CERCUEILS FAITS D’AVANCE
et (les autres invités qu'il retint à dîner, suivant la coutume de ce temps-là L »
Celle cérémonie, qui causa un grand scandale, fut l’occasion d’une réunion des évêques et des abbés de la province de Toulouse, réunion qui défendit de renouveler pareille chose sous peine d’excommunication.
On voit que Charlcs-Quint n’eut pas le mérite de l’inveniion lorsqu’il imagina, dans sa retraite, de se donner le spectacle que plus de deux siècles auparavant un simple capiloul s’était donné. « Il se fit élever un catafalque dans la chapelle du couvent de Saint-Just, où il s’élail retiré après son abdication. Ses domestiques y allèrent eu procession funéraire, tenant des cierges noirs dans leurs mains; et lui-même il suivait enveloppé d’un linceul. On l’étendit dans un cercueil avec beaucoup de solennité. On chanta l’office des morts, et il joignait sa voix aux prières qu’on récita pour le repos de son âme. La cérémonie finie, les portes de la chapelle furent fermées, et Charles sortit alors du cercueil et se relira dans son appartement; mais, soit que la longueur de la cérémouie l’eût fatigué, soit que cette image de mort eût fait sur son esprit une impression trop forte, il fut saisi de la fièvre le lendemain, et il expira environ un mois après, le 21 septembre 1558, à l’àge de cinquante-huit ans*.»
Ce prince, qui s’était fait enterrer vivant, manqua d’être déterré après sa mort, a II fut une fois, dit Brantôme, arreslé à l’inquisition d’Espaigne, le roy son fils présent et consentant, de désenlerrer son corps et le faire brusler
* Lafaillc, Annales de la ville de Toulouse, 1687. In-f°, l^e parlic, p. 65.
* Voyez Robertson, histoire de Cbarles-Quint, 1771, tome vi, p. 282.
(-■omnic hcrélique (quelle cruaulél), pour avoir tenu en son. vivant quelques propos lé{;crs de la foy; et pour ce cstoil indigne de sépulture en terre sainetc, et Irès-brùlable coainie un fagot, et inesmes qu'il avoil trop ailliéré aux opinions et persuasions de rarchevesquc de Tolède, qu’on tenoil [lour hérélique. Pour fin, ce fut une terrible délibéi aiion contre le corps de ce Irès-augusle empereur et sa très-illustre mémoire ». »
Plusieurs artistes ou hommes de lettres se sont plu, pour différents rnoiifs, à faire courir le bruit de leur mort. On accuse, entre autres, Teniers et Rembrandt de l’avoir fait dans le but de vendre plus cher quelques-uns de leurs tableaux.
Ebert, jurisconsulte et philosophe allemand du dixhuitième siècle, s’étant fait passer pour mort, s’amusa à recueillir les oraisons funèbres et les pièces de vers faites sur son trépas.
Laplace, écrivain picard, mort en 1793, employa le même artifice pour attirer sur lui l’attention publique, en ayant soin défaire insérer dans les feuilles de Desfoniaines de longs regrets sur les espérances qu’il donnait au monde. Ce moyen, dont dans ces derniers temps on a fait beaucoup usage, est un peu usé aujourd’hui.
Un gourmand, connu par ses bizarreries, et dont mms avons déjà parlé, Grimod de la Rcynière, voulantconnaître ses véritables amis, imagina le stratagème suivant. « Il se dit malade, se tint clos chez lui, et fit fermer sa porte à tout
1 Édition du Paiilhcon, tome i,’p. 18. Henri lV,d’Allomagne, fut moins heureux ([uc fdmrles V; son fils Henri V le fit exliumer en I >00 et porter à Spire où le cadavre de cet empereur, qui avait assisté à soixante batailles, resta prés de deux ans dans une cave, privé de sépulture connue excommunié.
CERCUEILS FxVITS D’AVANCE.
le monde. Quinze jours apres, il envoya à ses amis des billfls de faire paît, leur annonçant son décès et les invitant à son convoi qui devait avoir lieu le lendemain à quatre heures. Il n’en vint qu'un petit nombre, c’ctail justement riiouredu dîner, et retarder indéliniineul ce principal repas pour un enierrement, c'était assuréim ni une marque d’adeelion aux yeux du prétendu défunt. Ces amis donc voient à la porte un corbillard et plusieurs voilures de deuil ; une bière recouverte d'un drap noir est sous le péristyle de riiotel. On les introduit dans une salle d’attente entièrement tendue en noir. Une demiheure se passe; alors les deux ballants d'une porte latérale sont ouverts, cl un domestique prononce d'une voix solennelle ; « Messieurs, vous êtes servis! » Que voicniils en entrant dans la salle voisine une table chargée des mets les plus exquis et des vins les plus tins. Grimod de la Reynière est assis à sa place accoutumée, prêt à faire les honneurs du repas, et la table entourée d’un nombre de couverts égal à celui de ses amis in eœlremis. Tous manifestèrent leur joie au maître du lieu; mais lui, avec le sang-froid lopins comique ; « Messieurs,
« dit il, le dîner est servi, il pourrait refroidir, prenez « donc votre place. « Après ces mots, le festin commença et se prolongea fort avant dans la nuit L»
Ce fut dans un tout autre motif que deux guerriers normands du moyen âge firent courir le hi uil de leur mort. Le edebre pirate Ilaslings ayant, en 861, pénétré dans l.i Méditerranée et ravagé les côtes de la Toscane, arriva devant la ville de Luna qu'il prit pour Rome, vers laquelle il se dirigeait. Uésespéranl d’emporter de
I ii'tçrupli'C Midisuil, suiiplÇaieul, toiiu* i.vm, p 110
vive force celte place alors importante et bien fortifiée, il lit dire à l’évêqiie et au comlc de la ville qu’attaqué d'une maladie mortelle, il les faisait humblement supplier de le baptiser, prolestant qu'il n'avail plus d'autre désir que de lelourner dans son pays et de vivre eu paix avec les cbrétiens auxquels il avait causé tant de maux. L’évè(|iie et le comte se laissèrent prendre à ce stratagème. «Le scélérat llasiings, dit Guillaume de Jumiége, fut transporté à l'église ; riiommc plein de ruse fut arrosé des eaux sacrées du baplême, et en sortit en loup dévorant. Pour leur malheur, l'évêque et le comte le présentèrent sur les fonts du baptême, et de là, après avoir été oint du saint ebréme, il fut rapporlé à bras d'homme sur son navire. Ensuite, et au milieu du silence de la nuii, s'étant cuirassé, llastiiigs se fait déposer dans un cercueil, et donne ordre à ses compagnons de revêtir leurs cuirasses sous leurs tuniques. Aussitôt on entend de grands gémissements dans tonte l’année, sur le bruit que Ilastings le néophyte vient de mourir. Le rivage de la mer rctenlit des cris de douleur que cause la moit d'un tel chef. Ot» le transporte alors hors de son navire, cl on le conduit à l’église. L’évê(|uese couvre de ses vêtements sacrés et se dispose à immoler la trèssainte hostie en I bonncur du défunl. On chante les prières pour son àinc, afin que son corps chargé de crimes, voué à la perdition, et déjà enfermé dans le cercueil, puisse recevoir la sépulture. Mais voilà llasiings qui s'élance hors de son cercueil, et lue de son glaive l’évêque et le comte. Ensuite lui et les siens assouvissent à riinprovisle, sur le petit peuple, leurs Uireurs de loups dévorants. La maison de Dieu devient le théâtre des crimes commis par son fatal ennemi. Les Jeunes gens sont mas-
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CERCUEILS FAITS D’AVANCE. m
sacrés, les vieillards égorgés, la ville dévastée, et les remparts renversés jiis(|ue dans leurs fondements *. »
En i 104, Boémond, prince d’Antioche, se trouvant engagé dans une guerre contre l’empereur grec Alexis, et craignant de ne pouvoir lui résister avec ses seules forces, résolut d’aller eu personne chercher des secours en Occident.
