I.A FÊTE DES FOUS
Les assuciatioiis laïques qui se formaient de tous côtés pour hériter des joyeuses coutumes de la Fêle des Fous fournirent les premiers acteurs et les premiéi'es pièces à l’art dramatique. Les confrères de la Passion, à qui Charles VI permit de s'établir à Paris en i-402, et de représenter des mystères dans une salle de l'hôpital de la Trinité, étaient, dans l’origine, des gens d'Église, des p«*rsonnes pieuses, qui voulurent faire tourner au bien de la religion ce goût effréné de spectacles et de mascarades (jue la Fête des Fous avait répandu dans le clergé et dans la population. Les autorités ecclésiastiques encoui-agèréiit d’abord ces jeux, plus éditiants que ceux du pape des Fous et de révèque des Innocents.
Dans le même temps, les gens du Palais, avocats, procureurs et clercs de la Basoche, qui se souvenaient aussi du bon temps de la liberté de déâembre, voulurent donner asile à la Folie ou Sotise, que la Pragmali<lue-Sanction avait expulsée du domaine de l’Église ; ils créèrent le Royaume des Sots et l’Empire des Fous; ils élurent un prince, qu'ils couronnèrent du bonnet vert à oreilles d'àne, sous le nom de Mére-Sotle. Le but de leur institution fut la représentation des soties ou farces, qui s’attaquaient à toutes les puissances de la terre, et qui ne relevaient que de la malice de l'auteur. Ces repré-sentalious, de même que celles des mystères , étaient toujour.s précédées de processions et de montres eu habits disshiuilés.
C'est ainsi que la Fêle des Fous se perpétuait et se transformait, en fondant le théâtre moderne, tragique et comique.
HISTOIRE UE FRANCE
Cette fête, enracinée dans les mœurs, empruntait tous les noms et toutes les formes, pour échapper à la censure de l’Église et à la prohibition des lois civiles. A. Paris, elle avait trouvé grâce devant la royauté et l'épiscopat, en provoquant l’association et la concurrence des confrères de la Passion et des clercs de la Basoche. En Normandie, elle produisit la compagnie des Conards ; en Bourgogne, la société de la Mère-Voile, dont le principal siège était à Dijon.
La compagnie des Conards, c'est-à-dire des Sots ou Facétieux, et non des Cornards, comme l'ont pensé à tort certains philologues, fut constituée, vers le milieu du quartorzième siècle, à Évreiix et à Rouen ; son clief, élu tous les ans par les gens de Conardie, confrères de Saint-Barnabé, s’apj)elait l'abbé des Conards ; il visitait ses États, monté sur un âne, coitfé du coqueluchon vert à houppes, brandissant sa marotte comme un sceptre, et entouré de sa cour conardante et conardisanle, qui chantait une antienne farcie, en mémoire de la Fête de l’Ane.
La Fête aux Conards, dont on attribuait la création à un certain abbé de la Bucaillc, avait lieu, le jour de Saint-Barnabé, patron de la confrérie, et le jour des Relations. L’abbé prêchait à ses sujets YÉvangile des Connoilles, répertoire naïf et malhonnête de jeux de mots et de facéties; il rendait ensuite des jugements plaisants dans des causes grasses qu’on plaidait devant lui, comme cela se pratiquait aussi, le 1" mai, au Palais de Paris. Sa juridiction couardique ne s’arrêtait qu’au seuil de l'église.
La société de la Mère-Folle de Dijon était plus l e-
LA FÊTE DES FOIS
nommée encore, quoiqu’elle ne fût pas plus ancienne. C'est Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui l'avait instituée pour remplacer la Fêle des Fous, et qui la fit approuver par Jean d'Âmboise, évêque de Langres et gouverneur de Bourgogne, en 1434.
