‹ Curiosités de l'histoire de FranceChapitre 1 sur 26 · Curiosités de l'histoire de France · texte numérisé non relu

Curiosités de l'histoire de France

La Dissertation historique et littéraire est un genre d’ouvrage qui n’a été traité nulle part aussi bien qu’en France, et l’on peut dire que ce genre , quoique commun à tontes les littératures, appartient plus particulièrement à la nôti'e, par des qualités qui procèdent du caractère même dt^ l’esprit national.

Cet esprit est, de sa nature, impressionnable et vif, lin et délié, lumitienx et brillant : il s’approprie merveilleusement toutes les idées ; il mesure, dans un moment, l’étendue d’un sujet, ou il en pénètre la profondeur ; il trouve, en se jouant, les aperçus les plus ingénieux , les rapprocheiiients les plus inattendus, les solutions les plus neuves; il touche à tout, -

PRÉFACE '

en ayant l’air de tout effleurer, et il laisse une empreinte éclatante sur tout ce qu’il a touché ; il devine souvent, il comprend toujours : cet esprit français ressemble au feu du ciel, que déroba Promélhée pour animer une statue d’argile.

Voilà comment, avec moins d’érudition que les Allemands, avec moins de passion que les Italiens, avec moins de flegme que les Anglais ou les Hollandais, avec moins de conviction que les Espagnols, nous avons des dissertations historiques et littéraires infiniment supérieures à celles que [lossèdent en si grand nombre les différents peuples de l’Europe.

La Dissertation, originairement, n’est autre, en effet, que la Thèse fondamentale des écoles, la Thèse classique encore eu usage aujourd’hui comme au moyen âge, de l’Université d’Oxford à celle de Coimbre, de rUniversité de Bologne à celle de Prague. En Espagne, en Italie, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, il y a des thèses excellentes, des mémoires fort estimables, des compilations trèssavantes sur toutes sortes de sujets ; mais ce ne sont, en général, que des matériaux lentement et laborieusement rassemblés, qui attendent un emploi plus utile, une mise en œuvre plus intelligente. Ici, l’auteur, perdu lui-même dans ses doctes élùcirbrations, y égare aussi sou lecteur, qui aurait eu besoin d’un ^ fil et d’un flambeau pour se guider dans ce labyrinthe sans issue ; là , l’auteur, après avoir accu-

PRÉFACE

fniilô, pour ainsi dire, Ions les éléments du chaos, cherche en vain la formule créatrice (pii doit évoquer un monde. Partout, la confusion et l’obscurité ; partout, l’absence du mo»jvemeiit et de la vie.

Kn France, au contraire, les dissertations historiques et littéi’aires, moins longues, moins verbciise.s, moins siirdiargées de savoir, ou plutôt de savanterie, vont droit au but qu’elles se proposent, et l’atteignent d’ordinaire avec bonbeiir, même en s’aventurant dans les voies capricieuses du paradoxe.

Bien des fois, une mince dissertation résume quantité de gros livres et peut en tenir lieu, sans qu’on puisse les regretter. Dans les dissertations, on est accoutumé aussi à trouver ce que ne donnent pas les ouvrages les plus estimés sur la matière ; une idée générale, logiquement déduite, un jugement sûr et injpartial, une conclusion nette et définitive. On conçoit sans peine que le dissertatenr, profibnt des travaux faits avant lui , les prend de toutes mains, les coordonne, les complète l’un par l’autre , les fond en un seul corps et se les approprie en les perfectionnant.

Ce n’est pas tout : la forme de la dissertation varie à l’infini, selon la spécialité du sujet, selon l’originalité du penseur et de l’écrivain. Telle dissertation est une analyse simple, précise et limpide; telle autre, une polémique vive, énergique, saisissante; telle, un commentaire profond et curieux ; telle, un morceau

l'RKFACE

achevé d’éloquence ; car, en France, le slyle n’est déplacé nulle part , et notre bonne langue se concilie volontiers avec l’érudition la plus sévère, avec la science la plus abstraite. 11 y a, dans la collection de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ainsi que dans celle de l’Académie des Sciences, bien des mémoires qui mériteraient d’ètre rangés parmi les modèles de la langue française, tesLi di lingm, comme on dit en italien. Mabillon écrit aussi purement qu’un solitaire de Fort-Royal ; Sylvestre de Sacy, Volney, Cuvier , sont de grands écrivains; et, parmi les savants que nous avons le bonheur de posséder, M. Guérard écrit comme Mabillon ; MM. Arago, Biot et Flourens écrivent comme Cuvier, Yolney et Sylvestre de Sacy.

De tous les recueils de dissertations qu’on a publiés dans notre langue, le plus considérable, le plus précieux, le plus célèbre est l’ancien recueil des Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres , recueil si glorieusement continué par la nouvelle Académie, qui ne le cède en rien à sa devancière, et qui poursuit en même temps la continuation d’un autre recueil analogue : Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi.

Ces deux recueils foui l’admiration et l’envie de toutes les académies étrangères ; ces deux recueils sont indispensables dans toutes les grandes bibliolhè-

PRÉFACE

ques. Oii a désiré souvent, néanmoins, que, dans une édition méthodique, les mémoires fussent divisés par matières en plusieiirs séries distinctes, qui permettraient mieux de juger l’importance des travaux que plusieurs générations de savants ont entassés sans ordre; on aurait ainsi des espèces de monographies , presque parfaites, sur les antiquités grecques, égyptiennes, romaines, orientales ; sur les mœurs, les usages, les monuments, la littérature des peuples modernes ; sur la chronologie, l’archéologie, la numismatique, etc. Une pareille édition, dans laquelle les mémoires se trouveraient classés d’après ce système, serait aux éditions primitives ce que V Encyclopédie méthodique est à l’Encyclopédie de Diderot et de d’Alembert.

Déjà quelques au leurs ont donné eux-mêmes l’exemple de cette réunion de mémoires par ordre de matières : Lacurne de Sainte-Palaye a réimprimé une partie des siens sous le litre de Mémoires sur l’ancienne Chevalerie; Lebeuf a essayé de former des rec\ieils homogènes avec un petit nombre de dissertations qu’il avait éparpillées non-seulement dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions, mais encore dans le Mercure de France, dans le Journal de Verdun, etc. Quelques éditeurs ont tenté aussi de pareils essais , notamment MM. Leber , J. B. Salgues et J. Cohen dans leur excellente Collection des meilleures dissertations^ notices et

PRÉFACE

traités particuliers, relatifs à l'histoire de France (Paris, Dentu, 1826-42, 20 vol. iii-8).

C’est une publication du même genre que nous oiTrons dans ce recueil aux studieux amateum de Par* cliéologie nationale.

