I.a faim mit au tombeau Maltilàtre ignoré
Or, 1“Malfilâlrc, loin d’être ignoré, avait, de son vivant, acquis une réputation que réellement ses vers ne méritaient pas. 2“ Il ne mourut pas de faim, mais de maladies, suites de ses débauches.
Les peintres n’ont pas moins contribué que les poètes à propager des erreurs de tout genre *.
Il y a quelques années, on a vu à l’cxpositiou un la-
* Voyages en Italie, t. vu, ch. 14, t. i, p. 479.
* Nous poarrions encore citer un t:ible.iu exposé en 1845, et où l’on nvail représenté Salomon de Caus dans une maison de fous. Nous reviendioiis ailleurs sur tnulo cttie histoire.
Digiîize^^ by Googh
bleau de M. Gigoux, représentant Léonard de Vinci expirant dans les bras de François sujet déjà traité en 4781, par Ménageot.
La tradition à laquelle le peintre a emprunté son sujet repose uniquement sur une épitaphe latine conçue eu termes fort amphibologiques. Elle est, il est vrai, rapportée par Vasari mais on ne l’a jamais vue sur aucun monument. Léonard de Vinci mourut au château de Clou, à Ainboise, le 2 mai 1519. Or, à cette époque, la cour était à Saint-Germain en Laye, où la reine était accouchée de Henri II, le 51 mars, et les ordonnances royales données le l^*" mai sont datées de cet endroit. De plus, le journal de François 1"^ ne signale aucun voyage du roi jusqu’au mois de juillet. Enfin, l’élève de Léonard, François Mel/.i, auquel il lègue scs livres et ses pinceaux, et qui était dépositaire de son testament, écrivit au frère du grand peintre une lettre où il raconte la mortde son maître ; pas un mot n’y fait allusion à la circonstance mentionnée plus haut, et qui, si elle eût été vraie, n’aurait ceriainement pas été oubliée.
C’est surtout quand il s'agit des mots appelés mots historiques que les erreurs ont été nombreuses. Citons seulement les exemples suivants:
Philippe de Valois, le soir de la bataille de Crécy,
1 Voici celte épila plie :
Lconardus Viiicius: quid plura? Divinuui ingciiium,
Diviiia inaniis,
Einori in simi regio niernere.
Virliis cl furljiia lioc inununientum conlingerc 0raviss:in's iinpciisis curaveruiil.
Sinu rcijio, expression fort vague, et proltablenienl niélaphorique, peut fort bien élicHraduite par c/k’j le roi, et être regardée comme une allu- ^tou à la mort de Léonard dans un clnUcau royal.
arriva au château de la Broyé, et quand le châtelain lui demanda qui il était, il répondit, à ce que racontent plusieurs écrivains modernes : Cesl la fortune de la France, réponse très-belle, et qui aurait pu être faite au seizième siècle, mais non certainement au quatorzième. Ou l’a tirée des premières éditions de Froissart; mais les éditeurs avaient mal lu les manuscrits qui leur avaient servi pour l’impression, et où l’on trouve seulement cette phrase : Ouvrez , ouvrez, châtelain, c’est Vinforluné roi de France ^ »
Le président Mathieu Molé n’a point prononcé cette phrase célèbre et fort peu claire : « Il y a loin du poignard d’un assassin à la poitrine d'un honnête homme ; a mais celle-ci, qui est fort insignifiante : « Quand vous m’aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre »
Ou sait maintenant à quoi s’en tenir sur l'authenticité des mois : « Fils de saint Louis, montez au ciel ^ » et « La garde meurt et ne se rend pas. » Cette dernière phrase est la traduction très-longue et très - poélique d’un mot fort énergique , composé seulement de ciuq lettres.
Parmi les nombreuses anecdotes qui sont ou tout à fuit reconnues comme controuvées, ou seulement contestées par divers écrivains^ nous mentionnerons l’histoire de Marie d’Aragon, femme d'Othon 111 * ; l’empoisonnement
* Voy. ri'oissai’i, 1. 1 , paî t. 1, ch. 292, p. 3i0.
5 Voy. Diograpliie Michaud, p. 289, note. j
8 Voy. Diographie Michaud, art. Louis XVI.
* Codefroy de Viterhe raconte que celle princesse ayant fait périr on chevalier dont elle était éprise; et qui avait repoussé son amour, fut plus tard mise à mort pour ce crime.Voy. ilémoires de l'Académie des Iiiscnplioiis cl Betks-LcUres, t. xxm, une dissertation de Zarlaubcnsnr ce sujet.
de l’empereur lleDri VII dans une boslie^ ; l’assassinat de la comtesse de Chàlcaubriand ^ ; le fait de Vincent de Paul se substituant à un forçat ^ ; l’anecdote de l’abbé de R.incé et de la tête de madame de Monlbazon; l’entrevue de Marie Mancini et de Louis XIV ♦; l’anecdote du verre d’eau, etc.
11 y a encore une foule de traditions inventées par la baine politique ou religieuse, car le fanatisme a toujours procédé de la même manière. Si certains petits livres des jésuites racontent, de nos jours, que, dans sa dernière maladie. Voltaire dévorait ses excréments, les ennemis de l’Eglise ou du cbrisiianisme n’étaient guère mieux traités au moyen âge. Voici, par exemple, comment un chroniqueur du douzième siècle, Guibert de Nogent, raconte la mort de Mahomet, dans le premier livre de scs Geita Deiper Francos. a II était, dit-il, sujet à des attaques d’épilepsie. Un jour qu'il se promenait seul, il tomba, frappé de l’une de ces convulsions; et, tandis qu’il en était tourmenté, des pourceaux, qui survinrent, le dévorèrent si complètement, qu’on ne trouva que ses talons pour débris de tout son corps. »
Entre Guibert de Nogent et les implacables ennemis de Voltaire, peut-on croire qu’il y ait sept siècles d’intervalle !
Il est quelques personnages célèbres dont on a nié
rexisteuce. Sans parler de la prétendue papesse Jeanne,
qui a donné lieu , jusqu'au dix-huitième siècle , à de
1 Voy. Muraluri, lier. liai, scriptores, t. xv, p. 49.
s Voy. les dissertations de Hévin, dans ['Histoire de François Z®'' de Varillas, 1686, in-8°, etdu bibliophile Jacob, 1858, in-8°.
3 Biographie Michaad, 1. xmx, p. 152.
* Bayle. Réponses au.v questions d’un provincial, e\\. 71.
vives controverses entre les catholiques et les protestants on a encore, mais sans avoir aucunement éclairci la question, contesté l’existence de Corinne, de Laure de Noves, de Clémence Isaure, la fondatrice des Jeux floraux, etc.
