CONCERNANT QUELQUES PERSONNAGES CÉLÈBRES
« Il ne faut pas croire légèrement tout ce que l’on nous raconte, dit Sénèque. Les uns déguisent la vérité pour tromper, les autres, parce qu’ils ont été trompés. » D’autres écrivains grecs et latins ont aussi recommandé de se méfier des bruits populaires, et, certes, c’était à bon droit qu’ils donnaient de pareils conseils; car Dieu seul peut savoir combien les liistoriens de l'antiquité nous ont légué d’erreurs de tout genre, qui n’ont fait que grossir encore en passant par le moyen âge pour arriver jusqu’à nous ‘. De temps en temps cependant, à force de recherches minutieuses, les érudits parviennent à découvrir la fausseté de quelque anecdote admise et acceptée jusqu’alors par tout le moude. Nous nous occuperons seulement, dans ce chapitre, d’erreurs relatives à des personnages célèbres, eu nous réservant de parler dans un
* «Il n’y a point, dit un des écrivains de l’His'oirc .\ugustc, Vopisens, il n’y a point d’historien qui n’ait fait quelque mensonge. Tite-Live, Salluste, Tacite, Trogue-Pompée, n’onl pas toujours dit la vérité ; on en trouverait des preuves manifestes. »
autre volume de celles qui apparlieunent plus spécia- Icmenl'à l'histoire ^
Denys le Jeune a-t-il été maître d'école à Corinthe? Oui, s’il fallait s’en rapporter à Rollin et à presque tous les écrivains modernes qui ont eu occasion de parler de ce prince. Mais comme cette opinion ne reposait sur aucune preuve sérieuse, un érudit allemand du dernier siècle, lleumann, s’avisa le premier de la discuter. Voici l’analyse quia été donnée, dans un savant recueil, de la dissertation aujourd’hui fort rare qu’il composa à cette occasion :
« lleumann montre , dit M. Boissonade , que les historiens de Denys ont garde le silence sur cette circonstance. Diodore de Sicile dit que Denys, après la perte de son royaume, acheva sa vie à Corinthe dans la pauvreté. Si Denys avait été maître d’école, Diodore eilt-il oublié cette circonstance? S’il n’en parle pas, c’est qu’il la croyait fausse; car il est impossible qu’il ne la connût pas. Plutarque a eu deux occasions de parler du séjour de Denys à Corinthe, et il ne dit pas un mot de son école ; c’est que, sans doute, il n’avait rien trouvé de pareil dans les auteurs où il puisait, dans Théopompe et les autres historiens des affaires de Sicile. Elien parle, sur la foi de Théopompe, de la manière dont Denys vivait à Corinthe ; je le citerai, d’après l’excellente traduction de M. Dacier.
« Denys passa le reste de sa vie dans la plus affreuse U misère, et mourut dans un âge fort avancé. Théopompe « raconte (jue, ses yeux s’étant affaiblis peu à peu par M l'escès du vin, il perdit entièrement la vue, et qu'alors,
> lYlles sont, par oxeiiiple, les particularités relatives à l'iiistoirc des premiers siècles de Home, à Guillaume Tell, au dévouement d’EusUebe (le Saint-Picito, ù la mon des enfants d’Edouard, etc.
« presque loujoiirs assis dans les boutiques des barbiers, « il apprêtait à rire à tout le monde. Il continua de traîner a de celte manière, dans le sein de la Grèce, une vie mi* (( sérablc et ignominieuse. La chute dcDenys, qui, du plus « haut degré du bonheur, se vit réduit à l’état le plus « vil, est un exemple bien frappant de la nécessité de se a conduire avec modération et avec douceur. » La circonstance de l’école n'était donc pas dans Théopompe, historien contemporain de Denys ; car, si elle y eiit été, certainement Elien et Plutarque, grands amateurs de petites anecdotes, ne l’auraient pas négligée. Cornélius Nepos, dans la vie de Timoléon, n’a pas oublié l’exil de Denys et sa misère ; mais il n’indique pas par le moindre mot qu’il ait été maître d’école. Le silence de ces écrivains n'est-il pas de la plus grande force? Cicéron, dans une de ses lettres à Papirius Fœtus, parle de l'école de Denys comme d’un fait incertain, appuyé sur un ouïdire : Dionysius lyrannus, cum Syracum pulsus essel, Corinlhi dicilur ludum aperuisie. 11 est vrai que, dans les Tusculanes, il s'exprime plus positivement : Dionysius lyrannus expulsas pueros docebal. Mais Cicéron n’est pas historien ; il n’avait pas besoin, pour l’usage qu'il faisait de cet exemple, que l’exactitude en fût historiquement inatUiquabie. En général (et c’est un principe auquel les critiques ne font peut être pas toujours assez d’attention), on doit faire une très-grande différence pour l'importance d’un récit et les conséquences critiques à eu tirer, entre l’iiistorieu qui raconte ex professa, après un mûr examen, après des recherches préliminaires, et le philosophe, le poète, l’auteur quelconque qui, n’écrivant pas une histoire, n’emploie un fait que comme exemple et témoignage. Pour moi, je crois que les deux passa-
gcs de Cicéron sont de peu d'autorité, et que, d'ailleurs, le premier, où se trouve la formule dicilur, pourrait fournir un argument plus fort que le second, parce qu’il semble écrit avec plus de réflexion *. »
M. Boissonade discute ensuite plusieurs passages d'auteurs anciens que l’on avait voulu opposer à Ueumann, mais qui, à vrai dire, ne prouvent absolument rien. Un seul témoignage invoqué par la Biographie Michaud (art. Denys et Damon) semblerait avoir quelque importance. C’est celui d’Arisioxène, philosophe grec, cité par Jamblique, qui lui est postérieur d’environ six siècles Or, voici les propres paroles de ce dernier :
(( Les pythagoriciens s'interdisent, autant que possible, les gémissements et les larmes, et toutes pareilles faiblesses. Us ne se permettent pas davantage les flatteries, les prières, les supplications, ni rien de semblable. Denys, qui, après la perte de sa couronne, vint à Corinthe, nous racontait souvent l’aventure de Phintias et de Damou, deux pythagoriciens, etc. ’. » On voit qu’il n’y est pas dit le moindre mot de l'école de Denys.