Nous avons pensé qu’un choix de morceaux d’hisloire, d’érudition et de critique, relatifs principaler ment à la France du moyen âge et de la renaissance, aurait un véritable intérêt , une utilité réelle. Ces morceaux forment autant de petites monographies qui suppléent à une multitude de livres difficiles à trouver, même dans les bibliothèques publiques. Plusieurs de ces morceaux sont tout à fait neufs ; il n’est aucun ouvrage qui puisse en tenir lieu, et l’on doit les considérer comme uniques sur la question qu’ils traitent. Ils sont tous variés, et néanmoins ils se rattachent entre eux par un lien commun, qui est l’Histoire de France on l’Histoire littéraire.

Ce sont des tableaux de genre, pour ainsi dire, réunis dans un même cadre.

Ce recueil, nous osons l’espérer, ne sera pas indigne de figurer, de bien loin, il est vrai, à la suite des Mémoires de l’Académie des Inscriptions, dans la bibliothèque des personnes qui se vouent à l’étude, aujourd’hui mieux cultivée et plus attrayante, de l’archéologie nationale. Ce recueil conviendra également aux gens du monde qui aiment les lectures instructives.

PRÉFACE

Du temps de l’abbé Lebeuf, de Boucher d’Ârgis, de d’Ârtiguy, de MichauU, de Dreux du Radier, de Bullet, de Lenglet-Dulresnoy, etc., la Dissertation historique était l’auxiliaire obligé de tout journal littéraire. Le Mercure de France ne dédaignait pas de l’admettre auprès de l’énigme et du logogriphe du mois. Nous faisons des vœux pour que notre recueil, eu se répandant de main en main, retrouve en France les beaux jours de la Dissertation historique et développe encore davantage le goût des études sérieuses.

Digilized by Goc^Ie

DE

L’HISTOIRE DE FRANCE

LA FETE DES FOUS

Hérodien, Wacrobe, Denys d'IIalycarnasse, qui ont décrit les Saturnales et les Lupercales de l'ancienne Rome, semblent avoir eu sous les yeux les Fêtes singulières que le paganisme légua comme un stigmate à la religion chrétienne, et que celle-ci a subies, plutôt que tolérées, pendant tout le moyen âge, sous les noms de Fête des Diacres, Fête des Fous (festum Fatuorum), Fête des Innocents, Fête des Anes, etc. 11 y avait des traditions, des mœurs et des usages tellement enraci-

nés dans l’esprit du peuple, que c’eût été tenter l’impossible que de vouloir les faire disparaitre sous l'enseignement et la pratique d'un nouveau culte. Les fondateurs du christianisme avaient compris que le plus sûr moyen de s’emparer du monde, c’était d’admettre d’abord , les yeux fermés , la superstition païenne dans le giron de l'Église de Jésus-Christ ; c’était d’attendre que la moisson fût entassée dans les greniers avant de séparer l’ivraie du bon grain.

On laissa donc au peuple ses fêtes favorites, consacrées par des siècles, et l’on se contenta d’en changer la destination : Jésus-Christ hérita de l’apanage de Saturne ; ses principaux saints se partagèrent la succession de Pan, de Priape et des autres divinités champêtres.

La Fête des Calendes ou des Saturnales commençait, chez les Romains, au milieu du mois de décembre, et se prolongeait jusqu’au troisième ou cinquième jour de janvier ; tant que durait cette fête, les affaires publiques et particuliènes restaient suspendues; on ne songeait qu’au plaisir ; ce n’étaient que collations, danses, concerts, mascarades : on s’envoyait l'un à l’autre invitations et présents ; on ne quittait presque pas la table ; on y faisait des rois du festin ; on y installait les esclaves à la place de leurs maîtres ; on se permettait de tout dire et de tout faire, comme sous le règne de Saturne, au bon temps de l’âge d’or.

Le christianisme, qui recruta ses premiers apôtres parmi les classes intimes de la société, n’eut garde de priver celles-ci d’une fête pareille, que l’on pouvait, au besoin, défendre avec les paroles de l’Évangile sur la

LA FÊTE DES FOUS

charité et l'égalité. Il fractionna seulement cette longue fête en plusieurs fêtes spéciales, qui s'abritèrent chacune sous les auspices d'un jour férié du calendrier catholique.

De là, les idolâtries et les réminiscences païennes, auxquelles donnaient lieu la fête de Noël, celles de saint Étienne, de saint Jean l'Évangéliste et des saints Innocents, du 25 au 28 décembre ; la fête de la Circoncision et celle de l’Épiphanie ou des Rois, le 1*' et le 6 janvier.

Les Lupercales, qui se célébraient au mois de février en l'honneur du dieu Pan ne furent pas davantage supprimées par les chrétiens ; on les partagea en deux séries distinctes : les fêtes du Carnaval, qui s'ouvraient le lendemain de l'Épiphanie et ne se terminaient qu'au mercredi des Cendres; les fêtes du mois de mai, qui duraient quelquefois tout le mois, et qui, plus ordi> nairement, se bornaient au premier jour de ce mois et aux trois jours des Rogations. 11 y eut, pour ainsi dire, la fête des campagnes et celle des villes.

Puis, comme si ce n'était pas assez de concessions aux vieilles coutumes du paganisme, on permit aux fidèles de se divertir comme des païens aux fêtes de quelques saints, tels que saint Nicolas, saint Martin, saint Éloi,sainteCatherine, saint Ursin, etc., qui avaient confisqué à leur profit le culte des dieux et des déesses de l'Olympe.

Toutes ces fêtes joyeuses reçurent la désignation générique de Fête des Fous, en témoignage des extravagances dont elles étaient le prétexte avoué.

Ce fut pour leiu* ôter leur tache originelle qu’on es-

Digilized by Goc^le

saya d’en faire remonter la responsabilité jusqu’au roi Salomon, qui avait dit que le nombre des fous est infini (Stultorum infinitus est numerus). L’Église chrétienne ne fit donc pas difficulté de se déclarer, en quelque sorte, la mère des Fous, en répétant avec Jésus-Christ : « Bienheureux les pauvres d’esprit ! »

L’Église de ces premiers siècles s’associait de fait et d’intention à tous les actes de ses enfants, à leurs joies aussi bien qu’à leurs souffrances ; elle retenait ainsi dans son sein et sous son autorité immédiate les ' pieuses Saturnales qui furent le berceau du théâtre moderne. Les conciles et les synodes ne cessaient de protester contre ces scandales, éclatants vestiges du paganisme ; mais les évêques dans leurs diocèses, les curés dans leurs paroisses, les abbés dans leurs couvents, se montraient plus indulgents et ne se hasardaient pas à contrarier le sentiment populaire eu pjnscrivant la Fête des Fous, que l’Europe chrétienne avait introduite dans sa liturgie.