Par compensation, il est des femmes dont les jours ont été prolongés de manière à faire envie à Matbusalem : ainsi, l'on a prétendu que Marion de l’Orme était morte seulement au milieu du dernier siècle.
Les portraits de Pétrarque sont fort différents les uns des autres, ce qui fait supposer que l’on n’a pas la représentation exacte des traits du grand poète. Les portraits de Dante, au contraire, devaient être très-ressemblants, car ils diffèrent peu entre eux. Il avait la tète longue, le front haut et développé, le nez recourbé, de manière que la pointe était basse et les ailes du nez relevées, le menton proéminent. M. VV.-F. Edwards, qui a reconnu très-fréquemment ce type à Bologne, à Ferrare, à Venise, en Lombardie, cl aussi dans une partie de la Bourgogne, le considère comme le type distinctif de la race kymrique *.
Il y a un certain nombre d’hommes connus à divers
1 Celle papesse aurait siégé, disait-on, entre Léon IV, qui mourut le juillet 855, et Benoit IIl, qui mourut le 8 avril 858. Yoy., dans le Diclionnaire hitloi ique de Bayle, au mot Papesse, le long et curieux article consan é à cct'e singulière histoire.
* Mémoire» de la Société ethnologique, 18*1, in-8®, 1 . 1 , p. *6^ct suiv.
litres qui n’ont jamais voulu laisser faire leurs portraits. Tels furent, dit-on, Agésilas, le poète Accius, le philosophe Plolin, Gataker, célèbre théologien anglais, le jurisconsulte Marc Velser, etc.
Florian, qui était très-laid, et que sa laideur affligeait beaucoup, ne laissait mettre en tête de ses œuvres que des portraits peu ressemblants, mais où ce défaut était dissimulé.
En l’an 1000, l’empereur Othon 111 visita le tombeau de Charlemagne (mort en 814), à Aix-la Chapelle. Voici le récit de celte visite, faite par un témoin oculaire, le chroniqueur Novalis : « Le corps était placé dans une sorte de cellule, solidement bâtie en chaux et en marbre, que nous avons été obligés de briser pour pénétrer jusqu’à lui ; et, dès que nous nous sommes approchés, nous avons senti une Irès-forie odeur; puis, fléchissant le genou, nous nous sommes prosternés et nous l’avons adoré. Immédiatement après, l’empereur Othon le rcvclil de vêlements blancs, coupa ses ongles, et remit tout en ordre autour de lui. Rien dans les membres du mort n’annonçait la corruption, seulement l’extrémité de son nez s'était un peu amoindrie. Mais l'empereur fit à l’instant remplacer par de l’or la partie qui manquait; puis, enleva une dent au cadavre, et après avoir fait réparer la cellule, il s’en alla. »
Albert le Grand, mort en 1280, fut enterré, dilThévei, au milieu du chœur du couvent des Jacobins , à Cologne, a Ce corps était encore entier du temps de l’empereur Charles le Quint, et fut déterré par sou commandement.
et après remis en son premier monument ^ )> Le corps de Cliarles lui-même fut trouvé entièrement intact, lorsque fPhilippe IV le fit exhumer, en 1656. Certains historiens espagnols n’ont pas manqué de proclamer que ce phénomène était dû à la pureté de mœurs du grand empereur. Mais si l’on veut savoir à quoi s’en tenir sur cette prétendue venu du rival de François I", on n’aura qu’à lire le chapitre que lui a consacré Brantôme.
Landino, célèbre érudit florentin du quinzième siècle, ,mort en 1504, à l’àge de quatre-vingt-un ans, fut enseveli dans un palais, qui lui avait été donné à Florence pour un savant commentaire du Dante. « Son corps, qui ne s’est point corrompu, s’y montre encore ; il peut être regardé comme le mieux conservé qu’il y ait en Europe. Une inscription de huit vers italiens rappelle la vie, les ouvrages de Landino, et le phénomène de son cadavre. Le capitaine Gavignani, Bolonais, lui arracha, en 1632, deux dents, qu’il emporta comme relique. Un curé l’a mutilé par pudeur d’une autre manière, lorsqu’il sut que la princesse Violante Béatrix de Bavière devait venir le visiter ; aussi la princesse, frappée de l’étrange attentat, dit en plaisantant que celui qui l'avait ordonné mériterait bien de subir la peine du talion »
Le corps du connétable de Bourbon fut longtemps conservé dans la citadelle de Gaëte, où l’on avait l’usage bizarre de changer son costume trois fois l’an. On raconte que le soldat chargé de cette toilette disait: Queslo
U grida la mile corne un diavolo, se non a si veste
a s uo lempo
1 llisloire des hommes illustres, t, ii, p. 67.
* Valéry, Voyages en Italie, 185S, i. ii, p. 2t5, note.
s //</(/., t. ni, p, 28 , note.
MÉLANGES. 44î>
Divers historiens parlent aussi de l’incorruptibilité des cadavres du grand sénéchal de Sicile, Âcciajoli; de Grégoire VII; du jésuite polonais Drusbicki; d’Agnès Sorel, dont le tombeau fut ouvert sous Louis XVI ; de madame de Sévigné, etc.
L’histoire des arabes d’Espagne offre l’exemple, probablement unique, d’un prince devant la vie et un royaume à la longueur d’une partie d’échecs.
