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partie, à la prière de sa femme, qui en faisait sa lecture habituelle

On attribue à Emmanuel III, mort en 1521, une Histoire des Indes, dont on a des fragments.

Le cardinal Henri, roi de Portugal, mort en 1580, a composé plusieurs ouvrages, presque tous ascétiques, et dont le plus connu, intitulé : Méditations sur le mystère de la vie du Sauveur, a été traduit plusieurs fois en latin.

Les poésies toscanes de Robert d’Anjou, roi de Naples, mort en 1545, ont été publiées à Rome, en 1642, parUbaldini. Le même prince avait composé en l’honneur de Saint-Louis, évêque de Toulouse, un office qui a été en usage jusqu’au concile de Trente.

Parmi les productions de René d'Anjou , roi de Sicile, qui fut aussi peintre et musicien, nous citerons l' Abuse encourt, qui porte pour titre :

« Cy commence un petit traittié intitulé V Abusé en court, fait nagaires et composé par très-hault et trèspuissant prince René. » C’est un petit in-fol. gothique qui paraît avoir été imprimé par Colart Mansion, à Bruges, avant I486. Le seul exemplaire connu de cette édition a été vendu 445 fr. à la vente de Maccarthy. Il y en a eu trois autres éditions faites à la lin du quinzième siècle. Les œuvres complétés de René viennent d’être publiées, 1845, 4 vol in-4, par le comte de Quatrebarbes.

Ferdinand I", roi des Deux-Siciles, mort en 4825, est auteur d’un petit ouvrage, intitulé : Origine de la colonie de Saint-Leucio, et de ses progrès jusqu'à ce jour, par Ferdinand, roi des Deux-Siciles. Naples , de l’imprimerie royale, 1789. Cette brochure a été traduite en français.

Les reines auteurs sont assez nombreuses. Parmi celles qui ont écrit en français, nous mentionnerons les deux

REINES AUTEURS. 325

.Marguerites, reines de Navarre 1 * * * ; Élisabeth, femme de Uharles IX, à laquelle Brantôme attribue plusieurs petits ouvrages qui n'ont jamais été imprimés; Marguerite d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien *, Christine de Suède, etc. 5 . Tout le monde connaît les Adieux attribués à Marie Stuart; ils ont été publiés pour la première fois dans V Anthologie françoise, de Monnet, Paris, I7f>5, et bien probablement ils ont été composés vers cette époque. — En effet, on expliquerait difficilement le silence gardé à ce sujet par Brantôme, qui accompagna cette princesse en Écosse, et parle longuement de la douleur qu’elle éprouva en quittant la France. Il n’en est pas de même des vers suivants, qu’elle composa après la mort de son époux François 11 , et qui sont rapportés par le même écrivain dans le chapitre qu’il a consacré à cette princesse.

En mon triste et doux chant,

D’un ton fort lamentable,

Je jette un deuil tranchant,

De perle incomparable,

Et en soupirs cuisans Passe mes meilleurs ans.

Fut-il un tel malheur De dure destinée,

Ny si triste douleur De dame fortunée,

1 L’une, sœur de François 1", est auteur de VHeplamèron et de poésies publiés par M. le Houx de. Lincy, pour la Société des bibliophiles français, 3 vol. in-12; l’autre, femme de Henri IV, a laissé des poésies et des mémoires , et une petite pièce fort libre, la Ruelle mal assortie.

* La correspondance de celte princesse avec son père a été publiée

par M. Leglay, dans sa collection de la Société de l’Histoire de France. Ses Chansons se trouvent en manuscrit à la bibliothèque impériale.

Ses thivrages ont été recueillis dans les mémoires publiés sur cette

princesse par Archeuholz, 17 b t ; A vol. in-4*.

3‘->0 CDK10SITÉS B 100 B A PH I QU K S.

Qui mon cœur et mon œil ■ • -

Vois en bierre et cercueil?

Qui en mon doux printemps Et fleur de ma jeunesse Toutes les peines sens D’une extrême tristesse.

Et en rien n’ui plaisir Qu’en regret et désir.

Si en quelque séjour,

Soit en bois ou en prée,

Soit sur t’aubc du jour,

Ou soit sur la vesprée,

Sans cesse mon cœur sent Le regret d’un absent.

Élisabeth d’Angleterre, qui composait des vers grecs et latins, a laissé des poésies anglaises sur lesquelles on peut consulter d’Israeli *.

Un assez grand nombre de monarques orientaux ont laissé soit des poésies, soit des écrits de morale et de politique, comme l’ouvrage attribué à Tamerlan, et que Langlès a traduit en français, sous le titre de : Instituts politiques et militaires de Tamerlan, 1787, in— 8. Nous citerons seulement les vers suivants, composés par le calife de Cordoue, Abdérame l* r (mort en 787). Ce prince, en souvenir de Damas, sa pairie, d'où l’avait chassé la haine des Abassides, avait fait planter, près de la terrasse de son palais, un palmier, le premier qu’on eût vu en Espagne et lui avait voué une affection particulière. Nous donnons une traduction littérale de cette pièce d’après la version espagnole rapportée dans les notes de l’histoire d’Espagne de M. Rosseuw-Saint-llilaire.

« Toi aussi, beau palmier, tu es ici étranger. Le doux zéphyr d’Algarbe baise et caresse ta beauté. crois

' Amn-tin nf littnature, t. II. p. 75 et

EUNUQUES. frfi

ilaas au ciel fécond, et tu élèves ta cime jusqu au ciel. Que de tristes larmes tu verserais si, comme moi, tu pouvais sentir! Tu ne ressens pas, comme moi, les coups d’un sort cruel. Je nage dans un torrent de larmes, de peines et de douleurs. J’ai mouillé de mes pleurs les palmiers que l’Euphrate arrose, mais les palmiers et le fleuve ont oublié mes souffrances lorsque mon funeste deslin et la cruauté d’Al-Abbas me forcèrent d’abandonner les plus tendres affections de mon âme. 11 ne te reste aucun souvenir de moi, ô ma patrie bien-aimée; mais moi, malheureux, je ne puis cesser de te pleurer. »

DES EUNUQUES

Suivant une tradition rapportée par Ammien Marceiliu et Claudien, ce fut Sémiramis qui. la première, s’avisa de faire mutiler des enfants, idée assez singulière pour une femme. Quoiqu'il en soit, on saitque l'un des grands de la cour de Pharaon, Putiphar, étajt eunuque; ce qui rend fort excusable la passion que son épouse ressentit pour Joseph. — Au cinquième siècle avant notre ère, le commerce des eunuques avait pris une assez grande extension, à en juger par l’histoire suivante, rapportée par Hérodote.

« Je ne connais, dit-il, personne qui se soit plus cruellement vengé d’uue injure qu’üermotime, qui tenait le premier rang parmi les eunuques de Xerxès. Ayant été pris par des ennemis, il fut vendu à Panionius, de l'île de Chio. Cet homme vivait d’un trafic infâme : il achetait des jeunes garçons bien faits, les faisait eunuques

et les menait â Éphèse, où il les vendait très-cher ; car la fidélité des eunuques les rend, chez les Barbares, plus précieux que les autres hommes. Panionius, qui vivait, dis-je, de ce trafic, fit eunuques un grand nombre de jeunes garçons, et entre autres Hermotime. Cet Hermotime ne fut pas malheureux en tout : conduit de Sardes au roi, avec d'autres présents, il parvint avec le temps, auprès de Xerxès , à un plus haut degré de faveur que tous les autres eunuques.

« Tandis que le roi était à Sardes, etqu’il se disposaità marcher, avec ses troupes, contre Athènes, Hermotime, étant allé pour quelque affaire dans l'Atarnée, canton de la Mysie, cultivé par les habitants de Chio, y rencontra Panionius. L’ayant reconnu, il lui témoigna beaucoup d’amitié; et, commençant par un grand détail de tous les biens qu’il lui avait procurés, il passa ensuite à ceux qu’il promettait de lui faire par reconnaissance, s'il voulait venir avec toute sa famille demeurer chez lui. Panionius, charmé de ces offres, alla chez Uermotime avec sa femme et ses enfants. Quand celui-ci l'eut en sa puissance avec toute sa famille : « 0 le plus scélérat de tous les hommes, • lui dit-il, toi qui gagnes ta vie au plus infâme métier, « quel mal t’avion^-nous fait, moi et les miens, à toi ou « â quelqu’un des tiens, pour m’avoir privé de mon « sexe et m'avoir réduit à n’ètre plus rien ? T’étais-tu « donc imaginé que les dieuxn’auraient aucune connais- « sance de ton action ? Scélérat, par un juste jugement, « ils t’ont attiré, au moyen d’un appât trompeur, entre « mes mains, afin que tu ne puisses te plaindre de la « peine que je vais t’infliger. » Après ces reproches, il se fit amener les quatre enfants de Panionius, et le força de les mutiler lui-même. Panionius, s’y voyant contraint, lefit,et,cet ordreexécuté,Hermotimeobligea lesenfantsà faire la même opération à leur propre père. C’est ainsi

EUNUQUES

que fut puni Panionius, et qu’Hermotime se vengea *. »

Ce n’était point seulement à la garde des femmes que l'on employait les eunuques, ils servaient aussi aux plus infâmes débauches. Juvénal et plusieurs Pères de l’Église y font souvent allusion. Saint Basile, recommandant aux femmes de ne pas se lier aux mutilations les plus complètes, comparait les eunuques aux bœufs que l’on a privés de leurs cornes, mais qui peuvent encore donner des coups de tète. Pour plus amples renseignements, nous renvoyons le lecteur aux articles Abélard, Combabus et Héloïse, du Dictionnaire de Bayle, qui semble s’être étendu avec complaisance sur ce sujet assez scabreux.