« Heumann, ajoute M. Boissonade, a voulu expliquer la naissance de ce conte. Il dit qu’à peu près vers cette époque, vivait un grammairien nommé Denys, qui élevait les jeunes gens ; il en est parlé dans Diogène deLaërce, et, avec quelques détails, dans le beau traité de Jonsius sur les écrivains de l’histoire philosophique. Ueumann croit que la parité des noms du tyran Denys et de Denys le maître de grammaire a pu donner naissance à l’anecdote
1 Notices des manuscrits, t. x, p. 157 et suiv.
s Aristoxène était né vers 350 avant Jésus-Christ, et Jamblique vivait 80US Constantin.
* Yie de Pylhagore, $ 23î.
du tyran de Syracuse, devenu maître d’école à Corinlhe. J'ai trouvé qu'il a existé un grammairien de Corinlhe même, qui s'appelait Denys ; il avait travaillé sur Hésiode et écrit d'autres ouvrages dont on peut voir les litres dans Suidas. Je ne sais pas quelle est son époque ; mais si, par hasard, elle coïncidait avec l’exil de Denys le Tyran, la fable du Tyran, maîlre d’école, s’expliquerait tout de suite par le nom de son homonyme, Denys de Corinthe ^ »
Napoléon, qui, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, a émis des opinions fort justes sur divers points de l'histoire ancienne, a condamnait beaucoup ce qu’il appelait des niaiseries historiques, ridiculement exaltées par les traducteurs et les commentateurs. Elles prouvaient, dans l’origine, disait-il, des historiens qui jugeaient mal des hommes et de leur situation. C’était à tort, par exemple, faisait-il observer, qu’ils vantaient si haut la continence de Scipion et s’extasiaient sur le calme d'Alexandre *, de César et d’autres, pour avoir dormi la veille d’uue ba-» taille. 11 n’y a qu'un moine, disait-il, privé d'une femme, dont le visage s'enlumine à leur seul nom et qui hennit à leur approche derrière ses barreaux, qui puisse faire un grand mérite à Scipion de u’avoir pas violé celle que le hasard mettait en son pouvoir, quand il en avait tant d'autres à sa libre disposition ; autant valait qu'un affamé lui tînt aussi grand compte d'être passé tranquillement à côté d'une table bien servie sans s'être rué dessus. Quant à avoir dormi au moment d’une bataille, il n’est point, assurait-il, de nos soldats, de nos généraux, qui
■ Ibid., 1». 165.
1 Oii sait que le malin de la bataille d'ArbdIc, I*armênioii fut obligé de réveiller Alexandra.
39a CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
n’aient répété vingt fois cette merveille, et tout leur héroïsme n'était guère que dans la fatigue de la veille ^ »
Quant à Scipion, nous pouvons affirmer que sa continence était problématique, même pour les Romains. Voici cequedit Aulu-Gelle :
« D'après des témoignages historiques, vrais ou faus (c’est ce que nous ignorons), Scipion eut une assez mauvaise réputation dans sa jeunesse. Il est à peu près certain que c’est contre lui que le poêle Nœviusfit ces vers :
(( L’homme même dont le bras s’est illustré par tant « d'exploits, dont le nom est brillant de gloire, qui fixe « sur lui les regards des nations, jadis son père le ramena « de chez sa maîtresse avec un manteau pour tout véte«> (( ment. »
« Je pense que ce sont ces vers qui ont porté Valérius Antias à contredire l’opinion de tous les autres écrivains sur les mœurs de Scipion, en avançant dans son histoire que la jeune captive dont nous avons parlé plus haut ne fut pas rendue à son père, mais que Scipion la retint auprès de lui, pour la faire servir à ses plaisirs *. »
C'est encore parmi les anecdotes apocryphes que l'on doit reléguer la prétendue entrevue du même Scipion et d’Anuibal *, lors d’une ambassade envoyée par les Ro^ mains à Antiochus. Titc-Live rapporte cette anecdote sans la garantir, d’après Claudius, qui, dit-il, a copié les mémoires grecs d’Acilius ; mais si elle eût été vraie, on ne saurait expliquer le silence de Polybe sur la part
1 Mémorial^ mars 1816.
* îiiiUs Aliiques, 1. vi, ch. 8, traduclion de la collection Dubochot.
3 On sait que, dans celte entrevue, Annibal dit à Scipion qu’il se donnerait la première place parmi les grands capifines, s’il n’avait pas été vaincu par lui à Zama.
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ERREÜBS POPULAIRES. 391
prise par Scipioa à l'ambassade en question, et dont il parle avec détail, ni les contradictions où tombe Plutarque en racontant le fait de deux manières différentes en deux endroits de ses ouvrages.