« N’ayant plus d’armée sur terre ni sur mer, dit Anne Comnène, il usa d’un stratagème également lâche clsublil. 11 donna le gouvernement d’Antiochc à Tancrède, et lit répandre partout le hruit de sa mort. Quand la reiiummée l'eut suflisamment publié, il partit d’Antioche pour Rome sur une galère, üt il se cacha dans un cercueil orné de l’appareil ordinaire dos funérailles, et autour duquel il y avait des Barbares qui pleuraient et s’arrachaient les cheveux. Il était couché dedans, et ne respirait que par des trous presque imperceptibles, prali(|iiés dans le cercueil. Quand ils furent en pleine mer, SOS compagnons lui donnèrent à manger, et pour conliriner davantage la fausse créance de sa mort, ils enfermèrent avec lui un coq qui, s’étant cori ompu trois jours apres, commença à rendre une odeur insupportable. Ceux qui approchaient du cercueil croyaient qu elle provenait de son corps. J’avoue que je ne puis assez m’étonner comment il la pouvait supporter, et comment il pouvait goûter ce fruit de son artiticc. Jamais Grec ni Barbare n’avait rien imaginé de semblable, et je crois qu’à l'avenir il ne se tnmvcra personne qui le veuille imiter. Lorsqu’il fut arrivé à Corfou, il sortit de son cer-
• Guillaume de Jumiêge, lliitoire des Komamls,\. i, cli. 10, collection Guiiot, i. sxix, I». 18. — Ou’raconle que Itolterl Goiscard usa d’un stratag' uie anali'goe pour s’eiuparer d'un coiive 't forlilié.
ciieil, "et jouissant de la liberté de Pair, et de la lumière du soleil, il se promena dans la ville. Comme les habitants s’amassaient autour de lui, et qu’admirant son habit étranger ils lui demandaient son nom, il dédaigna de leur répondre; mais ayant fait venir le gouverneur, il le chargea d’annoncer à Alexis que Boémond était vivant, et que, prêt à armer contre lui les nations les plus belli- (ptetises de l’Occident, il irait bientôt ravager les provinces de l’empire *. » Malheureusement pour l’empire grec il ne tarda pas à tenir sa promesse.
S’il fallait s’en rapporter aux écrivains de l'antiquité et du moyeu âge, il y aurait, jusqu’aux temps modernes, bien peu de personnages importants dont 1a mort n’ait été prédite longtemps d’avance. Sur ce point, la crédulité de Suétone, celle des écrivains de l’ilistoirc Auguste, et des chroniqueurs byzantins ou latins est la même. Parmi ces prédictions nous négligerons celles qui ont rapport à l’antiquité, et nous nous bornerons à mentionner les suivantes, qui nous ont paru les plus singulières.
({ En la dix-ncuvicme année du règne de Maurice ^51)9), dit un écrivain byzantin, un solitaire, qui avait appris dans la méditation la connaissance de l’avenir, passa à travers la place publique, tenant une épée nue à
I 1 Ali'Xindf, I. \i, l'ii. 11.
la main, et vint au palais dire à l’empereur (|uc lui et ses enfants seraient passés au (il de l’cpce. On dit qu'un ccr- Uaiii llérodien lui déclara la même chose, et l’assura (lu’il l'avait apprise par une révélation particulière ^ »
« Dans raulomne de l’année 913, Oleg, grand-duc de lUissie, sesüuviiU, dit l’historien russe Nestor, d’un cheval qu’il avait donné a entretenir, sans vouloir le monter davantage; cela venait de ce qu'un jour, voyant un sorcier, il lui dit: « Comment dois-je mourir? » et renchanteur ou sorcier lui avait répondu ; « Prince, ce cheval que tu aimes • U et sur lequel tu es monté, sera la cause de ta mort. » Oleg, troublé, sc dit en lui-même : « Je ne veux ni le monter ni le voir plus longtemps. » Il donna l’ordre à un valet de le nourrir, mais de ne jamais l’amener devant lui. Quelques années se passèi ent sans qu'il le vît, jus- ({u’à la guerre contre les Grecs. A son retour à Kiew, et cinq ans après la prédiction, il se souvint du cheval qui tuivaui ce que lui avait dit le devin, devrait être la cause de sa mort. Il fit venir son ancien palefrenier, cl lui dit :
« Que devient le cheval que je t'avais donné à nourrir et • àsoigm r?») Celui-ci répondit : « Il est mort. » Oleg alors se mit à se moquer du devin, lui reprocha son ignoniuce et dit : « Tout ce que ces sorciers prophétisent est mensonger. .Mon cheval est mort et je suis toujours eu vie. » El il fil seller un cheval, le monta pour aller voir lui-même ses os ; et quand il fut arrivé à l’endroit où gisaient les os et la carcasse, il descendit du cheval qu’il montait, et dit ; « Voilà donc la bêle qui devait me faire inoui'ir! » Là-dessus il donna un coup de pied sur le crâne; mais aussitôt il en sortit un serpent qui le pi-
‘ Tliciipbylacto Syinocallo, Hhtoirede l'empereur ilaitriee, I. vu, cli. 12.