Cette institution, si bien appropriée à l’esprit des vendanges bourguignonnes, semble avoir été imitée de la compagnie des Fous qu’ Adolphe, comte de Clèves, établit dans son comté en 1381 , et que plusieurs villes des Pays-Bas s’empressèrent d’adopter comme un ordre de cbevalerie. La société de la Mère-Folle se composait de plus de cinq cents personnes de toute qualité ; magistrats, avocats , procureurs, marchands, bourgeois, etc., qui se divisaient en deux bandes, l’une d’infanterie, l’autre de cavalerie, tous portant le bonnet de Fou et des habits fantasques aux trois couleurs, jaune, rouge et vert. Le chef de la compagnie se nommait Mère-Folle; il faisait des montrées ou revues de son armée, présidait une sorte de tribunal facétieux, et prononçait des jugements que son procureur fiscal vert se chaigeait de faire exécuter. Ces procès et ces plaidoyers risibles, ces cavalcades, ces promenades solennelles, ces assemblées et ces jeux burlesques mettaient en évidence les attributs de la Folie, le bonnet vert, [la marotte et les grelots, qui disparurent sans que le monde fût devenu plus sage ; mais la Fête des Fous, qui avait cessé de huiler et de glapir sous les voûtes du sanctuaire, inspirait encore les chansons et les joyeusetés que bégayait la comédie au berceau ; tandis que le clergé, se rappelant que l?s Fêtes de Jésus-Christ, de la Vierge et des saints, avaient faifau-
HISTOIRE PF, FRANCE
trefois la jubilation des fidèles, inaugurait le théâtre par des histoires dramatiques^ empruntées à l’Ancien Testament, à TÉvangile et à la Légende.
Les mystères et les soties furent donc les heureuses inspirations de la Fête des Fous ; mais il y a trois ou quatre siècles d’intervalle entre la prose de l’Ane et les compositions scéniques d’Arnoul Greban, de Jean Michel, d’André de la Vigne et de Pierre Gringoire. — ( 1848 .)
BillLlOGRAPllIt:
René Bemoist. Traicté du saiiicl jeusne du carCMiic et de la iiéressaire disposition à iceluy ; où il est baillé un advertisseinent contre les dyalwliques et payennes bacchanales des dcsbauches de Caresine prenant. Rouen, Rich. iMllemand. s. d. (vers 1580), in-8 de 54 p.
Voy. aussi son traité De Vinsülulion et de l’abus surmiii es ionfrairies populaires (Par., Nie. Chesneau, 1578, in-8).
fi..cMCEBT Daneaü.) Traicté contre les Bacchanales ou Mardigras, auquel tous ebrestiens sont exhortez de s’abstenir de.s banquets dudicl Mardi-gras et des masques et inoinnicrics. Paris, 1582,*in-8 de 68 ]».
•Ikas Savauos. Traitté contre les Masques. Paris, 1608, i u-8 de 53 p.
Jean Deslyo.ns. Discours ecclé?iast. C(>iitre le paganisme des Roys de la Fève et du Roy-boit. Paris, 1664, in-12.
BlBLIOMiAPHft
— Traitez singuliers cl nouveaux conlre le paganisinc du Roy-boil. Le I du .leusiie ancien de l'Eglise catlu)li((ue la veille des Roys, le II de la Royauté des Saturnales remise cl contrefaite par les eluesliens cliarnels en teste feslc, le III de la superstition du Phœbé ou de la sottise du Febvé /Vris, 1G7Ü, in-I2.
Voy. encore le Traité tics Supers!., par J. lî. Thiers, et son Traité des jeux et des divertissements.
Cl. Noirot. L’origine des Masques, momineric.s, bernez cl revennez es jours gras de Carcsine prenant, menez sur l'asne â rebours et cliarivary ; le tout extraict du livre de In Hommeric. iMtigres, J. Chauvelel, 1609, in-8.
iJ. R. Bollet.) Du festin du Roi-boit. Besançon. 176‘i, i)i-6.