Il est encore d’autres points d’histoire ancienne, tels que la poltronnerie de Démostliène et d'Horace, qui ont été pour les savants modernes un sujet de discussion ; mais comme nous n'avons rien pu trouver de décisif sur ces questions très*peu importantes, nous ne nous y arrêterons pas L Disons, du reste, pour en finir avec ce qui regarde l'antiquité, qu'il y avait une foule de détails sur lesquels les écrivains de cette époque étaient loin d'être d’accord. Ainsi, on peut lire dans le Banquet des SavarUSf liv. v, chap. 14 et 15, la discussion à laquelle se livre Athénée, pour prouver que tout ce que l’on avait écrit sur la bravoure de Socrate n’était qu'une fable.
L’histoire du Bas-Empire nous offre quelques erreurs populaires. L’une d’elles, la disgrâce et l’aveuglement de Bélisaire, et la misère profonde où il était tombé, est tellement reconnue, que nous ne la discuterons pas ». Disons seulement que J. Tzelzès, poète grec du douzième siècle, a raconté le premier que l’illustre vainqueur des Vandales avait éié privé du plaisir des regards^ pour nous servir des expressions de la célèbre romance de M. de Chateaubriand.
Lebeau, dans son histoire du Bas-Empire, a encore signalé une autre tradition mensongère relative au mariage de l’empereur Théophile, qui succéda à Michel 11 en 829.
1 Voyez encore, pour des sujets analogues, l'article consacré à Sapho, par M. Moiigiii,daiis 1 Encyclupédic nom elle.
ï Lebeau, Histoire du Bas-Empire, ciilion de Saint-Martin, t. ix, 1. xlix, ch. 67.
CüïUOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
« La fable du mariage de Théophile, dil-il, a été adoptée par quelques modernes, qui ont été bien aises de rencontrer dans ces siècles demi-barbares mi trait de galanterie romanesque. Voilà le fait tel qu’il est raconté par cinq bistoriens, qui, s’étant copiés l’un l’autre, ne valent cnsenible qu’un seul témoignage..
« Euphrosyne, mère de Théopbile, disent-ils, voulant marier son fds, envoya dans toutes les provinces de l’empire ordre d’amener à Constantinople toutes les filles distinguées par leur beauté. Lorsqu’elles furent arrivées, on les assembla toutes dans une salle du palais , et l’impératrice mit entre les mains de son fils une pomme d’or, pour la donner à celle qu’il choisirait pour épouse. Armées de tous leurs appas, elles étaient rangées sur deux files vis-à-vis l’une de l’autre. Le nouveau Pàris, la pomme d’or à la main, passait entre les deux rangs, et, faisant la revue de tous ces attraits, il s’arrêta devant Icasie, qui lui semblait effacer toutes les autres par l’éclat de sa beauté; alors lui présentant la pomme, soit faute d’esprit, soit que l’étonncmenl lui en ci1t ôté l’usage, il ne trouva rien déplus galant à lui dire que ces mots : « En verifé, les femmes ont cause bien des malheurs I » A ce compliment, Icasie répondit : « Elles ont aussi produit de grands biens. » Réponse qui valait un peu moins que le silence. Cependant Théophile craignit d’épouser une fille qui montrait tant d’esprit; et donna la pomme à Théodora^. Ce conte, plat et ridicule en toutes ses parties, se réfute assez de lui-même. Je ferai seulement observer qu’il suppose, contre la vérité, qu’Euphrosyne était mère
1 Tliéoilma élail nièce d'un célèlire patricc. Manuel, Arménien d’origine, et ce fut piobaWement par son moyen qu’elle se Ut connaître à la cour.
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de Tbéopbile : elle n’était qu'une odieuse belle-mère ; et si ou ne l’avait pas encore fait sortir du palais, du moins est-il certain qu’elle était fort éloignée de preiidre un intérêt si vif aux plaisirs du jeune empereur L » L’histoire de France présente un assez grand nombre d’anecdotes ou de faits controuvés. Les historiens modernes s’accordent généralement à dire que Charles le Simple, cédant la Ncuslrie au ISormand Rollon, en 911, lui donna, en même temps, sa fille Gisèle en mariage. Ce dernier fait a été réfuté par Th. Licquet, auteur d’une Histoire de Normandie (Rouen, 1855, in-8).
(( M. Licquet, dit Raynouard dans un article du Journal des Savants, soutient que Charles le Simple n’a pas eu de fille appelée Gisèle, ni même aucune autre fille. L’histoire donne à ce prince deux femmes, Frédérune et Ogive. Il est aisé de démontrer que Gisèle ne pouvait être la fille de l’une d’elles. Le traité de Saint-Clair-sur- Epte est de 911 : or, Charles avait épousé Frédérune, sa première femme , en 907, et Ogive postérieurement. Le rapprochement des dates prouve l’impossibilité qu’aucune de ces deux reines eût donné à ce prince une fille qui fût nubile en 911. On dirait en vain que, très-jeune encore, elle avait été fiancée à Rollon ; car les historiens qui parient de Gisèle en parlent comme d’une personne déjà nubile. Après avoir établi que Rollon, âgé de soixante-quinze ans, à l’époque du traité de Saint-Clairsur-Epte, n’avait pas épousé une Gisèle, fille du roi de France, M. Licquet rassemble les documents historiques qui doivent nous convaincre que Dudon de Saint-Quen-
' Ibhl., 1. Lxix. (il. 2, in 8, t. xiii, p. 8 -’.
s Voy. pourlaiil !) “ipiiij;, llist. des Normands^ tSti, iii-!8, p. i 5.
tin et plusieurs autres écrivains ont fait erreur, en appliquant à Rollon le mariage qu’un autre chef normand, Godefroi, contracta avec une Gisèle, fille de Lotliaire, lorsqu’il reçut de Charles le Gros la province de Frise. Reginon le dit expressément; Sigebert et d’autres chroniqueurs le répètent. II est à remarquer que Reginon, dont l’ouvrage finit en 906 , écrivait cinq ans avant le traité de Sainl-CIair-siir-Epte, conclu en ÎHI.