Domitien avait en vain défendu de faire des eunuques. Leur nombre ne lit que s’accroître. Ce fut le débauché Héliogabale qui semble avoir introduit à la cour des empereurs romains ces êtres dégradés, qui furent toutpuissants sous son règne honteux.

Lampridius rapporte, à la grande louange d’Alexandre Séyère, que ce prince « chassa d'auprès de lui les eunuques*, et voulut qu’ils servissent sa femme à titre d’esclaves. Tandis qu’lléliogabale avait été l’esclave des eunuques, Alexandre les réduisit à un certain nombre et borna leurs services dans le palais aux bains des femmes. 11 leur ôta non-seulement les charges de receveurs et d’intendants qu’lléliogabale leur avait données, mais aussi celles qu’ils exerçaient auparavant. Il disait que les eunuques étaient un troisième genre de l’humanité; qu’ils ne méritaient pas d’être employés, ni même re-

1 Liv. Vlti, ch. cv, traduction de Larcher.

* Vie d'Alexandre Sévère, ch. xxii. — 11 ajoute, duns le t lia pitre suivant : « 11 douua ces eunuques à tous ses amis, avec la permission, s’ils ue contractaient pas de lionnes moeurs, de les faire mourir, sans avoir besoin de l’autorité d’un jugement. »

gardés par des hommes, et qu’ils étaient à peine dignes de servir des femmes de distinction. »

Constantin et, plus tard, Léon I", punirent la mutilation comme un homicide. Constance II, second fils de Constantin, accorda aux eunuques le droit de tester. C’était bien le moins qu’il reconnût le droit de disposer de leurs biens é ceux par lesquels il se laissa entièrement gouverner. Son favori et grand chambellan, l’eunuque Eusàbe, remplit le palais de ses compagnons d’infortune; et c’est à partir de cette époque que date l’influence exercée, dans le palais des empereurs d’Orient, par les individus de cette espèce.

Au sixième siècle, Justinien renouvela la défense de Constantin, et l’étendit à toutes les contrées de l’empire, prononçant la peine du talion contre ceux qui auraient commis ou seulement favorisé la violation de cette loi. Si les coupables ne perdaient pas la vie dans une opération aussi dangereuse, ils étaient dépouillés de leurs biens et relégués dans l'île de Gypséis en Éthiopie. A la fin du neuvième siècle, Léon le Philosophe substitua à ce châtiment barbare une amende de dix livres d'or et un exil de dix ans. Il fallait que, de son temps, les eunuques fussent fort nombreux, puisque Léon le Grammairien, au chap. III de la vie de ce prince, fait mention d’un monastère d’eunuques, situé à Topos. Ces pauvres gens devaient souvent se répéter l’un à l’autre ces paroles mélancoliques qu’un certain personnage dè Candide murmurait avec tant d’amertume : « AU ! che sciagura d'essere senza... »

Vers 250, Valésius, philosophe chrétien d’Arabie, prétendit que la concupiscence agissait sur l'homme avec tant de violence, qu’on ne potvait lui résister, même avec le secours de la grâce ; et, parlant de ce principe, il enseignait que l’homme ne pouvait être sauvé s'il n’é-

KUNUUUES.

tait eunuque. Cette folle doctrine, qui ne tendait à' lien moins qu’à faire périr le genre humain dans ce monde, sous le faux prétexte de le sauver dans l’autre, trouva d’assez nombreux partisans, désignés sous le nom de Valésiens. Ils faisaienleunuquesde gré ou de force, non-seulement ceux qui embrassaient leur secte, niais encore Ips étrangers qu’ils rencontraient ou qu’ils recevaient chez eux; et, après leur avoir fait subir cette opération, ils permettaient à leurs disciples de manger de toutes sortes de viandes; ce qu'ils leur défendaient auparavant.

L’un des canons du concile tenu à Nicée. en 525 porte : « Si quelqu’un a été fait eunuque, ou par les médecins, dans une maladie, ou par les barbares, qu’il de-' meure dans le clergé: mais celui qui s’est mutilé luir même, se trouvant en état de santé, doit être interdit s’il fait partie du clergé ; et, à l’avenir, on ne doit. en promouvoir aucun. Et, comme il est évident que ceci ést dit seulement contre ceux qui, de dessein prémédité, osent se mutiler eux-mêmes, le canon reçoit dans le clergé, si d'ailleurs ils en sont dignes, ceux qui ont été faits eunuques par les barbares ou par leurs maîtres. »

On a remarqué que quatre patriarches -de Constantinople étaient eunuques savoir : Nicétas, Ignace, l’hotius et Methodius*.

Matthieu Paris fait mention d’une particularité qui, nous le croyons, est unique dans l’histoire des princes •l’Occident. Il raconte, à l’année 1255, que l’empereur Frédéric II, ayant épousé Isabelle, sœur du roi d’Angleterre, confia la garde de cette princesse à plusieurs eunuques maures, qui, dit-il, ressemblaient à de vieux masques. L’empereur, dont les relations avaient été si

• Voyez, dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, le plaisqn ç article qui suit le mot Terre , et précède le mot Théiste. a

332 CU HI0S1TÉS BIOGllA P HIQUES.

fréquentes avec les Sarrasins, avait, on le voit, adopté quelque peu les mœurs orientales.

Au moyen âge, les eunuques furent encore assez communs. En effet, sans parler des vengeances particulières analogues à celle dont Abélard fut la victime, la mutilation était opérée très-fréquemment par les médecins dans certaines maladies, et, entre autres, dans les hernies. Ce préjugé, qui avait des suites si funestes, subsistait encore du temps d’Ambroise Paré, qui s’est élevé contre avec une grande force, et prescrit de conserver autant que possible les organes précieux, qui, ajoutet-il, font la paix en la maison. En outre, pendant longtemps, dans certaines contrées, on châtrait les prisonniers de guerre 1 , et cet usage cruel a fourni à un chroniqueur lombard du dixième siècle, à Luitprand, l’occasion de raconter l’historiette suivante.

Théobald, marquis de Spolète, se trouvant en guerre avec les Grecs, s’empara un jour d’un certain nombre d’ennemis qui avaient fait une sortie d'un château voisin. Il les renvoya dans ce château après les avoir mutilés. « Alors, dit le chroniqueur, on vit venir de la forteresse une femme en fureur, les cheveux épars, brûlant d’amour et tremblant pour la virilité de son mari. Déchirant son visage avec ses ongles ensanglantés, elle alla se lamenter à haute voix devant la tente de Théobald. « Femme, lui dit-il, pourquoi viens-tu ici te plaindre si bruyamment? » Celle-ci lui répondit en ces termes ; « Guerrier, c’est un crime nouveau et inouï que de faire la guerre à des femmes innocentes. Aucune de nous ne descend des Amazones. Étrangères au métier des armes, nous nous livrons uniquement aux travaux de Minerve.

1 llafdld IV, roi de Norvège, ayant, en 1134, battu et pris Magnus IV, qui lui disputait la couronne, lui lit crever les yeux, couper un pied, el 1* rendit eunuque.

EUNUQUES

— Mais, dit Théobald, quel guerrier insensé, excepté du temps des Amazones, a jamais fait la guerre aux femmes? — Quoi! n’est-ce pas faire aux femmes la guerre la plus cruelle, n’est-ce pas leur causer lé plus de mal possible, que d’enlever à leurs maris les orchi dia, qui donnent à notre corps la santé, et qui surtout sont pour nous l’espoir de la postérité? En mutilaut les hommes, ce n'est pas leur bien, c’est le nôtre que vous enlevez. La perte de mes brebis ne m’a pas jusqu’ici fait venir dans votre camp. J’approuve le dommage que vous m’avez causé en m'enlevant ces troupeaux, mais l’autre perte dont je suis menacé, cette perte cruelle, irréparable, j’en ai horreur, je la maudis et ne puis m’y soumettre. Que tous les saints me préservent d’un tel malheur! » A ce discours, tous les assistants se prirent à rire; cependant la pauvre femme sut si bien gagner leur cœur, que non-seulement on lui rendit son mari intact, mais qu’on lui restitua les troupeaux qui lui avaient, été enlevés. Comme elle s’en retournait, Théobald lui envoya demander ce qu’il faudrait faire à son mari s’il était repris dans un combat. * Bon, répondit-elle, il a des yeux, des oreilles, un nez, des mains et des pieds; toutes ces parties sont à lui, faites-en ce que vous voudrez, mais respectez les autres, qui sont à votre servante *.»