La France surtout, par suite du caractère gai et g«lois de ses habitants, s’était prononcée pour cette joyeuse fête, qu’elle célébra plus longtemps et plus solennellement que ne le firent tous les autres pays : elle avait pressenti que l’art dramatique sortirait de là.

La Fête des Fous était générale dans l’Église grecque et dans l'Église latine.

Les conciles d’Orléans (555), d’Auxerre (585), de Chàlons-sur-Saône (650), défendent les déguisements, les danses et les cliansons profanes dans les églises ; le concile de Tolède (655) ordonne des prières, des processions et des jeûnes pour l’abolition de la Fête des

LA FÊTE DES FOUS

(^nlendes ou des Saturnales; le concile de Constantinople (692) condamne aussi les indécences de cette fête, les masques, les danses, les chansons, les galas, qui en perpétuaient ridolàtrie. Ces conciles ne faisaient que se conformer à l'opinion que saint Augustin a plusieurs fois exprimée dans ses serinons et ses homélies.

La Fête des Calendes se nommait en France la Fête des Barbatfûres (harhatoriu), sans doute parce que les acteurs se couvraient le visage de masques à barbe, hideux et fantastiques, appelés barboires dans la langue du treizième siècle. Grégoire de Tours ( Hi$t. Franç., lib. X, cap. xvi) parle d’un jugement rendu contre les religieuses de l’oitiers, accusées d’avoir célébré les Barbatoires. Cette fête était encore nommée la Fêle des Diacres, des Sous-Diacres et des Diacres- Saoùls \Saturi IHaconi), parce que le bas clergé se livrait, ces jours-là, aux excès du vin et de la débauche (Ddcange, Glo&s. inf. Latin., aux mots Barbatoria, Kalendæ, fesluyn Faluorvm).

On n’a pas de détails précis sur cette fête jusqu’au douzième siècle; on sait toutefois qu'elle était en usage non-seulement dans toutes les églises cathédrales et paroissiales, mais encore dans tous les couvents d'hommes et de femmes. Elle autorisait les folies les plus coupables et les plus honteuses; elle avait, d habitude, trois ou i^uatre périodes marquées, ayant chacune ses acieurs et son spectacle particuliers.

Le premier jour, qui était la fête de Noël, la plèbe cléricale et monacale criait à l'unisson : Noël, Noël ! et se mettait en liesse; le lendemain, jour ile Saint- Étienne, les diacres tenaient concile pour élire un

Digilized by Goc^le

pape ou patriarche des Fous, un évêque ou archevêque des Fous, un évêque ou archevêque des Innocents, un abbé des Sots; le jour suivant, fête de Saint-Jean, les sous-diacres commençaient la danse en son honneur: ensuite, le quatrième jour, fête des Saints-Innocents, les enfants de chœur et les clercs subalternes acclamaient le pape ou l’évêque, ou l’abbé élu, qui faisait son entrée triomphale dans l’église le jour de la Circoncision, et qui siégeait pontificalemçnt jusqu'au soir de l’Épiphanie.

C’était donc le règne joyeux de ce pape, ou de cet évêque, ou de cet abbé de la Folie, qui composait la Fête des Fous, et qui en dominait les phases bizarres, les mascarades grotesques et parfois impies, les scènes plaisantes et souvent orduriéres, les orgies furieuses, les danses, les jeux et les chants profanes, insolentes l)arodies de la liturgie catholique.

La Fête des Fous nous apparaît, pour la première fois, avec toute sa pompe étrange et malhonnête, en 1182, dans un ouvrage liturgique (Beletos, Lib. de divin, offic., cap. lxxii et cxx, cité par Üucange), qui l’appelle la liberté de décembre, à l’instar des Saturnales païennes. Cette liberté consistait à intervertir les rôles et les rangs du clergé, qui, pendant les fêtes de Noël et de l’Épiphanie, commettait toutes sortes de folies dans l’intérieur des églises : les clercs, diacres et sous-diacres officiaient à la place des prêtres ; ceux-ci dansaient et jouaient aux dés, à la paume, à la boule et à d’autres jeux de hasard devant l’autel; les enfants de chœur, masqués et couverts de chapes, occupaient les stalles des chanoines; la veille des Innocents, ils

LA FÊTE DES FOUS

élisaient un évêque parmi eux, le revêtaient d'habits épiscopaux, le sacraient et le promenaient par la ville au son des cloches et des instruments. Belet distingue quatre danses particulières à la Fête des Fous : celle des lévites ou des diacres, celle des prêtres, celle des enfants ou clercs et celle des sous-diacres. Ce qu'il dit des évêques et des archevêques qui se mêlaient à ces profanations ne doit s'entendre peut-être que de ceux qu'on choisissait parmi les acteurs de la fête. Les églises, les monastères, les maisons épiscopales, étaient soumis à la « liberté de décembre. »

Telle était la force de l'habitude, que l'évêque de Paris, Odon ou Eudes de Sully, qui exerça une si grande influence sur les mœurs cfe son temps, ne put détruire complètement les abus qu'il déplore dans son mandement de l’année H98, abus qu'il avait d'abord fait frapper d'excommunication par le cardinal Pierre de Capoue, légat du pape en France. Le i”' janvier, jour de la Circoncision, la cathédrale était envahie par une foule de gens masqués qui la profanaient par des danses immodestes, des jeux défendus, des chansons infâmes, des bouffonneries sacrilèges et par mille excès de toute espèce jusqu'à l'elTusion du sang. Les prêtres et les clercs étaient les instigateurs et les complices de ces scandaleuses mascarades, qui se répandaient par les rues et jetaient le désordre dans tout Paris.

Eudes de Sully régla lui-même les cérémonies de la fêle de la Circoncision, et ordonna aux chanoines de se tenir, à l’avenir, dans leurs stalles, avec gravité et modestie. L'année suivante, il publia un second mande-

Digilized by Coogle

HISTOIKE UE FUANCE

ment contre les excès du même genre qui avaient lien le jour de Saint-Étienne par le fait des diacres, que cette fête intéressait spécialement, comme celle de la Cïrconcision appartenait plutôt à la licence des sousdiacres. Pour donner à ces deux f. tes le caractère respectable qu’elles devaient avoir, il assigna une certaine somme aux chanoines et aux clercs qui assisteraient aux matines et à la messe et ([ui s’y conduiraient décemment.

Les mandements d’Eudes de Sully ne furent pas longtemps en vigueur, et, malgré les efforts de son successeur, Pierre Cambius, malgré une lettre pastorale de 1208, malgré le concile de Paris (1212), qui défendit expressémeiW aux évêques et aux archevêques de laisser célébrer la Fête des Foxis, où l’on simulait un sacre d’évêque (tiln baculus accipitur), cette fête reprit le dessus dans le diocèse de Paris ainsi que dans tous les autres où l’autorité épiscopale n’avait pas mieux réussi à se faire obéir.

