent donné retraite, vous auriez été plus retenu, et vous vous seriez du moins acquitté parla d’une obligation que vous avez à cette maison, à qui vous et les vôtres êtes redevables dé votre grandeur. Votre père même fut ravi de trouver cet asile dans le temps que sa fidélité était suspecte à Henri IV. Et peut-être qu’un jour, vous et les vôtres, serez trop heureux de rechercher ma protection. Je ne vous en. dirai pas davantage sur ce sujet de peur qu’il ne paraisse y avoir plus de colère que de justice dans cette lettre. Cependant, afin que vous ne m’objectiez point, pour vous excuser, que la cruauté de mes sujets, à l’égard de vos soldats, vous a forcé, contre votre naturel, à faire plus que vous n’eussiez voulu faire, je vous dirai que vous saviez aussi bien que moi que ces meurtfes avoient été faits par les sujets de l’évêque de Spire, et non pas par les miens. D’ailleurs, quand bien même vous ne l'auriez pas su *, il vous étoit facile de m’en demander justice, et je n’étois pas prince â vous la refuser. Mais vous avez voulu vous la faire vous-même, et vous vous y êtes pris par des voies si indignes, que je n'aurai jamais de joie que je n’en aie tiré raison. C’est pour cela que je vous écris, et* comme je ne pourrais espérer de me venger pleinement dans une bataille où la tonfusion m’empêcherait de vous joindre, ou nous sépa-

1 II fait allusion aux massacres de soldais français par les paysans allemands.

reroit bientôt, je vous demande un combat particulier. Ce sera là où vous voudrez, et je vous laisse maître aussi bien du lieu. J’espère que vous avez trop de courage pour vous excuser sur votre emploi, ou du moins que, si vous avez la délicatesse de n'en vouloir rien faire que vous n'en ayez reçu la permission du roi votre maître, vous vous emploierez de si bonne sorte pour l’obtenir, qu’il r.e vous la refusera pas. J’attendrai votre réponse avec impatience, et, si elle est conforme à mes désirs, ce sera le moyen de m’obliger à vous rendre l’estime que j’avois toujours eue pour vous. »

Voici maintenant, toujours suivant Catien de Courtilz, la réponse de Turenne :

Monseigneur,

« Il me revenoittantd’honneurdu combat que V. A.E. me demandoit, qu’il n’a pas tenu à moi que je ne l’aie satisfaite. Cependant je ne m’y portois qu’à regret, et c’étoil moins le souvenir des obligations que nous avons à sa maison qui me donnoit ce chagrin que le profond respect que j’ai toujours eu pour elle. Si V. A. savoit jusqu’à quel point ce respect a toujours été, elle ne m’accuseroit pas de l’avoir offensée de gaieté de cœur, et elle attribueroil les maux qu’elle m'impute aux malheurs inséparables de la guerre. J’ai fait tout ce qu’il a été en mon pouvoir pour les empêcher, et j’ai fait punir les coupables sans y être poussé que par l’amour de la justice. C’est à V. A. à juger, après cela, si je me suis attiré ces reproches et si, au coutraire, je n'ai pas fait tout ce qui étoit du devoir de ma charge. Cela ne in’a pas empêché néanmoins de demander au roi cette permission que V. A. témoignoit désirer si passionnément. Mais le commandement de S. M. me ravit l’honneur que vouloit me faire V. A., dont je serois consolé, pourvu qu’elle soit

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persuadée de la passion que j’aurai toute ma vie de lui faire reconnoître à quel point je suis, etc. »

Gatien de Courtilz s’était bien gardé d'indiquer où il avait puisé le texte de ces lettres, dans lesquelles on pourrait relever des erreurs et des invraisemblances de tout genre. Toutefois, un an après la publicat ion de la Vie du vicomte de Turenne, le marquis de Beauvau, écrivain fort crédule, raconta dans ses Mémoires cette particularité du cartel, se bornant à donner; non pas la teneur, mais un résumé des lettres du prince et du maréchal, résumé où se rencontrent de même plusieurs erreurs. Postérieurement à ces deux auteurs, l'anecdote qu’ils avaient racontée et le texte de ces lettres furent amplifiés et modifiés de diverses manières, sans qu’on pût jamais apporter quelque preuve de leur authenticité. Enfin, en 1757, un certain Colini publia une Dissertation historique et critique 1 , où, discutant les récits de Gatien, de Beauvauet desautresécrivains, il démontre clairement, à notreavis, la fausseté de. tou le cette histoire. Il allègue, entre autres preuves, le témoignage d'un jurisconsulte célébré, de Beiger, qui fut pendant trente ans attaché à la personne de Charles-Louis, en qualité de secrétaire de la guerre, de conseiller et de protonotaire, et qui dément formellement toutes les particularités relatives à ce cartel, dans - son Histoire de la branche électorale palatine de Simmeren (Francfort-sur-Mein, 161)3 et 1735); il dit seulement que l’électeur envoya à Turenne un trompette nommé llanssgen, avec une lettre où, tout en lui demandant si la dévastation duPalatinat était due à une ancienne animosité du maréchal ou à un ordre du roi, il protestait que cette dévastation ne 'pouvait le détourner de son

4 Dissertation historique et critique sur le prétendu cartel ou lettre de défi envoyée par Charles-Louis, électeur palatin, au vicomte de Turenne. Manheim, 1737, iii-8 de 313 pages.

attachement à l'Empire. Cet envoi d’un trompette donna lieu alors à des bruits de défi qui furent adoptés par des écrivains sans consistance, et répétés par d’autres plus dignes de foi, à tous égards. Colini ajoute encore que les recherches les plus minutieuses dans les archives électorales, dans celles de la maison de Tu renne, et enfin au dépôt de la guerre en France, n’ont pu faire découvrir la moindre trace de l’original ou delà copie des lettres publiées par Catien de Courtilz et ses successeurs.

Suivant Vasari, dont le récit a été adopté jusque dans ces dernières années, la maladie qui enleva Raphaël provint d’un abus excessif des plaisirsde l’amour ; saisi d'une fièvre violente, l’illustre artiste, qui aspirait alors au chapeau de cardinal, en cacha la cause aux médecins. Ceux-ci, l’attribuant à un grand échauffement, ordonnèrent une saignée qui, en épuisant le malade, ne tarda pas à amener sa mort. Cette histoire est assez invraisemblable au premier abord. En effet, il serait difficile de concevoir que Raphaël se fût livré à un violent, excès avec une femme à laquelle il était attaché par une longue habitude; puis les motifs allégués par Vasari pour expliquer comment il aurait caché la cause de son mal aux médecins, ces motifsdoiventparaîtrebien frivoles, quand on se rappelle le relâchement des moeurs à Rome à cette époque, et à quel point la vie privée de Raphaël était connue de tout le monde. Aussi des doutes s’élevèrent, il y a une vingtaine d’années, sur la confiance que méritait le récit de Vasari. Plusieurs savants italiens, entre autres M. Longhna, traducteur de l ’ Histoire de Raphaël de M. Quatremère de Quincy, émirent l’opinion fort probable que Raphaël, affaibli depuis longues années par un travail opiniâtre, fut victime d’une de ces fièvres violentes qui trompent souvent les médecins les plus habiles et à laquelle ne peut résister un corps déjà épuisé.

ERREURS POPULAIRES

A l'appui de cette opinion, le môme écrivain cite un ancien écrit italien qui avait appartenu au cardinal Antonelli, et dont voici la traduction.

« Raphaël Sanzio était d'une complexion très-noble et très-délicate. Sa vie tenait à un fil très-léger, quant au corps, parce qu’il était tout esprit, outre que ses forces physiques s’étaient de beaucoup diminuées, et qu’on est étonné qu’elles aient pu se soutenir pendant une vie si courte. Or, se trouvant très-faible et étant un jour à la Farnesine, il reçut l’ordre de se rendre aussitôt chez le * pape. S’étant donc mis à courir pour ne pas être en retard, il arriva d’un tfait au Vatican, tout essoufflé et eu sueur ; et là, se tenant dans de vastes salles et causant longuement sur la construction de Saint-Pierre, sa sueur se refroidit sur son corps, et il fut pris sur-le-champ d’un mal subit. Ensuite étant allé chez lui, il fut atteint • d’une espèce de fièvre pernicieuse qui le conduisit malheureusement au tombeau *. »

Casimir Delavigne a dit quelque part :

Galilée, indigné, change l’ordre des eieux.

Sans pitié loin du centre il rejette la terre,

Du soleil par son cours il la rend tributaire; ^ N'a-t-il pas expié, par trois ans de prison,

L’inexcusable tort d’avoir trop tôt raison?