Les mutilations pouvant provenir de causes si diverses, il en résulta qu’au moyen âge on ne rougissaitpas beaucoup d'ètre eunuque. C’est du moins ce que peut faire conjecturer le fait suivant. On trouve, dans le Cartulaire de Notre-Dame de Paris, publié par M. Guérard, une charte (de l’an 1071), où l’un des témoins a signé ainsi:

Signum Atcheri, archipresbyteri et eunuchi.

1 fterum gestarum al Europe imp'rah ri h us et rrgibu*, lit». IV, rh. îv, 1640, in-fol., p. 74-75.

Voici maintenant quelques noms d’eunuques célèbres :

Un illustre écrivain grec de la fin du premier siècle, Favorinus d’Arles, dont il est souvent quesiion dans Aulu-Gelle, était eunuque de naissance ; ce qui ne l'empêcha pas d'avoir à soutenir un procès scandaleux contre le mari d'une dame romaine, personnage consulaire. Aussi disait-il plus tard : « 11 y a dans ma vie trois choses étranges : étant Gaulois, de parler grec; eunuque, d'être accusé d’adultère ; et brouillé avec l’empereur (Adrien), d’être encore en vie. »

Parmi les écrivains et les savants modernes, nous citerons Paracelse, Boileau, le botaniste J. ltobin et l’académicien Gombauld, dont Saint-Évremond a dit dans la comédie des Académistes :

Gombauld, pour un châtré, 11 e manque pas de l'eu.

Le ministre Maurepas était soupçonné, dit dans un style assez singulier la Biographie Michaud, « de manquer, dans son organisation particulière, île ce ressort organique qui est toujours, chez les autres hommes, le germe des passions les plus vives, et quelquefois le mobile des affections généreuses et des actions énergiques. » Aussi filon courir sur lui un couplet qui commençait par ces vers :

Maurepas devient tout-puissant,

V’ià c’que c’est que d’être impuissant.

Jérôme Cardan, dont nous avons déjà parlé p. 142, fut impuissant de vingt et un ans à trente-deux ans. Il attribuait cela aux malignes influences de la constellation sous laquelle il était venu au monde. « Le soleil et les deux planètes jnalfaisantes, Mercure et Vénus, étaient, dit-il, dans les signes humains; et parce que Jupiter tenait l’ascendant, et que Vénus était dominatrice sur toute la figure, je n’ai été offensé qu’aux parties gé-

EUNUQUES. 835

nitales... Etdepuisl'âge de vingt et un ans jusqu’à l'âge de trente et un ans, j’ai déploré ma destinée et porté envie à celle de tout autre homme. » Comme dans l’histoire de sa vie, qu’il écrivit à soixante-quatorze ans, il dit qu’à cette époque l’usage desfemmes lui affaiblissait beaucoup l’estomac, il fallait, ainsi que Bayle l’a fort judicieusement remarqué, qu’à cet âge il se divertît quelquefois à ce jeu-là. « Il eut donc, ajoute-t-il, de quoi se dédommager un peu des dix années qu’il regrettait tant ; car peutêtre les eût-il si mal employées, qu'il n’eût pas pu vivre à cet égard jusqu’à l’âge de soixante ans *. »

L’un des plus illustres généraux de la guerre de Trente-Ans, le comte de Tilly, se vanta d’être resté toute sa vie étranger aux plaisirs du vin et de l’amour*.

Le maréchal de Gassion, dont l’intrépidité était proverbiale, se trouvait à peu près dans le même cas que Tilly. « Il étoit fort sobre, dit Tallcmanl des Réaux; il n’étoit point joueur non plus ni adonné aux femmes. Femmes et vaches, disait-il, ce m’est tout un, mordioux! Et Marion Cornuel disoit: Bœufs et Cassions, ce m'est tout un *. »

L’auteur du Discours historique sur les causes de la guerre de Hongrie rapporte que l’intrépide Ration, prince de Transylvanie, surnommé l’ Invincible , « était aussi lâche dans l’exercice de Vénus qu’il était brave dans celui de Mars*, » et qu’ayant avoué son impuissance son mariage avec Marie-Christine, fille de l’archiduc Charles, fut déclaré nul.

L’histoire des peuples orientaux présente un assez grand nombre de généraux, de princes et de ministres

■ Art. C.auuan, notes C cl

* « Veneris viniquc expcrtem Iota selate se fuisse jactaverat, * dit un historien contemporain.

1 Tome V, p. 116.

♦ t'olojnc. 1666, p. 264 et 266.

eunuques: tels furent Narsès, qui chassa les Goths d'Italie, sous Justinien; Kafour, sultan d’Égypte, mort en 968; Messour, favori d’Aroun-al-Raschid ; Sarou-Taki-Khan, premier ministre de Perse, mort en 1645; le sultan de Perse Mohammed-Aga, de la dynastie desKhadjars, etc.

L’un des plus vaillants généraux de Soliman I* r était un eunuque, nommé Ali, qui commandait l'armée turque lors de l’invasion de la Hongrie, en 1556. De Thou raconte que, dans cette expédition, les chrétiens ayant surpris une ville au pouvoir des Turcs, on dépêcha aussitôt un courrier à Ali pour lui apprendre celte nouvelle. Comme ce courrier ne la lui annonça qu’en tremblant, et que, par la tristesse répandue sur son visage, il faisait connaître à Ali qu’il s’agissait d’un grand malheur, on assure que le pacha se moqua de sa consternation d’une manière qui fit rire tous les assistants, et que, peu touché de la perte d’une place qu’il pouvait facilement reprendre, il lui dit : « Insensé! de quoi me parles-tu? de quelle perte fâcheuse viens-tu m’entretenir? Voilà, ajouta-t-H en montrant la place de sa mutilation, voilà vraiment une perte déplorable pour moi, lorsqu’on me priva de ce qui me rendait homme 1 . »

Quant aux eunuques qui se sont rendus célèbres comme chanteurs, leur nombre serait trop considérable pour que nous en parlions. Bornons-nous à dire que nous ne savons à quelle époque remonte ce cruel usage de se procurer de belles voix par la castration; il en est déjà question dans les Salimiales de àlacrobe. Les castrats ne commencèrent guère, autant que nous pouvons le conjecturer, à être connus en France qu'à la fin du seizième siècle ou au commencement du siècle suivant.

* Li». XVII, ann. 1536. Voici le texte: « En denium mihi clades deploranda contigit, cum hinc igenilaliuin scdem orientai!.- ea membr# udempln sunt, quihns Tir eram. •

F h M MES fi UK II II I F, Il K S. .\T7

« leue madame de Longueville, dit Tallemaut des Réaux, s’avisa la première, ne voulant pas prononcer le mot de châtré, de dire cet incommodé, en montrant un châtré qui chantait fort bien, et qui vint à la cour du temps du cardinal de Richelieu. « Mon Dieu, made- « moiselle, disait-elle à mademoiselle de Senneterre, que « cet incommodé chante bien! b Depuis, on appela ainsi tous les, châtrés de ces comédies en musique que le cardinal Mazarin faisait jouer 1 . »

Voltaire faisait observer que, de son temps, il n’y avait plus en Europe que le Grand Turc et le pape qui se livrassent à la fabrication des eunuques a .

S’il faut en croire un poète bohémien du quatorzième siècle, Dalémile, il y aurait eu, au huitième siècle, sous le règne du duc Prémisias, un État d'amazones en Bohême. Voici un résumé des traditions qu’il a recueillies :

Libussa ou Libossa, femme de Prémisias, mort en 735, s'était formé une garde de jeunes filles habiles à manier les armes. Après la mort de cette princesse, l’amazone qui les commandait, Vlasta, les rassembla sur le mont Widoulé (non loin de Prague), et y éleva un fort qu’elle destinait à être le centre de son nouvel empire Prémis* las, à cette nouvelle, leur députa un des seigneurs de sa cour, qu’elles mutilèrent horriblement, après lui avoir

* Historiette de Bertaut, t. V, p. 141.

4 Voyez, à ce sujet, une myslilication de Gigli, CumositSs littbiuirks.

* Nous ne parierons ici que du moyen Age et des temps modernes.

coupé le nez et les lèvres. Le nombre de ses compagnes s’étant accru, Vlasta fit élever, vis-à-vis de Wissegrad, une seconde forteresse, que l’on appela Diewin ou Château des jeunes filles. De là elles ravageaient les campagnes d’alentour, et tout ce qui n’apparlenait pas à leur sexe était cruellement mutilé ou égorgé. Après une victoire sur les troupes de Prémislas, Vlasta publia un code, dont les trois derniers articles statuaient qu’il était défendu aux hommes de porter les armes sous peine de mort; qu’ils ne pourraient aller à cheval que les jambes jointes et pendantes sur le côté gauche du cheval; que celui quj oserait monter autrement serait puni de mort; que les hommes, à quelque classe qu’ils pussent appartenir, devaient conduire la charrue et faire tous les travaux, tandis que les femmes combattraient pour eux; que les jeunes filles choisiraient elles-mêmes leurs maris, et que celui qui refuserait de se soumettre serait puni de mort.