qua au pied el lui fit une grave blessure dont il mouni l * . •
Lorsque le célèbre ministre et favori de Jean II, roi de Castille, Alvaro de Lima, eut é’.é décapité, le î> juillet 1152, (de bruit se répandit, raconte Mariana, cl on le disait assez communémcnl, que don Alvaro ayant coiisullé un certain astrologue sur sa destinée, celui-ci lui dit qu’il mourrait à Cadahalso; il ne comprit pas alors que Cadahalso signifiait un échafaud, et qu'il devait y perdre la tête; mais il crut que cela devait s’entendre d’une petite ville dece nom qu’il possédaitdans le royaume de Tolède, et dans laquelle depuis il ne voulut jamais entrer »
Lorsque Jacques I®*‘, roi d'Ecosse, odieux à la noblesse dont il s’efforçait de réprimer l’arrogance, se rendit à Pertli, en 1437, pendant qu’un complot, ourdi par Uobert Grabamc, s’ourdissait contre lui, une femme des Higlilands s’efforça de l’empécher d’entrer dans la ville, et lui prédit qu’il périrait s’il persistait dans sa résolution. Jacques fut frappé de ces paroles, qui coïncidaient avec une prophétie, suivant laquelle un roi devait être
tué en Ecosse cette année-là ; mais sans leur accorder plus de créance, il s’adressa en riant à un de ses chevaliers, surnommé roi de l'Amour, n Eh bien, s’écria-l-il. l’un de nous deux doit mourir cette année, car nous
sommes les deux seuls rois qu’il y ait en Ecosse. » Toutefois l’événement justilia la prédiction, et Jacques fut assassiné le 20 février.
Un de ses successeurs, Jacques 111, assassiné en 1488,
I Chronique de Nestor, traduction de M. Louis Pùris, t834. 1. 1 , p. 45 . — Une tradition semblable se retrouve dans une saj^a irlanda se eitêo i»ar ïorféus. Histoire de Norwéye, 1. vi, rh. 6 , 1 . 1 , p. 375.
t Mariana, I. xxii, eb. 6C.
après la bataille de Stirling, où les Home et les IIcp- Inirn mirent en déroute l’arinée royale, avait aussi été averti de son sort ; un astrologue lui avait dit qu’il y avait un lion en Ecosse qui serait mis à mort par ses lionceaux. Le monarque, effrayé par cette prédiction fort claire, tenta de se défaire de ses frères qui, vraisemblablement, consjiiraicnl »léjà contre lui ; il ne put exécuter qu’eu partie son projet, et, six ans après, birsqu’il vitmaiclier contre lui ses sujets révoltés, maîtres de son fils, audessus de la tête duquel llottaitla grande bannière d’Ecosse, il perdit tout courage et se sauva devant le//oaceau.
Philippe de Comincs parle plusieurs fois, dans scs mémoires, de la faculté de prédire l’avenir dont jouissait Au- {rcloCallto, qui, après avoir été au service de Charles le Téméraire, passa à celui de Louis XI, et devint son aumônier et archevêque de Vienne. On a placé dans un recueil de pièces qui servent de preuves aux mémoires de Comines un sommaire de la vie de ce prélat, sominainî dont nous extrayons le passage suivant.
« Etant au service du roi Louis XI... survint la tierce bataille donnée à Nancy, en laquelle fut tué le duc de Bourgogne, la vigile des rois, l’an mil quatre cent soixante et seize; et à l’heure que se donnait ladite bataille, et à l instant même que ledit duc fut tué, ledit roi Louis oyoit la messe en l’église monsieur Saint-Martin à Tours, distant dudit lieu de Nancy de dix grandes journées pour le moins, et à ladite messe le servait d’aumônier ledit archevêque de Vienne, lequel, en baillant la paix audit s<*igucur. lui dit ces paroles : « Sire, Dieu vous donne la < paix et le repos; vous les avez si vous vouhz, quia « eonsummatum est. Votre ennemi le duc de Bourgogne
ISi CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES
" L‘Sl mort, et vient d'ôlrc lue et son année deconfile » Laquelle lienre coïtée fut Irouvce être Celle en laquello véritablement avait élé tué ledit duc. Et, oyant ledit soi gneur lesdiies paroles, s’ébahit grandement, et demanda audit archevêque s'il était vrai ce qu’il disait, cl coniiiie il le savait. A quoi ledit archevèiiue répondit, qu'il le savait comme les autres choses que IS’olre-Seigiumr avait permis qa’il prédît à lui et au feu duc de Bourgogne; et, sans plus de paroles, ledit seigneur lit vœu à Dieu et à monsieur saint illariin, (pie si les nouvelles ([u’il disait élaienl vraies (coinnic de fait elles se trouvèrent hieniôl après), qu'il ferail faire le treillis de la châsse de M. saint Martin (qni était de fer) tout argent. Lequel vœu ledit seigneur accomplit depuis, et lit faire ledit treillis, valant cent mille francs, ou à peu près. »
Suivant Brantôme, h; malin même du jour où le connétahle de Bourbon fut tué en donnant l’assanl à Dôme (15*27), il tint à scs soldats le discours suivant :
« Mes frères, je trouve certainement que là est cette « ville qu'au temps passé pronoslica un sage astrologue « de moi, me disant qu’infaiUihlemenl à la prise d'une c( ville mon fier ascendant me menaçoit, que J'y devais « mourir : mais je vous jure que c’en est le moindre de « mes soucis ; et m’en soucie peu de mourir, si, eu niou- « rant, mou corps demeure avec une popétnelle gloire « cl renommée par tout le monde. » Belles paroles, certes, et prononcées d'un grand courage, et même la lin et la résolution de celui qui les prononçoit : aussi advintil ainsi comme il les dit et le voulut *. »
La mort si imprévue et si prématurée de Henri H don-
’ Vies des grands capilaines, di. 28.
nn lieu à une foule de rapproclieinenls. On remarqua que son règne, qui avail commencé par un combat singulier (le duel, en champ clos, deJarnaceidcla Clià(aigneraie), avail été icnniné de même; de plus, que ce prince, qui avait jadis crevé un œil à l'un de ses écuyers, péril d'une blessure semblabbî.