Les trois ans de prison de Galilée ont été célébrés nonseulement par les poètes, mais aussi par les peintres, qui ont plus d’une fois représenté l'illustre vieillard traçant sur les murs de son cachot la figure de la terre. Mais cette tradition doit être uniquement attribuée à l'indignation qu’excita soit à cette époque, soit plus tard, la conduite de l'inquisition envers Galilée. Après avoir essuyé des tracasseries et des persécutions delout genre,

* H Moire île lu rie et île» oitrrayrs de Raphaël. 3* édit., 1835, p. 366.

l'illustre savant reçut, lors de la publication de son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, l'ordre du pape de venir comparaître devant l’inquisition, à Rome, où ilarriva le 13 février 1633. 11 descendit chez l’ambassadeur toscan Niccolini; mais au mois d’avril il fut contraint de se rendre dans les prisons de l’inquisition, où il resta environ quinze jours; on le renvoya ensuite chez l’ambassadeur. Enfin, le 20 juin, il fui ramené devant le tribunal, qui lui fit prononcer une abjuration de ses doctrines, le condamna à la prison pour un temps indéfini, et lui enjoignit de réciter une fois par semaine, pendant trois ans, les sept psaumes de la pénitence. 11 ne fut pas jeté dans un cachot, mais il eut pour prison d’abord le logement même d’un des officiers supérieurs du tribunal, puis le palais de l’archevêque de Sienne, Piccolomini, son élève et son ami. Enfin, au mois de décembre de la même année, le pape lui accorda la permission de résider à la campagne, près de Florence, avec défense toutefois d’aller dans cette ville ou de recevoir ses qmis. Les persécutions ne cessèrent qu'avec sa mort, arrivée le 8 janvier 1642.

« La condamnation de Galilée, dit M. Libri, a fait naître un doute bien grave sur la question de savoir si, pendant le procès, Galilée avait été soumis à la torture. Comme la relation originale de ce procès n’a jamais été publiée, on en est réduit sur ce point à des conjectures. Il est hors de doute que la protection du grand-duc, et surtout l’amitié de Niccolini, lui valurent un traitement moins rigoureux en apparence que celui qui attendait ordinairement les victimes de l’inquisition. Après avoir obtenu d’abord l'autorisation de rester chez l’ambassadeur, il eut à l’inquisition un local séparé, et fut renvoyé chez Niccolini avant la fin du procès; à peine sa condamnation fut-elle prononcée, que le pape la commua

erreurs populaires.

eu une rélégation dans le jardin de la Trinita dei monti. Bientôt après, on lui permit de partir pour Sienne, où il fut reçu chez l’archevêque, qui était son élève. Mais, d'autre part, il faut réfléchir aussi à la puissance de ses ennemis et à la colère du pape, qui dirait que le livre de Galilée était aussi pernicieux que les écrits de Calvin et de Luther.' On lit dans la sentence que les juges, ayant cru s’apercevoir que Galilée n’avait pas dit la vérité sur ses intentions, jugèrent à propos d’en venir au rigoureux examen contre lui, et qu'il répondit catholiquement. Or, dans les livres de droit inquisitorial, cette terrible formule de Yexamen rigoureux est toujours, sans exception, expliquée par la torture, et il reste encore des procès originaux de l'inquisition dans lesquels les doutes que l’on a sur l’intention de l’accusé s’éclaircissent par V examen rigoureux, amènent à des réponses catholiques, et où tout cela signifie la torture, qui est décrite en détail dans ces actes. Nous dirons même que, d'après les lois du saint-office, dès qu’il y avait doute sur L'intention, il fallait en venir nécessairement à la torture. C’est ce qui résulte de l'Arsenal de l'inquisition, qui est le cojle de procédure de ce tribunal de sang. 11 est vrai que ni Galilée ni l’ambassadeur Niccolini n’ont jamais dit un mot relatif à la torture Mais on sait que l'inquisition imposait le plus profond silence à tousceux qui avaient le malheur de comparaître devant ce terrible tribunal, et l'on voit, par la correspondance de Niccolini, que le procès de Galilée était enveloppé d'un mystère particulier. Telle était la terreur que ce procès avait inspirée, que Gherardini dit que celte persécution sembla peu de chose à ceux qui connaissaient le pouvoir des ennemis de Galilée. Viviani, qui avait pour ce grand homme une véritable idolâtrie, a dû se faire violence et feindre d’approuver la condamnation. Galilée lui-même

évitait avec soin de parler de ce procès. 11 est vrai qu'un jour l’excès de l’indignation l’a porté à s’écrier : « Ou « me forcera à quitter la philosophie pour me faire l’his- « torien de l’inquisition ! On me fait tout ce mal afin que # je devienne l’ignorant et le niais de l'ilalie : il faudra « feindre de l'être. » Mais, dans la même lettre, il a soin d’ajouter : « Quant à mon affaire, ne m’en demandez pas « davantage. » L’expression qui se trouve dans la sentence est positive : examen rigoureux signifie torture ; et les circonstances dans lesquelles cette expression est employée lui donnent encore plus de poids. D'ailleurs est-il probable que des gens si animés contre Galilée, et qui ne purent jamais lui pardonner sa supériorité ; que ces mains qui l'ont persécuté même au delà dn tombeau ; qui ont tenté de faire casser son testament, qui se sont efforcés de faire jeter son cadavre à la voirie, est-il probable que, lorsqu’ils le tenaient vivant à Rome, ils n’aient pas assouvi leur vengeance? N’ont-ils pas fait périr Giordano Bruno et Dominis, du vivant de Galilée? Longtemps après n’ont-ils pas brisé par la torture le corps d’OIiva, qui fut l’un des principaux membres de l’Académie del Cimento ? L’inquisition a pris soin d’expliquer ' elle-même dans les vocabulaires particuliers les expressions dont elle se servait, et, jusqu'à ce que le contraire soit positivement démontré par des preuves incontestables, il est établi que Galilée a été soumis au rigoureux examen 1 . »

L’emprisonnement de Galilée n'est pas le seul que l’on puisse révoquer en doute. Il paraît qu’il faut aussi, malgré les vers de Lamartine *, rejeter absolument celui du

1 Histoire des sciences en Italie, t. IV, p. 259 et suiv.

s Là le Tisse, brûle d'une 8 anime fatale.

Expiant dans les fers sa gloire et son amour.

Quand il sa recevoir la palme triomphale,

•Uêfcteud-fcunalr «ojotir.

Lord Byroe, qui, eu p*a»«nt à Ferrure, voulut visiter cette prisen ,

ERREURS POPULAIRES

Tasse, bien que l'on montre encore aujourd'hui aux voyageurs, à Ferrare, une espèce de cachot, où il fut, dit-on, renfermé. Voici ce que dit un écrivain qui connaît à fond l'histoire littérairede l'Italie, etque nous avons déjà eu maintes fois l'occasion de citer. « Comment supposer, s’écrie M. Valéry, que le Tasse ait pu habiter sept années et deux mois dans un pareil gîte, y revoir son poème, et y composer ses divers dialogues philosophiques à la manière de Platon ? J'eus l’occasion de consulter à ce sujet quelques hommes instruits de Ferrare, et j’appris'que pas un d’eux ne croyait à cette tradition contredite par l’examen des lieux et les fails historiques... La lecture des diverses vies du Tasse, sa correspondance, la meilleure de ses vies, m’ont persuadé que son emprisonnement à l’hôpital Sainte-Anne a bien plus de rapports avec ce que l’on a depuis appelé une détention dans une maison de santé , avec les tracasseries et les vexations de la police, qu’avec une mise au cachot 1 . »

Que de fois a-t-on répété ce vers de Gilbert:

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré!

Or, 1° Malfilâtre, loia d’être ignoré, avait, de son vivant , acquis une réputation que réellement ses vers ne méritaient pas. 2° 11 ne mourut pas de faim, mais de maladies, suites de ses débauches.

jugea à propos d’y tracer au crayon ces vers de notre poète; mais il les a estropiés de manière à les rendre à peu près méconnaissables. Voici, d’après M. Valéry, la copie exacte de sou autographe :

• Là le Tasse brui d'un Bain fatal

Expiant dans les fers sa gloire et son autour Quand il sa recevoir la palnt trionfal Descend au novr séjour.

Voyez encore M. Valery.M. I, ch. vii et xvi, relativement à Teneur commise par Byron sur le ‘prisonnier de Cliilltm.

'* Tofùees en Italie, 1 ]. VU, èh.-ürv, t.i, >. *».

Les peintres n’ont pas moins contribué que les poètes à propager des erreurs de tout genre 1 .