Muhamad VI, roi de Grenade, étant monté sur le trône au préjudice de son frère aîné, Jusef, en 1396, fit immédiatement enfermer ce prince dans la forteresse de Salobréna. « Douze ans plus tard, Jusef était encore dans sa prison, lorsque Muhamad, atteint d'une maladie mortelle, voulut assurer la couronne à son fils, et envoya l'ordre de tuer son frère. Cet ordre, adressé au gouverneur du fort, était ainsi conçu : « Alcaide de Sa- « lobréna, mon serviteur, aussitôt que l’oflicicr de mes « gardes, Alimed-ben-Xarac, te remettra cet écrit, tu ôte- « ras la vie à Cid Jusef, mon frère, et tu m’enverras sa « tête par le retour du messager. Je compte sur ton zèle « à me servir. » Lorsque Alimed arriva à Salobréna, il trouva le prince jouant aux échecs avec l’alcaide. Ils étaient assis, Lun et l’autre, sur des coussins de drap de soie brodés en or ; des tapis de la même étoffe couvraient le parquet, car Jusefavail été jusque-là traité dans sa prison avec maguiliceucc. L'alcaïdc n’eut pas plutôt parcouru récrit fatal, (ju’il ne put contenir son émotion et son trouble ; les excellentes qualités de Jusef lui avaient gagué tous les cœurs, et l’alcaïde, qui avait plus que tout autre l'oc-
c.'ision de le voir de près et d’apprécier son mérite, avait conçu pour lui le plus tendre attachement. Ahmed le pressait de remplir la commission dont le roi le chargeait, et l’alcaïde, hors de lui, ne savait comment en parler au prince. Jusef, soupçonnant la triste vérité, prit l’ordre des mains tremblantes de l’alcaïde, et, lui adressant la parole avec douceur, il lui demanda seulement quelques heures pour prendre congé de ses femmes et de sa famille. Ahmed dit alors que l’exécution ne pouvait être différée, parce qu’on lui avait fixé I heure précise à laquelle il devait être de retour à Grenade, sous peine de perdre lui-même la vie. « Au moins, répliqua Jusef, qu'il « me soit permis de finir ma dernière partie d'échecs. » Ahmed y ayant consenti, quoique avec peine, le prince reprit le jeu, et invita l’alcaïde à continuer ; mais celui-ci était si agité, qu'il ne pouvait conduire ses pièces. Jusef lui faisait remarquer ses fréquentes disiraclions. Au moment où la partie était près de finir, deux cavaliers de Grenade, qui étaient arrivés au galop de leurs chevaux, entrèrent dans la salle où était le prince, annoncèrent la mort de Muhainad, et lui baisèrent la main comme au nouveau souverain de Grenade. Jusef osait croire à peine à ce changement de fortune, lorsque d’autres cavaliers vinrent confirmer la nouvelle, et dire au prince que le peuple l'atteiidait avec la plus vive impatience »
On pourrait dresser une liste assez longue des princes qui ont fait mourir leurs fils, depuis Constantin le Grand,
1 Coiule, Histoire de la domination des Arabes en Espagne, traduit de respagiiol rar Maries, t. tu, p. 267.
meurtrier de son fils Crispinus, jusqu’à Pierre le<jrand, meurtrier de son fils Alexis. Ces catastrophes, très-fréquentes dans les histoires byzantine et orientales, ontëlé, heureusement fort rares parmi les modernes. — Philippe II, vivement inquiété par le caractère indomptable de son fils don Carlos, jugea à propos de s'en débarrasser. <( Il conclud, dit Brantôme, que le meilleur étoit de le faire mourir ; dont un matin ou le trouva en prison estouffé d’un linge, non, diel-on, sans avoir avant desbagoulé contre son père raille injures et exécrations, malédictions et vilainies, lorsqu'on lui annonça sa mort, et l’avoir adjourné devant Dieu à y comparoistre un jour pour sa cruauté ^ »
Avant la révolution, la noblesse, qui affectait le plus profond mépris pour le commerce, dérogea souvent à ses habitudes orgueilleuses. Voici, pour le prouver, une lettre récemment publiée, et qui fut écrite par le duc de La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes.
Monsieur, il y a deux ou trois ans que mon fils de Marsillac continue un petit commerce, on Angleterre, quy luy a réussy jusqu’à ceste heure, et il espère encorcs miens soubs vostre protection le succès qu'il en désire, quy est de pouvoir tirer des chevaus et des chiens pour du vin qu’il envoie. Son adresse ordinaire est : à M. Graf; mais, dans l'incertitude du lieu où il sera, il ose prendre la liberté de vous supplier par moy, de commander à quelqu'un des vostres de prendre soin de ce
porteur qu’il envoie pour la conduite des clievaus et des chiens qu'il espère tirer du pris de son vin.
« Sy, pour surcroist de faveur, vous avés agréable de vous souvenir de ce que je vous gaigné à Chantilly, et m'envoier ce qu’il vous plaira du pais où vous estes, je le recevray avec grand estime, et vous tesmoigoeray toutte ma vie et à tout ce quy vous appartient, que je suis très-véritablement, monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur,
« La Rochefoucauld. »'
A la Rochefoucauld, ce 20® février 1642.
La suscription, d’uue autre main, porte.: À monsieur, monsieur de la Ferlé, ambassadeur pour le roy en Anglcterre L
Nous avons déjà parlé des morts prédites ; nous parlerons, dans d’autres volumes, de diverses autres prédictions. En voici pourtant deux assez singulières, qui nous ont semblé devoir trouver place ici.
« Henri IV n’avoit que dix à onze ans, rapporte l’Estoile, et il étoii nommé le prince de Navarre ou de Béarn, lorsqu’au retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1564, étant arrivé avec Sa Majesié à Salon du Crau, en Provence, où Nostradamus faisoit sa demeure, celuici pria son gouverneur qu’il pùt voir ce jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le temps que l'on lui doniioil sa chemise, Nostradamus lut introduit dans sa chambre; cl, l’ayant contemplé assez long-
’ Dulh’lin de la société de l’Iiisloiie de France, t. ii, 1835, i>. 138.
temps, ii dit au gouverneur qu’il auroit tout l’iiérilage. « Et si Dieu, ajouta-t-il, vous fait grâce de vivre jus- « que-là, vous aurez pour maître un roi de France et a de Navarre. «
a Ce qui sembloit lors incroyable est arrivé en nos jours : laquelle histoire prophétique le roi a depuis racontée fort souvent, même à la reine ; y ajoubnt par gausscrie qu’à cause qu’on tardait trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le contempler à l’aise, il eut peur qu’on vouloit lui donner le fouet *. »
Voici l’autre prédiction, rapportée par Lemontey, qui n’a pas indiqué où il l’avait puisée.
a Plusieurs années avant que le nom de madame Scarron fût parvenu jusqu’à Louis XIV, la cour était à Saint- Germain. On s’occupait beaucoup alors de sorciers et de devination. Le roi ne fut pas, dans la suite, e.xempt de cette faiblesse. On connaît le voyage mystérieux du maréchal ferrant de Salon ( voy. p. 295), et l’audience qu’il lui donna; on sait qu'il recevait à toute heure le prieur de Corbière, astrologue en titre de M.de Louvois. Mais à l’époque dont nous parlons, il s’intéressait peu à ces jongleries, moins par réflexion que par la légèreté de son âge. Quoi qu'il en soit, il fut instruit que des courtisans qui habitaient l’étage supérieur du château, devaient y faire venir une fameuse devineresse de Paris ; il eut la curiosité de l’entendre ; et la société consentit à l’admettre, bien déguisé, dans son petit sabbat. Quand son tour de consulter fut venu, la magicienne l’envisagea attentivement, et lui dit « qu’il était marié, mais galant et à bonnes foret tunes; qu’il deviendrait veuf, et qu’il se prendrait de
I ' Jnnrva! de l'Esloile, annéo 1589, folleciion Mirliaiul-I’oiijonlat, p. 5.