(( Par une conséquence de ce redressement d’un fait aussi remarquable, ajoute Raynouard, l’auteur aurait dû avertir qu’il fallait aussi ne pas admettre le récit de Dudon et des écrivains qui l’ont copié ou amplifié, relativement à l’arrivée de deux chevaliers de la cour du roi de France, qui vinrent, dit-on, de la part de ce prince, auprès de Gisèle, et que Rollon, sur l’avis qu’il en eut, fit décapiter en plein marché, à Rouen *. »
Jacques d’Armagnac , duc de Nemours , dont nous avons déjà parlé , ayant été exécuté par ordre de Louis XI, en 1477, la compassion que son supplice excita dans le public donna naissance à une tradition qui, rapportée par Mézerai , Bossuet et Garnier , a trouvé créance jusqu’à nos jours. Ces historiens prétendent que les jeunes enfants du duc lurent conduits, vêtus de blanc, sous l'échafaud de leur père, pour qu’ils fussent inondés de son sang. Aucun auteur contemporain n’a fait allusion à cette circonstance, qui était pourtant de nature à frapper vivement l’imagination. Après la mort de Louis XI, l’avocat Masselin, qui, au nom des malheureux orphelins, entièrement dépouillés de leurs biens, présenta requête aux étals du royaume, assemblés
‘ Journal des Saranlt, décembre 1855, p. 7SS.
en -1 {83, ne parla point non plus de cette cruauté, bien qu’il n’omît rien de ce qui pouvait exciter la pitié en faveur de ceux dont il plaidait la cause. On doit donc regarder celte tradition comme mensongère.
Jusqu'au commencement de ce siècle, on a imprimé et réimprimé que François P'’, après la bataille de Pavie, écrivit immédiatement à sa mère celte seule phrase : Tout est perdu,, fors l'honneur; et l’on ne manquait pas de se récrier sur la simplicité et l’énergie de cet apophthegme à la laconienne, comme dit le docteur Pancrace. Par malheur pour la mémoire du roi chevalier, Dulaure a retrouvé,' dans les registres manuscrits du parlement, le texte de la lettre adressée par ce prince à Louise d’Angouléme. Le voici tel qu’il est rapporté par cet écrivain ;
a Pour vous advenir comment se porte le ressort de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie, qui est sauve ; et pour ce que, en noslre adversité, celte nouvelle vous fera quelque peu de resconfort, j’ay prié qu’on me laissât vous escripre ces lettres, ce qu’on m’a agréablement accordé. Vous suppliant de volloir prendre l’extrémité de vous mcismes, en usant de vosire accouslumée prudence ; car j’ay espoir en la fin que Dieu ne m’abandonnera point ; vous recommandant vos petits enfants et les miens , vous suppliant de faire donner seur passage et le retour pour l’aller et le retour en Espaigne à ce porteur, qui va vers l’empereur, pour savoir comme il fauldra que je sois Irait té. Et sur ce très humblement me recommande à vosire bonne grâce *. »
’ Reghtres manuscrits du Parlement, au 10 noveinbrc 1545. — Dulaurc, Hiitoire de Paris, 1837, iii-8, t. ni, p. 209.
On a fuit aussi grand bruit du billet de Henri IV : « Pends-toi, brave Grillon, etc. » Or, ce billet, qui sera publié pour la première fois dans le troisième volume du recueil des lettres de ec prince (in-4), porte, non pas pend$-loi, mais pendez-vous, locution familière d’ailleurs à Henri IV, qui l’a employée fort souvent dans sa correspondance.
Au nombre des lettres historiques dénaturées ou forgées de toutes pièces , certains auteurs mettent la lettre écrite par le vicomte d'Orthez, gouverneur de Bayonne, à Charles IX, qui, lors de la Saint-Barthélemy, lui avait ordonné de faire massacrer les protestants; cette lettre, donnée par plusieurs écrivains modernes, avec quelques variantes, est rapportée ainsi par d’Aubigné^, que nous soupçouuerions bien volontiers d’en être l’auteur, car on y retrouve l’énergie et la vigueur de style de ce grand écrivain.
« Sire, j’ai communiqué le commandement de Votre Majesté à ses lidèlcs habitants et gens de guerre de la garnison ; je n'y ai trouvé que bons citoyens et braves soldats; mais pas un bourreau. C’est pourquoi eux et moi, supplions très-humblement Votre dite Majesté, de vouloir bien employer en choses possibles, quelque hasardeuses qu’elles soient, nos bras et nos vies, comme étant, aijitant qu’elles dureront, sire, vôtres.»
Ajoutons, que nous avons entendu dire à quelques personnes du pays basque, qu’il existait dans les archives de Bayonne des pièces prouvant que le vicomte d'Ürihez ne s’était nullement opposé aux ordres de Charles IX; c'est là un fait qu'il nous a été impossible de vérifier et dont nous n’oserious pas garantir l’exactitude.