Après d'inutiles tentatives de conciliation, Prémislas attaqua le fort de Widoulé, et toutes les femmes qui s’y trouvèrent furent égorgées. Vlasta, ayant appris ce désastre, ofdonnn qu’il fût fait, à Diewin, un sacrifice aux dieux; et, sur l'autel, on égorgea vingt-quatre prisonniers. Ses compagnes se jetèrent sur les victimes, dont elles recueillaient le sang dans des coupes enchantées. Elles sortirent ensuite de Diewen, et périrent toutes les armes à la main.

Tel est le récit du poète, et nous sommes étonné qu’il ait été pris au sérieux par l’auteur de l’article consacré à Vlasta dans la Biographie Michaud, article auquel nous avons emprunté les détails qui précèdent. Dalémile n'a certainement pas fait autre chose que de recueillir quelques vieilles traditions, qu’il a peut-être embellies si elles ne l’étaient déjà. Cette légende, du reste, était populaire

FtëMMES GfJKRlUÊKfcS.

en Bohême; car il est aussi question de ces amazones dans une chronique du onzième siècle, celle de Cosme de Prague. Voici son récit, bien différent de celui de Dalémile. Il est en prose latine, rimée et remplie d’expressions poétiques. On dirait, en le lisant, que c’est un fragment de quelque poème écrit en latin barbare.

« A cette époque (sous Prémislas), les jeunes filles grandissaient sur la terre libres de toute espèce de joug. Semblables à des amazones, portant les armes des guerriers et se gouvernant elles-mêmes,#lles combattaient comme de jeunes soldats et se livraient avec ardeur à la chasse. Ce n’étaient point les hommes qui choisissaient leurs épouses, c’étaient les jeunes filles qui se choisissaient leurs maris. Comme chez la nation scythique des Plauci et des Picenatici, on n’apercevait aucune différence entre l’habillement des hommes et celui des femmes. L'audace de celles-ci s’accrut à tel point, que, non loin de Prague, sur un rocher défendu par la nature, elles se construisirent une forteresse à laquelle fut donné le nom virginal de Diewin. Les jeunes gens, de leur côté, s’indignant de cette audace, s’assemblèrent en plus grand nombre sur une roche voisine, bâtirent, au milieu des bois, une ville que les modernes appellent Wissegrad, mais qui, alors, tirait des arbres son nom de Nurasten. Tantôt la paix, tantôt la guerre régnaient entre les deux partis : les jeunes filles étaient plus rusées, les hommes étaient plus hardis. Une fois, la paix ayant été conclue entre eux, ils convinrent de s'abandonner sans armes pendant trois jours, à des festins et à des jeux dans un lieu déterminé. Que dirai-je de plus? Les jeunes gens, dans les repas, se mêlent aux jeunes filles, semblables à des loups dévorants cherchant leur proie dans les bergeries. La première journée se passa joyeusement, au milieu de festins et de libations trop copieuses, et le

temps qu'ils mettent à apaiser une soif donne le temps de naître à une autre soif. Les jeunes gens, pleins d'impatience, peuvent à grand’peine se modérer jusqu’à l'heure fixée. La nuit était arrivée, et la lune sereine brillait dans le ciel. Alors l’un d’eux donna en ces termes le signal de la lutte : « Le temps des jeux, des festins et des buveries est passé, levez-vous : la brillante Vénus vous appelle de son sistre bruyant. » Chacun d’eux ravit aussitôt une jeune fille; et, quand vint le matin, la paix ét^t conclue. Alors, enlevant les restes des festins, ils livrent aux flammes les murs déserts de Diewin. Depuis cette époque, après la mort de la princesse Lubossa, les femmes sont demeurées sous la domination des hommes 1 . »

Pendant le moyen âge, les femmes guerrières ne sont pas rares. En voici quelques exemples, empruntés, pour la plupart, à l’histoire de notre pays.

A la bataille gagnée par Robert Guiscard sur l’empereur grec Alexis Comnène, auprès de Dyrrachium, Gaële, femme du prince normand, « qui le suivait à la guerre, dit Anne Comnène, et combattait comme une Pallas, » rallia, la lance à la main, et ramena au combat les troupes de son mari dispersées par les Grecs *.

Orderic Vital, au livre VII, parle aussi d’Isabelle, fille de Simon de Montfort et femme de Raoul de Conches- « Elle était, dit-il, généreuse, entreprenante, gaie, aima, ble et gracieuse pour ceux qui l’approchaient. A la guerre, elle montait à cheval, armée comme un chevalier, parmi les chevaliers, et, semblable à la jeune Camille, l’honneur de l’Italie dans les troupes de Turnus, elle ne le cédait point en intrépidité aux chevaliers cou-

• Cosmæ Pi ayeiuis Decuni chrvnica Bvhemoruin, inséré dans le recueil de Fréher , /Reniai bohemlcaruiu sci'ipi&re». 1602,.in i fol., p.'6.

* Mexiaie,hy. lV,cb. v.

verls de cuirasses et aux. soldats armés de javelots. » Après la mort de son mari, elle se retira dans le couvent de Haute-Bruyère.

Au livre XII du même chroniqueur, on trouve l'histoire de Julienne, femme d'Eustache de Breteuil et fille naturelle du roi d’Angleterre Henri I". Ayant été envoyée avec des troupes, par son mari, pour défendre le château de Breteuil, elle y fut assiégée par son père, que les habitants avaient introduit dans la ville. Voyant qu’elle ne pouvait faire une longue résistance, elle de- ' manda une entrevue à son père.

« Le roi, qui ne se doutait pas de tant de fourberie dans une femme, se rendit à l’entrevue où sa malheureuse fille voulait le faire périr. Elle tendit une baliste et lança un trait vers son père, qui, par la protection de Dieu, ne fut point atteint. Alors Henri fit, à l'instant même, détruire le pont du château, afin d’intercepter toute communication. Juliane, se voyant entourée de toutes parts et sans espoir d'être secourue, rendit le château à Henri; mais elle ne put obtenir de lui de sortir en liberté. D’après son ordre, elle fut forcée de se laisser glisser du haut des murs, sans pont et sans soutien, et descendit ainsi, honteusement, jusqu’au fond du fossé, en montrant son corps nu à l'armée. Cet événement arriva au commencement du carême, dans la troisième semaine de février, de telle sorte que l’eau du fossé glaça la dhair délicate de la princesse, qui s'y plongea dans sa chute. Cette malheureuse guerrière se tira de là honteusement et comme elle put, puis alla, en toute hâte, rejoindre son mari à l’aci (sur Eure) *. »

Au nombre des femmes qui contribuèrent à la défense de châteaux, ou de villes, nous citerons la sœur de Duguesclin, Jeanne Hachette et une autre héroïne moins

• Orileric Vital, I. XII. cMIcctMf'OttiaM, t. XXVIII, p. 28!).

connue, Jeanne Maillotte, qui se distingua à Lille lors de la révolte des Hurlus. Nous renvoyons à Froissart pour les aventures des deux comtesses de Montfort et de Blois, qui, pendant la captivité de leurs maris n’en continuèrent pas moins l’une contre l’autre une guerre acharnée, dont le but était la possession du duchéde Bretagne *.

Quant à Jeanne d’Arc et aux aventurières qui, après sa mort, aspirèrent à jouer le même rôle qu’elle, leur histoire est trop connue pour que nous nous y arrêtions.

La célèbre femme poète Louise Labé* avait à peine seize ans lorsque, ayant accompagné son père au siège de Perpignan, en 1542, elle fut saisie d'une ardeur guerrière et se distingua si bien par sa bravoure, qu'on la surnomma le capitaine Loys. Ses exploits ont été célébrés par un anonyme, dans une fort longue pièce à sa louange. Voici quelques-uns de ces mauvais vers :

Louize ainsi furieuse,

En laissant les habits mois Des femmes, et envieuse Du bruit, par les Espagnols Souvent courut, en grand’noise,

Et maint assaut leur donna.

Quand la jeunesse françoise Perpignan environna,

Là, sa force elle déployé;

Là, de sa lance elle ployé

Le plus hardi assaillant m

Et, brave dessus la selle,

Ne montrait rien en elle Que d’un chevalier vaillant.

' Nous parlerons ailleurs d'une tentative de croisade faite par les dames génoises en 1301. — Voyez aussi dans deThou, 1. XLV'l. année 1560, le récit de la défense du château de Renegon par Marie de Rarbançon.

* Née à l.yon en 1526, morte en 1566.

Ce fut là, du reste, son unique campagne. Après la levée du siège, elle revint se marier à Lyon, et, se livrant sans contrainte à son goût pour les lettres et à sa' passion non moins vive pour les beaux-esprits de son temps, elle se composa une vie à. peu près semblable à celle que Ninon mena au siècle suivant *.

A peu près à la même époque, une religieuse espagnole, Catherine d'Erauso, se sauva de son couvent, prit des habits d’homme, servit comme mousse, sur les navires qui allaient en Amérique, puis déserta, et, après plusieurs aventures, s’engagea dans l’armée de terre, et se signala dans les guerres contre les Indiens. Elle parvint au grade d'officier, quitta le service, à la suite d une blessure reçue dans un duel, qui lit découvrir son sexe, et revint eu Europe, où elle reçut une pension de Philippe III. Tels sont, du moins, les faits qui sont rapportés dans des Mémoires écrits, dit-on, par l’héroïne elle-inème, et publiés, pour la première fois, à Paris, avec des pièces justificatives, 1829, in-8, sous le titre de Hisloria de la monja-alfcrez (Histoire de la religieuseofficier) *.