Kéitnpr. eu IttlU, daus le May, encyviop., avec notes par Anianton.
De Tilliot. Mémoire pour servir à I histoire de la Fêle des Fous, qui se faisoit autrefois dan.s plusieurs églises. J/msanne et Genève,. 1741, in-4, fig., et Paris, 1751, in-12, lig.
Voy. un exlr. de ce Mémoire, avec des remarque.s nouvelles, dans les t. IV et VII des Mém. irhist., décrit, et de littérature, par l’abbé d’.trligny (l’ar., 1719 et suiv., 7 vol. lu- 12'. Du Tilliol a encore ]<ublie, dans le Mercure, janv. 1712 : • Lettre d'un gentilhomme de Bourgogne écrite à M. Moreau de .Mautour au sujet des .Méiii. .sur la Fête des Fous. »
Le traité do Du Tilliot a été réimprimé dans le t. VI II du Bec. des Cérémonies cl coutumes reUyieuses de tous les peuples, édit, de Prudhomme (ISOÎI), avec de.s additions, extr. du t. il des Monum. inéd. de Millin, et du t. I du Yotj. dans les départ, du Midi, parle même auteur, qui s’était servi d’une lettre de l’abbé l.eueuf, insérée dans le Mercure de déc. 1726.
Voy. encore, dans le Journal de Verdun, oct. 17.’H, des Observations sur la l’ète des Fous ou des Innocents, et, daus les Variétés hist., phys. et lilléraires ou Mechereltes d'un sarnnl, recueil anonyme do plu.sieurs aulcurs. publ. par Itoiiclicr d’Argis iPar.,’17u2, ô vol. in-12), un article intitulé: De l'oriyine de la Fête des Fous et de la Mcre-Folte de Dijon.
Il c.st question, dans ses différents ouvrages, de la Fête de l’Ane et du Rituel de cette fêle, conservé à Sens; mais on n’a jamais fait que citer des fi'agmeuls de ce précieux rituel, qu’un savant magistrat de Reims, .M. Dclcûle, se propose de publier en entier, avec la musique notée.
BIBLIOGRAPHIE
C. Lebeb. Dissertation sur les Saturnales françaises pour servir (réclaircissement à l'histoire des mascarades qui sc sont introduites dans les cérémonies des dilTérents cultes. Voy. cette Dissert, au t. IX de sa CoUect. des meilletires irtssert. et mém. relat. à Vhist. de France.
Voy. aussi les I. IX et X de celte collect., où sont réunies presque tontes les dissertât, spéciales sur la Fête des Fous.
Voy. plusieurs pièces relatives à l’ancienne Fêle des Fous, à la iin des Opéra Pétri Ulesensi» (Par., 1667, in-fol.); elles •sont analysées dans \'Hitt. Eccles. Parisiensis, de Germ. Dubois (Par.', lGtNM710, 2 vol. in-foI.), et dans le Jottrn. des t'aranls du 16 mai 17U7.
Voy. le Rationalc divinorvm of/kiorum de Durand, et YHist. Univirsil. Parisiens, de Du Boullay.
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(Mathdiiin de Necré, pseudonyme de Laurent Mesmes.) Querela ad Uassendum, de parum christianis provincialium suorutn ritibus, nimiùmque sania eoruindem moribu.<:, ex ocensione Ludicrorum, quæ Aquis-Sextiis in solemnitatc Corporis Cbristi ridicule cclebranlur. S. n., 1640, in-4 de 01 p.
Voy. dans le Itère., sept. 1738, une Lettre de l'abljé de La Roque.
(Gasp. Grégoire. ) Explication des cérémonies de la Fête- Dieu d’Aix en Provence. Aix, 1777, in-12, lig.
(P. Jos. DE IIaitze.] L’Esprit du cérémonial d'Âix en la célébration de la Fête-Dieu. Aix, 1708, in-12.