' limloire universfilr, ôdilion de tC!8, paî t. 2, 1. i, rh. p. eg.
Mais ce que nous n'osons pas nier pour le vicomte d'Orlhez,uous le nions, sans crainte, pour ilennuycr, évêque de Lisieux, que l’on prétend aussi s'être opposé dans son diocèse au massacre des protesianls. Le caractère implacable du prélat, sa haine violente contre les calvinistes, ses charges d’aumônier de Charles IX, et de confesseur de Catherine de Médicis, qui devaient le retenir à la cour, rendraient inexplicable cet acte de fermeté, quand même l’on n’aurait pas d'ailleurs la certitude du Pabseuce de Uennuyer, hors de son diocèse. — Aussi les auteurs du Gallia chrisliana n'ont pas hésité à rejeter complètement cette anecdote ^
Est-ce pour la reine Blanche de Castille que Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne, a composé scs chansons amoureuses? Tel est le sujet discuté par Lévesque de la Ravallière dans une dissertation mise en têtu des œuvres de ce prince *, et où il se prononce pour la négative. Ce n’est pas l’opinion d’un autre érudit, M. F. Rourquelot, qui, dans son Histoire de Provins^ a fort bien discuté l'iiistoire des amours de la mère de saint Louis. Quoi qu’il en soit, il est certain que Blanche eut de son vivant une fort mauvaise réputation. Divers passages de la chronique de Reims et de Mathieu Paris ue peuvent laisser aucun doute à cet égard. Voici en latin, car nous n’osons les traduire, les termes employés par le chroniqueur anglais : a Ilæc domina, ut dicebatur, la:u dicti comitis (Thibaut de Champagne), quam legati Romani ( le cardinal Romain de Saint-Ange ), semine po!luta, metas transgressa fuerat piidicitiæ n
' Voy. édition de t759, 1. tu, art. Lisielx.
ï Paris, 4742,2 vol. in-12.
3 Uitloria Angliœ, p. 508.
393 CURIOSITÉS BIOGR APUIQÜES.
C’esl surtout lorsqu’il s’agit d’apprécier les caractères de certaines reines ou princesses, que les erreurs les plus grossières ont été commises par les biographes. Choisissons un exemple entre mille. La Biographie Michaud termine ainsi l’article consacré à Christine de France, duchesse de Savoie : « Digne fdle de Henri IV, elle fut une des princesses les plus accomplies de son siècle. » Disons-le d’abord , ce n’était guère le moyen d’être une personne accomplie, que de ressembler à Henri IV, grand roi, il est vrai, mais paillard effronté, ladre et quelque peu larron, qui avouait lui-même que, s’il n’eût été roi, il eût été pendu L — Puis, pour savoir à quoi s’en tenir sur les vertus publiques de cette femme qui, digne fille de son père, eut de nombreux amants, et que ses sujets révoltés chassèrent honteusement en 1C39, il suffit de parcourir les mémoires contemporains et les historiens français et italiens. Voici comment osa en parler Richelieu, qui s’adressait au frère même de cette princesse, à Louis XIII. « La mauvaise conduite de Madame, votre sœur, dit-il, dans sa Succincte narration, lui ayant fait perdre en peu de temps rcifinu; et la réputation, qui lui devaient être plus chères que sa propre vie, du mépris, ses sujets passèrent à la haine, et de la haine à la révolte *. »
Suivant une opinion assez générale, lorsque le Palatinat fut incendié par Tiirenne, en 1674, l’électeur Charles-Louis, irrité de ces dévastations, adressa un cartel au général français : voici le texte de sa lettre et de
1 a II étoit larron naturellement, il ne pouvoit s’empêcher de prendre ce qu’il Irouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s’il n’eût été roi, il eût été pendu.» Tallemanl des Réaux, t. i. p. 93.
* Collection Michaud-Ponjoulal. 2« série, t. ix, p. 345,
la réponse de Turenne, tel qu’il fut public pour la première fois, en 168S, c’est-à-dire, onze ans plus tard, dans la Vie du vicomte de Turenne , espèce de roman écrit par un détestable écrivain, Catien de Coiirlilz, qui s’élait caché sous le pseudonyme de Dubuisson :
« Si vous commandiez l’armée des Turcs, et non pas celle du roi Très-Chrétien, je ne serais pas surpris de voir mes Etats en feu, et mes sujets égorgés de sangfroid : mais comme cela ne s’est jamais fait, j’entends de brûler seulement, à moins qu’on ne refuse de payer les contributions, je suis persuadé que ce que vous en faites n’est que pour me chagriner; et je pourrais bien vous en faire repentir, si j’avais une armée aussi forte que celle que vous avez l’honneur de commander. Si vous faisiez bien réflexion aux obligations que m’ont ceux de la maison de Bouillon, à qui mes pères ont souvent donné retraite, vous auriez été plus retenu, et vous vous seriez du moins acquitté par là d’une obligation que vous avez à cette maison, à qui vous et les vôtres êtes redevables de votre grandeur. Votre père même fut ravi de trouver cet asile dans le temps que sa fidélité était suspecte à Henri IV. Et peut-être qu’un jour, vous et les vôtres, serez trop heureux de rechercher ma protection. Je ne vous en dirai pas davantage sur ce sujet de peur qu’il ne paraisse y avoir plus de colère que de justice dans cette lettre. Cependant, afin que vous ne m’objectiez point, pour vous excuser, que la cruauté de mes sujets, à l’égard de vos soldats, vous a forcé, contre votre naturel, à faire plus que vous n’eussiez voulu faire, je vous dirai que vous saviez aussi bien que moi que ces meurtres avaient été faits par les sujets de l’évêque de Spire et non pas par les miens. D'ailleurs, quand bien même
CURIOSITÉS BIOGRAPIIigUES.