L'autorité royale lui vint en aide sous le règne de Charles Vil, qui parait avoir été, plus que ses prédécesseurs, préoccupé du désir de mettre tin à ces turpitudes. Il ne fit d’ailleiu;s que donner force de loi à ce décret du concile de Bâle (1455), compris dans la Pragmatique-Sanction : « 11 y a un indign..- abus qui se pratique dans quelques églises, et qui est qu’en certaines fêtes de l'année quelques-uns, sc revêtant d habits pontificaux avec la mitre et la crosse, donnent la bénédiction comme font les évêques; d’autres s'habillent en rois et en ducs, et c’est ce qu'on appelle, en quelques pravinces, la Fête des Fous, des Innocents

LA KÉTË DES FOUS 17

ou des Enfauts. » (Cap. de SpecL in eccl. non faeiend., sess. *21.)

Charles VII eut plus d’une occasion de faire appliquer dans ses États le décret du concile. En 1444, il invita la Faculté de Théologie de Paris à écrire aux prélats et aux églises pour les adjurer de travailler à l'abolition de la scandaleuse superstition, connue sous le nom de Fête des Fous, « détestable, reste de l'idolatrie des païens et du culte de Finfàme Janus. » (Voyez la lettre de la Faculté de Théologie, dans le Traité contre les masques, de Savaron.) Suivant cette lettre, le jour de la Circoncision les gens d'Église assistaient à l'office, les uns en habits de femmes, de fous, d'histrions; les autres en chape et en chasubles mises à l'envers; la plupart avec des masques de figure monstrueuse; ils élisaient un évéque ou un archevêque des Fous, le revêtaient d’habits pontificaux et recevaient sa bénédiction en psalmodiant les leçons des matines, indignement travesties; iis dansaient dans le chœur, chantaient des chansons dissolues, mangeaient et buvaient sur l’autel, jouaient aux déa sur le pavé de l’église, encensaient le célébrant avec la fumée de vieux cuirs et de matières puantes qu’ils faisaient brûler dans l’encensoir, couraient et sautaient de la façon la plus indé<.ientc, et, à la suite de cette messe dérisoire, se montraient sur des échafauds et se promenaient sur des chars, en lutlanl de cris, de grimaces, d’insolences et d'impiétés.

Le blâme sévère que la Faculté de Théologie de Paris avait adressé au clergé de France ne produisit pas beaucoup d'effet hors de la capitale; car, peu d'années

18 • HISTOIRE DK FRANCE

après, les ecclésiastiques de Troyes célébraient la Fête des Fous « plus excessivement que au temps passé n’avoient accousturné. » Charles VII crut devoir, à cette occasion, se plaindre à l’évêque de cette ville et lui iapi>eler que, « selon la Pragmatique-Sanction et les anciens droits, les Fols ne doivent faire aucuns evesques ne arcevesques des Fols, qui portent en l’eglise mitre, croix, crosse et aultres ornemens pontiCcaux. » Le clerçc troyen, pour s’excuser, prétendit que soir évêque, Jean Léguisé, lui avait commandé de célébrer la Fête des Fous, qui se célébrait de même à Sens. 11 eût pu ajouter (m'un prédicateur, en réponse au décret de i Université de Paris, avait osé soutenir en chaire, à Autun, que cette fête était aussi approuvée de Dieu ([ue celle de la Conception de la Vierge. C’est Cerson qui raconte ce fait curieux.

La Fête des Fous, que l’on célébrait k Sens deiiuis le onzième ou douzième siècle, semble pourtant avoir eu un caractère différent. On peut même assurer ((u’elle avait été, dans l’origine, instituée naïvement jiar une dévotion toute musicale.

Cette fqte était la fameuse Fête de l’Ane ou des Anes ifestum Asinorum, dit Ducange dans son Glossaire), qui existait aussi, mais avec des variétés notables, à Rouen, k Autun, k Beauvais et ailleurs.

Nous avons, pour en juger, le rituel même de la Fête contenant l'oftice de l’Ane, avec la musique notée. Ce précieux manuscrit, provenant de Fancieime bibliotliê(iue du chapitre de la cathédrale de Sens, et conservé aujounl hui dans la bibliothèque publique de cette ville, se compose de quarante feuillets petit in-A",

I,\ FÊTE KKf! F01.S U»

sur vélin d'une éclatante blancheur; l'écriture des* rubriques et des antiennes, placée s«us la notation carrée, avec des initiales en rouge, n’est pas antérieure au commencement du quatorzième siècle; niais la reliure du volume se compose de deux admirables diptyques en ivoire, du plus beau travail antique du quatrième siècle, représentant les fêtes de Gérés et de Bacchus : ces deux planches d'ivoire ont été malheureusement dépouillées de leur garniture et de leurs fermoirs d'argent. Les rubriques insérées dans le texte de l'oflice nous font connaître toute la mise en scène de la Fête de l’Ane, qui n'était pas célébré'c, comme on l'a cru, en mémoire de l'ânesse de Balaairf, mais bien de 1 ânesse qui se trouvait dans l’étable où naquit Jésus, et de celle que montait le Rédempteur à son entrée dans Jérusalem le jour des Rameaux.

Il est possible que quelques souvenirs des fêtes de Racchus et de l’âne de Si|ène se soient mêlés d’abord à la fondation de cette fête chrétienne, qui ne causait pas plus de scandale que la fête de saint Hubert, où les chasseurs amenaient à la messe leurs meutes et leurs faucons pour les faire bénir, et remplissaient l’église de sons de trompés et de cris de chasse, auxquels oiseaux et chiens répondaient à l'unisson. La musique imposante et solennelle qui accompagnait les paroles du chant et qui les voilait pour ainsi dire, devait être écoutée avec beaucoup de recueillement par l’assistance, qui d’ailleurs n'entendait guère le latin. Ces paroles avaient été coniposées fort sérieusement, en style d’ode, par quelque poète qui ne pen- V sait pas qu’on pût trop louer l’animal que Jésus-Chi ist

Digilized by Goc^le

HlSTÜlUE DE FRANCE

avait jugé digne de lui servir de moulure. Au reste, six vers léonins qu’une main du quinzième siècle a tracés en tête du manuscrit, nous apprennent que celle fêle était le triomphe du préchantre (præcenlor), et que chantres et clercs, après l'office, se désaltéraient le gosier, en prévision des feux du purgatoire :

Fcslutn re.stoiiim de consucludine morum Omnibus urbs Senonis festival nobilis annis, Quo gaudet Pi-æcenlor; (amen omois honor Sit Chrislo circumciso nunc, scmpcr et aimo, Tartara Bacchonim non pocula sunt Fatuoruni, Tartara viocentes sic fiiint ut sapienles.