« passion pour une veuve surannée, de basse condition, « et le rebut de tout le monde ; qu’il l’épouserait, et au- « rait un tel aveuglement pour elle, qu'elle le gouverne- (( rait, et le mènerait, toute sa vie, par le bout du nez. » Le roi s’échappa, suffoquant de rire, et descendit dans son appartement.
a La première personne qu’il rencontra fut le duc de Créqui, avec qui il vivait familièrement. 11 se bâta de lui raconter mot à mot le diseours de la sibylle. Tous deux s’égayèrent à l’envi sur l’ineptie de la sorcière , sur la crédulité de ses dupes, et sur le bon tour que le roi lui avait joué ; faisant, d’ailleurs, l’im et l’autre, les plus plaisants commentaires du sort magnifique qu’elle avait promis au monarque. Mais quand, dans la suite, la mort de la reine et l’engouementde LouisXIVpour madame Scarron eurent réalisé une prédiction si absurde, celte scène bouffonne se représenta sans cesse au roi humilié. Il n’osa lever les yeux devant Créqui, évita soigneusement sa présence, et ne lui adressa plus ni un mot ni un regard. Ce courtisan ambitieux comprit que son malheur était irréparable; et, précipité au tombeau par le chagrin, il révéla, en mourant, au pieux Cbarmel, la cause singulière de son martyre^. »
« M. de Munlluc, dans son livre, allègue, dit Brantôme, plusieurs vaillants capitaines, qui n’ont jamais été blessés, entre autres, M. de Sansac le bon homme. Si j'avais
' Essai sur l’élabimmeni monarchique de Louis XIV, picers justificatives K® », (lEurres, t. v, p. 265.
MÉLANGES. A2i
eolrepris d’en alléguer plusieurs, je le ferais ; comme nous avons vu M. deNemours, Jacques de Savoie, lequel, si jamais prince fui vaillant et hasardeux, celui-là l'a été, et pourtant jamais blessé, ayant exercé et fait l'état de gendarmerie, de cavalerie, et aussi d’infanterie ; car il s’est mêlé de tous ces trois états.
« M. le vidame de Chartres en a été de même, s’étant employé en toutes ces trois charges, sans jamais s’y être épargné, et même au siège et assauts de Coni, assiégé par M. de Brissac, tous deux couronnels, qui ont vu et senti gresler plus d'arquebusades sur eux, que le ciel ne jette de gresle sur les champs en mars, lorsque l'hiver veut prendre congé de nous; et n'ont jamais été blessés, sinon lorsqu'ils sont morts.
«Notre roi Henri dernier (Henri III), sans aller plus loing, ni en batailles, ni en sièges de villes qu’il a faits, n’a non plus été blessé, ne s'y épargiiant non plus que les moindres.
« Pour venir aux petits, feu M. de Gouas a été un aussi brave et vaillant soldat et capitaine, qui ait été de son temps, et fort adventureux ; il ne fut jamais blessé, et vint à mourir à la Rochelle, d'une petite arquebusade dans la jambe, qui n'ëlait nullement dangereuse.
<( Ceux qui ont connu le capitaine Mons, qu’on appelait le borgne Mons, neveu de ce brave M. de Mons, qui mourut à la guerre de Toscane, lieutenant de M. de Sipierre, de sa compagnie de chevau- légers, on nesau* raitdire autrement qu'il n’ait été un des plus hasardeux et déterminés soldats de la France, et cherchant la fumée des arquebusades, et les allait hallainer toujours désarmé et en pourpoint; jamais aucune n’entra en son corps, ni blessé : enfin, son heure étant venue, en une
petite escarmouche faite à la Rochelle, lorsque nous étions eneore aux masures à la fosse aux lions, que les courtisans appelaient ainsi, il fut blessé, et moi avec lui; et mourut après dans quatre jours, ayant été et étant encore par sa valeur lieutenant d'une des couronuelles de M. de Strozze.
« J’ai vu le capitaine Sainte-Colombe, vaillant etbrave soldadin, et déterminé s’il en fut un. On disait qu’il était de cette maison valeureuse de Sainte-Colombe en Béarn, mais non légitime; toutefois je vous assure que ce bâtard ne faisait point de déshonneur aux légitimes, mais ordinairement il était blessé. A la Rochelle, il fut blessé trois fois ; et n’avait pas plutôt un coup de guéri, qu’il en avait un autre. A la conquête de Normandie la Basse, faite par le seigneur de Matignon, non encor inaréclial, il y fut blessé deux fois; pour la troisième, il mourut à Saint-Lô : de sorte que nous l’appelions et sou corps une garenne d’arquebusades.
« Le vaillant capitaine Laroutte, qui depuis fut tué à la reprise de Marçantdernièremcni, d’où if était gouverneur, a été tout de même sujet aux blessures.
« Feu M. de Courboson, puisné de Lorges, vaillant certes s’il en fut un, car de cette race, iis ont été tous braves et vaillants, aussitôt qu'il était en quelque bonne affaire, aussitôt était-il payé de quelque coup ; bien contraire à son frère Saint-Jean Lorges, qui ne devait rien en valeur à tous ses frères, et ne s'épargnait au hasard non plus qu’eux, se sauva de blessures, jusqu'à ce qu’il fût proditoirement et malheureusement massacré par la menée du maréchal de Matignon, qui en fut fort blâmé. Car c’était un brave et vaillant gentilhomme.
« Le brave M. de Crillon a été aussi couvert d’une iu-
MÉLANGES. m
finilé de plaies sans avoir encore pu mourir par elles,, les ayant toutes soignées de vaillante façon ^ »
On pourrait faire un tableau assez curieux du rôle que les poètes de lous les temps et de tous les pays se sont fait jouer dans leurs ouvrages C’est là en général qu’ils ont donné libre carrière à leur vanité ; les œuvres de quelques auteurs offrent pourtant un côté plus plaisant, et l’on pourrait appliquer à bon nombre d’entre eux ce que Barthélemy nous a raconté de monsignor Baïardi, dont nous avons eu déjà occasion de parler dans un autre volume *. .
Ce prélat, que Barthélemy visita à Naples, voulut lui faire connaître plusieurs poésies latines de sa composition. Il lui lut entre autres un poème sur la fontaine de Trévi. « Voici, dit Barthélemy dans ses mémoires, quel était le plan de ce petit ouvrage.
« Le poète court à la nouvelle fontaine; il aperçoit de loin le beau Neptune qui frappe de son trident les rochers entassés sous ses pieds, et en fait jaillir des torrents impétueux. Il approche du bassin onces eaux rassemblées lui présentent un spectacle ravissant; ce sont des naïades qui se jouent dans leur sein ; lui-même se mêle à leurs jeux; un pouvoir inconnu, en le revêtant tout à coup d'une figure céleste, lui avait prodigué lous les attraits (|ui régnaient dans ses nouvelles compagnes. Il n’avait rien épargné pour décrire avec une
* T. I, p. S8G et suiv.