vous ne l’auriez pas su il vous était facile de m’en demander justice, et je n’étais pas prince à vous la tcfuser. Mais vous avez voulu vous la faire vous-même, et vous vous y êtes pris par des voies si indignes, que je n'aurai jamais de joie que je n’en aie tiré raison. C’est pour cela que je vous écris, et comme je ne pourrais espérer de me venger pleinement dans une bataille où la confusion m’empêcherait de vous joindre, ou nous séparerait bientôt, je vous demande un combat particulier. (]e sera là où vous voudrez, et je vous laisse maître auss>i bien que du lieu. J’espère que vous avez trop de courage pour vous excuser sur votre emploi, ou du moins que si vous avez la délicatesse de n’en vouloir rien faire que vous n’en ayez reçu la permission du roi votre maître, vous vous emploierez de si bonne sorte pour l’obtenir, qu’il ne vous la refusera pas. J'attendrai votre réponse avec impatience, et si elle est conforme à mes désirs, ce sera le moyen de m’obliger à vous rendre l'estime que j'avais toujours eue pour vous. »
Voici maintenant, toujours suivant Catien de Courlilz, la réponse de Turenne :
Monseigneur,
« Il me revenait tant d’honneur du combat que V. A. E. me demandait, qu’il n’a pas tenu à moi que je ne l’aie satisfaite. Cependant je ne m’y portais qu’à regret, et c’était moins le souvenir des obligations que nous avons à sa maison qui me donnait ce chagrin que le profond respect que j ’ai toujours eu pour elle. Si V. A. savait jusqu'à quel
1 II fait allQsiun aux massacres de soldais français par les paysans alltinaiids.
EUREUttS POPULAIRES.
point ce respect a toujours été, elle ne m’accuserait pas de l’avoir offensée de gaieté de cœur, et elle allribuerait les inau.K quelle m’impute, aux malheurs inséparables de la guerre. J’ai fait tout ce qu’il a été en mon pouvoir pour les empêcher, et j’ai fait punir les coupables sans y êire poussé que par l’amour de la justice. C’est à V. A. à juger, après cela, si je me suis attiré ces reproches et si, au contraire, je n'ai pas fait tout ce qui était du devoir de ma charge. Cela ne m’a pas empêché néanmoins de demander au roi cette permission que V. A. témoignait désirer si passionnément. Mais le commandement de S. M. me ravit l’honneur que voulait me faire V. A. , dont je serais consolé, pourvu qu’elle soit persuadée de la passion que j’aurai toute ma vie de lui faire reconnaître à quel point je suis, etc. »
Catien de Couriilz s’était bien gardé d’indiquer où il avait puisé le texte de ces lettres, dans lesquelles on pourrait relever des erreurs et des invraisemblances de tout genre. Toutefois, un an après la publication de la Vie du vicomte de Turenne, le marquis de Bcauvau, écrivain fort crédule, raconta dans ses Mémoires cette particularité du cartel, se bornant à donner, non pas la teneur, mais un résumé des lettres du prince et du maréchal, résumé où se rencontrent de même plusieurs erreurs. Postérieurement à ces deux auteurs, l’anecdote qu'ils avaient racontée et le texte de ces lettres furent amplifiés etmodiliés de diverses manières, sans qu’on pùt jamais apporter quelque preuve de leur authenticité. Enfin, en 1757, un certain Coliiii publia une Dissertation historique et critique ‘, où, discutant
1 ninseiialion historique cl rriliqtte sur le prétendu cartel on lettre de défi envoyée par Charles-Louis, électeur palatin, au vicomte de Turenne, Mannheim, 1757, in 8", tic 135 |Kiges.
m CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
les l’écils de Catien, de Beauvau et desautres écrivains, U démontre clairement, à notre avis, la fausseté de toute cette histoire. Il allègue, entre autres preuves, le témoignage d’un jurisconsulte célèbre, de Reiger, qui fut pendant trente ans attaché à la personne de Charles-Louis, en qualité de secrétaire de la guerre, de conseiller et de protonotaire, et qui dément formellement toutes les particularités relatives à ce cartel, dans son Histoire de la branche électorale palatine de Simmeren (Francfort-sur-Mein, ^ 693 et 1755); il dit seulement que l’électeur envoya à Turenne un trompette nommé Ilanssgen, avec une lettre où, tout en lui demandant si la dévastation du Palatinat était due à une ancienne animosité du maréchal ou à un ordre du roi, il protestait que celte dévastation ne pouvait le détourner de son attachement à l’Empire. Cet envoi d’un trompette donna lieu alors à des bruits de défi qui furent adoptés par des écrivains sans consistance, et répétés par d'autres plus dignes de foi, à tous égards. Colini ajoute encore que les recherches les plus minutieuses dans les archives électorales, dans celles de la maison de Turenne, et enfin au dépôt de la guerre en France, n’ont pu faire découvrir la moindre tr^ce de l’original, ou la copie des lettres publiées par Catien de Courtilz et ses successeurs.