Il y a une vingtaine d'années, on a vu à l’exposition un tableau de M.Gigoux, représentant Léonard de Vinci expirant dans les bras de François I", sujet déjà traité en 1781 par Ménageot.

La tradition à laquelle le peintre a emprunté son sujet repose uniquement sur une épitaphe latine conçue en termes fort amphibologiques. Elle est,- il est vrai, rapportée par Vasari*, mais on ne l'a jamais vue sur aucun monument. Léonard de Vinci mourut au château de Clon, à Amboise, le 2 mai 1519. Or, à cette époque, la cour était à Saint-Germain en Laye, où la reine était accouchée de Henri II, le 31 mars, et les ordonnances royales données le 1 er mai sont datées de cet endroit. De plus, le journal que l’on a dressé du voyage de François l" ne signale aucun voyage du roi jusqu'au mois de juillet. Enfin, l’élève de Léonard, François Melzi, auquel il lègue ses livres et ses pinceaux, et qui était dépositaire de son testament, écrivit au frère du grand peintre une lettre où il raconte la mort de son maître; pas un mot n’y fait allusion à la circonstance mentionnée plus haut, et qui, si elle eût été vraie, n’aurait certainement pas été oubliée.

* ,\ous pourrions encore citer un tableau exposé en 1845, et où Ton avait représenté Salomon de Caus dans une maison de fous. Mous reviendrons ailleurs sur toute cette histoire.

1 Voici celte épitaphe :

Lconardus Vineius : quid (dora? Dmiium ingcnium,

Divina manus,

limon in atnu rtgio meruere.

Virtus et for’una lue nmmimcntum Conling-re Giuvissiuib inipensis curavemnt.

Sinu reyio, expression fort vague, probablement métaphorique, peut fort bien être traduite par chez le roi , et être regardée comme une allusion à lu mort de Léonard dans un château royal.

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ERREURS POPULAIRES

C'est surtout quand il s’agit des mots appelés mois historiques que les erreurs ont été nombreuses. Citons seulement les exemples suivants :

Philippe de Valois, le soir de la bataille de Cfécy, arriva au château de la Broyé, et, quand le châtelain lui demanda qui il était, il répondit, à ce que racontent plusieurs écrivains modernes : C'est la fortune de la France, réponse très-belle, et qui aurait pu être faite au seizième siècle, mais non certainement au quatorzième. On l'a tirée des premières éditions de Froissart ; mais les éditeurs avaient mal lu les manuscrits dont ils s’étaient servis pour l'impression ; car on y trouve seulement cette phrase : « Ouvrez, ouvrez, châtelain, c'est l'infortuné roi de France 1 . »

Le président Matthieu Molé n'a point prononcé cette phrase célèbre et fort peu claire: « 11 y a loin du poignard d’un assassin à la poitrine d’un honnête homme; » mais celle-ci, qui est fort insignifiante : « Quand vous m’aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre*. »

On sait maintenant à quoi s’en tenir sur l’authenticité des mots « Fils de saint Louis, montez au ciel 3 » et « La garde meurt et ne se rend pas. » Cette dernière phrase est la paraphrase très-longue et très-poétique d’un mot très-énergique, qui n'a qu’une rime dans notre langue.

Parmi les nombreuses anecdotes qui sont ou généralement reconnues comme controuvées, ou seulement contestées par quelques écrivains , nous mentionnerons l’histoire de Marie d’Aragon, femme d’Othon 111*; l’em-

* Voy. Froissart, 1. I, part. I, ch. ccxii, p. £10.

* Voy. Biographie Michaud, p. 289, noie.

* Voy. Biographie Michaud, art. Louis XVI.

* Godefroy de Viterhe raconte que celte princesse, ayant fait périr un chevalier dont elle était éprise et qui avait repoussé son amour, fut plus lard mise à mort pour ce crime. Vover Mémoire* île l’ Académie des

poisonnement de l’empereur Henri VII dans une hostie; l’assassinat de la comtesse de Châteaubriand 1 ; le fait de Vincent de Paul se substituant à un forçat 3 ; l’anecdote de l'abbé de Rancé et de la tête de madame de Montbazon; l’entrevue de Marie Mancini et de Louis XIV 4 ; l’anecdote du verre d’eau, etc.

Il y a encore une foule de traditions inventées par la haine politique ou religieuse, car le fanatisme a toujours procédé de la même manière. Si certains petits livres des jésuites racontent, de nos jours, que dans sa dernière maladie Voltaire dévorait ses excréments, les ennemis de l'Église ou du christianisme n’étaient guère mieux traités au moyen âge. Voici, par exemple, comment un chroniqueur du douzième siècle, Guibert de Nogent, raconte la mort de Mahomet, dans le premier livre de ses Gesta Dei per Francos : « 11 était, dit-il, sujet à des attaques d’épilepsie. Un jour qu'il se promenait seul, il tomba frappé de l’une de ces convulsions; et, tandis qu’il en était tourmenté, des pourceaux qui survinrent le dévorèrent si complètement, qu’on ne trouva que ses talons pour débris de tout son corps. »

Entre Guibert de Nogent et les implacables ennemis de Voltaire, peut-on croire qu'il y ait sept siècles d’intervalle?

Il est quelques personnages célèbres dont on a nié l’existence. Sans parler de la prétendue papesse Jeanne, qui a donné lieu, jusqu'au dix-huitième siècle, à de vives controverses entre les catholiques et les protes-

inscriptions et belles-lettres, t. XXIII, une dissertation de Zurlnuben sur ce sujet.

1 Voy. Muratori, lier. Uni. seriptores, t. XV, p. 49.

1 Voy. les dessertalions de llévin dans l'Ilistoire de François /*• de Varillas, 1086, in-8, et du bibliophile Jacob, 1858, iu-8.

5 biographie üithaud, t. XL1X, p. 152,

‘ Po; le, Ri'iio wx aux questions d’un provincial, ch. lxxi.

MÉLANGES

tants *,on a encore, niais sans avoir aucunement éclairci la question, contesté l’existence de Corinne, de Laure de Noves, de Clémence Isaure, la fondatrice des jeux floraux, etc.

Par compensation, il est des femmes dont les jours ont été prolongés de manière à faire envie à Mathusalem : ainsi l’on a prétendu que Marion Delorme était morte seulement au milieu du dernier siècle.

MÉLANGES

Les portraits de Pétrarque sont fort différents les uns des autres, ce qui fait supposer que l’on n'a pas la représentation exacte des traits du grand poète. Les portraits de Dante, au contraire, devaient être très-ressemblants, car ils diffèrent peu entre eux. 11 avait la tête longue, le front haut et développé, le nez recourbé, de manière que la pointe était basse et les ailes du nez relevées, le menton proéminent. M. W.-F. Edwards, qui a reconnu très-fréquemment ce type à Bologne, à Ferrare, à Venise, en Lombardie, et aussi dans une partie de la Bourgogne, le considère comme le type distinctif de la race kymrique*.

Il y a un certain nombre d’hommes connus à divers titres qui n’ont jamais voulu laisser faire leurs portraits. Tels furent, dit-on, Agésilas, le poète Accius, le

i Cette papesse aurait siégé, dit-on, entre Léon IV, qui mourut le 17 juillet 855, et Bmoit 111, qui mourut le 8 avril 858. Voyez, dans le Dictionnaire historique de Bayle, au mot Papesse, le long et curieux article consacré à celte singulière histoire.

* Mémoires de la Société eihnoloyiqve. 1811, in-8, t. 1, p. 46 et suiv

philosophe Plotin, Gataker, célèbre théologien anglais, le jurisconsulte Marc Velser, etc.

Florian, qui était très-laid, et que sa laideur affligeait beaucoup, ne laissait mettre en tète de ses œuvres qu'e des portraits où on le représentait, non point tel qu’il était, mais tel qu’il aurait voulu être.

En l’an 1000, l’empereur Othon III visita le tombeau de Charlemagne (mort en 814) à Aix-la-Chapelle. Voici le récit de cette visite, faite par un témoin oculaire, le chroniqueur Novalis : « Le corps était placé dans une sorte de cellule, solidement bâtie en chaux et en marbre, que nous avons été obligés de briser pour pénétrer jusqu’à lui; et, dès que nous nous sommes approchés, nous avons senti une très-forte odeur; puis, fléchissant le genou, nous nous sommes prosternés et nous l’avons adoré. Immédiatement après, l’empereur Othon le revêtit de vêtements blancs, coupa ses ongles, et remit tout en ordre autour de lui. Rien dans les membres du mort n’annonçait la corruption ; seulement l’extrémité de son nez s’était un peu amoindrie; mais l’empereur fit à l’instant remplacer par de l’or la partie qui manquait, puis enleva une dent au cadavre; et, après avoir fait réparer la cellule, il s’en alla. »

Albert le Grand; mort en 1280, fut enterré, dit Thévet, au milieu du chœur du couvent des Jacobins, à Cologne. « Ce corps était encore entier du temps de l’empereur Charles-Quint, et fut déterré par son commandement, et après remis en son premier monument*. » Le corps de Charles lui-même fut trouvé entièrement intact lorsque Philippe IV le fit exhumer, en 1656. Certains historiens espagnols n’ont pas manqué de proclamer que ce

• Histoire des hommes itllustres , t. II, p. 61.