L’Ane, le plus bel Ane qu’on avait pu trouver, couvert d’une chape sacerdotale, était amené processioniiellement à la cathédrale au milieu des chants d’allégresse de son cort^e ; le clergé venait à sa rencontre, toujours en chantant, jusqu’à la porte de l’église, où ces quatre vers hexamètres latins annonçaient la cérémonie et les joyeusetés dont elle était l'objet :

Lux hodic, lux lætitiæ, me judiee, iristis Quisquis eril, removendus erit solemnibus islis.

Sint hodiè prociil invidiæ, omnia mœsta ;

Læta rolimt, quicumque colunt Asinaria festa.

Le Sire Ane était alors introduit dans l’église, où il semblait prendre part au sacrifice de la messe : on le conduisait tantôt du côté de l’Épître, tantôt du côté de l'Évangile; on le présentait devant l’autel, et on lui chantait, avec accompagnement des orgues et des instruments, cette fameuse prose de l’Ane, qui n’est pas une moquerie audacieuse, comme l’ont cru les philo-

Digitiz -'' '-)y G005^1i

LA FÊTE DES FOUS 21

sophes du dix-huitième siècle, mais une naïve et poétique expression de la piété de nos pères :

Orientis partibuf,

Adventavit Asinus Pulcher et fortissimus,

Sarcinis aptissimus.

Hé, sire Ane, hé!

Hic in collibus Sichen Enulritus sub Ruben,

Transiit per Jordancm,

Saliit in Belhleem.

Hé, sire Ane, hé!

Saitu vincit hirciilos,

Uagmas et capreolos,

Super dromedarios Velox tnadianæos Hé, sire Ane, hé !

Aurum de Arabiâ,

Thus et myrrham de Sabâ,

Tulit iii ecclesiâ,

Virtus asinaria.

Hé, sire Ane, hé!

Dùm trahit vehiimla Multù cum sarcinulâ, lllius inandibula Rura terit pabula.

Hé, sire Ane, hé !

Cum aristis hordeum Comedit et carduum,

Triticum à paleft Segregat in areâ.

Hé, sire Ane, hé!

Amen dicas, Asine,

Jàin salur ei gramine.

Amen, amen itéra Aspernare vetera.

Hé, sire Ane, hé !

refriiin de cette prose, en style biblique, dont la musique a tant de noblesse et de gravité, est assurément une imitation consonnante de VEvohé Bacche, que répétaient les adorateurs de Bacchus.

La Fête de l'Ane se célébrait encore dans d’autres villes que Sens, le jour de Noël; mais l’office n’étail peut-être pas le même pour toutes. Celui qui faisait partie de la^ liturgie de Sens, au treizième siècle, servait également à l’église collégiale de Notre-Dame de Sales, à Bourges, et Jean Pastoris, chanoine de cette . église, lui avait fait don d'un livre de chœur, dans lequel la messe de l’Ane était notée à peu près de la même manière, si l'on en croit le correspondant anonyme de l’abbé d’Aitigny,

Cette messe en musique, destinée à mettre en relief le talent des chantres et des instrumentistes, devait être une messe sèche, c’est-à-dire sans consécration; elle pouvait donc se terminer par cette procession solennelle (coitdüctus ad poculum) du grand-chantre, que l’on conduisait à table en répétant un plaisant alléluia. Cet alléluia, qui revenait plusieurs fois dans l’office de l’Ane, était coupé en deux par cette longue parenthèse, où l’on serait fort en peine de découvrir la moindre hérésie :

Allk resoDent omnes ecclesiæ Cum dulci melo symphoniæ,

Filium Mariæ geniiricis piæ,

Ul nos sepliformis gratiæ Replcat donis el gloriæ ■

Uudè Deo dicomus li ia.

Selon quelques auteurs, qui se sont fondés sur une

LA FÊTE DES FOLS

Irndilion conservée à Sens, toute l'assistnnce reprenait en choeur : la, ia, ou Itian, hian. Ensuite, les gros chantres, derrière l'autel, entonnaient en faux-hourdon ( 2 M faho) ces deux vers léonins :

Ilæc est clara «lies, claiaruDi clai's dienini;

IIuh; est fcsta ilies, t’estaruin Testa dierum.

On voit, dans les rt^istresde la cathédrale d’Autun, que la Fête des Fous [Fallomm], de 1411 à 1416, amenait aussi un âne en chasuble an milieu de l’office, et que le chant traditionnel : Hé, sire Ane, hé, hé ! était entonné par des clercs vêtus d'iiabits grotesques.

Le cérémonial de la Fêle de l’Ane à Beauvais, rapporté par Pierre Louvet {Hist. et Antiquités du diocèse de Beauvais), offre beaucoup d’analogie avec celui que nous a transmis le rituel de Sens; nous doutons pourtant que les chantres qui chantaient l’ollice de l’Ane se soient appliqués à imiter le braiement de cet animal, au-devant duquel les chanoines se rendaient, à la porte de l’église, la bouteille et le verre à la main (teîientes singuli umas vini plenas cum scyphis vitreis). Ce jour-là, les encensements se faisaient avec du boudin et des saucisses, disait un Cérémonial, qui remontait au treizième siècle, et qui n’est pas venu jusqu'à nous. 11 est clair que le refrain : Hé, sire Ane, hé! remplaçant Vevohé païen et Vamen catholique, avait pu être compris par les fidèles comme une invitation à braire sur tous les tons. L'âne de Beauvais reparaissait encore, dans une procession, le i 4 janvier, portant sur son dos une jeune fille et un enfant, pour figurer la Fuite en Egypte.

Quant à la Fête de l’Ane, telle que la célébrait l’église de Rouen, selon Ducange (au mot: Feshm Asinorum), c’était simplement l'introduction de l’ànesse de Balaam, arrêtée par un ange, dans une monstre de personnages empruntés à l’Ancien Testament et au Nouveau, et composant une sorte de mystère, entrecoupé de dialogues en latin farci ou macaronique.

Cette Fête de l’Ane n’était donc qu’un épisode plus ou moins développé de la Fête des Fous, épisode qu’on pourrait appeler musical. Cette fête avait été naturellement complétée par une Fête du Bœuf, le jour de saint Jean l’Évangéliste, dont le bœuf fut de toute ancienneté l’animal symbolique; mais le jésuite Théophile Raynaud, en faisant ce curieux rapprochement, a négligé de nous apprendre en quelle église se chan • tait la prose du Bœuf.

Le rituel de la Fête des Fous nous manque aussi entièrement; ce qui nous autorise à croire qu’elle avait perdu beaucoup de son caractère primitif depuis le mandement d’Eudes de Sully, et que ses principales extravagances s’étaient dépouillées de leur masque liturgique.