« J'ai ouï conter, et le liens de bon lieu, dit Brantôme, que, quel(|ucs années avant qu'il mourût (aucuns disent riuelqucs jours), il y eut un devin qui composa sa nativité et la lui fil présenter. Au dedans il trouva qu’il devoil mourir en un duel et combat singulier. .M. le connétable y ëloit présent, à qui le roi dit : « Voyez, mon com- « père, quelle mort m’est présagée. — Ah ! sire, réponu dit M. le connétable, voulez-vous croire ces marauts, « qui ne sont que ntenteurs et bavards? Faites jeter cela «au feu. — Mon compère, répliqua le roi, poun|uoi?Ils « disent quelques fois vérité. Je ne me soucie de mourir e autant de celle mort que d'une autre ; voir l’aimcrois-je « mieux, et mourir de la main de quiconque soit, maisqu’il O soit brave et vaillant, et que la gloire m’en demeure. » Et sms avoir égard à ce que lui avoil dit M. le connétable, il donna cette prophessie à garder à M. de l’Aiibespinc, et qui la serra pour quand il la dcmauderoil. Hélas ! ni lui ni M. le connétable ne songeoient pas à ce combat singulier dont il mourut, mais d'un autre duel en champ clos cl à outrance, comme duels .solennels se doivent faire : car de celui, M. le connétable avoit raison d’en (lonler et dire que c’étoil un abus ; encor que nous ayons vu plusieurs rois s’y être appellés »
«I .M. de Biron (voyez plus haut le récit de sa mort), pen-
' Hcmnies illiiilres et grands capitaines français, ii« Ittre, ch. 74,
156 CURIOSITÉS BIOGR APDIQUES.
dant les grands desseins qu’il avoit en la lête. dit l'Estoilc, s’ctaiil un jour l eiiré seul en un jardin exprès pour communiquer avec un magicien qu'il y fit venir, qui éloit un des plus grands du mélier {car il parloil fort souvent au diable, et avoit communieation privée avec le malin esprit), s’étant enquis de lui de sa bonne fortune, sur laquelle il éloit fort irrésolu, et de ce qui lui adviendroit ; le magicien lui montra un grand arbre plein de feuilles, et lui dit qu'il arrêtât sa vue sur celle qu'il vuiidroit, et que sans doute elle (omberoit incontinent derrière lui : ce qui advint. Lors, M. de lliron lui en ayant demande la significaiion, il lui dit qu’étant en la Heur de ses prospérités, il gardât de tomber comme cette feuille, et qu’un qui éloit <le Dijon ne lui en donnât le coup par derrière, et ne le tuât ; ce que M. de Biron ayant entendu, s’en moqua et n’eu fit autrement compte, disant qu’il eonnoissoit fort bien tous ceux de Dijon ; qu’il se garderoil fort bien de celui-là ; et que s’il ne lui avenoit mal que de cette part, qu’il n’eu auroil point. Cependant on dit que le bourreau qui lui donna le coup par derrière, cl lui it auclia la tète, éloit de Dijon L »
Le passage suivant, que l’on ne .s'attendrait guère à trouver dans les nvimoircs de l’ccri vain moqueur qui composa la Confesnion callioliquc du sieur de Sancy et les Avenlures du oaron de Fœneslc, montre à quel point, même au commencement du dix-septième siècle , les idées supersiitieuses avaient encore d'inlluence sur les esprits les plus éminents.
« J’avais à mon service ,ditd’Anbigné, un muet qui était un jeune homme, si tant est qu’on lui puisse donner ce
' ColWction Michaud Poujoulal, l. ii, p. 537.
nom ; car les plus doctes ont jugé, après l’avoir pratiqué, que c’était un démon incarné. Ce muet donc paraissait âgé de dix-neuf à vingt ans lorsque je le pris chez moi.
Il était né sourd et muet; il avait le regard affreux, le visage livide, et il s'était fait une habitude de s’expliquer par ses (loigts et par ses gestes d’une manière fort intelligible. Il demeura avec moi en Poitou (juatre à cinq ans, partie à la Chevrelières et partie aux Ousches, où tout le monde le venait voir par admiration, à cause de son art de dcvinalion, qui lui faisait découvrir les choses les plus cachées, et retrouver celles que l’on avait perdues. De plus, il disait à ceux qui le lui demandaient, leur généalogie, les métiers de leurs pères, ayeuls, bisayeids et irisayeuls, leurs mariages et le nombre des enfants qu’ils avaient eus; il spécifiait toutes les pièces de monnaie qu’un cbacuii avait dans sa poche; il pénétrait les plus secrètes pensées de ceux qui l interrogeaient ; enfiu, il f»rédisait l’avenir. Ce furent les ministres les plus estimés de la province qui m’en donnèrent eonnaissauce et l’envie, en mêtne temps, de l’avoir auprès de moi. Quand il y fut, je défendis à mes enfants et à mes domestiques, sous de grosses peines, de lui faire aucunes questions sur h^s choses futures; mais, malgré mes défenses, ils ne le questionnaient que là-dessus, par la règle : Xilimnr in vclilum.
« J’eus, durant un mois, la curiosité de savoir les heures où Henri IV faisait ses pi omenades, les propos qu'il y tenait, les noms de ceux à qui il parlait, et plusieurs auti es choses semblables ; et le tout, confronté de cent lieues loin avec les réponses du muet, se trouvait entièrement conforme. Un jour, les filles du logis lui ayant demandé combien le roi vivrait encore d’années, le temps et les
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^38 CURIOSITÉS BIOGR APHIQUES.
circonstances de sa mort, il leur marqua trois ans et demi, et leur désigna la ville, la rue et le carrosse, avec les deux coups de couteau qu’il recevrait dans le cœur, où cela lui devait arriver. 11 leur prédit encore, de plus, tout ce que le roi Louis Xlll a fait jusqu’à présent 1G30, les combats donnés devant la Uoeliclle, le siège de cette ville, sa prise, son déinautellemcnt, la ruine entière du parti huguenot, et beaucoup d’autres choses que l’on peut voir dans mes épitres familières qui courent imprimées par le monde. Enfin, mes enCauls, pour peu (|uo vous vous doutiez de la vérité de tout ce que je viens de rappoi ter touchant ce muet, vous pouvez vous en assurer en interrogeant les domestiques de la m.iison, qui vivent encore et qui étaient alors au service de votre père L »
« Il avait été annoncé par un astrologue, raconte M. Valéry, au cardinal Gozzadino (mort en 1623), neveu de Grégoire XV, qu’il mourrait en prison ou des suites de la prison, et le cardinal, qui était criblé de dettes, avait assez ajouté foi à l’horoscope ; mais il se vanta de ne le plus craindre aussitôt que sou oncle fut devenu pape. Uependant, à la mort de Grégoire, le conclave étant assemblé, le cardinal en sortit avec une maladie à laquelle il succomba, quoique âgé seulement de cinquante et un ans, et il convint que l’astrologue avait prédit juste, puisque ce conclave avait été pour lui, cardinal, une vraie prison, et la pire de toutes. Plusieurs autres cardinaux moururent aussi victimes de la même clôture »
« Un tireur d’horoscope, dit Vigucul-.Marvillc, avait prédit à M. le duc de Deaufort qu’il serait tué à l’armée, et
‘ Mémoires, collection du Panthéon, |i. BI3.