« Ce fut en l’année 1638, si je ne me trompe, dit l’abbé Arnauld, que j’eus l’honneur de connaître cette amazone de nos jours, madame la comtesse de Saint-Bal mont*,

■ « Elle faisoit part de son corps, dit du Verdier, non toutefois à tous et nullement à gens méchaniqnes et de ville condition, quelque argent que ceux là lui eussent voulu donner. Elle aima les savants hommes sur tous, les favorisant de telle sorte, que ceux de sa coguois- ' sance avoient la meilleure part en sa 1-onne grâce, cl les eut préférés à quelconque grand seigneur, et fait courtoisie à l’un plutôt gratis qu'à l'autre pour grand nombre d'escus. » Voyez tionjet, Bibliothèque française, tome XII, p. 79. Cf. d’Aukigné, Hiet. uuiv., t. I, p. 476.

* Voyez sur cet ouvrage, qui n'est peut être qu'un roman, un article inséré dans le XLUI* volume de la Revue encyclopédique, p. 742 et suiv.

* Barbe d’Ernecourt, comtesse de Saint-Ralmont, née à Neuville, entre Bar et Verdun, en 1608.

344 CURIOSITÉS BlütîR Al'I! IQU ES.

dont la vie a été un vrai prodige de valeur et de vertu ayant rassemblé en sa personne toute la fierté d’un soldat déterminé et toute la modestie d’une femme véritablement chrétienne. La moitié de ce témoignage lui fut rendue, en ma présence, par quelques soldats espagnols qu’elle avait pris à la guerre, et qu’elle avait envoyés à Verdun, à M. de Feuquières, lequel leur ayant demandé, en riant, s’ils avaient en leur pays des femmes aussi vaillantes que celle-là, l’un deux prit la parole, et lui répondit sérieusement qu’il ne la prendrait jamais pour une femme et qu'il lui avait vu faire des actions d’un soldai furieux. Ceux qui liront ces mémoires ne seront peut-être pas fâchés de savoir un peu plus particulièrement des nouvelles d’une femme si extraordinaire. Elle était d’une très-bonne maison de Lorraine et née avec des inclinations dignes de sa naissance. La beauté de son visage répondait à celle de son âme; mais sa taille ne répondait pas à sa beauté, étant petite et un peu grossière. Dieu, qui la destinait à une vie plus laborieuse que celle des femmes ordinaires, la rendit ainsi plus robuste et plus propre aux fatigues du corps ; il lui donna aussi un si grand mépris pour la beauté, qu’ayant eu la petite vérole elle se réjouissait d'en être marquée, comme les autres ont accoutumé de s’en fâcher, disant qu’elle en serait plus semblable à un homme. File épousa le comte de Saint-fialmont, qui ne lui cédait ni en naissance ni en mérite. Ils vécurent ensemble dans une parfaite union ; mais les troubles qui arrivèrent en Lorraine les contraignirent de se séparer.

« Madame de Saint-Balmont demeura dans ses maisons pour les conserver. Jusque-là, elle n’avait exercé son humeur guerrière qu’à la chasse, qui est une espèce de guerre; mais l’occasion se présenta bientôt de l’exercer véritablement; elle fut telle: Un officier de cavalerie

FEMURS GUERRIÈRES. 345

vint faire son logement sur ses terres, et y vécut avec assez de désordre. Madame de Saint-Balmont, avec beaucoup d’honnêteté, lui envoya faire des plaintes qu’il reçut fort mal; ce qui l’ayant piquée, elle résolut d'en tirer raison elle-même; et, ne consultant que son cœur, elle lui étrivitun billetqu’elle signa, le chevalier de Saint' Balmonl. Dans ce billet, elle lui marquait que le mauvais traitement qu’il avait fait à sa belle-sœur l’obligeait à s’en ressentir, et qu’il le voulait voir l’épée à la main. Le capitaine accepta le défi et se rendit au lieu qui lui avait été marqué. Là, madame de Saint-Balmont l’attendait en habit d’homme. Ils se battirent; elle eut l’avantage sur lui ; et, après l’avoir désarmé, elle lui dit galamment : « Vous avez cru, monsieur, vous battre contre * le chevalier de Saint-Balmont; mais c’est madame de , « Saint-Balmont qui vous rend votre épée, et qui vous « prie, à l’avenir, d’avoir plus de considération pour les « prières des dames. » Elle le quitta, après ces mots, rempli de confusion et de honte; et l'histoire ajoute qu’il s’absenta aussitôt et qu’on ne l’a jamais vu depuis. Four elle, celte occasion n’ayant servi qu’à lui enfler le courage, elle ne se contenta plus de conserver seulement ses biens, en repoussant la force par la force; mais elle donna protection à quantité de gentilshommes, ses voisins, qui ne firent pas difficulté de se réfugier dans son bourg, et de se ranger sous ses ordres, quand elle allait à la guerre, d’où elle revenait toujours avec des avantages, exécutant ses entreprises avec autant de prudence que de valeur. Je l’ai vue diverses fois chez madame de Feuquières, à Verdun; et c'était une chose assez plaisante de voir combien elle était embarrassée en habit de femme, et avec quelle liberté et quelle vigueur, après l’avoir quitté hors de la ville, elle montait à cheval, et servait elle-même d'escorte aux dames qui l'accnmpa-

gnaient, et qu’elle avait laissées dans son carrosse. Cependant cette vie, si éloignée de celle d’une femme et qui, dans d’autres qui s'en sont mêlées, a presque toujours été accompagnée de libertinage, n’avait rien d’approchant en celle-ci. Quand elle était en repos, chez elle, toute sa journée était employée en offices de piété, en prières, en saintes lectures, en visites des malades de sa paroisse, qu’elle assistait avec une charité admirabletce ^qui, lui attirant l’estime et l’admiration de tout le monde, lui faisait aussi porter un respect qui n’aurait pu être plus grand pour une reine 1 . »

Madame de Saint-Balmont, après la paix de Westphalie, s’occupa de littérature, et publia les Jumeaux martyrs, tragédie, 1650, in-4°, et 1051, in-12. Elle mourut chez les religieuses de Sainte-Claire, à Bar-le-Duc, le 22 mai 1660. Le P. de Vernon a écrit sa vie, qu’il a intitulée l'Amazone chrétienne, Paris, 1678, in-12.

On peut rapprocher l’histoire de cette femme de celle de madame de Laguette dont les charmants Mémoires ont été publiés par M. C. Moreau, dans ia bibliothèque elzévirienne.

Nous ne connaissons que le nom de l’héroïne dont Jacques de Joigny, imprimeur à Reims, a donné la biographie, sous le titre de : Les Merveilles de la vie, des combats ctvictoires d'Ermine, citoyenne de Reims, Reims, 1648, in-8. — On peut encore consulter, sur une autre héroïne de la première moitié du dix-septième siècle,

V Histoire de Louis XIII, par Dupleix, p. 228.

A la tin du dix-septième siècle, une Anglaise, nommée Marie Read, cacha son sexe, et passa sa vie dans les mers de l’Amérique, au milieu de pirates, dont elle par- » tageait les dangers et les profits. Le navire sur lequel

1 Mémoires de l'abbé Aruauld , collection Mi< haml-Poujoulat, |». t04. Voyez aussi un chapitre de Tallemant, t. VIII, p. 217.

elle se trouvait ayant été pris par les Anglais , elle fut , avec ses compagnons, condamnée à mort à la Jamaïque, le 16 novembre. Elle se déclara enceinte, obtint, ainsi un sursis à l’exécution, tomba malade, et mourut en prison, ayant environ quarante ans.

Dans la seconde moitié du môme siècle, une amazone * d’un autre genre, mademoiselle Maupin, actrice à l’Opéra, remplit la France du bruit de ses aventures sanglantes et scandaleuses. Habile dans l'escrime, et portant ordinairement des habits d’homme, costume au moyen duquel elle pouvait plus facilement se livrer à ses goûts infâmes, elle insulta, un jour, une femme que trois hommes accompagnaient, lien résulta, à l’instant même, entre elle et ceux-ci qui ignoraient son sexe, un duel où elle les tua successivement tous les trois. Elle obtint, dit-on, sa grâce, quitta pourtant Paris, y revint, après de nombreuses galanteries, et reparut à l’Opéra. Elle finit par renoncer au monde, et mourut en 1707.

La mère de Wyermann, peintre hollandais, mort en 1747, était vulgairement appelée Lys Saint-Mourel. Elle avait servi dans les armées, et s’était retirée avec le grade de sergent, dont elle continua de porter l’habit et la canne pendant le reste de sa vie.

Citons encore le fait suivant :

La première femme qui ait fait le tour du monde fut une jeune Bretonne, nommée Barre. Elle était habillée en homme, et accompagna comme domestique le botaniste français Corn merson dans ses voyages(1767 à 1770). Son sexe, qu’elle avait pu cacher à tout l’équipage, fut reconnu, à Talti, par les insulaires.