L’église n’était pas alors le théâtre unique des oipes et des folies du bas clergé en gogue ou goguette ; c’était sous le porche, c’était dans le cimèlière et sur le parvis, que se déployait la pompe des processions joyeuses et des mascarades. Le pape ou le patriarche des Fous, l’évêque ou l'archevêque des Innocents, l’abbé des Sots ou/ des Conards, présidait toujours à ces saturnales : mais, son élection faite, on se contentait

JbvC^> k

LA. FÊTE DES FOüS 25

de le présenter à l’église, vêtu in pontificalibus, avec quelques hymnes semi- profanes et quelques cérémonies ridicules, dont les chantres et les enfants de chœur avaient le privilège.

Les corporations de marchands présentaient de même, à la messe de leur patron, le roi ou le prince de leurs confréries. Les compagnons de l’Arc et de l’Arquebuse avaient une messe spéciale en l’honneur de l’élection de leur roi; les princes de la Jeunesse, les princes d' Amour, créés de la même manière par des associations de plaisir, étaient aussi les bienvenus, lorsqu’ils faisaient leur entrée dans l'église, portant le costume de leur état, et entourés de leurs sujets et vassaux.

La Fête des Fous subsista moins longtemps cpie celle des Innocents, parce que l’élection d’un pape des Fous fut reconnue injurieuse contre la papauté, avant que l’élection d’un évêque des Innocents semblât offensante pour l’épiscopat.

Ces élections burlesques eurent plus de durée et d’éclat dans le Nord que dans le Midi.*

A AmienSr il y avait non-seulement un pape, mais encore des cardinaux des Fous, jusqu’en 1548. Le pape, élu par les sous-diacres, le jour de la Circoncision, avec permission du Chapitre de la cathédrale, recevait, comme insigne de sa dignité, un anneau d’or, une tiare d’argent et un sceau. Son intronisation avait lieu dans un festin que payaient les chanoines, à condition que les serviteurs du nouveau pape s’abstiendraient de descendre les cloches de l’église et de commettre d'autres insolences. En 1458, un pa|>c des

Fous, nommé Jean le Caron, décédé dans l'exercice de son pouvoir annuel, lit un legs de soixante sous pour la célébration de la papauté de son successeur.

Senlis, au quinzième siècle, avait un pape des Fous, dont l'élection et le sacre se faisaient dans la cathédrale, avant que l’évèque et le Chapitre se fussent prononcés, en iiiù, pour que cette indécente cérémonie fût du moins transportée hors de l'église.

A Laon, ce n’était pas un pape, mais un patriarche des Fous, qu'on élisait, la veille des Rois, sans préjudice de l'élection d’un évêque des Innocents; et le Chapitre faisait les frais des bombances qui accompagnaient cette double élection, célébrée pourtant hors de l’église à dater de 1554. Le patriarche des Fous, à Lion, n’avait pas de cardinaux, mais des consorts qui formaient sa cour et son cortège.

On ne peut douter que les papes et les patriarches des Fous n'aient eu, comme les évêques et les archevêques des Innocents, le privilège de faire frapper monnaie à leur eftlgie; mais on ne connaît que deux médailles, d'un type analogue, qu’on puisse leur attribuer. La première représente, d’un côté, une télé double de pape et de diable, avec cette légende : Ecclesia perversa TENET PAciEM DiABou, et, dc l’autre côté, une tête double de cardinal et de fou, avec cette légende : Stvlti ali- QVANDo sAPiENTEs. La secoiide médaille offre aussi deux têtes doubles, l’une de pape et de patriarche, avec ces mots : In virtvte tva letabitvr ivstvs; l'autre, de cardinal et d’évêque, avec ces mots : Svper omnem terram coNSTiTVEs Eos PRINCIPES. Il existc Un si grand nombre de ces médailles, en argent, en cuivre et en plomb.

Digitiztd bv G(

de

I,A FÊTE DES FOUS 27

(]u'il est permis de les r^arder comme In monnaie courante des Fous au seizième siècle.

Les évêques et les archevêques des Innocents eurent un règne plus durable et plus étendu que celui des pjipes et des patriarches des Fous. On les trouve en même temps dans la Provence et dans la Normandie, dans la Lorraine et dans la Flandre; mais, la Picardie semble avoir été leur mère-patrie.

Ces évêques ou archevêques étaient élus, sacrés et acclamés par les gens d'Église et par le peuple; ils avaient droit de porter la mitre, la crosse et les gants, aux cérémonies des Fous; ils rendaient, dans leur diocèse folâtre, des arrêts et des ordonnances, qu’ils scellaient de leur scel épiscopal; ils frappaient monnaie en plomb et même en cuivre à leur nom et à leur devise ; cette monnaie n’avait cours que parmi leurs sujets ou suppôts, qui s’en servaient comme de signe (enseigne) de ralliement aux processions, et comme de jeton de présence aux assemblées; c'était à peu près l’usage des mereaux de confréries et de corporations.

Il est remarquable que les monnaies ou médailles qu'on frappait et qu’on mettait en circulation, à l'époque de l'élection d’un nouvel évêque des Innocents, avaient une similitude frappante avec les cachets (sigilla) des Saturnales, que les anciens Romains s’envoyaient en présent à l’occasion de ces fêtes, appelées aussi Sigillaires.

On peut supposer, avec apparence de raison, que les monnaies des Fous furent destinées dans l’origine aux -* jeux de hasard qui se jouaient dans les églises, jusque sur les mardies de l’autel, à la faveur de la liberté de

décembre. Un grand nombre de ces pièces de jeu, ou jeloirs, sont venues à notre connaissance, grâce aux recherches du savant docteur Rigollot ; mais quelquesunes offrent encore des énigmes dont on chercherait vainement le mot. On voit, sur la plupart de ces monnaies, une devise joyeuse, latine ou française, avec divers attributs de la Folie. Plusieurs présentent des rébus à la mode picarde, ou des sujets bizarres, rarement intelligibles pour nous, qui n’avons fait encore que constater l’existence de ces associations de Fous, à'Innocents et de Sots, dans chaque province, dans chaque ville et même dans cliaque couvent.

La plupart de ces pièces, découvertes sur le sol de l’ancienne Picardie, appartiennent aux quinzième et seizième siècles: l’une est datée de 1499; l’autre, de 1508; celle-ci, de 1514; celle-là, de 1528, sans nom de ville et sans indication certaine de localité. La légende porte quelquefois le nom de l’évêque; plus ordinairement, cette légende, latine d’un côté et française de l’autre, abrège et orthographie de différentes façons la double formule : Momoie de l’évesque Innocent et Moneta episcopi Innocentium. Ces monnaies affectent souvent l’effi^e et même la légende (vSit nomen Domini BENEDicTm) des monnaies royales et baronales du même temps. Voici deux ou trois devises de différents genres, qu’on rencontre sur les monnaies publiées par M. Rigollot: Vousvees le temps tel qu'il est ; — Guerre cause maintz hélas: — La paix est sous la main de Dieu; — Sidéra pace vigent, concrescunt terranea; — benè vivere et lætari, etc.