MÉLANGES

phénomène élait dû à la pureté de mœurs du grand empereur. Mais, si l’on veut savoir à quoi s’en tenir sur cette prétendue vertu du rival de François I", on n’aura qu’à lire le chapitre que lui a consacré Brantôme.

Landino, célèbre érudit florentin du quinzième siècle, mort en 1504, à l’âge de quatre-vingt-un ans, fut enseveli dans un palais qui lui avait été donné à Florence pour un savant commentaire du Dante, q Son corps, qui ne s’est point corrompu, s’y montre encore; il peut être regardé comme le mieux conservé qu’il y ait en Europe. Une inscription de huit vers italiens rappelle la vie, les ouvrages de Landino et le phénomène de son cadavre.

Le capitaine Gavignani, Bolonais, lui arracha, en 1632, deux dents, qu’il emporta comme relique. Un curé l’a mutilé par pudeur d’une autre manière, lorsqu’il sut que la princesse Violante Béatrix de Bavière devait venir le visiter; aussi la princesse, frappée de l'étrange attentat, dit en plaisantant que celui qui l’avait ordonné mériterait bien de subir la peine du talion *. »

Le corps du connétable de Bourbon fut longtemps conservé dans la citadelle de Gaële, où l’on avait l’usage bizarre de changer son costume trois fois l’an. On raconte que le soldat chargé de cette toilette disait :

Que-sto B gridala notte corne un diavolo , se non si

veste a suo tempo *.

Divers historiens parlent aussi de l’incorruptibilité des cadavres du grand sénéchal de Sicile Acciajoli; de Grégoire VII; du jésuite polonais Drusbicki; d’Agnès Sorel, dont le tombeau fut ouvert sous Louis XVI; de madame de Sévigné, etc.

L’histoire des Arabes d’Espagne offre l’exemple, pro-

4 Valéry, Voyages en Italie, 1838, t. Il, i>. 213, noie.

* Ibid., t. III, p. 28, noie.

bablement unique, d’un prince devant la vie et un royaume à la longueur d’une partie d’échecs.

Muhamad VI, roi de Grenade, étant monté sur le trône au préjudice de son frère aîné, Jusef, en 1396, fit immédiatement enfermer ce prince dans la forteresse de Salobréna. « Douze ans plus tard, Jusef était encore dans sa prison, lorsque Muhamad, atteint d’une maladie mortelle, voulut assurer la couronne à son fils, et envoya l’ordre de tuer son frère, fiet ordre, adressé au gouverneur du fort, était ainsi conçu : « Alcaïde de Salobréna,

« mon serviteur, aussitôt que l’officier de mes gardes,

« Ahmed-ben-Xarac, te remettra cet écrit, tu ôteras la « vie à Cid Jusef, mon frère, et tu m’enverras sa tête « par le retour du messager. Je compte sur ton zèle à « me servir. » Lorsque Ahmed arriva à Salobréna, il trouva le prince jouant aux échecs avec l’alcaïde. Ils étaient assis l’un et l’autre sur des coussins de drap de soie brodés en or; des lapis de la même étoffe couvraient le parquet, car Jusef avait été jusque-là traité dans sa prison avec magnificence. L’alcaïde n’eut pas plutôt parcouru l’écrit fatal, qu’il ne put contenir son émotion et son trouble; les excellentes qualités de Jusef lui avaient gagné tous les cœurs; et l’alcaïde, qui avait plus que tout autre l’occasion de le voir de près et d'apprécier son mérite, avait conçu pour lui le plus tendre attachement. Ahmed le pressait de remplir la commission dont le roi le chargeait, et l’alcaïde, hors de lui, ne savait comment en parler au prince. Jusef, soupçonnant la triste vérité, prit l’ordre des mains tremblantes de l’alcaïde, et, lui adressant la parole avec douceur, il lui demanda seulement quelques heures pour prendre congé de ses femmes et de sa famille. Ahmed dit alors que l’exécution ne pouvait être différée, parce qu’on lui avait fixé l’heure précise à laquelle il devait être de retour à Grenade,

MELANGES

sous peine de perdre lui-même la vie. « Au moins, ré- « pliqua Jusef, qu’il me soit permis de finir ma der- * nière partie d’échecs. » Ahmed y ayant consenti, quoique avec peine, le prince reprit le jeu et invita l’alcaïde à continuer; mais celui-ci était si agité, qu'il ne pouvait conduire ses pièces. Jusef lui faisait remarquer ses fréquentes distractions. Au moment où la partie était près de finir, deux cavaliers de Grenade, qui étaient arrivés au galop de leurs chevaux, entrèrent dans la salle où était le prince, annoncèrent la mort de Muhamad, et lui baisèrent la main comme au nouveau souverain de Grenade. Jusef osait croire à peine à ce changement de fortuite, lorsque d’autres cavaliers vinrent confirmer la nouvelle et dire au prince que le peuple l’attendait avec la plus vive impatience *. »

On pourrait dresser une liste assez longue des princes qui ont fait mourir leurs fils, depuis Constantin le Grand, meurtrier de son fils Crispinus, jusqu’à Pierre le Grand, meurtrier de son fils Alexis. Ces catastrophes, très-fréquentes dans les histoires byzantine et orientales, ont été heureusement fort rares parmi les modernes. — Philippe II, vivement inquiété par le caractère indomptable de son fils don Carlos, jugea à propos de s’en débarrasser. « Il conclut, dit Brantôme, que le meilleur étoit de le faire mourir; donc un matin on le trouva en prison estoi ffé d’un linge, non, dict-on, sans avoir avant desbagoulé contre son père mille injures et exécrations, malédictions et vilainies, lorsqu’on lui annonça sa mort, et l'avoir adjourné devant Dieu à y comparoistre un jour pour sa cruauté *. »

1 C.onde, Histoire de la domination des Arabes en Espagne, induit du l'espagnol par Mariés, t. 111, p. 267,

* T. Il, p. 126.

59*’ CURIOSITÉS B IUGKAPII IQUES.

Avant la Révolution, la noblesse, qui affectait le plus profond mépris pour le commerce, dérogea souvent à ses habitudes orgueilleuses. Voici, pour le prouver, une lettre écrite par le duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes.

« Monsieur, il y a deux ou trois ans que mon fils de Marsillac continue un petit commerce, en Angleterre, quy luy a réussy jusqu’à ceste heure, et il espère encores mieus soubs vostre protection le succès qu’il en désire, qui est de pouvoir tirer des chevaus et des chiens pour du vin qu’il envoie. Son adresse ordinaire est: A M. Graf; mais, dans l’incertitude du lieu où il sera, il ose prendre la liberté de vous supplier par moy de commander à quelqu'un des vostres de prendre soin de ce porteur qu’il envoie pour la conduite des chevaus et des chiens qu'il espère tirer du pris de son vin.

« Sy, pour surcroist de faveur, vous avés agréable de vous souvenir de ce que je vous ai gaigné à Chantilly, et m’envoier ce qu’il vous plaira du pais où vous estes, je le recevray avec grand estime, et vous témoigneray toute ma vie et à tout ce quy vous appartient, que je suis très-véritablement, monsieur, vostre très-humble et très obéissant serviteur.

« La Rochefoucauld. »

« A la Rochefoucauld, ce 30* février 1642. »

La suscription, d’une autre main, porte : A ? onsietir, monsieur de la Ferlé, ambassadeur pour le roy en Angleterre *.

Nous avons déjà parlé des morts prédites; nous par- 1 Bulletin de la Société de l'histoire de France, l. Il, 1855, p. 158.

MÉLANGES

lerons ailleurs de diverses autres prédictions. En voici pourtant deux assez singulières, qui nous ont semblé devoir prendre place ici.