9 Voyages en liai c, 1. xv, eh. 23 I.e t(iiiilteii:i de cc cardiii.il se trouve à Rome, dans l'ésîrse de Saint-André! délia Va'le.
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que le jour que ce dernier malheur lui arriverait, il en serait averti par quelque chose de sinistre ; mais que surtout il se donnât de garde d’une mousquetade au visage. Cela ne manqua pas, car le jour qu’il fut lue par un fourneau, comme on le croit, qui joua sous ses pieds, et le rendit invisible, son valet de chambre lui présentant un miroir pour s’ajuster, une balle de mousquet qui venait * du coté des ennemis en cassa la glace, dont les morceaux lui sautèrent au visage. Depuis que j’ai écrit cette avenlure, un chevalier de Malte me l’a racontée un peu auirenieul ; mais il est loujours vrai que M. de Beaufort est mort, et (jue sa mort lui avait été prédile »
La mort de plusieurs princes a été prédite d’une manière tout à fait différente. Ainsi Philippe le Bel et Clément V furent, dit-on, ajournés devant Dieu, au bout de l'année, par les templiers, que le roi de France avait, du consentement du pape, envoyés au supplice, et il paraît que Us deux princes ne jugèrent pas à propos de faire défaut, car ils moururent tous deux en l.ll-i. Voici sur d’autres ajournements qucbpies détails moins connus.
« En 1312, dit iMariana, Ferdinand IV, roi de Castille, fit arrêter deux frères, don Pèdre et don Juan de Carvajal, qu’on accusait d’avoir assassiné un seigneur de la maison deBenavidès, à Valence, cnsortantdn palais. Onnesavait pas an vrai quels étaient les assassins; on avait soup- (;onné plusieurs personnes de cet attentat, cl sans trop evamiuer si le soupçon était bien ou mal fondé, on les avait traites dans leur prison avec la dernière rigueur ; mais enfin les deux frères Carvajal payèrent pour tous les
' Le duc de tleauforl fut lue au siège de CaïuUe, lors d'uiie au lie qu eut lieu dans la nuit du '2u juin 1C69.
autres. Ils eurent beau se défendre de cet assassinat, on n’eut nul égard aux raisons qu’ils apportèrent pour se justifier; ils furent déclarés criminels de lèse niajcsié,el comme tels condamnés à la mort, sans avoir été convaincus juridiquement et sans avoir rien avoué. On les condamna à être précipités du liant d’un rocher escarpé qui est auprès de Martos, sans qu’il se trouvât personne qui o^ât parler en leur faveur, car le roi était iutraiiablc ' dans sa colère quand l’offense était récente.
(( Comme on menait les deux frères au supplice, ils déclarèrent à hante voix qu’ils mouraient innocents, prenant le ciel, la terre et Dieu même pour témoins de leur innocence, et disant que, puisque le roi était sourd à leurs justes plaintes, ils en appelaient au tribunal du souverain juge,'dcvant qui ils citèrent le roi Ferdinand pour comparaître dans trente jours. On ne fit pas d’abord beaucoup d’attention à ces paroles ; mais ce qui arriva dans la suite, soit par hasard, soit autrement, fit bien faire des ré- Ilexions. On attribua la mortduroi aux excès de table, auxquels il se laissait trop aisément aller ; d’autres le regardèrent comme une juste punition du supplice des seigneurs de Garvajal, d’autant plus que, depuis le jour de leur exécution jusqu’au jour de la mort du roi, ou comptait précisément trente jours ; de là vient qu il fut surnommé Von Ferdinand l’ Ajourné ‘. »
François i", duc de Bretagne, à la suite d'intrigues de cour et sur de vagues soupçons de trahison, avait fait ins rnire le procès de son frère cadet Gilles, devant les Etats de Bretagne assemblés à Redon. Ceux-ci ayant,
' Hisloire d’Espagne, traduction de Cliarcnlon, <723, iu-4, tome iii, p. 338.
MORTS PRÉDITES. ud
f;iulc dfi preuves, déclaré le procès pendant, François n'en fil pas moins détenir en prison son frère, dont on résolut enfin de se débarrasser après quarante-six mois de captivité. Gilles était renfermé dans le château de La llardouinaie, lorsque ses geôliers Olivier de Meel et Robert Roussel, qui plus tard périrent sur l’écbafaud, défendirent qu’on lui portât à manger on à boire. i Les cris de ce malheureux furent cependant entendus par une pauvre femme, qui, se glissant chaque nuit dans les fossés du château, réussit à lui faire passer, au travers des grilles, du pain et de l’eau par une sarbacane. L agonie de Gilles dura six semaines. Les geôliers n’ayant point découvert les secours qu’il recevait, en conclurent que quelque aide diabolique soutenait sa vie, et enîrèrent, le 25 avril I4o0, de grand matin, dans .-à chambre ; le trouvant endormi, ils essayèrent de l’étrangler avec des serviettes : réveillé en sursaut, le prince put encore se défendre quelque temps avec une Rrtie qu’il trouva sous sa main ; mais les assassins réussirent enfin à l’étouffer sous des matelas. La nouvelle de celle mort se répandit dans 1 armée que le duc François avait conduite de^aut A\ranches, et y causa une horreur universelle. Le duc s’élanl mis en roule pour aller coucher au mont Saint-3Iichel, rencontra sur la grève un cordelier qui l’arrêta. Le moine le lira à part, et lui dit qu’il venait de recevoir la confession de monseigneur Gilles, son frère, la même pauvre femme qui avait donné du pain au captif lui ayant amené un confesseur de nuit dans les fossés du château. Il savait tout ce que messire Gilles avait souffert par son ordre, et il l’avait entendu assigner, le duc son seigneur et sou frère, à comparaître dans quarante jours devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de .sa
conduite. François, frappé en même temps de terreur et de remords revint à Vannes dans un état d’abattement et de noire mélancolie, qui ne tarda pas à lui être fatal Il expira le 19 juillet suivant en exprimant à haute voix son repentir.
Nous reviendrons ailleurs sur les prédictions, les sorciers et les prophètes.
DES SUICIDES
La crainte de la douleur semble avoir été chez les anciens plus forte que la peur de la mort, et les éciixains latins rapportent une foule de suicides qui n ont d’autres motifs que la maladie^. La plupart de ceux qui étaient résolus à mourir, convoquaient auparavant leurs amis et leur famille, cl leur exposaient les motifs qui les décidaient à quitter la vie; souvent même c’était le peuple qu'ils faisaient juge de leur détermination.