Le Recueil des actes et depescbcs faictes aux hauts jours
lUBUOGRAPHIE
(le ConarJie, Icmis à Rouen depuis la derniere sepmaiiic de janvier jiisqucs au mardi-gras suyvant ]>enullièine jour de iubvrier 1540, avec le triiimphc de la monstre et ostentation de inagnilique cl très-glorieux abbé des Conardz, monarchc de Connrdie. Rouen, s. d. '1541), in-4 de 19 ff.
Les T riumpbes de l’abbaye des Conards, sous le rcsveurcii-décimes Fagot, abbé des Conards, conten. les criées et proclamations laites depuis son advenement jusques à l’an présent : plus l ingenicusc lésine qu’ils ont conardcmenl nionstrée aux jours gras en l’an 1540; jdus le Testament d'Ouinct; plus la Lctanic, l'antienne et l'oraison faictc en ladite maison abbatiale en l'an 1580. Rouen, Nic. Dugord, s. d., in-8 de 56 fl'.
Voy. dans le Merc., juill. l'ïio, une lettre de l'abbé Lelieuf • sur l'explication d'un terme de la basse latinité dans le Merc. du mois d'avril dernier : Al>l>as Conardorum. •
Ch. FacD. Flœgel. Gescliiclilc des Groteske Homisclien. Uipsic, 1788, in-8, lig.
Giov. Fabbroxi. Les Bacchanales sacrées, diverlissetnents de Florence, spécialement connu sous le nom de Fierucolonc et de Befane, Irad. de l'ital. par Moreau de Saint-Méry. Voy. cette dissert, au 1. 1 des Mém. de la Soc. roy. de* antiquaire* de France.
Voy. aussi le Glosmiium iiifinue lalinitutis de Ducaiige, aux mots : Kalexdæ, Abbas Co> ardorum , P'cstim Asi.vor.cH, Festim Fatcorch, etc.
Voy. encore les histoires des provinces et des villes, où la Fête 'des Fous était célébrée; les histoires du Théâtre, les anciens rituels, etc.
Nous avons à faire comparaître un singulier personnage, que l'histoire ne nous monire pas, du moins «oiis son nom raractérisfique, avant le règne de Philippe-Auguste, et qui pourrait bien être ronleinj)orain de Charlemagne.
Le Roi des Rihauds, Itex llihaldorum, fut évidemment, dès l’origine, le souverain juge de la prostitution à la cour des rois de France. Un gnnd nombre de savants, depuis Jean Du Tillet jusqu'à Couve de I.onguemare, se sont livrés à de doctes recherches et à d'ingénieuses dissertations pour préciser quels étaient les prérogatives, le rang et la charge de ce bizarre oftieier de la maison royale ; ils ont cité des te.\tes d’ordonnances. exhumé des faits nouveaux, interrogé le
Trésor des Chartes, et cherché la vérité au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais ils ne sont pas tombés d’accord sur le véritable caractère du Roi des Ribauds, à force de vouloir systématiquement l'exalter ou le ravaler dans ses fonctions, aussi complexes qu'étendues, aussi bizarres que terribles.
Nous allons nous occuper , après tant de travaux d'érudition et de critique consacrés à éclaircir ce sujet oljscjir, de l’office du Roi des Ribauds, que nous regardons comme le précurseur solennel des commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir, à ce titre, donner d’assez longs développements historiques à une sorte d’enquête sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement à T’iiistoirc des mœurs à la cour de France.
Presque tous les auteurs qui ont parlé du Roi des Ribauds, et qui ont essayé de.définir ses attributions, se sont plus ou moins trompés dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considéré qu’une des faces de ce personnage et de son ofiice.