* Ilenri IV n’avoit que dix à onze ans, rapporte l’Estoile, et il étoit nommé le prince de Navarre ou.de Béarn, lorsqu’au retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1 564, étant arrivé avec Sa Majesté à Salon du Crau, en Provence, où Nostradamus faisoit sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu'il pût voir ce jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le temps que l’on lui donnoit sa chemise, Nostradamus fut introduit dans sa chambre ; et, l’ayant contemplé assez longtemps, il dit au gouverneur qu’il auroit tout l’héritage. « Et si Dieu, ajouta-t-il, vous fait « grâce de vivre jusque-là, vous aurez pour maître un « roi de France et de Navarre. »

« Ce qui sembloit lors incroyable est arrivé en nos jours : laquelle histoire prophétique le roi a depuis racontée fort souvent, même à la reine : y ajoutant par gausserie qu’à cause qu’on tardoit trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le contempler à l’aise, il eut peur qu’on vouloit lui donner le fouet*. »

Voici l’autre prédiction, rapportée par Lemontey, qui n’a pas indiqué où il l’avait puisée.

« Plusieurs annéesavantquele nom de madame Scarron fût parvenu jusqu’à Louis XIV, la cour était à Saint- Germain. On s’occupait beaucoup alors de sorciers et de divination. Le roi ne fut pas, dans la suite, exempt de cette faiblesse. On connaît le voyage mystérieux du maréchal ferrant de Salon (voy. le chapitre des Personnages mystérieux) et l’audience qu’il lui donna ; on

1 Journal de l'Esloile, année 1S89, collection Michaud-Poujoulat, p. 5. — Aneetotes tirées de la bouche de U. du Vair, à la suite des Mémoires de Marguerite. (Bibliothèque Eliévirienne.)

394 CU l< I OS 1 TÉS BlOGIt APHIQUES.

sait qu'il recevait à toute heure le prieur de Corbière, astrologue en titre de M. de Louvois. Mais, à l'époque dont nous parlons, il s'intéressait peu à ces jongleries, moins par réflexion que par la légèreté de son Age. Quoi qu’il en soit, il fut instruit que des courtisans qui habitaient l’étage supérieur du château devaient y faire venir une fameuse devineresse de Paris; il eut la curiosité de l'entendre; et la société consentit à l'admettre, bien déguisé, dans son petit sabbat. Quand son tour de consulter fut venu, la magicienne l’envisagea attentivement, et lui dit « qu’il était marié, « mais galant et à bonnes fortunes; qu’il deviendrait « veuf, et qu'il se prendrait de passion pour une veuve « surannée, de basse condition, et le rebut de tout le « monde; qu'il l’épouserait, et aurait un tel avengle- « ment pour elle, qu'elle le gouvernerait, et le mène- « rait, toute sa vie, par le bout du nez. » Le roi s'échappa, suffoquant de rire, et descendit dans son appartement.

« La première personne qu'il rencontra fut le duc de Créqui, avec qui il vivait familièrement. Il se hâta de lui raconter mot à mot le discours de la sibylle. Tous deux s'égayèrent â l’envi sur l’ineptie de la sorcière, sur la crédulité de ses dupes, et sur le bon tour que le roi lui avait joué; faisant, d’ailleurs, l’un et l’autre, les plus plaisants commentaires du sort magnifique qu’elle avait promis au monarque. Mais, quand dans la suite la mort de la reine et l'engouement de Louis V1V pour madame Scarron eurent réalisé une prédiction si absurde, cette scène bouffonne se représenta sans cesse au roi humilié. 11 n’osa lever les yeux devant Créqui, évita soigneusement sa présence, et ne lui adressa plus ni un mot ni un regard. Ce courtisan ambitieux comprit que son malheur était irréparable ; et, précipité ap tombeau par

MK LAN G ES.

le chagrin, il révéla, en mourant, au pieux Charme), la cause singulière de son martyre 1 .

« M. de Monlluc, dansson livre, allègue, dit Brantôme, plusieurs vaillants capitaines qui n’ont jamais été blessés, entre autres, M.de Sansac le bon homme. Si j'avais entrepris d’en alléguer plusieurs, je le ferais; cornu e nous avons vu M. de Nemours, Jacques de Savoie, lequel, si jamais prince fut vaillant et hasardeux, celui-là l’a été, et pourtant jamais blessé, ayant exercé et fait l’étal de gendarmerie, de cavalerie et aussi d'infanlerie; car il s’est mêlé de tous ces trois états.

« M. le vidame de Chartres en a été de même, s’étant employé en toutes ces trois charges, sans jamais s’v être épargné, et même au siège et assaut de Coni, assiégé par M. de Brissac, tous deux couronnels, qui ont vu et senti gresler plus d’arquehusades sur eux que le ciel ne jette de gresle sur les champs en mars, lorsque l’hiver \ eut prendre congé de nous ; et n’ont jamais été blessés, sinon lorsqu’ils sont morts.

« Notre roi Henri dernier (Henri 111), sans aller plus loing, ni en batailles, ni en sièges de villes qu’il a faits, n’a non plus été blessé, ne s’y épargnant non plus que les moindres.

« Pour venir aux petits, feu M. de Gouas a étéun aussi brave et vaillant soldat et capitaine qui ait été de son temps, et fort adventureux; il ne fut jamais blessé, et vint à mourir à la Hochelle, d’une petite arquebusade dans la jambe, qui n’était nullement dangereuse.

« Ceux qui ont connu le capitaine Mons, qu'on appeloil le borgne Mons, neved de ce brave M. de .Mons qui mourut à la guerre de Toscane, lieutenant de M. de >i-

1 Essai sur rétablissement monarchique de Louis XIV, pièces juslificatives, n* -6; Œ litres, l. V, p. ^63.

pierre, de sa compagnie de chevau-légers, on ne saurait dire autrement qu’il n'ait été un des plus hasardeux et déterminés soldats de la France, et cherchant la fumée des arquebusades, et les allait halener toujours désarmé et en pourpoint; jamais aucune n’entra en son corps, ni blessé : enfin, son heure étant venue, en une petite escarmouche faite à la Rochelle, lorsque nous étions encore aux masures de la fosse aux lions, que les courtisans appelaient ainsi, il fut blessé, et moi avec lui; et mourut après dans quatre jours, ayant été et étant encore par sa valeur lieutenant d’une des couronnelles de M. de Strozze.

« J’ai vu le capitaine Sainte-Colombe, vaillant et brave soldadin, et déterminé s'il en fut un. On disait qu'il était de celte maison valeureuse de Sainte-Colombe en Béarn, mais non légitime; toutefois je vous assure que ce bâtard ne faisoit point de déshonneur aux légitimes, mais ordinairement il était blessé. A la Rochelle, il fut blessé trois fois, et n’avait pas plus tôt un coup de guéri, qu’il en avait un autre. A la conquête de Normandie la Basse, faite par le seigneur de Matignon, non encor maréchal, il fut blessé deux fois; pour la troisième, il mourut à Saint-Lô : de sorte que nous l’appelions et son corps une garenne d’arquebusades.

« I,e vaillant capitaine Laroutte, qui depuis fut tué à la reprise de Marçant dernièrement, d'où il était gouverneur, a été tout de même sujet aux blessures.

« Feu M. de Courboson, puisné de Lorges, vaillant certes s’il en fut un, car de cette race ils ont été tous braves et vaillants, aussitôt qu'il était en quelque bonne affaire, aussitôt était-il payé de quelque coup; bien contraire à son frère Saint-Jean Lorges, qui ne devait rien en valeur à tous ses frères, et, ne s’épargnant au hasard non plus qu’eux, se sauva de blessures, jusqu’à ce qu'il

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fut proditoirement et malheureusement massacré par la menée du maréchal de Matignon, qui en fut fort blâmé ; car c’était un brave et vaillant gentilhomme.

« Le brave M. de Grillon a été aussi couvert d’une infinité de plaies sans avoir encore pu mourir par elles, les ayant toutes soignées de vaillante façon 1 . »

On pourrait faire un tableau assez curieux du rôle que les poètes de tous les temps et de tous les pays se sont fait jouer dans leurs ouvrages. C’est là en général qu’ils ont donné libre carrière à leur vanité ; les œuvres de certains auteurs offrent pourtant un côté plus plaisant, et l’on pourrait appliquer à bon nombre d'entre eux ce que Barthélemy nous a raconté de monsignor Baïardi, dont nous avons eu déjà occasion de parler dans un autre volume*.

Ce prélat, que Barthélemy visita à Naples, voulut lui faire connaître plusieurs poésies latines de sa composition. U lui lut entre autres un poëme sur la fontaine de Trévi. « Voici, dit Barthélemy dans ses Mémoires, quel était le plan de ce petit ouvrage.