RAPPROCHEMENTS RIOGRAPHIQUES

t On sait, d’après Tite-Live, que Tarquin le Superbe, consulté par son fils sur la conduite qu’il devait tenir dans la ville de Gahies, où il était tout-puissant, se contenta d'abattre devant l’envoyé de Sextus, les tètes des pavots les plus élevés de ses jardins 1 . Un trait semblable se trouve rapporté par deux auteurs, l’un antérieur de quatre siècles, l’autre postérieur de huit siècles, à Tite- Live. Voici ces deux récits, qui différent à peine de celui de l’historien latin.

Périandre, tyran de Corinthe, et l’un des sept sages de la Grèce, mort 565 ans avant J. C., fit demander à Thrasybule, tyran de Milet, quelle forme de gouvernement il pourrait établir afin de régner avec sécurité. « Thrasybule, dit Hérodote, conduisit l'envoyé de Périandre hors de la ville, se promenant avec lui dans les blés, et faisant à cet envoyé des questions sur son dé-

\ part de Corinthe; et, revenant souvent sur cet objet, il coupait tous les épis plus élevés que les autres, et les jetait par terre., de sorte qu'il détruisit ce qu’il y avait de plus beau et de plus grand parmi les blés. Quand il eut parcouru ce champ, il renvoya le député de Périandre, sans lui donner aucune sorte de conseil. Ce député ne fut pas plutôt de retour à Corinthe, que Périandre s’empressa de lui demander quels conseils lui donnait Thrasybule.il lui répondit qu'il ne lui en avait donné aucun, mais qu'il était surpris qu’il l’eût envoyé auprès d’un homme assez insensé pour détruire son propre bien ; et, en même temps, il raconta ce qu’il lui avait vu faire.

* Tile-Live, liv. l,ch. tiv.

Périandre, comprenant le sens de cette action et persuadé que Thrasybule lui conseillait de faire mourir les citoyens les plus élevés, se porta, dès ce moment, à toutes sortes de cruautés envers ses concitoyens. Il exila et fit mourir ceux qu'avait épargnés son père Cypsélus, et acheva ce que celui-ci avait commencé *. »

« Quelques-uns des principaux d’entre les Francs, dit le moine de Saint-Gall, ayant formé le projet de mettre la main sur l’empereur Charles (Charlemagne), ce prince en fut instruit ; mais, répugnant à perdre ces hommes, qui, s’ils eussent voulu le bien, auraient pu être d’un grand secours aux chrétiens, il envoya des messagers demander à Pépin le Bossu (son fils naturel, qu’il avait fait enfermer dans un couvent) ce qu'il fallait faire des coupables. Les députés le trouvèrent dans le jardin avec les moines les plus âgés, occupé, pendant que les plus jeunes vaquaient à des travaux plus rudes, à arracher avec une bêche les orties et les mauvaises herbes, afin que les plantes utiles pussent croître avec plus de vigueur. Ils lui exposèrent le sujet de leur arrivée ; mais lui, poussant de profonds soupirs-, à la manière des gens infirmes, toujours plus rancuneuxque les hommes bien portants, répondit : « Si Charlesattachaitle moindre prix « à mes avis, il ne me tiendrait pas ici pour être si in- « dignement traité; je ne lui demande rien,diles-luiseu- « lement ce que vous m'avez vu faire. # Mais ceux-ci, craignant de retourner vers le formidable empereur sans réponse positive, pressèrent Pépin â plusieurs reprises de leur dire ce qu'ils devaient rapporter à leur maître. L’autre leur répliqua tout en colère : « Je n’ai rien à lui man- « der, sinon ce que je fais ; je nettoie les ordures, pour « que les bons légumes puissent croître plus librement j» Les envoyés se retirèrent donc tout affligés et comme

1 Liv. V, cb. xcui, traduction de Larcher.

350 CURIOSITÉS BIOUKAl'HIUUES.

des hommes qui ne rapportaient aucune réponse raisonnable. De retour auprès de Charles, et interrogés sur le résultat de leur mission, ils se plaignirent de s’être fatigués à faire un si long chemin, et d’avoir pris tant de peine sans pouvoir lui rapporter piême une réponse précise. Le monarque, plein de sagacité, leur demanda de point en point où ils avaient trouvé Pépin, ce qu’il faisait et leur avait dit. «Nous l’avons vu, répondirent-ils, assis « sur un escabeau rustique, nettoyant avec une bêche « une planche de légumes ; lui ayant expliqué la cause « de notre voyage, nous n’avons pu tirer de lui, après « force instances, que ces seuls mots : « Je n’ai rien à man- « der à l’empereur, sinon ce que je fais; je nettoie les or- « dures, pour que les bons légumes puissent croître plus « librement. » A ces paroles, l’empereur, qui ne manquait pas de sagacité et était plein de sagesse, se frottant les oreilles et enflant ses narines, leur dit : « Fidèles vassaux, vous me rapportez une réponse remplie de sens. # Pendant que tous les conspira leurs tremblaient pour leurs jours, lui, passant de la menace à l’effet, les fit tous disparaître du milieu des vivants, et, pour étendre et fortifier sa puissance, gratifia ses fidèles des terres occupées par ces hommes inutiles à son service *. »

César, débarquant sur la côte d’Afrique, tomba sur le rivage, et, pour écarter la mauvaise impression que celte chute pouvait faire naître dans l’esprit de ses soldats, s'écria aussitôt : 0 terre d'Afrique ! je te saisis. Des paroles à peu près semblables ont été mises, par les chroniqueurs, dans la bouche de deux princes du moyen âge.

La flotte de Guillaume le Conquérant ayant abordé, le 28 septembre 1 006, sur la côte d’Angleterre, près de liaslings, le duc ne débarqua que le dernier de tous. Au

1 lies faits et gestes de Charles le Grand, collection (juizol, tome 111, [>. 417.

KÀl'PIlüCHEMENTS BlOGH ABDIQUES. 551

moment où son pied touchait le sable, il fit un faux pas et tomba sur la face. Un murmure s’éleva; des voix crièrent : » Dieu nous garde! c’est un mauvais signe. » Mais Guillaume, se relevant, dit aussitôt : « Qu’ayezvous? Quelle chose vous étonne? J’ai saisi cette terre de mes mains, et, par la splendeur de Dieu ! tant qu’il y en a, elle est à vous 1 . »

En 1546, Edouard 111, débarquant en Normandie pour commencer la campagne que signala la désastreuse bataille de Crécy, se lira d’affaire absolument de la même manière. « Quand la navie du roi d’Angleterre eut pris terre en laliogue, dit Froissart, et elle fut là toute arreslée et ancrée sur le sablon, ledit roi issitde son'vaissel, et du premier pied qu’il mit à terre, il chèy siroidement, que le sang lui vola hors du nez. Adonc le prirent ses chevaliers, qui de-lez lui éloient, et lui dirent : « Cher sire, retraiez-vous en vostre nef, et ne venez mais-hui à terre, car veci un petit signe pour vous. » Dont répondit le roi tout pourvument et sans délai : « Pourquoi? Mais est un très bon signe pour moi, car la terre me <!'\=ire. # De cette réponse furent tous réjouis*. »

Ciovis, auquel on expliquait un jour la Passion, s’écria, au récit des souffrances du Christ: « Que n’étais-je là avec mes Francs! » — Au seizième siècle, Crillon, ! riant un jour devant un crucifix, tout d’un coup se mit à crier : « Ah ! Seigneur, si j’y eusse été, on ne vous eût jamais crucifié. »

Suivant une tradition lautsoit peu douteuse, Sophocle fut, à 1 âge de quatre-vingt-dix ans, accusé de démence par son fils Jophon. 11 récita devant les juges 5 le passage

' A. Thierry, Histoire de la conquête d'Angleterre, 1S3G, l. 1, p. 35i.

* Liv. I, part. I, cl), cctxvi

5 C, 'était devant l s ph ratures, c’est-à-dire devant les membres de la confrérie à laquelle sa famille appartenait.

CUIUOSITÉS BiOGltAPHlQUKS.

de l’arrivée d’OEdipe dans la forêt sacrée de Colone (Œdipe à Colone), et il n’en fallut pas davantage pour que son accusateur fût débouté de sa plainte. — Au dixseptième siècle, l'abbé Cotin ayant cédé tous ses biens pour une rente viagère, ses parents demandèrent son interdiction. L’abbé, pour se défendre, invita ses juges à venir l’entendre prêcher, et ce moyen eut, dit-on, un plein succès. C’est là, je crois, le seul point de ressemblance que l’abbé ait eu avec le grand tragique grec.