Le rhéteur C. Alhuiius Silus, après avoir acquis une grande réputation à Rome, se retira dans sa vieillesse à Novarre, sa ville natale. « Là, dit Suétone, il convoqua le peuple, exposa longuement du haut de la tribune aux harangues, les motifs qui le déterminaient a mourir, et
' Sismondi, Histoire des Français, t. xiii, p. S 33 . — Voyez aussi Lob.noau. Histoire de Bretagne, 1. xvn et xviii, et D. Morice, 1. x.
2 Voyez, clans Cornélius Népos, le suicide de Pompoiiius AUicus ;dans Sénèiiue ( Epîlrc 77 ii Lucilius) celui de Tullius Marcellinus ; dans Pline le Jeune (liv. i, lettre 42), celui de Corellius Uufus.
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SUICIDES. U5
s’abstint de nourriture ^ » Dans quelques villes les suicides avaient lieu avec l’approbation de l’autorité.
« On garde dans un dépôt public de Marseille, dit Va- Icre- Maxime (1. ii, cb, vi), un poison mêlé de ciguë, que l’on donne à quiconque fait valoir devant le conseil des Six-ccnts ( tel est le nom du sénat), les motifs qui lui font désirer de mourir. »
Sous le despotisme odieux des premiers empereurs romains, les suicides devinrent très-nombreux.
« La crainte des bourreaux, dit Taciie, multipliait les morts volontaires. D’ailleurs on dépouillait de leurs biens, on privait de sépulture ceux qui se laissaient condamner; tandis que ceux qui s’exécutaient eux-mêmes assuraient leurs testaments et leurs funérailles : c’était la récompense de leur prompte détermination »
Des flatteurs se dévouaient souvent à la mort pour détourner, de la personne sacrée du chef de l’empire, les maux qui pouvaient la menacer. Anlinoüs, dit-on, se dévoua pour Adrien, et ce fut là la cause des honneurs divins que lui rendit ce prince.
« Uu flatteur, dit Suélone(ch. 27), avait fait vœu, s’il le fallait, de mourir pour Caligula ; l’empereur le prit au mot, mais le voyant hésiter, il le lit couronner, comme nue victime, de verveine et de bandelettes, et le livra »*nsuile à une troupe d'cn(;»nts qui avaient ordre de le poursuivre dans les rues, ci» lui rappelant son vœu, jusqu’à ce qu'il fût précipité de la roche Tarpéicmie.
« Adrien, souverainement dégoûté de la vie, raconte i'un des écrivains de rUisloirc Auguste, ordonna à l’un
' Vu- de' rhcleiirs iltuslres, ili. U.
de ses esclaves de le percer d’une épée. Celle nouvelle élant venue à la connaissance d’Anlonin, il courut avec les préfets chez l’empereur, et ils le conjurèrent d’endurer courageusement son mal. Ce prince, irrité, comniunda de mettre à mort celui qui l’avait trahi ; mais Anlonin le sauva, et dit à Adrien, qu’adopté par lui, il deviendrait parricide, en souffrant qu’on lui ôlàlla vie. .\drien écrivit aussitôt son testament, et continua de s’occuper dos affaires d’Élal. Il essaya encore de se donner la mort; mais on lui arracha le poignard des mains, ce qui le rendit furieux. 11 demanda du poison à un médecin, lequel aima mieux se tuer que de lui obéir *. »
I! y eut à différentes époques ce que l’on pourrait appeler une épidémie de suicides.
« Plulaï que, dit Aulu-Gelle, rapporte dans le premier livre de son Traité de l’âme, à propos des maladies dont l’àme peut être atteinte, que presque toutes les jeunes niles de Milct formèrent subitement, et sans motif connu, le dessein de se donner la mort, et qu’un grand nombre se pendirent. Ces suicides se renouvelant tons les jours, cl devenant de plus en plus nombreux, et aucun remède ne pouvant guérir celle manie obstinée, les Milésions décrétèrent que les jeunes filles qui seraient trouvées pendues seraient portées en terre toutes nues, avec lelieiidont elles se seraient servies. Aussitôllcs suicides cessèrent ; la pudeur triompha d'une maladie incurable *. »
Les idées mystiques qui avaient cours parmi les premiers ebréliens et leur faisaient considérer la vie comme un mal, donnèrent naissance à la secte des Donaiistes.
’ Sjiailicn, di. 22, tradiidion de la collectiou Dubochet.
2 S K il il uniques, I, XV, cil. 10.
SUICIDES
« Une partie de ces fanatiques, dit Gibhon, délestait la vie et désirait viveincul recevoir le inaiiyie. 11 leur importait p(!u par quel supplice ou par (jiielles mains ils périssaient, pourvu que leur mort fiH sam liliée par rinleiilion de se dévouer à la gloire de la foi et à T espérance d’un Imnheur éiernel. Ils allaient (|iiel(|uefois insulter les païens au milieu de leurs fêles et jusque dans leurs temples. espérant que la colère des idolàires les porterait à venger riiouueur de leurs divinités. D'autres vouaient braver les juges, et les faisaient trembler sur leur tribunal, en se dénonçant eux-mêmes, et en demandant avec véliéinenee qu’on les conduisit au supplice. Us arrêtaient souvent les voyageurs stir les grands chemins, et les forçaient à leur infliger le martyre, en lenr promet- Linl utje récompense s’ils consentaient à les immoler, et eu les incnaçaiit de leur douuer la mort s’ils leur refusaient ce singulier service. Lorsque toutes ces ressources leur manquaient, ils désignaient un jour, où, en présence (le leurs amis et de leurs parents, ils se précipiteraient (lu haut d’un rocher; et on montrait plusieurs précipices devenus fameux par le nombre de ces suicides '. »
Chez la plupart des Barbares qui envahirent l’empire romain, le suicide était très-fréquent. Il y avait sur les limites des terres des Wi.'igolhs un rocjîcr élevé appelé le Rocher des A'icux, du haut duquel les vieilla: ds se jirécipilaient lorscju'ils éla eut las de la vie.
Mérovée, ayant, par son mariage avec Brunebaut, cncoiini la colère de son père Cbilpéric, qui le faisait poursuivre, fut enfermé iraîtreusemeul par les gens de Té-
' Histoire de ta décadence de l’empire romain, ch. 3l, traiiuctioii du Pdii/^fcn lilléraire, 1. 1 , p. 492.
rouanne dans une métairie que gardèrent des gens armés.