« Le poète court à la nouvelle fontaine; il aperçoit de loin le beau Neptune qui frappe de son trident les rochers entassés sous ses pieds, et en fait jaillir des torrents impétueux. Il approche du bassin, où ces eaux rassemblées Jui présentent un spectacle ravissant; ce sont des naïades qui se jouent dans leur sein; lui-même se mêle à leurs jeux ; un pouvoir inconnu, en le revêtant tout à coup d'une figure céleste, lui avait prodigué tous les attraits qui régnaient dans ses nouvelles compagnes. Il n'avait rien épargné pour décrire avec une exactitude

* T. I, p. 586 et suiv.

* Voj. Curiosité* littéraires, p. 196.

scrupuleuse les heureux changements qu’il avait éprouvés. Il s’arrêtait avec complaisance sur la légèreté des mouvements, la justesse des proportions, l’arrondissement des formes et la douceur des traits. Pendant qu’il me présentait ce t ableau dégradé par une lecture rapide et une prononcialion étrangère à mes oreilles, je comparais l’état de cette ancienne nymphe des eaux avec son état actuel : son menton regarni et couvert d’une barbe épaisse, ses joues pendantes et semées de taches jaunes, ses yeux profondément ensevelis dans leur orbite, ses rides repliées en plusieurs manières sur son front, tout cela me frappa tellement, que, la lecture finie après quelques compliments je dis à l'auteur : « Je ne puis pourtant pas dissimuler que depuis votre métamorphose vous êtes un peu changé. * Il en rit, et, croyant, à cette mauvaise plaisanterie, que je m’amusais beaucoup : Encore un moment, me dit-il ; vous m’avez vu en néréide, je vais à présent me montrer en bacchante ; et, en tirant aussitôt de son inépuisable cassette un dithyrambe d'un volume effroyable, et rassemblant ses forces, il entonna le cantique sacré ; mais la chaleur avec laquelle il déclamait lui causa, dès les premiers vers, un redoublement de toux si violent, que je l'engageai à remettre à un autre jour la suite de sa lecture. Il y consentit, quoiqu’à regret; et je me sauvai bien vite, et bien résolu à ne plus fatiguer sa poitrine*. #

Le nom de dixième muse a été donné à une foule de femmes auteurs, de tous les pays, entre autres, aux Italiennes Avogrado, Fedele (quinzième siècle), Bertani (seizième siècle), Cicci, Sulgher-Fantastici , Fenaroli dix-huitième siècle); à la Portugaise Violante de Ceo

* Œuvres. 1821, in-8, t. I. p 1».

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(dix-septième siècle); aux Anglaises Catherine Philips et Anne Killigrew (dix-septième siècle); enfin aux Françaises Pernelte du Guillet .(seizième siècle), Claudine Colletet, Deshoulières, Gournais, l’Héritier, la Suze, Anne de la Vigne (dix-septième siècle), Bermann et Bourette (dix-huitième siècle), etc.

«On dit ordinairement, rapporte Vigneul-Marvilie, que la science n'est pas héréditaire, et qu’elle ne passe guère des pères aux enfants, aux frères, aux neveux, , aux cousins; néanmoins il y a des familles qu’on peut appeler familles de savants. Telles sont les familles des Manuce, des Eslienne, des Scaliger, des Morel, des Godefroi, des Pithou, des Montelon, des de Thou, des Bignon, des Dupuys, des Séguier, des Talon, des Demêmes, des Lamoignon, des Ueinsius, des Vossius, des Capel, des Justel, des Valois, des Sainte-Marthe, des Moreau, des Patin, etc., etc. » Bornons-nous à ajouter les noms des Bernouilli et des Jussieu à cette liste, que nous pourrions grossir facilement si nous voulions citer des familles d’artistes.

« C’est une remarque qui se vérifie tous les jours, dit ailleurs le même écrivain, que ceux à qui il manque quelque chose du côté de la naissance se trouvent récompensés, du côté de l’esprit, par les talents extraordinaires. Melin de Saint-Gelais, l’un de nos bons poètes français, était fils naturel d'Octavien de Saint-Gelais, sieur de Lansac. Jean-Antoine Baïf, aussi bon poète français et grand musicien, eut pour père Lazare Baïf, abbé de Charoux, maître des requêtes et ambassadeur à Venise, qui le fit légitimer. Claude-Emmanuel Lhuillier, surnommé Chapelle, du lieu dit la Chapelle, où sa mère

le mit au monde, entre Paris et Saint-Denis, était fils naturel de M. Lhuillier, maître des comptes. Fulvius Ursinus , savant antiquaire d'Italie, était bâtard d’un seigneur de la maison desUrsins. A nlonius Bosinus, auteur de la Borna sotterranea, était fils naturel d’un chevalier et d’une esclave africaine. Bomponius Lætus, que toute l'Italie venait écouter avec tant d’empressement, 'qu’on retenait dès la nuit des places dans son école, était bâtard d’un prince de Salerne. Galilée était fils naturel de Vincenzo Galilei, gentilhomme florentin. Le fameux Érasme n’était pas de meilleure maison que ces messieurs. »

Dans cette liste de bâtards célèbres, que nous pourrions allonger beaucoup, nous sommes étonné de ne pas voir figurer Boccace, qui naquit à Paris en 1313, d’une grisette de cette ville et d’un marchand florentin.

« Trois comédies de Plaute, dit Aulu-Gelle, celles qu’il a intitulées Saturion et Addictns, et une autre dont le nom m’échappe, furent composées au moulin, au rapport de Varron et de plusieurs autres. Ils racontent que le poète, ayant perdu dans des entreprises de négoce tout l’argent qu’il avait gagné au théâtre, et se trouvant, à son retour à Rome, dans le plus complet déuûment, fut obligé, pour vivre, de se louer à un boulanger qui l’employa â tourner une de ces meules qu’on fait mouvoir â bras. On rapporte aussi que le poète Nævius écrivit en prison le Devin et une autre pièce intitulée Léon*. »

« La prison n'a pas nui aux gens d’étude, dit Vigneul- Marville; car, sans parler de Démosthènes, qui s’enferma volontairement dans une prison pour étudier la mo-

* L. Il], ch. iv.

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raie, ce fut dans une prison que Boéce composa son excellent livre de la Consolation de la philosophie. Grotius fit dans la prison son commentaire sur saint Matthieu, le chef-d'œuvre de ses livres sur la sainte Écriture. Buchanan, dans les cachots d'un monastère de Portugal, composa sa belle paraphrase des Psaumes de David, que le fameux poète Nicolas Bourbon préférait à l’évêché de Paris. Pelisson, durant cinq ans de prison, reprit ses études de la langue grecque, de la philosophie et de la théologie, avec un soin qui a produit beaucoup de fruit dans l’Église *. Jérôme Magius (Maggi), dans les fers chez les Turcs, a écrit deux traités (en latin), l'un des Cloches et l’autre du Chevalet, sans d'autre secours que celui de sa mémoire. Étienne Zegedin, durant sa captivité à Constantinople, écrivit des livres de théologie. On prétend que ç’a été sur les galères de Barbarie que Michel Cervantes composa son Don Quichotte. »

Oddi, géomètre italien du seizième siècle, écrivit en prison ses traités de mathématiques. 11 se servait d’encre composée de charbon pilé et de no ; r de fumée détrempés d’eau; un roseau lui tenait lieu de plume. — Ses manuscrits sont conservés dans la bibliothèque incenzi, à Urbin.

Un aventurier, nommé Samuel Gringalet, ayant été en 1702, comme espion de la Hollande, enfermé à la Bastille, d'où il ne sortit qu’en 1715, composa pendant sa détention un petit livre très-rare, qui est intitulé : Réflexions pieuses inspirées, à la Bastille, à Samuel Gringalet, sur les quatre questions : Qui suis-je? Où suis-je ? Qui m'y a mis 9 Et pourquoi? Essais philosophiques et lliéologiques pour arriver a la parfaite intelligence de

< Il écrivait sur les marges des livres qu’on lui prêtait avec le plomb des vitres, ou avec une encre formée de croûtes de pain brûlé, qu’il faisait délayer dans quelques gouttes de vin.

tous les mystères renfermés dans l'Écriture sainte de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, la Haye, 1725, in-8'’ de 174 pages.

L’Anglais Prynne, condamné comme libellisle en Angleterre, écrivit en prison l’ouvrage suivant : Confortable cordials... Cordiaux confortables contre les craintes peu confortables de l'incarcération, contenant quelques vers latins, des sentences et des textes de l'Écriture, écrits par M. W. Prynne sur les murs de sa chambre, dans la Tour de Londres, puis traduits par lui en vers anglais,

Le catalogue de ses ouvrages imprimés a été classé ainsi : ouvrages écrits avant, pendant et après son emprisonnement.

Voltaire corrigea son Œdipe à la Bastille. Le procureur général la Chalotais, enfermé au château de Saint- Malo, écrivit son premier mémoire avec un cure-dent, de l’encre composée d'eau, de suie, de vinaigre et de sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de chocolat.