Tout le monde connaît l’héroïsme de Zopire, qui, pour aider Darius à se rendre maître de Babylone, qu'il assiégeait depuis longtemps, se coupa le nez, les oreilles, les lèvres, et, se présentant aux habitants de la ville comme ayant été mis en cet état par ordre du roi, sut gagner leur conliance et parvint plus tard à livrer la place aux Perses. Un pareil dévouement fut renouvelé, au onzième siècle, au profit de l’empereur Alexis Comnène, par un nommé Alcasée, qui, au moyen de ce stratagème, put s’emparer de la personne du faux Léon, dont nous avons parlé plus haut *. ,

Le trait d’Apelles visitant Protogène à Home, et au lieu de son nom laissant sur une toile uu trait d’une admirable précision 4 , fut renouvelé au seizième siècle. Frank Floris, dit Frank Flores, peintre anversois (mort en 1590), ayant été à Leyde, dans le but de faire connaissance avec Aartgen, peintre hollandais (mort en 1504), et ne l’ayant pas trouvé chez lui, prit un charbon et dessina sur la muraille une figure de saint Luc. Aartgen, à son retour, s’écria que Floris seul pouvait

< Anne Comnèue, klexiadt, I. X, ch. m. — Voyez plus liant.

* Le texte (le Pline, qui rapporte cette anecdote, a beaucoup exercé la sagacité des érudits. Voyez, entre autres, le Journal île» snvutUs (avril 1823, p. 219.1, où M. Quatremèru de Quincy a prouvé qu'il s'agissait, non pas d'une simple ligne, mais d’un dessin au trait.

être l’auteur d’un pareil dessin, et il alla aussitôt lui rendre sa visite.

On sait que Spartacus, au moment d’engager la bataille où il périt, près de Rhegium, l’an 71 avant J. C. f tua son cheval, devant son armée, disant que, s’il était vainqueur, il n’en manquerait pas, et que, s’il était vaincu, il n’en aurait plus besoin. Ce trait a dû être renouvelé plusieurs fois. En voici deux exemples qui nous ont été conservés par Brantôme.

Dans les guerres des Turcs en Hongrie, le comte Ludovic Lodron, au moment d’un combat, haranguant un jour ses soldats, a il y eut un vieux routier, soldat allemand, qui s’avança à lui dire : « Cela est bon, brave ca- « pitaine Lodron, à dire à vous, qui êtes monté à l’ad- « venant sur un bon cheval, et semble que déjà vous « avisez à vous sauver. » A quoi Lodron aussitôt y pourvut; et, ayant mis pied à terre, tira son épée et coupa les jarrets de son cheval. Alors Lodron, cela fait, s’écria assez haut : « Aujourd’hui, compagnons, dit-il, vous m’au- « rez donc pour capitaine et soldat ensemble à combat- « tre à pied avec vous en même fortune. » Le comte, grièvement blessé dans ce combat, fut pris par les Turcs; et, comme on désespérait de pouvoir, à cause de sa blessure, le faire arriver vivant à Constantinople, il fut massacré et sa tête envoyée à Constantinople *.

Brantôme raconte ailleurs un trait à peu près semblable de M. de Tays, le jour de la bataille de Cérisoles*.

« Les Perses, dit Théophane, redoutaient tellement Narsès, qu'ils se servaient de son nom pour faire peur aux enfants 3 » — « Richart-Cœur-de-Lion fist tant de grans faiz en la sainte terre, dit Joinville, que les Sar-

• Tome I, p. 95.

* Ibid , p. 625.

s Chronographiü , p. 246.

razins le doutoient trop, si comme il est esrript ou (au) livre de la terre sainte, que quant les enfants aux Sarrazins braioient, les femmes les escrioient et leur disoient: Taisiez-vous, vezci (voici) le roy Richart; et pour eulx faire taire. Et quant les chevaus aus Sarrazins et ausBeduinsavoientpoour (peur) d’un bysson (buisson), ils disoient à leur chevaus : Cuides-tu que ce soit le roy Richart 1 * * ? »

Le célèbre général allemand Jean de Y\’erth, qui, lors de l’invasion des impériaux en France (1656), commandait de nombreux corps de cavalerie, inspirait, par ses marches rapides, une telle terreur aux habitants des villes et des compagnes, que « son nom seul, dit le Mercure galant, y inspirait l’effroi. Ce nom devint si terrible, qu’il ne fallait que le prononcer pour épou* vanter les enfants *. »

On sait que M. Augustin Thierry, dans la première de ses Lettres sur l'histoire de France, a rejeté, et peutêtre à tort, comme mensonger le récit où un moine contemporain 5 nous représente Philipe-Auguste, au moment même où s'engageait la bataille de Bouvines, offrant à peu près sa couronne au plus digne des chevaliers qui l’entouraient. Il n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler qu’Anne Comnène fait adresser presque les mêmes paroles aux chevaliers normands par Robert Guiscard. prêt à engager contre Alexis Comnène la bataille de Dyrrachium, dont nous avons déjà parlé 4 .

L’historien de l’Université de Paris 5 rapporte que Mau-

1 Histoire de nain! Louis, collection Michaud-Poujoulat, ch. sut, p. 188.

* Avril 1702, p. 298.

5 Richier, abbé de Sénones.

* Alesiade, 1. IV, ch. iv.

B Du boulai a puisé celte anecdote dans un sermon qui n’est pas de saint Donavcnlure, comme il le prétend, mais de Godescale llollen, théologien du quinzième siècle.

rice de Sully, qui devint, en 60, évêque de Paris, venait d’être nommé chanoine et archidiacre, lorsqu’une vieille femme vêtue de bure, un bâton blanc à la main, entra dans la ville et s’informa partout où elle pourrait trouver son fils, le docteur Maurice. Des dames, craignant que Maurice ne fût humilié de voir sa mère sous de pareils vêtements, donnèrent à cette femme de riches habits, la couvrirent d’un manteau et la conduisirent ensuite auprès de lui. Mais celui-ci refusa de la reconnaître sous ce costume. « Ma mère, dit-il, est une pauvre femme qui ne porte jamais qu’une tunique de bure. » On fut obligé de la ramener et de lui faire reprendre ses

premiers habits, puison la conduisitâ Maurice, qui se trouvait aloreau milieu d’une assemblée brillan te. Dèsqu’il l’aperçut, il se précipita vers elle avec respect et l’embrassa en disant : « Cette fois, c’est bien là ma mère. » — On raconte absolument la même chose de Sixte-Quint et de sa sœur Camilla, que des cardinaux axaient parée d’habits magnifiques pour la présenter au nouveau pape après son exaltation.

La dame de Fayel, tant célébrée par les romanciers, n’est pas, à ce qu’il paraît, la seule femme, au moyen âge, à laquelle on ait fait manger le cœur de son amant. Le célébré poète Raoul de Coucy, qu’elle aimait, étant, à ce que raconte la tradition, mort au siège de Saint- Jean-d'Acre, en 11 91 , chargea en mourant son écuyer de porter sen cœur à sa maîtresse. L’écuyer, au moment d’accomplir sa mission, fut surpris pa/le sire de Fayel. L époux, pour se venger de sa mésaventure, fit si bien accommoder le cœur de Raoul, que la dame, douée d’un bon appétit et d un goût peu difficile, dévora sans s’en apercevoir ce morceau délicat, qui, datant au moins de plusieurs semaines, devait être d’une fraîcheur douteuse. Quoi qu il en soit, la dame, instruite un peu tard

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de l'horrible repas qu’elle venait de faire, jura de ne plus prendre de nourriture, et se laissa mourir de faim. Les Provençaux racontent la même chose du troubadour Cabestaing, les Italiens d'un prince de Salerne, et les Espagnols d'un marquis d’Astorgas.

On sait que le grand Albuquerque, se trouvant dans l’Inde et manquant un jour d'argent, put trouver à 1 instant même des sommes considérables en engageant sa barbe. Ce ne fut pas la première fois qu’une barbe fut ainsi mise on gage à des créanciers. Voici ce que raconte Jacques de Vitry. Après avoir rapporté que les habitants de Syrie regardent comme le plus grand opprobre, nonseulement qu’on leur coupe la barbe, mais même qu’on leur enlève un seul poil, il ajoute: « Lorsque le comte d’Édesse, Baudouin, eut laissé croître sa barbe à la manière des Orientaux, parce qu’il avait pris pour femme la fille d’un noble chef, Arménien de nation, mais grec par la foi, nommé Gabriel, il voulut, dans sa pauvreté, extorquer de l'argent à son beau-père, qui était fort riche, et lui ditque, forcé parla nécessité, il avaitengagé sa barbe à quelques-uns de ses créanciers pour prix d'une somme considérable. Alors Gabriel, rempli à la fois de douleur et d’étonnement, voulant sauver sa fille et son gendre d’un éternel opprobre, donna à ce dernier trente mille besants, sous la condition expresse que, désormais, il ne se hasarderait plus à engager sa barbe, dans quelque circonstance qu'il se trouvât ou à quelque excès de pauvreté qu’il fût réduit *. »

Mahomet II, ayant entendu parler de l’adresse et de la vigueur extraordinaires de Scanderberg, qui d'un seul coup abadait la tête d'un taureau, et attribuant ce résultat à la bonne trempe du cimeterre de son intrépide

1 Jacques de Vitry, Histoire de» Croisade s, liv. i, collection Guizot.

». un, p. m.

adversaire, le lil prier de lui faire présent de son sabre. Scanderberg y consentit; mais le sultan, n’y ayant rien trouvé de remarquable, s’en plaignit à Scanderberg, qui se contenta de lui répondre qu’il lui avait envoyé le cimeterre, mais non le bras qui le maniait. Un trait semblable est rapporté d’un chef arabe et de Godefroi de Bouillon par Guillaume de-Tyr.