« Alors le prince, dit Grégoire de Tours, craignant de satisfaire par beaucoup de loiirnienls la vengeance de ses ennemis, appela à lui Gailen, un de ses familiers, et lui dit : « Nous n'avons eu jusqu'ici qu'une Ame et qu’une volonté ; ne souffre pas, je te prie, que je sois livré entre les mains de mes ennemis, mais prends une épée, et enfonce-la dans mon corps. » Celui-ci, sans hésiter, le perça de son couteau. Chilpéric, en arrivant, le trouva mort. Gaïlen ayant été pris, on lui coupa la main, les pied.s, les oreilles, le dessus des narines, et on le lit mourir misérablement *. ))
Bernard, roi d’Italie, petit-lils de Charlemagne, s’étant révolté, en 818 , contre son oncle, Louis le Débonnaire, fut condamné à perdre les yeux; quelques jours après avoir subi ce supplice, il se donna la mort.
Quatre siècles plus tard, en 1226 , Renaud, comte de Boulogne, fait prisonnier à la bataille de Bouvines, se tua dans sa prison, après une captivité de quatorze ans.
Césaire, religieux de Cîteaux, au treizième siècle, cite dans ses Dialogi miraculorum, d’assez nombreux exemples de moines et de religieuses qui, lasses de la vie, se sont donné la mort
’ L. V, collection Guizot. 1. 1 , p. 254. — Grégoire raconte ailleurs les suicides de Palindius, comte de Javoulx, et de malheureux qui, désignés par Chilpéric pour accompagner en Espagne sa nilc Rigonthe, destinée U Rekared, roi des Goths, préférèrent s’étrangler plutôt que de quitter leur famille et leur patrie.
* On peut voir dans Guibei t de Xogent, De vUa sua, I. iii, ch. 20, une légende assez curieuse d’un suicide in>piré par un motif religieux. Cette légende a été mise en vers par un poète du treizième siècle. Voyez dans Legrand d’Aussy, édition iii-tS, t. v, p. 58, le fabliau intitulé : Du Pèlerin qui sroriginisa pour saint Jacques.
SUICIDES
Les persécutions sans nombre que les juifs eurent à supporter pendant le moyen âge rendirent les suicides très-coruinuns parmi eux. En ^520, lorsde la seconde iiisurrection des Paslotireaux, ceux-ci assiégèrent une lour appartenant au roi, et où les juifs étaient venus (le toutes parts se réfugier. Après une courageuse résisUince, ces malheureux, voyant qu’ils ne pouvaient s’échapper, « aimant mieux, dit le continuateur de Guillaume (le Nangis, se donner eux-mêmes la mort que d'être tues par des hommes incirconcis, chargèrent un des leurs, tpii paraissait le*plus fort d’entre eux, de les égorger avec son épée. Il y consentit, et en tua sur-le-champ plus de cinq cents. Descendant de la tour avec un petit nombre d'hommes encore vivants, et les enfants des juifs, qu’il avait épargnés, il obtint une entrevue avec les Pastoureaux, et leur déclara ce qu’il venait de faire, demandant à être baptisé avec les enfants. Les Pastoureaux lui dirent : (( Coupable d'un si grand crime sur ta propre na- *( tion, tu veux ainsi éviter la mort ! » Aussitôt ils lui dépecèrent les membres et le tuèrent ; mais ils épargnèrent les enfants, qu’ils firent baptiser catholiques et fidèles *. » L’année suivante, eu 1521, près de quarante juifs accusés de maléfices, ayant été renfermés dans une prison du roi, a comme ils se croyaient déjà, dit le même chroniqueur, près d’encourir la mort, et ne voulaient pas tomber entre les mains d'hommes incirconcis, ils décidèrent qu'un d’entre eux égorgerait tous les autres ; et le consenteini'iU cl la volonté unanimes de tous furent que ce serait un ancien, qui paraissait le plus saint cl le meilleur, et qu’à cause de sa honte et de son âge, les autres
• Cnlli’i iii>n Guiziit, (oino xiii, p. 312.
i'(8 CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
nppelaicnl leur père, qui les meiirail tous à mort. Il n’y ' voulut ennseniir qu'à condition qu’on lui donnerait quelque jeune homme pour accomplir avec lui cette œuvre pieuse. Sa demande lui ayant clé accordée, cesdeu\-là nièrent tous les autres sans exception, et lorsqu’ils ne virent plus qu’eux seuls de vivants, ils se disputèrent pour savoir qui des deux tuerait rautrc. Le jeune homme voulait que le vieillard le tuât, et le vieillard voulait être tué par le jeune homme; mais enfin, le vieillard l’emporta, et il obtint, par ses prières, que le jeune homme lui donnerait la mort. Le vieillard et tous les autres tués, le jeune homme, se voyant seul, prit tout l’or et l’argent qu'il trouva sur les morts, et faisant une corde avec des haillons, il essaya de descendi e au bas de la tour. Mais, comme la corde était trop petite, il se lai-sa tomber eu bas, et, alourdi par le poids très-considérable de l’or et de l’argent qu’il poriait, il se cassa la jambe. Remis à la justice, il avoua le crime qu’il avait commis, et fut pendu avec les cadavres des autres morts *. »
Au moyen âge, la législation se montra en général fort sévère envers les suicidés.
« A Zurich, comme à Abbeville, on tramait le cadavre du suicidé par une ouverture pratiquée sous le seuil de la maison où la mort avait eu lieu. S’il s’était poignardé, on lui plantait près de la tête un morceau de bois dans lequel on enfonçait l’instrument de son trépas; s’il s’était noyé, on l’enterrait dans le sable à cinq pieds de l’eau ; s’il s’était précipité dans un puits, on l’ensevelis sait sur une montagne ou près d'un chemin, et on le fixait au sol en lui mettant une pierre sur la tête, une autre
1 Cullcctiun Guizot, t. XIII, pag. ^2.
SUICIDES
sur le corps, et une troisième sur les pieds. A Metz, les suicidés étaient aussi traînés par dcssolz le pa$ de leurs maisons; on les portait au j;ibet et on les pendait, ou bien on les enfonçait, on les serrait dans des tonneaux, et l'on abandonnait ces lugubres einbarcaliuns au cours delà Moselle, après y avoir tracé, en quel(|ues mots, l'enseigne du crime et du supplice : « Boullez à vaul, laissez alleir: c'est par justice I » La même manière de procé- ,der était usitée à Strasbourg *. »
« Audit mois de janvier (1484) dit une chronique de .Metz, les nouvelles fhrent apportées à Metz qu'un évêque de Strasbourg s’élail pendu et étranglé, et que la justice dudit lieu l'avait fait enfoncer dans uft tonneau, et le Illettré sur le Rhin et le laisser aller à l’aventure. »
En Sibérie, on enterrait les suicidés sur la face.