* Voy. Curiosités littéraires, p. 208.
424 CUlUOSITÊS BIOGRAPHIQUES.
cxactiluüe scrupuleuse les heureux changeinciils qu'il avait éprouvés. Il s’arrêtait avec complaisance sur la légèreté des mouvements, la justesse des proportions, l'arrondissement des formes, et la douceur des traits. Pendant qu'il me présentait ce tableau dégradé par une lecture rapide et une prononciation étrangère à mes oreilles, je comparais l'état de cette ancienne nymphe des eaux avec son état actuel : son menton regarni et couvert d'une barbe épaisse, scs joues pendantes et semées de taches jaunes, ses yeux profondément ensevelis dans leur orbite, scs rides repliées en plusieurs manières sur son front, tout cela me frappa tellement, que, la lecture fiuie, après quelques compliments, je dis à l'auteur : « Je ne puis pourtant pas dissimuler que depuis votre métamorphose vous êtes un peu changé.» Il en rit, et croyant à celte mauvaise plaisanterie, que je m’amusais beaucoup : Encore un moment, me dit-il ; vous m’avez vu en néréide, je vais à présent me montrer en bacchante ; et, en tirant aussitôt de son inépuisable cassette un dithyrambe d’un volume effroyable, et rassemblant scs forces, il entonna le cantique sacré ; mais la chaleur avec laquelle il déclamait lui causa, dès les premiers vers, un redoublement de toux si violent, que je l’engageai à remettre à un autre jour la suite de sa lecture. Il y consentit, quoiqu’à regret ; et je me sauvai bien vite, et bien résolu à ne plus fatiguer sa poitrine ^ »
Le nom de dixième muse a été donné à une foule de femmes auteurs, de tous les pays, entreautres, aux Ilalien-
1 Œnvfts, 1821, in-S°, t. p 18.
nesAvogrado, Fedele (quinzième siècle), Berlaui (seizième siècle) , Cicci, Sulglier-Fantastici, Fenaroli (di\-hiiilième siècle) ; à la Portugaise Violante de Ceo (dix-sepiième siècle); aux Anglaises Callierine Philips et Anne Killigrew (dix-septième siècle); enfin, aux Françaises Pernelte de Guiliel (seizième siècle), Claudine Colletcl^ Deshoulières, Gournais, l'ilérilier, la Suze, Anne de la Vigne (dixseptième siècle), Bermanii et Bourette (dix-huitième siècle), etc.
« Ou dit ordinairement, rapporte Vigncul-Marville, que la science n’est pas héréditaire, et qu’elle ne passe guère des pères aux enfants, aux frères, aux neveux, aux cousins; néanmoins il y a des familles qu’on peut appeler familles de savants. Telles sont les familles des Manuce, des Estienne, des Scaliger, des Morel, des Godefroi, des Pitliou, des Montelon, des de Thou, des Bignon, des Dupuys, des Seguier, des Talon, des Demêmes, des Lamoignon , des Heinsius, <les Vossius, des Capel, des Justel, des Valois, des Sainte-Marthe, des Moreau, des Patin, etc. , etc. » Bornons-nous à ajouter les noms des Bernouilli à celle liste que nous pourrions grossir beaucoup, si nous voulions citer dos familles d'artistes. Mais nous aurons occasion d’y revenir ailleurs. »
« C'est une remarque qui se vérifie tous les jours, dit ailleurs le même cerivain, que ceux à qui il manque
I Voy. CttrijsiliS liltirahes, p. 150.
quelque chose du coté de la naissance, se Irouvenl récompensés du côté de l’esprit par les talents extraordinaires. Melin de Saint-Gelais, l'un de nos bons poètes- français, était fils naturel d’Octavicn de Saint-Gelais, sieur de Lansac. Jean- Antoine Baïf, aussi bon poète français et grand musicien, eut pour père Lazare Baïf, abbé de Charoux, maître des requêtes et ambassadeur à Venise, qui le fit légitimer. Claude-Emmanuel LhuiMior, surnommé Chapelle, du Heu dit la Chapelle, où sa mère le mit au monde, entre Paris et Saint-Denis, était fils naturel de M. Lhuillier, maître des comptes. Fulvius fJrsinus, savant antiquaire d'Italie, était bâtard d'un seigneur de la maison des Ursins. Anlonius Bosinus, auteur de la Roma sollerranea, était lils naturel d’un chevalier et d’une esclave africaine. Pomponius Lœtus, que toute l’Italie venait écouter avec tant d'empressement, qu’on retenait dès la nuit des places dans son école, était bâtard d’un prince de Salerne. Galilée, était fils naturel de Vinccnzo Galilei, gentilhomme florentin. Le fameux Érasme n’était pas de meilleure maison que ces messieurs. >
Dans celte liste de bâtards célèbres que nous pourrions allonger beaucoup, nous sommes étonné de ne pas voir figurer Boccace, qui naquit à Paris en 1313, d’une habitante de celte ville et d'un marchand florentin.
(( Trois comédies de Piaule, ditAuIu-Gelle, celles qu’il a intitulées Salurion cl Addiclus, et une autre dont le nom m’échappe, furent composées au moulin, au rapport de Varron et de plusieurs autres. Ils racontent que le poète ayant perdu dans des entreprises de négoce
tout l’argenl qu'il avait gagné au théâtre, et se trouvant à son retour à Rome, dans le plus complet dénûment, fut oblige , pour vivre , de se louer à un boulanger, qui l’employa à tourner une de ces meules qu’on fait mouvoir à bras. On rapporte aussi que le poète Nævius écrivit en prison le Devin, et une autre pièce intitulée Léon *■ . »
« La prison n’a pas nui aux gens d’étude, ditVigneul- Marville ; car, sans parler de Démosthène qui s’enferma volontairement dans une prison pour étudier la morale , ce fut dans une prison que Boëce composa son excellent livre de la Consolation de la philosophie. Grotius fitdans la prison son commentaire sur saint Matthieu, le chefd’œuvre de ses livres sur la Sainte-Ecriture. Buchanam, dans les cachots d’un monastère de Portugal, composa sa belle paraphrase des Psaumes de David, que le fameux poète Nicolas Bourbon préférait à l’évéché de Paris. Pelisson, durant cinq ans de prison, reprit ses études de la langue grecque, de la philosophie et de la théologie, avec un soin qui a produit beaucoup de fruit dans l'cglise *. Jérôme Magius (Maggi), dans les fers chez les Turcs, a écrit deux traités (en latin), l’un des Cloches et l’anlre du Chevalet, sans d’autre secours que celui de sa inémoii e. Etienne Zegedin, durant sa captivité à Constantinople, écrivit des livres de théologie. On prétend
1 !.. 111, ch. 1 .
i II écrivait sur les marges des livres qu'on lui prêtait, avec le plomb des vitres, ou avec une encre formée de croûtes de pain brûlé, qu’il faisait délayer dans quelques goullcs de vin.
que ça élé sur les galères de Baibaric que Michel Cervaiilc composa son Don Qnicholte. »
Oddi, géomèlre italien du seizième siècle, écrivit en prison scs traités de mathématiques. 11 se servait d'encre composée de charhonpiléet de noir de fumée, détrempés d'eau; un roseau lui tenait lieu de plume. — Ses manuscrits sont conserves dans la hihliothèque Vincenzi, à Urbin.