En examinant avec attention les monnaies des Fous,

La fête ües fous

plusieurs érudits ont pensé que ces pièces étaient distribuées en guise de contre-marque ou de billet pour les processions, les montres, les jeux et les représentations théâtrales, que l’évéque des Imiocents avait le privilège de faire exécuter par ses ouailles, ou suppôts, uu consorts.

A Amiens, qui semble avoir été le centre du vaste empire des Innocents, et qui possédait aussi, comme nous l'avons dit, un pape des Fous, le Chapitre de la cathédrale faisait les frais de la fête des Innocents, que les grands et petits vicaires célébrèrent, selon l'antique usage [ut antiquitùs facere solebanl), jusqu'au milieu du seizième siècle.

A Laon, les chanoines assistaient à cette fôte, dont il est fait mention dans les registres de la cathédrale, sous les années 1284 et 1397. L’élection de l'évêque avait lieu la veille de Saint-Nicolas; apiès le souper de la Férié, les convives disaient une antienne et un De profimdis.

A Noyon, l’évêque des Innocents était, en 141 (J, un des chanoines de la cathédi ale; il y avait, en outre, un roi des Fous, appelé roi des vicaires, qui portait la couronne royale à l’office de la Circoncision, more untiquo.

A Péronne, la fête et l'épiscopat des Innocents ont subsisté jusqu'en plein dix-septième siècle; maiscetta fête, dans les derniers temps, se bornait à un souper des chanoines et des enfants de chœur.

A Reims, à Roye, à Corbie, à Tout, à Bayeux, etc., on trouve des traces authentiques de la Fête des Inno>

.ÎO

renls, de l’élection de leur évêque, des galas et d?s mascarades qui avaient lieu en son honneur.

Dans le midi de la France, il y avait partout même empressement à élire les évêc|ues des Fous plutôt ({ue des Innocents.

A Viviers, l évêque-fou {episcopus slullus), mitré et crosse, était conduit processionnellement à la chaire épiscopale, où il entendait l’office, pendant les trois jours de Saint-Étienne, de Saint-Jean et des Saints- Innocents ; il donnait sa bénédiction à l'assistance, et son aumônier, en chape comme lui, ayant sur la tête un coussin en guise de bonnet, prononçait des indul. gences bouffonnes qui variaient à chaque ofiice.

A Vienne en Dauphiné, l’évêque des Innocents, élu dans la sacristie de la cathédrale dès le 1 5 décembre, par les jeunes clercs, ofilciait pontilicalement, présidait le dîner du menu clergé, distribuait des bénédictions, ordonnait des processions publiques et recevait de l’archevêque de Vienne, en signe de redevance, trois florins d'or, une mesure de vin et doux charges de bois. Les enfants de chœur tenaient le rang et le siège des chanoines, pendant les cérémonies boull'onnes de cette fête, qui ne disparut qu'en 1670, et qui se célébrait de la même manière à Chàlons-sur-Saône. Dans cette dernière ville, l’évêque des Fous, promené sur un âne et entouré de son clergé burlesque, dînait en public sur une estrade dressée devant la cathédrale, au milieu des cris, des chants et des grimaces de la joyeuse bande.

A Aix, l’évêque-fou {fatum) était choisi tous les ans, le décembre, entre les enfants de chœur, par le

I,A FÊTE DES FOUS

Chapitre lui -même, qui founiissait les mitres, les chapes et les ornements de la Fête des Fous ; cette fête ne fut supprimée qu'en 1543, propter inxolentias et inhonestates quæ (iebant.

Elle s’était perpétuée à Antibes jusqu'en 1644, (|uand Laurent Mesmes, qui en fut témoin dans l'église des Cordeliers de cette ville, écrivit à son ami Gassendi pour se plaindre de cette incroyable su[)erstition. Les acteurs de cette fête, semblables à des fous furieux, se revêtaient d’ornements sacerdotaux mis à l’envers ou déchirés, [tour occu{>er les stalles du chœur ; ils tenaient des livres d'heures à rebours, et faisaient semblant de lire avec des lunettes dont les verres étaient remplacés par des écorces d’orange; ils s’encensaient avec de la cendre ou de la farine, marmottaient des mots confus et poussaient des cris [>areils à des hm*lements de l)éte et à des grognements de pourceau.

La Fêle des Fous était générale dans toute la chrétienté au moyen âge ; mais elle ne fut nulle part célébrée avec autant de ferveur qu’en France, où la Réformafion même n’eut pas la force de la détruire comme ailleurs. Elle a donc laissé moins de vestiges dans les annales ecclésiastiques des pays étrangers ; on citerait peu de documents analogues à cet inventaire des ornements de l'église d'York, daté de 1530, dans lequel il est question d’une petite mitre et d'un anneau « pour l’évêque des Fous. »

Les couvents d'hommes et de femmes avaient aussi leur Fête des Innocents, avec élection d’abbé-fou et d’abbesse-folle.

C’était principalement dans les abbayes normandes

(jue cette fête avait pris racine dès le treizième siècle. Odon Rigaud, archevêque de Rouen, dans la visite qu’il lit de son diocèse en 1345, trouva que la Fête des Fous et des Innocents était une occasion de débauches et d'indécences pour toutes les communautés des deux sexes. Les religieuses se déguisaient en hommes, chantaient des leçons farcies à l'oftice des Saints-Innocents, et nommaient une petite abbesse, qui usurpait, ce jour-là, la place et la crosse de la véritable abbesse. Dans les monastères de moines, l'abbé des Sots (abbas Stultorum) ou l’abbé des Conards (abbas Conardorum) avait des relations peu édifiantes avec les petites-abbesses et les abbesses-folles, comme en fait foi cette légende d’une vieille monnaie des Fous : De bone so- NAiNs NON CDRE DE viELx A. B. Mais, du luoins, Ics cxcès auxquels donnait lieu l’élection de l’abbé-fou et de l’abbesse-folle étaient presque toujours renfermés dans l’enceinte muette du cloître.

Cependant, dés le commencement du quinzième siècle, l’Église de France s’était appliquée à faire la guerre aux scandales que celte fête avait introduits avec elle dans la pratique du culte, sinon dans le dogme religieux; la Pragmatique- Sanction donnait aux évêques et aux chapitres une grande force contre les profanations qui se faisaient alors dans les lieux saints.

On ne pouvait espérer de détruire tout d’un coup ' une coutume de plaisir, que les gens d’Église considéraient comme un de leurs plus chers privilèges. On commença donc par mettre les lieux saints à l’abri de ces profanations, de ces momeries et de ces jeux de

LA FÊTE DES FOUS 33

théâtre, qu’on relégua d’abord sous le porche, dans les charniers sur le parvis de la maison de Dieu ; on sépara dès lors délinitivement le culte et la liturgie des superfétations païennes qui les déshonoraient.