Au dix-huitième siècle, une bulle de Benoît XIV déclara le suicide un acte de folie, et permit d'enterrer en terre sainte ceux qui se donneraient la mort.
Brantôme, dans la vie du connétable de Bourbon, se moque fort des femmes qui, lors de la prise de Rome, en 1.r27, curent à soufi'rir toutes les insolences du soldat, et envoie « au diable l'une qui se tua pour telles violences, comme Lucrèce ; » il u’aurail certainement pas trouvé assez de .sarcasmes pour l'héroine dont parle Mariana.
« .Marie Coronel, dit l'bistorien espagnol, ne pouvant supporter plus longtemps l'absence de Jean de la Lerda, sou époux, aima mieux perdre la vie que de lui être inlidéle ; un jour qu elle se trouva agitée d'une manière plus furieuse par des désirs charnels, ne pouvant plus eu
1 Berhrrches sur 1rs opinions et ht législation en niaHere de mort volontaire pendant le moyen tige, p.ir M. F. Bouniuelol, Hil/liolhènue de ticole des Chartes, série, t. iv, p 400.
soutenir li violence, elle prit un tison ardent et rappliqua à l’endroit où le feu de la passiim se faisait plus vivement seniir, voulant par ce feu matériel étouffer la ilamme intérieure qui la dévorait, et aimant mieux s exposer à une mort cruelle qu’au danger de perdre la conscience et son honneur : courage héroïque dans une femme qui méritait de vivre dans un siècle plus heureux et digne des plus grands éloges, moins par l’action qu’elle lU, cl que l’on ne peut pas approuver en elle-même, que , par l’amour et le désir ardent qu elle avait de conserver la chasteté ^ »
Au seizième siècle, il y eut quelques suicides assez célèbres.
L’auteur du Cymbalum mundi, Ronaventure Despériers, mit fin à ses jours en 1544. « 11 fut trouvé, dit Henri Etienne {Apoiogie d’Hérodote, ch. 18), s’estant tellement enferré de son espéc, sur laquelle il s’estoit jelté, que la pointe, entrée par l’estomach, sorloil par l’eschine. »
Le sénateur florentin, Philippe Strozzi, après avoir contribué, en 1550, à ramener h Florence le duc Alexandre, fut bicniùl forcé par celui-ci de s’enfuir à Venise. En 1538, il tenta de rentrer dans sa patrie à la tête d’une troupe d’émigrés, fut vaincu et enfermé 5 Pisloie , «Là, dit Brantôme, plutôt que d’endurer de cruelles gênes pour confesser ses secrets à la ruine de ses amis, et encourir une mort indigne de lui et de son parentage , autant généreusement que patiemment , se mit contre la gorge (aucuns disent contre l’estomac) une épée qu’un Espagnol de sa garde avait laissée par mégardc, et fut trouvé mort sur le carreau, tout san-
1 L. IV, cil. 94, traduction de Cliarcnton.
SUICIDES
glaut, ayant laissé sur sa table un billet écrit qui disait ; « Puisque je n’ai su bien vivre, c’est bien raison que je « sache bien mourir, et que je mette fin à ma vie et à mes « misères par un cœur généreux. » Et au plus bas mit encore eu écrit ( que ceux qui ont fuit mention de sa mort ne le disent point pourtant ; mais M. de Slrozze dernier, son pctit-fils, et duquel il portait le nom de Philippe, me l’a ainsi assuré) ce vers' de Virgile, prononcé par Didon à l'heure de son trépas :
Ëxoriare aliquis noslris ex ossibus ultor »
« En 1576, dit de Thou (1. lxii), mourut à Rome Jérôme Cardan, âgé de soixante*quinzc ans, l’an et le jour qu'il avait prédits, c’est-à-dire, le 21 septembre. On crut que pour ne pas en avoir le démenti, il avança sa mort en refusant de j)rendre aucun aliment. »
Le comte de Cramai!, dit Ilistorietle du comte
de Cramai/), avait un ami qu’on appelait Lioterais, homme d'esprit. Quand il fut vieux, et que la vie commença à lui être à charge, il fut six mois à délibérer tout ouvertement de quelle mort il se ferait mourir ; et un beau matin, en lisant Sénèque, il se donne un coup de rasoir et se coupe la gorge. Il tombe; sa g.... monte au bruit: O .\b 1 dit-elle, on dira que je vous ai tué.» Il y avait du papier et de l’encre sur la table, il prend une plume et écrit : « C'est moi qui me suis tué,» et signe Lioterais. » En 1739, un Danois, le missionnaire jésuite Jean Robeck, auteur d’une apologie du suicide, se rendit à Brème, y acheta une barque sur laquelle il monta seul, et s'abandonna au courant du Weser. On retrouva son corps trois jours après.
1 Yiede Léon Slro::c, iii'' li rc. tii. lü.
« CreecI), le commenlatciir de Lucrèce, raconte Voltaire, mit sur son maniLscrit : iS. B. qu'il faudra que je me pende quand j'aurai fini mon commentaire. II se tint parole pour avoir le [)laisir de liiiir comme son niiteur. S'il avait entrcpiis un commcniaire sur Ovide, il aurait vécu plus Iougtem|)s L »
Le suicide est à peu près inconnu chez les mahoinëlans. On cite comme un exemple peut-être uni(|ue dans riii^loire des princes musulmans, le suicide du dernier roi du Gouzeràt, de Modhaffer, qui, privé de ses Etats et fait prisonnier par les Mongols, se coupa la gorge avec un rasoir eu L'ï92.
Les suii ides de personnages marquants ont été trèsfréquents depuis un siècle. Sans parler do celles qui ont été amenées par des révolutions poliiiques, nous nous bornerons à citer les moris volontaires de Cbatlerlou, KIcist, Sonnenberg, deramiral Villeneuve, de Gastlereagli, d’Auger, de Gros, de Léopold Koberl, etc.
Un grand nombre d'écrivains ont examiné longuement la question du suicide, question que les pères de l’Eglise, cl entre autres saint Augustin, avaient déjà traitée aux premiers siècles de notre ère. Shakspeare a, dans Hamlet (acte III, scène I), consacré à ce sujet une magnifique tirade. Nous nous bornerons ici à transcrire les conseils de Scarron à un amant malbeureux, conseils qui sont dans leur genre un modèle de bonne plaisanterie.
« Mais puisque voire mon est un mal nécessaire,
El que c'est un arrêt donné,
Choisissez une mort qui ne soit point vulgaire,
Digne d'un amour raliiné.
1 l:i( I oit. aire pitilosophiyue, ait de Catox et du Sucide.