Un aventurier, nommé Samuel Gringalet, ayant été, en 4702, comme espion de la Hollande, enferme à la Bastille, d’où il ne sortit qu’en 1713, composa pendant sa détention un petit livre très-rare, qui est intitulé : Réflexions pieuses inspirées, à la Bastille, à Samuel Gringalet, sur les quatre questions : Qui suis-je? Où suis-je ? Qui m’y a mis ? Et pourquoi ? Essais philosophiques et théologiques pour arrioer à la parfaite intelligence de tous les mystères renfermés dans l’Ecriture sainte de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, la Haye, 1723, in-8® de 174 pages.
L’Anglais Prynne, condamné comme libelliste en Angleterre, écrivit en prison l’ouvrage suivant : Confortable cordiale... Cordiaux cmfortablcs contre les craintes peu confortables de l’incarcération, contenant quelques vers latins, des sentences et des textes de l’Ecriture, écrits par M. W. Prynne, sur les murs de sa chambre, dans la tour de Londres, puis traduits par lui en vers anglais, 1641.
Le catalogue de ses ouvrages imprimes a été classé ainsi : ouvrages écrits avant, pendant et après son emprisonnement.
Voltaire corrigea son OEdipe à la Bastille. Le procureur général la Chalolais, enfermé au château de Saint- Malo, écrivit son premier mémoire avec un cure-dent, de l'encre composée d’eau, de suie, de vinaigre et de sucre
sur des papiers d’enveloppe de sucre et de chocolat.
Gastelier, médecin, député à rassemblée législative, arrête en 1793, publia à Sens, en 1796, in-8°, une Disterlalion sur le supplice de la guillotine. « J’ai composé, étant en prison, celte dissertation, dit l’auteur, sur un supplice que je devais subir le 1 3 thermidor, sans la mort de Robespierre, arrivée le 1 0. »
On peut consulter, pour plus de détails sur les ouvrages composés en prison : Dissertatio de carcere erudilorum museo, Hambourg, 1710, in-8“, par l’Allemand J. Chr.Wolf; et ï Histoire de la détention des philosophes, par Delort, 1829, 2 vol. in-8®.
Une foule d’hommes célèbres à divers titres ont eu des homonymes tout à fait inconnus. Ainsi, pour ne parler que des philosophes anciens, il y a eu, au dire de Diogène Laërce, trois Épiménides, deux Anaximandres, trois Anaximènes, trois Anaxagores, quatre Socrates, sept Xénophons, huit Eschines, vingt Théodorcs, quatre Plalons, six Xénocrales, huit Aristoles, vingt Démélrius, cinq Diogènes, cinq lléraclites, six Démocriles, etc. On juge par là de la confusion qui a dû résulter pour les modernes de celle similitude de noms.
Dante, Tasse, Tassoni ont eu leurs homonymes inconnus.
Il y a eu, au quatorzième siècle, un poète français du nom de Jean de la Fontaine.
Outre Jean-Baptiste et Jean-Jacques Rousseau, la Biographie Michaud mentionne encore sept individus du même nom. Voici une épigrammo faite à ce sujet :
m CURIOSITÉS BÏOGRAPUIQÜES.
Trois auteurs que Rousseau l’on nomme, Connus de Paris jusqu’à Rome,
Sont différents. Voici par où :
Rousseau de Paris fut grand homme ; Rousseau de Genève est un fou ; Rousseau de Toulouse un atome
« L’empereur Maximilien I®' poussait si loin la réserve et la décence, que jamais il ne changea de linge devant personne. Peu d’instants avant d’expirer, il s’en fit donner de blanc, et défendit expressément qu’on enlevât, lorsqu’il ne serait plus, celui qu’il venait de prendre. Il ordonna que, lorsqu’il aurait rendu le dernier soupir, on lui coupât les cheveux, qu’on lui tirât les dents, qu’on les broyât et qu’on les réduisît en cendres, publiquement, dans la chapelle de sa cour. Pour montrer le néant des grandeurs de la vie, il commanda que son corps fût exposé toute une journée, qu’on l’enfermât dans un s.ic rempli de chaux vive, et couvert de taffetas et de damas blanc, qu’on le déposât dans le cercueil déjà préparé pour le recevoir, qu'oii l’inhumât dans l’cglise du palais de Ncusiadt, sous l’autel de saint Georges, et qu'on le plaçât de manière que la tête et le cœur fussent sous les pieds du célébrant. Il pensait que sou corps, souillé par le péché, serait ainsi mortifié aux yeux des hommes ®. »
1 Plusieurs écrivains, comme rAllemanil Myiius,qui a fait un ouvrage sur tous les Mylius, Miller ou Mflller.ont composé les biographies de tous les personnages de même nom, genre de livre qui peut élrc utile, mais doit être foil ennuyeux.
2 W, Coxe, Ilistoire de la maixon d’Aulriehe, cli. 2.‘J.
Xerxès, marclianl contre les Grecs, rencontra, en traversant la Lydie, un platane d’une si merveilleuse beauté, que, dit Elien, « il s’arrêta un jour entier dans cet endroit, sans que rien l’y forçât ; il posa son camp dans ce lieu désert, autour du platane^ y suspendit des ornements précieux, et décora toutes ses branches de colliers et de bracelets d’or. En s’éloignant, il en confia la garde à un de ses immortels. C’était, assurément, ajoute l’écrivain grec, une chose bien ridicule dans ce prince, qui ne respectait le pouvoir de la divinité ni sur mer, ni sur terre, et qui osait se frayer de nouvelles routes, tenter des navigations inconnues, d’être, en quelque sorte, l’esclave et l’admirateur d’un arbre. » Nous ne pariageons guère l’opinion d'Elien, car il y a-, ce nous semble, quelque enseignement à tirer de cette passion inspirée par un ebefrd’œuvre de la nature au roi des rois, dont le cœur devait être blasé par toutes les jouissances que peuvent donner le pouvoir et la richesse.