Ainsi Jean Bouliller, qui écrivait sa Somme rurale vers 1460, représente le Roi des Ribauds comme V exécuteur des sentences et commandements des maréchaux et de leurs prévôts, à la suite du roi ; Jean Le Ferron eh fait le premier sergent des maîtres d'hôtels du roi; Carondas, le sergent ou le commissaire du prévôt de l'hôtel; Claude Fauchet, la concierge du palais royal; Belleforest, le prévôt de l' hôtel du roi; Ragueau, le grand maître des filles publiques: Étienne Pasfpuer, le bailli ou le sénéchal des ribauds. Chacun donne au Roi des Ribauds une physionomie particu
lière, un pouvoir plus ou moins restreint, une dignité plus ou moins considérable , sans tenir compte des changements successifs que le temps apporta dans une institution qui comprenait des devoirs très-divers et très-multiples.
La réunion, par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des jurisconsultes, à l'égard de la mystérieuse charge du Roi des Ribauds. prouverait que pas un d'entre, eux ne s'est expliqué le rôle que joua cet officier du palais, à l’époque de sa création, et la décadence que son emploi a dû subir, à mesure que d’autres officiers se sont établis, dans la maison du roi, aux dépens de ses privilèges et de ses droits.
Le Roi des Ribauds a cessé d’exister quand sa qualification est devenue honteuse, quand son ancienne autorité a passé en plusieurs mains, et quand ses comp«;titeurs, portant des noms honorables, se sont partagé, de son vivant, la succession de sa charge, tombée en discrédit plutôt qu'en désuétude.
Ce dernier Roi des Ribauds, à la cour de Franco, après avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputés et enlevés par le prévôt de l'hôtel, le concierge du palais, le prévôt des maréchaux, et d'autres officiers de fondation plus récente que la sienne, eut le chagrin de voir, à l'avéneraent de François 1", le reste de sa vieille suprématie, celle qu’il exerçait sur l.i prostitution suivant la cour, passer entre les mains d'une dame des filles de joie; c'est ainsi que son sceptre tomba tout à fait en quenouille.
D'après un capitulaire de (lharlemagnc sur la poli< e
intérieure des domaines royaux, les officiers du palais (mmisleriales palatini) préposés à la surveillance et à la garde de ces domaines avaient beaucoup d’analogie avec les Rois des Ribauds, que nous retrouverons, quatre siècles plus tard, exerçant la même surveillance dans riiôtel du roi. En effet, ces ministeriales palatini, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris naissance, devaient avoir l’œil et la main à expulser des résidences royales tout individu" suspect, homme ou femme, qui y aurait pénétré : c’étaient surtout les vagabonds {gadales) et les prostituées {merelrices) qui redoutaient la juridiction du minntérial palatin, lequel jugeait souverainement les causes de cette nature et faisait battre de verges les délinquants.
Voilà bien le preriiier oflice du Roi des Ribauds, et l’on peut dire, avec toute apparence de raison, que. s’il ne fut nommé ainsi que sous Philippe-Auguste, il remplissait déjà sa charge sous Charlemagne.
Il est tout naturel que cette charge ait été instituée d'abord dans ces vastes fermes {villæ) ou centres d’exploitation agricole et manufacturière, que les rois francs possédaient sur divers points de leur empire, et dont les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs et les serves, soumis à certaines lois de police et d’administration, n’étaient maîtres ni (le leurs corps ni de leur temps ; on avait soin d’éloigner d’eux toute influence d'oisiveté et de libertinage: leur travail, leur santé et leurs mœurs se trouvaient de la sorte protégés par une prévoyance paternelle. Il était donc très-important que des inconnus ne s’intro*
LE ROI BES RlBAUnS
duisissent pas dans les gynécées et les dortoirs ; la régularité de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant des femmes de mauvaise vie, et il n'eùt fallu que la présence d’un lépreux, d'un débauché, d’un larron ou d’un mendiant, pour répandre la contagion, physique ou morale, parmi la paisible ]x>pulation de ces retraites séculières, qui rassemblaient sur un même point plusieurs milliers d’esclaves des deux sexes.