Gastelier, médecin, député à l’Assemblée législative, arrêté en 1795, publia à Sens, en 1796, in-8% une Dissertation sur le supplice de la guillotine. « J’ai composé, étant en prison, celte dissertation , dit l’auteur, sur un supplice que je devais subir le 15 thermidor, sans la mort de Robespierre, arrivée le 10. »

On peut consulter, pour plus de détails sur les ouvrages composés en prison : Dissertatio de carcere eruditorum museo, Hambourg, 1710, in-8°, par l'Allemand J. Chr. Wolf ; et l'Histoire de la détention des philosophes, par Delort, 1829, 2 vol. in-8 # .

Une foule d'hommes célèbres à divers titres ont eu des

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homonymes tout à fait inconnus. Ainsi, pour ne parler que des philosophes anciens, il y a eu, au dire de Diogène Laërce, trois Épiménides, deux Anaximandres, trois Anaximènes, trois Anaxagores, quatre Socrates, sept Xénophons, huit Eschines, vingt Théodores, quatre Platons, six Xénocrates, huit Aristotes, vingt Démétrius, cinq Diogènes, cinq Iiéraclites, six Démocrites, etc. On juge par là de la confusion qui a dû résulter pour les modernes de celle similitude de noms.

Dante, Tasse, Tassoni ont eu leurs homonymes inconnus.

Il y a eu, au quatorzième siècle, un poète français du nom de Jean de la Fontaine.

Outre Jean-Baptiste et Jean-Jacques Rousseau, la Biographie Michaud mentionne encore sept individus du même nom. Voici une épigramme faite à ce sujet :

Trois auteurs que Rousseau l’on nomme,

Connus de Paris jusqu’à Rome,

Sont différents. Voici par où :

Rousseau de Paris fut grand homme ;

Rousseau de Genève est un fou;

Rousseau de Toulouse, un atome

L’empereur Maximilien I" poussait si loin la réserve et la décence, que jamais il ne changea de linge devant personne. Peu d’instants avant d’expirer, il s’en fit donner de blanc, et défendit expressément qu’on enlevât, lorsqu’il ne serait plus, celui qu’il venait de prendre. Il ordonna que, lorsqu'il aurait rendu le dernier soupir, on lui coupât les cheveux, qu’on lui tirât les

1 Plusieurs écrivains, comme l’Allemand Mylius, qui a fait un ouvrage sur tous les Mylius, Miller ou Muller, ont composé les biographies de tous les personnages de même nom, genre de livre qui peut être utile à consulter, mais est nécessairement fort ennuyeux.

dent?, qu’on les broyât et qu'on les réduisit en cendres, publiquement, dans la chapelle de sa cour. Pour montrer le néant des grandeurs de la vie, il commanda que son corps fût exposé toute une journée, qu’on l’enfermât dans un sac rempli de chaux vive et couvert de taffetas et de damas blanc, qu’on le déposât dans le cercueil déjà préparé pour le recevoir, qu’on l’inhumât dans l’église du palais de Neustadt, sous l’autel de saint Georges, et qu’on le plaçât de manière que la tête et le cœur fussent sous les pieds du célébrant. 11 pensait que son corps, souillé par le péché, serait ainsi mortifié aux yeux des hommes 1 . »

Xerxès, marchant contre les Grecs, rencontra, en traversant la Lydie, un platane d'une si merveilleuse beauté, que, dit Élien, « il s’arrêta un jour entier dans cet endroit, sans que rien l’y forçât; il posa son camp dans ce lieu désert, autour du platane, y suspendit des ornements précieux, et décora toutes ses branches de colliers et de bracelets d’or. En s’éloignant, il en confia la garde à un de ses immortels C’était assurément, ajoute l’écrivain grec, une chose bien ridicule dans ce prince, qui ne respectait le pouvoir de la divinité ni sur mer ni sur terre, et qui osait se frayer de nouvelles routes, tenter des navigations inconnues, d’être, en quelque sorte, l’esclave et l’admirateur d’un arbre. » Nous ne partageons guère l’opinion d’Élien, car il y a, ce nous semble, quelque enseignement à tirer de cette passion inspirée par un chef-d'œuvre de la nature au roi des rois, dont le cœur devait être blasé par toutes les jouissances que peuvent donner le pouvoir et la richesse.

1 W. Coxc. Histoire de la maison d’Autriche, ch. xxv.

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« C’est une chose remarquable, dit Vigneul-Marville, que, de tous les gens de lettres qui s’attachent à de certaines professions, il n’y en a point qui s’en écartent plus volontiers pour écrire sur d’autres matières que les médecins. Jules Scaliger, médecin, a écrit delà critique et de la poétique. Vignier, médecin, a composé plusieurs gros volumes de l’histoire universelle. Le médecin Arnaud de Villeneuve s’est mêlé de dogmatiser et d’écrire de la théologie. Fabius Niphus, médecin d’Italie, s’est appliqué aux mathématiques. Cæseus, médecin anglais, a écrit de la musique. Marcile Ficin, qui était médecin et curé tout ensemble, a traduit Platon de grec en latin et a expliqué sa philosophie. Guillaume Capel, médecin, a donné au public les mémoires de MM. du Bellay, et a fait une traduction française de Machiavel. Copernic, médecin et chanoine, a traité de l’astronomie et du mouvement de la terre. Nostradamus, médecin de profession, s’est jeté à corps perdu dans l’astronomie judiciaire; et le médecin Cardan, qui tenait un peu de la doctrine de Nostradamus, laquelle consiste à mentir hardiment et à dire la vérité par hasard , a écrit ses livres de la subtilité, l’éloge de Néron, et d’autres matières assez écartées de sa profession. Lazius, médecin allemand, a traité de l’histoire romaine. PhilippoCauriana, médecin de la reine Catherine de Médicis, a commenté six livres de l’histoire de Tacite. Taul Jove, médecin et depuis évêque, a composé les éloges des hommes illustres de son temps et plusieurs histoires. Aloysius Lilius, médecin à Rome, s’est appliqué à la réforme du calendrier romain; et Cornélius Amalthée, de la même profession, a mis en latin le catéchisme du concile de Trente. Le médecin Raynerius Snoius a mis au jour des paraphrases sur les Psaumes de David, avec l’opuscule de saint Athanase sur les mêmes Psaumes, et a donné au public l’his-

toire de Hollande, en treize livres. Jean-Jacques Chiflet, médecin du roi d’Espagne, a remué divers points de critique touchant notre histoire pour les intérêts de son maître. Sorbière, médecin assez connu, a traduit de latin en français l’utopie de Thomas Morus, le traité de Crellius, le De Causis mortis Christi, et a fait plusieurs sortes d’ouvrages sur diverses matières curieuses. Brachet de la Milletière, médecin de Paris, a traité des controverses. Thomas Reinesius, médecin et philosophe, a donné au public un recueil d’anciennes inscriptions et et un autre De Variarum leclionum. Marin Cureau de la Chambre, médecin du roi, a mis sous la presse les caractères des passions, le traité de l'iris et d’autres ouvrages de physique et de morale. Spon, médecin de Lyon, a écrit ses voyages et divers traités d’érudition curieuse. Charles Patin, qui enseigne aujourd’hui la médecine à Padoue, a écrit de la science des médailles. Petit, médecin de Paris, a publié un traité De Furore poetico et un recueil de ses poésies. Perrault , médecin et depuis architecte, a traduit Vitruve de latin en français, et a donné des leçons publiques de géométrie et d’architecture. »

Pour faire suite à ces observations, on pourrait écrire un chapitre curieux sur les contrastes offerts par la profession de certains personnages et leurs écrits ou leurs actes. Ces contrastes sont surtout très-piquants lorsqu’il s’agit d’ecclésiastiques composant des ouvrages licencieux ou se mêlant aux affaires politiques. Le fait suivant en donnera une idée.

« Le P. Joseph (le confident de Richelieu), dit l’abbé Arnauld, était un homme hardi et peu scrupuleux : témoin la réponse qu’il fit à un officier qui, étant venu prendre ses ordres pour quelque entreprise en Allemagne, ayant pris congé de lui, se souvint qu’il avait ou-

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blié quelque chose. Étant donc revenu sur ses pas, il le trouva disant la messe. Il s'approcha, et lui dit tout bas ; « Mais, mon père, si ces gens-là se défendent? — Qu’on « tue tout, » lui répondit le Père. Et il poursuivit sa messe, sans s’en embarrasser autrement*. »

Thomas Howard, troisième duc de Norfolk, homme d’État célèbre, mort en 1554, après avoir servi sous huit rois, avait encouru la disgrâce de Henri VIII, qui l’avait fait jeter en prison (1547). Il n’échappa au supplice que par la mort de ce prince. Ce fut une circonstance semblable, la mort de François II, qui, treize ans plus tard, sauva de l’échafaud le roi de Navarre et le prince de Condé, emprisonnés comme chefs de la conspiration d’Amboise.