« C’est une chose remarquable, dit Vigncul-Marville, que de tous les gens de lettres qui s’attachent à de certaines professions, il n’y en a point qui s’en écartent plus volontiers pour écrire sur d’autres matières que les médecins. Jules Scaligcr, médecin, a écrit de la critique et de la poétique. Vignier, médecin, a composé plusieurs gros volumes de l’histoire universelle. Le médecin Arnaud de Villeneuve s’est mêlé de dogmatiser et d'écrire de la théologie. Fabius Niphus, médecin d'Italie, s’est appliqué aux mathématiques. Cæseus, médecin anglais, a écrit de la musique. Marcilc Ficin, qui était médecin et
curé loiit ensemble, a iradiiit Platon de grec en latin, et a expliqué sa philosophie. Guillaume Capcl, médecin, a donné au public les mémoires de MM. du Bellay, et a fait une traduction française de Machiavel. Copernic, médecin et chanoine, a traité de l'astronomie et du mouvement de la terre. Nostradamus, médecin de profession, s’est jeté à corps perdu dans l’astronomie judiciaire; et le médecin Cardan, qui tenait un peu de la doctrine de Nostradamus, laquelle consiste à mentir hardiment et à dire la vérité par hasard, a écrit scs livres de la subtilité, l’éloge de Néron, et d’autres matières assez écartées de sa profession. Lazius, médecin allemand, a traité de l’histoire romaine. Philippo Cauriana, médecin de la reine Catherine de Médicis, a commenté six livres de l’histoire de Tacite. Paul Jove, médecin et depuis évêque, a composé les éloges des hommes illustres de son temps et plusieurs histoires. Aloysius Lilius, médecin à Rome, s’est appliqué à la réforme du calendrier romain ; et Cornélius Amallhée, de la même profession, a mis en latin le catéchisme du concile de Trente. Le médecin Raynerius Snoius, a mis au jour des paraphrases sur les Psaumes de David, avec ropusculc de saint Alhanase sur les mêmes Psaumes, et a donné au public l’histoire de Hollande, eu treize livres. Jean-Jacques Chiflet, médecin du roi d’Espagne, a remué divers points de critique touchant notre histoire, pour les intérêts de son maître. Sorbière, médecin assez connu, a traduit de latin en français l’utopie de Thomas Morus, le traité de Crcllius, de Causis mortis Christi, et a fait plusieurs sortes d’ouvrages sur diverses matières curieuses. Brachet de la Milletière, médecin de Paris, a traité des controverses. Thomas Reincsiiis, médecin et philosophe, a donné au public un recueil d'an-
cicnnes iascriplions et un autre de Variarum leciionttm. Marin Cureaii de la Chambre, médecin du roi, a mis sous la presse les caractères des passions, le traité de l’iris, et d'autres ouvrages de physique et de morale. Spon, médecin de Lyon, a écrit ses voyages et divers traités d’érudJlion curieuse. Charles Patio, qui enseigne aujourd’hui la médecine à Padoue, a écrit de la science des médailles. Petit, médecin de Paris, a publié un traité de Furorepoetico et un recueil de ses poésies. Perrault, médecin et depuis architecte, a traduit Vitruve de latin en français, et a donné des leçons publiques de géométrie et d’architecture. »
Pour faire suite à ces observations, on pourrait écrire un chapitre curieux sur les contrastes offerts par la profession de certains personnage^, et leurs écrits ou leurs actes. Ces contrastes sont surtout très-piquants lorsqu’il s’agit d’ecclésiastiques composant des ouvrages licencieux, ou se mêlant aux affaires politiques. Le fait suivant en donnera une idée.
« Le P. Joseph (le confident de Richelieu), dit l'abbé Arnauld , était un homme hardi et peu scrupuleux : témoin la réponse qu’il (it à un officier qui, étant venu prendre ses ordres pour quelque entreprise en Allemagne, ayant pris congé de lui, se souvint qu’il avait oublié quelque chose. Étant donc revenu sur ses pas, il le trouva disant la messe. Il s'approcha, et lui dit tout bas : a Mais, mon père, si ces gens-là se défendent? — Qu'oii lue tout, » lui répondit le Père. Et il poursuivit sa uicssc, sans s’en embarrasser autrement L »
1 Mémoires, aunéo 1645, collection Micbaud-roujoulut, p. 508.
Thomas Howard, troisième doc de Norfolk, homme d’Etat célèbre, mort en 1554, après avoir servi sous huit rois, avait encouru la disgrâce de Henri Vlli, qui l'avait faitjeter en prison (1547). Iln’échappaau supplice que par la mort de ce prince. 6e fut une circonstance semblable, la mort de François II, qui, treize ans plus tard, sauva de l'échafaud le roi de Navarre et le prince de Gondé, emprisonnés comme chefs de la conspiration d’Âmboise.
Le fait suivant aurait dû trouver place dans le chapitre des Rapprochements biographiques. Clovis , auquel on expliquait un jour la Passion , s’écria, au récit des souffrances du Christ; « Que n’étais -je là avec mes Francs !» — Au seizième siècle, « Grillon , priant un jour devant un crucifix, tout d’un coup se mit à crier ; .\h! Seigneur, si j’y eusse été, on ne vous eût jamais crucifié *. »
Un gentilhomme bourguignon, le baron de Sirot, qui avait servi longtemps en Allemagne, et qui contribua puissamment au gain de la bataille de Rocroi, « se vantait, dit l'abbé Arnauld, d’une chose fort singulière et fort glorieuse : de s’être trouvé dans trois batailles rangées, d’y avoir combattu main à main contre trois rois , savoir, les rois de Pologne, de Suède et de Danemark, et d’avoir remporté des marques de les avoii* vus de si près,
i tâ||m;ini, t, i, p. 89.
leur ayanl enlevé, à l’un son bonnet, à l’autre son écharpe, et à l’autre un de ses pistolets S »
Brantôme raconte que, quand François I", fait prisonnier par les Espagnols, fut emmené à Pavie, « tout le monde en presse y accourant pour le veoir, il leur dit ; « Eh bien, messieurs, que voulez-vous? Voulez-vous de moy quelque chose ? Pour le présent, je ne peux rien donner que mon chapeau, que voylà. Je vous le donne ; gardez-le bien jusqu'à ce que je retourne, du que je l’envoye quérir par quelqu’un des miens®. )>0n reprocha plus tard à Lautrec de n’avoir pas repris ce chapeau, lorsqu’il s’empara de Pavié. Toutefois, d’autres, pour l’excuser, disaient que celte relique avait été transportée à Gênes.