« Le premier, dit le chroniqueur, s’étant avancé un jour vers le duc en lui donnant les plus grandes marques de respect, lui demanda avec les plus vives instances de daigner, en sa présence même, frapper de son glaive un très-grand chameau qu’il avait fait amener dans cette intention, afin, dit-il, de pouvoir lui-même rendre témoignage de sa force devant les hommes de sa nation. Comme il était venu de très-loin, uniquement pour le voir, le duc acquiesça à ses désirs, et, tirant son glane, il fit tomber la tête du chameau avec autant de facilité que si on lui eût demandé de briser un objet fragile. L’Arabe, à cette vue, demeura frappé d’étonnement; mais, après un moment de reflexion, il crut pouvoir attribuer l’effet d’une force si prodigieuse au tranchant de l’épée que le duc portait sur lui. 11 lui demanda la permission de lui parler en particulier, et s'informa alors si Godefroi pourrait faire la même chose avec l'épée d’une autre personne. Souriant à cette question, le duc se fit aussitôt donner l’arme que portait le chef arabe, puis il ordonna qu’on lui amenât un autre chameau, et lui abattit la tête avec autant de facilité. A cette seconde épreuve, l'étranger ne put plus contenir son admiration, et manifesta un extrême étonnement, convaincu, comme il le fut dès lors, que la force des coups résidait dans la main du guerrier bien plus que dans la trempe de son fer. Persuadé de la vérité des rapports qu’on, lui avait faits, l’Arabe offrit â Godefroi des présents en or, en ar-

gent, en chevaux, et gagna sa bienveillance; puis, étant retourné dans son pays, il se fit le héraut des exploits qu’il avait vus, et parla à tous ceux qu’il rencontra de la force extraordinaire du prince *.

Tout le inonde connaît le trait de Christophe Colomb et de l’œuf qu’il fit tenir debout sur une table. Quelques écrivains l’attribuent aussi au célèbre constructeur de la coupole de la cathédrale de Florence, Brunelleschi, qui parvint, dit-on, par ce moyen, à faire taire ses envieux et ses rivaux.

Lorsque Charles-Quint traversa la France, en 1540, pour se rendre en Belgique, et se mit ainsi à la merci de son ennemi François 1", le fou de ce dernier prince inscrivit provisoirement l’empereur sur son Calendrier des fous se réservant d’effacer son nom et de le remplacer par celui du roi si ce dernier prince laissait échapper l'occasion de se venger de son rival. Brantôme, dans sa Vie du marquis de Pescaire, raconte une anecdote semblable du fou d’Alphonse V le Magnanime, roi d’Aragon, de Naples et de Sicile.

« Ce grand roi Alphonse avoit en sa cour un bouffon qui écrivoit dans ses tablettes toutes les folies que lui et ses courtisans faisoient le jour ou la semaine. Par cas, le roi voulut un jour voir ses tablettes, où il se trouva le premier en date, pour avoir donné mille écus à un Maure pour lui aller quérir des chevaux barbes en Barbarie. Ce qu’ayant vu, le roi lui dit : « Et pourquoi m'as- « tu mis là? Et quelle folie ai-je faite en cela? » L’autre lui répondit : « Pour t'être fié à un tel homme, qui n'a « foi ni loi : il emportera ton argent, et n’aura ni che- « vaux ni argent, et ne retournera plus. » A quoi répliqua le roi: «Et, s’il retourne, que diras-tu sur cela? » Le bouffon; achevant de parler, dit alors : « S’il retourne,

1 Guillaume de Tyr, liv. nt„ collection Guizot, t. 11, p. 45.

« je t’effacerai de mes tablettes et le mettrai en ta place, « pour être un grand fou et un grand fat d’être retourné, « et qu’il n’ait emporté tes beaux ducats*. »

Le mot de Bailly, monté sur la charrette qui le menait à l'échafaud, c'est de froid que je tremble, a été aussi attribué au comte de Strafford, décapité comme conspirateur, en 1680, à l'âge de soixante-neuf ans. Il se retrouve encore dans le Richard III de Shakespeare. — Lingard raconte que Charles I", le matin de son exécution (50 janvier 1640), se revêtit de deux chemises à cause de la rigueur du temps. « Car, dit-il, si je tremblais defroid, mes ennemis l'attribueraient à la peur. Je ne veux pas m’exposer à un pareil reproche. »

« On a remarqué, dit Tallemant, que le cardinal de Richelieu et son successeur, le cardinal de Mazarin, ont eu chacun un frère moine, fou et archevêque d’Aix*. »

Une fatalité singulière semble s être attachée aux fils aînés des rois de France depuis Uugues Capet. Bien peu ont pu vivre assez pour Succéder à leurs pères. Voici les noms de ceux d'entre eux qui sont morts avant d’être montés sur le trône.

Uugues, fils aîné de Robert II, et associé à la couronne â dix ans, mourut six ans avant la mort de son père.

Philippe, fils de Louis VI, mort en 1131. (Voy. plus haut, p. 87.)

Philippe, fils de Louis VIII, mort en 1218.

Louis, fils de saint Louis, mort en 1260.

Louis, fils de Philippe III, mort en 1276.

Jean 1 er , fils posthume de Louis le Butin, ne vécut que quatre jours (Voy. plus haut l'histoire de Joannino.)

Louis, fils de Philippe V, mort en 1516, à sept mois.

Philippe, fils de Charles IV, mort jeune en 1313.

1 Édition du Panthéon, t. 1, p. 47.

* Historiette du cardinal de Lyon, t. 111, p. 24 (note).

Les quatre premiers fils de Charles VI, Charles, dauphin de Viennois; Charles, duc de Guyenne; Louis, duc de Guyenne; Jean, duc de Touraine, moururent avant leur père. Ce fut son cinquième fils, Charles VII, qui lui succéda.

Louis et Joachim, fils de Louis XI, morts en bas âge.

Charles, dauphin de Viennois, Charles et François, fils de Charles VIII, morts en bas âge.

Louis XII eut deux fils dont on ne connaît pas les noms et qui moururent au berceau.

François, dauphin de Viennois, fils de François I er .

Louis de France, le grand dauphin, fils de LouisXlV, mort en 1711, à cinquante ans; son fils, Louis, duc de Bourgogne, dit le second dauphin, étant mort en 1712, ce fut Louis XV, tro4sième fils de ce dernier, qui monta sur le trône.

Louis, dauphin, fils de Louis XV, mort en 1765.

Louis-Joseph-Xavier-François, dauphin, fils de Louis XVI, né en 1781, mort en 1789.,

Louis-Charles, duc de Normandie, autrement dit Louis XVII, fils de Louis XVI, mort au Temple en 1795.

Enfin, de nos jours, le duc d’Orléans.

Charles de Valois, qui ne fut jamais roi, était fils d’un roi (Philippe le Hardi), frère d’un roi (Philippe le Bel), gendre d'un roi (Charles II, roi de Sicile), oncle d’un roi (Louis le liutin) et père d’un roi (Philippe VI). Ajoutons qu’il avait épousé Catherine de Courtenai, petite-fille de Baudouin II, dernier empereur de Constantinople.

On a dit du grand dauphin, Louis, dont nous venons de parler, qu’il fut fils de roi, frère de roi, aïeul de roi, jamais roi.

Louis XIII, monté sur le trône le 10 mai 1610, mourut le 10 mai 1645, trente-trois ans juste après son avènement.

ERREURS POPULAIRES. 561

Deux rois de Pologne, Sobieski et Auguste, moururent le jour anniversaire de leur élection.

« Il y a longtemps qu’on a dit, rapporte Vigneul-Marville. que d’ordinaire les maisons les plus illustres finissent par quelque chose de honteux ou de funeste. Sans remonter bien haut, et à ne nous en tenir qu’à des exemples arrivés en ce siècle, la maison de Valois a fini par une femme débauchée, la maison de Montmorency s’est trouvée éteinte dans un seigneur malheureux, qui a laissé sa tête sur un échafaud. Le dernier de la maison de Longueville, Jean-Louis-Charles d’Orléans, est mort insensé. Peut-être que le déplaisir de se voir méprisé et dépouillé de tout, comme je l'ai appris d’une lettre qu’il écrivait de Home à un ami, n’a pas peu contribué à lui renverser la cervelle ; mais aussi faut-il avouer qu’il avait naturellement beaucoup de disposition à la folie, s’il n’était déjà un peu fou, comme on le peut juger par les extravagances qui lui échappaient de temps en temps. Je lui ai ouï dire que M. de Longueville, son père, avait offert 400,000 livres aux jésuites, pour le recevoir dans leur société. 11 y demeura durant quelques mois; mais, à la fin, fatigué de tant de contrainte, il quitta l’habit, et reprit sa qualité de prince et de duc, qu’il soutint trèsmal en France et en Italie. »

ERREURS POPULAIRES

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