Un gentilhomme bourguignon, le baron de Sirot, qui avait. servi longtemps en Allemagne, et qui contribua puissamment au gain de la bataille de Rocroi, « se vantail, dit l’abbé Arnauld, d’une chose fort singulière et fort glorieuse: de s’être trouvé dans trois batailles rangées, d’y avoir combattu main à main contre trois rois, savoir, les rois de Pologne, de Suède et de Danemark, et d’avoir remporté des marques de les avoir vus de si près, leur ayant enlevé, à l’un son bonnet, à l’autre son écharpe, et à l’autre un de ses pistolets*. »

Brantôme raconte que, quand François I", fait prisonnier par les Espagnols, fut emmené à Pavie, « tout le monde en presse y accourant pour le veoir, il leur dit : « Eh bien, messieurs que voulez-vous? Voulez-vous de

1 Mémoires-, année 1645. collection Michaud-roujoulat, p. 50*.

* Mémoires, année 1643, collection Micliaud-Poujoulat, p. 510.

moy quelque chose? Pour le présent, je ne peux rien donner que mon chapeau, que voylà. Je vous le donne; gardez-le bien jusqu'à ce que je retourne, ou que je lenvoye quérir par quelqu’un des miens*. » On reprocha plus tard à l.autrec de n'avoir pas repris ce chapeau lorsqu’il s'empara de Pavie. Toutefois d'autres, pour l’excuser, disaient que cette relique avait été transportée à Gènes.

Un gentilhomme dauphinois, nommé Chastellard, s’était épris d'une passion violente pour Marie Stuart. 11 la suivit en Écosse ; « mais, dit Brantôme, il voulut s’attaquer à un si haut soleil, qu’il s’y perdit comme Phaëton ; car, forcé d’amour et de rage, il fut si présompteux de se cacher soubs le lict de la reyne, lequel fut descouvert, ainsy qu’elle se vouloitcoucher. Mais la reyne, sans faire aucun scandale, iuy pardonna... Mais ledict Chastellard, non content et plus que forcené d’amour, y retourna pour la seconde fois, ayant oublié sa première faute et son pardon. Alors la reyne, pour son honneur, et ne donner occasion à ses femmes de penser mal, voire à son peuple, s'il le sçavoit, perdit patience, le mit entre les mains de la justice, qui le condamna aussy tost à avoir la teste tranchée, veu le crime du faict. Et, le jour venu, ayant esté mené sur l’eschaffaut, avant mourir avoit en ses mains les hymnes de M. de Ronsard ; et, pour son éternelle consolation, se mit à lire tout entièrement l’hymne de la mort, qui est très-bien faict et propre pour faire abhorrer la mort, ne s’aydant autrement d’autre livre spirituel, ny de ministre ny de confesseur. Après avoir faict son entière lecture, se tourne vers le lieu où il pensoit que la reyne fust, s’escria hau t:

T J, p. Xx5.

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« Adieu, la plus belle et la plus cruelle princesse du monde; » et puis, fort constamment tendant le cou à l'exécuteur, se laissa deffaire fort aysément 1 . »

Les amoureux de reines n’ont pas toujours eu une destinée aussi cruelle. Tallemant parle d'un maître des requêtes nommé Hennequin, lequel «faisait des présents à la reine (Marie de Médecis), qui les renvoyait à sa femme. Une fois, il se fit mener dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le découvrît, à une maison où était la reine. Elle ne voulut pas qu'on lui fît rien quand on le trouva sous son lit*. »

On peut encore consulter cet écrivain (t. iv, p. 151) sur les rapports de Gombauld et de la même princesse. Celle-ci avouait qu’elle n’avait jamais pu voir le poète sans émotion, parce qu’il ressemblait à un homme qu’elle avait aimé â Florence.

L’origine de la fortune de quelques hommes a été souvent bien singulière. Voici ce que Brantôme raconte du sieur de Montpezal, gentilhomme du Quercy, pris à la bataille de Pavie par un soldat espagnol, qui ne le quittait pas d’un seul instant. Un soir, ce soldat fut de garde auprès de François I", et emmena avec lui son prisonnier. Leroi n’ayant auprès de lui personne pour l’aider à se déshabiller, Montpezal « s’ingéra avec une certaine petite crainte et honte » de lui offrir ses services. François, pour le remercier, paya immédiatement sa rançon « et, par ainsy, ledict sieur de Montpezat, en liberté, se mit à servir le roy très-bien, et coucha 1 toujours en sa chambre. Le roy dès lors le prit en amitié, et se confia tant en luy, qu’il l’envoya vers madame la régente pour

* T. IV, p. 214.

luy apporter des paroles secrètes et de conséquence ; et fit plusieurs voyages en poste vers elle et vers l’empereur, où il s'en acquicta si bien (car il avait force esprit) que peu à peu il parvint au grade de maréchal de France.» Plus tard, le roi le maria richement et lui donna le gouvernement de Languedoc. « Qui poisera ce discours, s’écrie Brantôme, dira bien que c’est un beau revers de fortune, de simple gendarme estre venu mareschal de France, et mesme de ce temps-la; car les places n’estoient breneuses, comme force que l’on a vues despuis*. »

Voici par opposition comment*finit la faveur de Barradat, mignon de Louis XIII. «Sa faveur, dit le Ménagiana, ne dura pas plus de six mois; et c’est de là que la fortune de Barradat passa en proverbe pour une fortune de peu de durée. Le sujet de la disgrâce de ce favori est fort plaisant. Il était un jour à la chasse avec le roi, lorsque, le chapeau de ce prince étant tombé, il allajustement sous le ventre du cheval de Barradat. Dans ce moment-là ce cheval, étant venu à pisser, gâta tout le chapeau du roi, qui se mit dans une si grande colère contre le maître du cheval que s’il l’avait fait exprès. Cet accident, qui en aurait fait rire un autre, fut pris en très-mauvaise part par le roi, qui commença dès ce temps-là à ne plus aimer Barradat. »

Henri d’Escoubleau de Sourdis , archevêque de Bordeaux, mort en 1641, pouvait se vanter d'être le prélat du monde qui avait été le plus battu. En effet, le duc d’Espernon lui fit donner des coups de bâton à Bordeaux. Plus tard le myéchal de Vitry, gouverneur de Provence, eut un démêlé avec lui et lui appliqua un coup de canne.

MELANGES

Sur la plainte de Sourdis, le maréchal fut mis à la Bastille, et y demeura longtemps.

Philippe de Cospéau, évêque de Lisieux, mort en 1646, ayant sacré l’évêque de Riez, ce prélat l’en alla remercier: «Hélas! monsieur, lui dit-il, c’est à moi à vous rendre grâces : avant que vous fussiez évêque, j’étais le plus laid des évêques de France*. »

On raconte que le célèbre débauché J. Wilmot, comte de Rochester, ne put, malgré tout son esprit, prononcer un seul discours à la chambre des lords. Un jour pourtant, après avoir assisté assidûment à plusieurs séances, il se leva et commença ainsi : « Milords, je me lève cette fois... Milords, je divise mon discours en quatre parties... » Ici il s’arrêta quelques instants et fut enfin en état d’ajouter: « Milords, si jamais je me lève une autre fois dans cétte chambre, je vous permets de me mettre en pièces. » Et il tint parole.

Les ministres de Louis XV, le duc de la Vrillière, Bourgeois de Boynes, l’abbé Terray et le duc d’Aiguillon, ayant été disgraciés à l’avénement de Louis XVI, on fit courir sur eux cette épigramme :

Ami, connaissez-vous l’enseigne ridicule

Qu’un peintre de Saint-Luc fait pour des parfumeurs?

Il met dans un flacon, en forme de pilule,

Boynes, Maupeou, Terray, sous leurs propres couleurs ;

Il y joint d'Aiguillon, et puis il l'intitule :

Vinaigre des quatre voleurs.

* Tallemant, t. IV, p. 96.

L’épitaphe suivante, faite sur Louis XV, pourra compléter ce que nous avons dit au chapitre des surnoms historiques :

Ci-gît Louis quinzième du nom, l)it le Bien-aimé par surnom,

Et de ce titre le deuxième Dieu nous préserve du troisième !

Ainsi soit-ii !

1 On sait qu'avant lui on avait donné ce surnom à Chai les VI.

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