Un gentilhomme dauphinois, nommé Ghastellard, s’était épris d’une passion violente pour Marie Stuart. 11 la suivit en Ecosse ; « mais, dit Brantôme, il voulut s’attaquer à un si haut soleil, qu’il s’y perdit comme Phaëton ; car, forcé d'amour et de rage, il fut si présumptueux de se cacher soubs le licl de la reyne, lequel fut descouvert, ainsy qu’elle se vouloit coucher. Mais la reyne, sans faire aucun scandale, luy pardonna... Mais ledicl Ghastellard, non content et plus que forcené d’amour, y retourna pour la seconde fois, ayant oublié sa première faute et son pardon. Alors la reyne, pour son honneur, et no don-
1 Mémoires, année 1643, oolleclion Midiand-Poujoulat, p. 510. s T. I, p. 585.
-isr. CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
ner occasion à ses femmes de penser mal, voire à son peuple s’il le sçavoit, perdit patience, le mit entre les mains de la justice, qui le condamna aiissy tost à avoir la teste trancliée, veu le crime du faicl. Et le jour venu, ayant esté mené sur l’eschaffaut, avant mourir avoit en ses mains les hymnes de M. de Ronsard ; et, pour son éternelle consolation, se mit à lire tout entièrement l’hymne de la mort, qui est très-bien faict et propre pour faire abhorrer la mort, ne s’aydant autrement d'autre livre spirituel, ny de ministre ny de confesseur. Après avoir faict son entière lociure, se tourne vers le lieu où il pensoit que la rcyne fust, s’escria haut : a Adieu, la « plus belle et la plus cruelle princesse du monde ; » et puis, fort constamment tendant le cou à l’exécuteur, se laissa deffaire fort aysément ^ »
Les amoureux de reines n'ont pas toujours eu une destinée aussi cruelle. Tallemant parle d’uu maître des requêtes nommé Hennequin, lequel « faisait des présents à la reine (Marie de Médicis), qui les renvoyait à sa femme. Une fois, il se fit mener dans une charrette de paille, de peur qu'on ne le découvrît, à une maison où était la reine. Elle ne voulut pas qu’on lui fît rien quand on le trouva sous son lit »
On peut encore consulter cet écrivain (t. iv, p.131) sur les rapports de Gombauld et de la même princesse. Celle-ci avouait qu’elle n'avait jamais pu voir le poète sans émotion , parce qu’il ressemblait à un homme qu’elle avait aimé ù Florence.
i Tome II, p. t49.
* T. IV, p. 214.
L’origine de la forlune de quelques hommes a élé souvent bien singulière. Voici ce que Brantôme raconte du sieur de Montpezat, gentilhomme du Quercy, pris à la bataille de Pavie par un soldat espagnol, qui ne le quit> lait pas d'un seul instant. Un soir, ce soldat fut de garde auprès de François P, et emmena avec lui son prisonnier. Le roi n’ayant auprès de lui personne pour l’aider à se déshabiller, Montpezat « s'ingéra avec une certaine petite crainte et honte » de lui offrir ses services. François, pour le remercier, paya immédiatement sa rançon, « et, parainsy, ledict sieur de Montpezat, en liberté, se mit à servir le roy très-bien, et coucha toujours eu sa chambre. Le roy dès lors le prit en amitié, et se confia tant en luy, qu’il l’envoya vers madame la régente pour liiy apporter des paroles secrètes et de conséquences; et lit plusieurs voyages en poste vers elle et vers l'empereur, où il s’en acquicta si bien (car il avait force esprit) que peu à peu il parvint au grade de maréchal de France. » Plus tard, le roi le maria richement et lui donna le gouvernement de Languedoc. « Qui poisera ce discours, s’écrie Brantôme, dira bien que c’est un beau revers de forlune, de simple gendarme estre venu maresehalde France, et mesmes de ce temps-là ; car les places n’estoieiil breneuses, comme force que l’on a veues despuis L »
Voici par opposition comment finit la faveur de Barradal, mignon de Louis XIII. « Sa faveur, dit le Ménagiana, ne dura pas plus de six mois; et c’est de là que la fortune de Barradat passa en proverbe pour une fortune de peu de durée. Le sujet de la di grâce de ce favori est fort plaisant. 11 était un jour à la chasse avec le roi, lorsque
le chapeau de ce prince étant tombé, il alla justement BOUS le ventre du cheval de Barradat. Dans ce moment-là ce cheval, étant venu à pisser, gâta tout le chapeau du roi, qui se mit dans une si grande colère contre le maître du cheval, que s’il l’avait fait exprès. Cet accident, qui en aurait fait rire un autre, fut pris en très-mauvaise part par le roi, qui commença dès ce temps-là à ne plus aimer Barradat. »
Henri d'Escourbeau de Sourdis, archevêque de Bordeaux, mort en <641, pouvait se vanter d’être le prélat du monde qui avait éléle plus battu. En éfTet, le duc d'Espcrnon lui fit donner des coups de bâton à Bordeaux. Plus tard le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, eut un démêlé avec lui et lui appliqua un coup de canne. Sur la plainte de Sourdis, le maréchal fut mis à la Bastille, et y demeura longtemps.
Philippe de Cospéan, évêque de Lisieux, mort en 1646, ayant sacré l’évêque de Riex, ce prélat l’en alla remercier : (( Hélas ! monsieur, lui dit-il , c’est à moi à vous « rendre grâces ; avant que vous fussiez évêque j’élais le « plus laid des évêques de France ‘. »
On raconte que le célèbre débauché J. Wilmot, comte de Rochester, ne put, malgré tout son esprit, prononcer un seul discours à la chambre des lurds.Un jour pourtant,
1 Tallemant, t. iv, p. 96.
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après avoir assisté assidûment à plusieurs séances, il sc leva et commença ainsi : « Milords, je me lève cette fois Milords , je divise mon discours eu quatre parties B Ici il s'arrêta quelques insianls, et fut eufin en
état d’ajouter : « Milords, si jamais je me lève une autre fois dans cette chambre, je vous permets de me mettre eu pièces. » Et il tint parole.
Les ministres de Louis XV, le duc de la Vrillière, Bourgeois de Boynes, l’abbé Terray et le duc d’Âiguillon, ayant été disgraciés à ravénement de Louis XVI, on fît courir sur eux cette épigramme :
Ami, connaissez-vous l’enseigne ridicule
Qu’un peintre de saint Luc fait pour des parfumeurs?
Il met dans un flacon, en forme de pilule,
Boynes, Maupeou, Terray, sous leurs propres couleurs ; 11 y joint d'Aiguillon, et puis il l’intitule :
Vinaigre des quatre voleurs.
L’épitaphe suivante, faite sur Louis XV, pourra compléter ce que nous avons dit au chapitre des surnoms historiques :
Ci-glt Louis, quinzième du nom,
Dit le Bien~aimé par surnom.
Et de ce titre le deuxième ^
Dieu nous préserve du troisième .'
Ainsi soit-il !
1 On sait qu’avant lui on avait donné cc surnom à Charles VI.