Suivant Vasari, dont le récit a été adopté jusque dans ces dernières années, la maladie qui enleva Raphaël provint d'un abus excessifdes plaisirs de l’amour ; saisi d'une fièvre violente, niluslre artiste, qui aspirait alors au chapeau de cardinal, en cacha la cause aux médecins. Ceux-ci, l’attribuant à un grand échauffement, ordonnèrent une saignée qui, en épuisant le malade, ne tarda pas h amener sa mort. Cette histoire est assez invraisemblable au premier abord. En effet, il serait difficile de
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concevoir que Raphaël se fût livré à un violent excès avec une femme à laquelle il éiait attaché par une longue habitude; puis les motifs allégués par Vasari pour expliquer comment il aurait caché la cause de son mal aux médecins, ces motifs doivent paraître bien frivoles, quand on se rappelle le relâchement des mœurs à Rome à cette époque, et à quel point la vie privée de Raphaël était connue de tout le monde. Aussi des doutes s’élevèrent, il y aune vingtaine d’années, sur la confiance que méritait le récit de Vasari. Plusieurs savants italiens,, entre autres M. Longliena, traducteur de Y Histoire de Raphaël de M. Quatremère de Quincy, émirent l’opinion fort probable que Raphaël, alfaibli depuis longues années par un travail opiniâtre, fut victime d’une de ces fièvres violentes qui trompent souvent les médecins les plus habiles et à laquelle ne peut résister un corps déjà épuisé. A l’appui de cette opinion, le même écrivain cite un ancien écrit italien qui avait appartenu au cardinal Antonclli, et dont voici la traduction.
« Raphaël Sanzio était d’une complexion très-noble et très-délicate. Sa vie tenait à un fil très-léger, quant au corps, parce qu’il était tout esprit, outre que ses forces physiques s’étaient de beaucoup diminuées, et qu’on est étonné quelles aient pu se soutenir pendant une vie si courte. Or, se trouvant très-faible et étant un jour à la Farnesine, il reçqt l’ordre de se rendre aussitôt chez le pape. S’étant donc mis à courir pour ne pas être en retard, il arriva d’un trait au Vatican, tout essoufflé et en sueur ; et là, se tenant dans de vastes salles et causant longuement sur la construction de Saint-Pierre, sa sueur se refroidit sur son corps, . et il fut pris sur-le-champ d’un mal subit. Ensuite étant allé chez lui, il fut atteint
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(l’une espèce de fièvre pernicieuse qui le conduisit malheureusement au tombeau »
Casimir Delavigne a dit quelque part :
Galilée indigné change l’ordre des cieux,
Sans pitié loin du centre il rejette la terre,
Du soleil par son cours il la rend Irihulaire;
N’a-t»il pas expié, par trois ans de prison, L’inexcusable tort d'avoir trop tôt raison ?
Les trois ans de prison de Galilée ont été célébrés nonseulement par les poètes, mais aussi par les peintres, qui ont plus d’une fois représenté l’illustre vieillard traçant sur les murs de son cachot la figure de la terre. Mais celte tradition doit être nniquement attribuée à l’indignation qu’excita soit à celle époque, soit plus lard, la conduite de l'inquisition envers Galilée. Après avoir essuyé des tracasseries et des persécutions de tout genre, l’illustre savant reçut, lors de la publication de son Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, l'ordre du pape de venir comparaître devant l’inquisition, à Rome, où il arriva le 15 février 1633. II descendit chez l’ambassadeur toscan Kiccolini; mais au mois d’avril il fut contraint de se rendre dans les prisons de l’inquisition, où il resta environ quinze jours; on le renvoya ensuite chez l’ambassadeur. Enfin, le 20 juin, il fut ramené devant le tribunal, qui lui fit prononcer une abjuration de scs doctrines, le condamna à la prison pour un temps indéfini, et lui enjoignit de réciter une fois par semaine, pendant trois ans, les sept psaumes de la pénitence. Il ne fut pas jeté dans un caebot, mais il eut pour prison d’abord le logement même d’un des officiers supérieurs du tribunal, puis le palais de l’arche-
i Hhtoire de la vie et desouvrages de Raphaël, 5®ôclilion, (833, ij.scî.
vèque de Sienne, Piccolomini, son élève et son ami. Enfin, au mois de décembre de la même année, le pape lui accorda la permission de résider à la campagne, près de Florence, avec , défense toutefois d’aller dans celle ville ou de recevoir ses amis. Les persécutions ne cessè- .rent qu’avec sa mort, arrivée le 8 janvier 4642.