Les clercs pourtant ne renoncèrent pas à leurs divertissements ; et, tandis que les laïques héritaient, jwur ainsi dire, de la Fête des Fous, et formaient des associations joyeuses pour la mise en scène des mystères, l’Église retirait par degrés sa protection aux excès de la liberté de décembre.

Cette liberté s’était éparpillée par tout le calendrier catholique , et différentes fêtes de saints lui avaient donné asile, en dépit des admonitions épiscopales, svniodales et capitulaires.

A Lisieux, le soir de Saint-Ursin, qu’on fêtait le 29 décembre, les chanoines faisaient une cavalcade, eu habits grotesques, avec des tambours et des hautbois.

A Alençon, le 6 décembre, jour de Saint-Nicolas, la confrérie de ce saint promenait par la ville un enfant habillé en évêque. Ailleurs on célébrait les Martinales ou fête de saint Martin, la fête de sainte Catherine, celle de saint Lazare, celle de saint Éloi, etc., avec un . cérémonial bouffon, qui devait être une imitation de la Fête des Fous. Le dimanche des Rameaux, les Rogations, l’Ascension, la Fête-Dieu, étaient aussi plus ' ou moins consacrés à ces bouffonneries, qui, dit une ordonnance du synode de Cambrai en 1365, « sentent plutôt le paganisme que la modestie chrétienne. »

C’étaient toujours des mascarades, des farces et des jeux qui préludaient à la naissance de Fart dramatique.

Les réminiscences du paganisme s 'étaient principalement attachées au fêtes du mois de mai, qui conservaient une teinte des Lupercales et des fêtes rustiques. Le renouveau et la. saison du vert ont, de tout temps et dans tous les pays, éveillé la gaieté et invité aux plaisirs. De là, cette fête du 1" mai, que presque toutes lés religions célébrèrent par des prot:essions , des chants et des danses; de là, cette plantation de l'arbre du mai, que chaque confrérie était si jalouse de (pire avec pompe et triomphe.

Les confrères de la Basoche, c'est-à-dire les clercs du Palais de Paris, formant la compagnie de Mére- Sotte, flnirent par s'attribuer seuls l'honneur de planter le mai dans la ville, et leur cavalcade en masque, au son de la musique, fut certainement une dégénérescence des épisodes de la Fête des Fous. Le pouvoir des papes, patriarches, évêques, archevêques et abb(*s des Fous et des Innocents, durait partout une année entière, et se manifestait à certaines fêtes par ces montres qui faisaient le divertissement de nos aïeux. Il était tout simple que les Fous témoignassent de leur présence à l'époque de l’année où les fèves fleurissent ; car le préjugé populaire étal>lissait une inévitable coïncidence entre la floraison des fèves et l'invasion de la Folie. Voilà pourquoi sans doute le vert était la couleur emblématique, la livrée de la Folie, et, par conséquent, celle de la Basoche.

On comprend donc que le 1" mai, à (p fête du Vert, la Mère-Sotte fit appel à ses suppôts laïques, comme les papes, évêques et abbés des Fous et des Innocents, à leurs consorts et serviteurs ecclésiastiques. Cette

I,A FftTE DES FO»IS

fête du 1*' mai avait quelquefois un cérémonial bizarre qui ressemblait à la représentation d'un mystère.

A Vienne en Dauphiné, selon un ancien missel manuscrit, quatre hommes nus et noircis {nudi dénigrati) sortaient du palais archiépiscopal, le malin du 1*' mai, et couraient les rues pour convoquer les meuniers et les boulangers, qui se re*»daient, bien montés et bien armés, devant l’archevéché; là, ils acclamaient ur^ roi nommé par l’archevêque et lui faisaient cortège, précfidés par les quatre noircis ; on allait ainsi à l'hôpital de Saint-Paul, dont la porte était fermée. Lu des gardes du roi frappait à cette porte, en demandant saint Paul. On lui répondait d’abord : • 11 dit ses heures ; » puis : « Il monte à cheval ; » et enlin : * Véez le ci tout prêt. » Et saint Paul paraissait, à cheval, vêtu en ermite, portant un baril de vin, un pain, un jambon, et ilne ^)Oche remplie de cendres, qu’il jetait au nez des {tassants. Le roi de la fête jurait sur l’Évangile et promettait par acte notarié de ramener .sain et saut saint Paul à rhù()ital. Le cortège se transportait au couvent des Dames-de-Saint André, où l'abbesse lui fournissait une reine, parce, comme le roi, le plus grotesquement {)ossiblc : reine et roi étaient alors |iroiiienés solennellement autour de la ville, avec des cris et des rires étourdissants.

Les processions et les cavalcades devaient être nécessairement la dernière expression de la Fêle des Fous, qu’on eut tant de peine à écarter de.s églises et à retrancher de la litui'gie. Ces processions furent sans doute des compensations offertes aux acteurs et aux spectateurs de cette fêle, aussi chér»? aux uns qu'aux

autres. Chaque ville avait sa procession plus ou moins , fameuse dans la province. Celle de l’Épinette à Lille, celle de la Mère-Folle à Dijon, celle du Prince d'Amour à Tournay, celle du Prince de la Jeunesse à Soissons, celle des Caritats à Béziers, celle de la Fête- Dieu à Aix, furent des épisodes déguisés de la Fête des Fous, et, en même temps, des évocations du théâtre naissant.

La Fête-Dieu à Aix eut surtout un éclat et une célébrité qui ne sont pas encore tout à fait perdus de nos jours. Le roi René, comte de Provence, ne dédaigna pas de dresser lui-même rordomiance de cette fête. En suivant les vieilles traditions, qu'il remit en vigueur dans sa bonne ville d’Aix, non-seulement il régla le costume, le rang et la marche des joueurs; mais encore il composa lui-même la musique et 1a danse de cette fête chevaleresque ecclésiastique et populaire, dans laquelle on voyait figurer le lieutenant du prince d’Amour, le roi et les bâtonniers de la Basoche, l'abbé de la ville, les diables, les cazcasselos (lépreux), les apôtres, la reine de Saba, les tirassons des chevaux frux, etc. Cette fête avait lieu, la veille, le jour et l’octave du Saint-Sacrement, le lundi de la Pentecôte et le dimanche de la Trinité, et chaque journée amenait des cérémonies nouvelles qui coûtaient des sommes considérables à la ville, et qui excitaient toujours l’enthousiasme des spectateurs. Ces cavalcades, ces processions, étaient accompagnées de représentations scéniques, muettes ou dialoguécs, sérieuses ou comiques, qui devinrent des mystères et des soties quand un poète se rencontra pour les rimer.

Page 1