(( La condamnation de Galilée, dit M. Libri , a fait naître un doute bien grave sur la question de savoir si, pendant le procès, Galilée avait été soumis à la torture. Comme la relation originale de ce procès n’a jamais été publiée, on eu esl réduit sur ce point à des conjectures. Il est hors de doute que la protection du grand-duc, et surtout l'amitié de Niccolini, lui valurent un traitement moins rigoureux en apparence que celui qui attendait ordinairement les victimes de l’inquisition. Après avoir obtenu d’abord l’autorisation de rester chez l'ambassadeur, il eut à l'inquisition un local séparé, et fut renvoyé chez Niccolini avant la fin du procès; à peine sa condamnation fut-elle prononcée, que le pape la commua en une relégation dans le jardin de la Trinila dei monli. Bientôt après, on lui permit de partir pour Sienne, où il fut reçu chez l'arebeveque , qui était son élève. Mais d’antre part, il faut réllécliir aussi à la puissance de ses ennemis et à la colère du pape, qui disait que le livre de Galilée étîiil aussi pernicieux que les écrits de Calvin et de Luther. On lit dans la sentence que les juges, ayant cru s’apercevoir que Galilée n’avait pas dit la vérité sur scs intentions, jugèrent à propos d’en venir au rigoureux examen contre lui, et qu’il répondit catholiquement. Or, dans les livres de droit inquisitorial , celle terrible formule de Vexamen rigoureux esl toujours, sans exception, expliquée par la torture, cl il reste encore des
procès origioaux de l'inquisilion dans lesquels les doutes que l'on a sur l’intention de l'accusé s’éclaircissent par X examen rigoureux, amènent à des réponses catholiques, et où tout cela signifie la torture, qui est décrite en détail dans ces actes. Nous dirons môme que, d’après les lois du saint-office, dès qu’il y avait doute sur l’intention, il fallait en venir nécessairement à la torture. C’est ce qui résulte de l’Arsenal sacré de l'inquisition, qui est le code de procédure de ce tribunal de sang. II est vrai que ni Galilée, ni l’ambassadeur Niccolini, n’ont jamais dit un mot relatif à la torture. Mais on sait que l’inquisition impo.sait le plus profond silence à tous ceux qui avaient le malheur de comparaître devant ce terHble tribunal, et l’on voit, par la correspondance de Niccolini, que le procès de Galilée était enveloppé d’un mystère particulier. Telle était la terreur que ce procès avait inspirée, que Gherardini dit que cette persécution sembla peu de chose à ceux qui connaissaient le pouvoir des ennemis de Galilée. Vivian!, qui avait pour ce grand homme une véritable idolâtrie, a dû se faire violence et feindre d’approuver la condamnation. Galilée lui-même évitait avec soin de parler de ce procès. II est vrai qu’un jour l’excès de l’indignation l’a porté à s’écrier : « On (( me forcera à quitter la philosophie pour me faire l’his- (( torien de l’inquisition ! On me fait tout ce mal afin que « je devienne l’ignorant et le niais de l’Italie : il faudra « feindre de l’être. » Mais, dans la même lettre, il a soin d’ajouter : « Quant à mon affiiire, ne m’en demandez pas « davantage. » L’expression qui se trouve dans la sentence est positive : examen rigoureux, signifie torture; et les circonstances dans lesquelles cette expression est employée lui donnent encore plus de poids. D’ailleurs
est-il probable que des gens si animés contre Galilée, et qui ne purent jamais lui pardonner sa supériorité; que ces mains qui l'ont persécuté même au delà du tombeau; qui ont tenté de faire casser son testament, qui se sont efforcés de faire jeter son cadavre à la voirie, est-il probablé que, lorsqu’ils le tenaient vivant à Rome, ils n'aient pas assouvi leur vengeance? N’ont-ils pas fait périr Giordano Bruno et Dominis, du vivant de Galilée? Longtemps après n’ont-ils pas brisé par la torture le corps d'Oliva, qui fut l’un des principaux membres de l’Académie del Cimenlo ? L'inquisition a pris soin d’expliquer ellemême dans les vocabulaires particuliers les expressions dont elle se servait, et jusqu'à ce que le contraire soit positivement démontré par des preuves incontestables, il est établi que Galilée a été soumis au rigoureux examen *. »
L’emprisonnement de Galilée n’est pas le seul que l’on puisse révoquer en doute. 11 paraît qu’il faut aussi, malgré les vers de Lamartine *, rejeter absolument celui de
* Histoire des sciences en Italie, t. iv, p. 289 et suiv,
s Là le Tiisse, brûlé d’une (lamme fatale,
Expiant dans les fers sa gloire et son anioiir,'
Quand il va rerevoir la palme triomphale,
Descend au noir séjour.*
Lord Byron qui, en passant à Ferrare, voulut visiter cette prison, jugea à propos d'y tracer au crayon ces vers de notre poêle, mais il les a estropiés de manière à les rendre à peu prés méconnaissables. Voici, d’après M. Valéry, la copie exacte de son autographe :
La le Tasse brui d’un flamc fatal Expiant dans les fers sa gloire et son aniur Quand il va recevoir la palin trionfal Descend au noyr seyur.
Voyez encore M. Valéry, 1. i, ch. 7 et 16, relativement à l’erreur commise par Byron sur le prisonnier de Cbillon.
Tüsse, bien que l’on montre encore aujourd’hui aux voyageurs, à Ferrare, une espèce de cachot, où ii fut, dit-on, renfermé. Voici ce que dit un écrivain qui connaît à fond riiisioire littéraire de Pltalie, et que nous avons déjà eu maintes fois l’occasion de citer, ci Comment supposer, s’écrie M. Valéry, que le Tasse ait pu habiter sept années et deux mois dans un pareil gîte, y revoir son poème, et y composer scs divers dialogues philosophiques à la manière de Platon? J’eus l’occasion de consulter à ce sujet quelques hommes instruits de Ferrare, et j’appris que pas un d’eux ne croyait à cette tradition contredite par l’examen des lieux et les foils historiques... La lecture des diverses vies du Tasse, sa correspond auce, la meilleure de ses vies, m’ont persuadé que son emprisonnement à l’hôpital Sainte-Anne a bien plus de rapports avec ce que l’on a depuis appelé une détention dans une maison de santé, avec les tracasseries et les vexations de la police, qu’avec une mise au cachot L •
Que de fois a-t-on répété ce vers de Gilbert.