L]oflicier à qui appartenait spécialement le soin d'interdire aux intrus l’entrée et le st'*jour d'une villa royale paraît être le conciei’ge ; et son ohice, en ce temps-là, équivalait à ceux de grand bouteillier, de grand camérier et de grand sénéchal. 11 n’y eut qu’un nom à changer pour faire le Roi des Ribauds.
Les rois mérovingiens et carlovingieos, accomi»agnés d'une suite nombreuse d’ofliciei's et de serviteurs, se portaient sur un domaine ou sur un autre, pour y faire résidence, et la multitude de pei’sonues qu’ils traînaient .partout après eux se grossissait inévitablement de quantité de femmes étrangères, qu'attirait l’appât du gain et que la débauche mettait à sa solde. 11 fallait donc une autorité permanente et spéciale pour maintenir l’ordre parmi cette masse de gens et pour rendre des arrêts qui exigeaient une exécution prompte et irrévocable, soit que le roi fût en voyage ou en clicvaucliée, soit qu’il se reposât dans ses terres.
De là rétablissement d’un ofûcier ou ministerial du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait du trouble ou du désordre dans la maison du roi.
HISTOlRt DE FH.V.NOK
Aiinoin (liv. V, eh. x) rapporte que Louis le Débonnaire chassa du palais une immense troupe de femmes qui se disaient attachées à la suite de la reine et des sœurs du roi {prtmem cœlum femineum, qui permaximus erat, palatio exclndi indicavil), et l’on n’excepla de cette mesure qu'un petit nombre de suivantes, qu'on jugea indispensables aux besoins du service royal.
" Mais, sans doute, cette aftluence féminine ne tarda pas à reparaître, et la cour des rois, des reines et des pvinces, devint le but de toutes les ambitions faméli- ^ques, de tous les vices intéressés, de toutes les basses domesticités. On conçoit aisément que la justice expéditive du Roi des Ribauds était en pleine vigueur, avant que son nom eut caractérisé ses attributions ordinaires et indiqué l’espèce de gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom qualilicatif ne semble pas antérieur au règne de Philippe-Auguste.
Ce fut sous ce régne que le mot ribaldus ou ribaud tu son apparition dans la langue vulgaire, et y figura dès loi'S en mauvaise part. On désignait ainsi, dans le principe, les gens sans aveu, de l’un et de l'autre sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de Vosl ou de la chevauchée du roi, et vivant de prostitution, de vol, de jeu et d’aumône. Cette tourbe dégradée s’était prodigieusement accrue avec le prétexte des Croisades, et, dans une armée, le nombre des goujats et valets suivant la cour jwuvaient être bien supérieur à celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prêts au pillage, il y avait des femmes qui entrete-
Ih KOI DES KIÜAUDS A!
liaient l'incontinence et l'impndicité sous l'onflanune du roi et sous les bannières de ses vassaux.
Philippe-Auguste imagina de faire tourner à son profit un mal nécessaire : au lieu de chercher à se débarrasser du fléau de la ribuudie par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-être essayé inutilement, il orçanisa en corps de ti'oupes soldées ces hordes parasites, qui étaient moins nuisibles à l'ennemi lui-même qu’à l’armée qu'elles suivaient comme une nuée de sauterelles dévoi-antes. Les historiens se taisent sur la manière dont il enrôla ces enfants perdu.-^, et dont il les retint, en les disciplinant, à son service militaire ; mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs habitudes pillardes et débauchées, qu'il ferma les yeux sur leurs excès détestables, et qu'il ne les empêcha pas d’emmener à la guerre autant de femmes qu’ils pouvaient en recruter sur leur passage.
Quoi qu’il en soit, cette bande de ribauds, composée de la lie d’une soldatesque vagabonde et forcenée, se distingua par de tels faits d’armes, par de si merveilleux coups de main, par de si nombreux témoignages ' de bravoure et d’intrépidité, que Philippe-Auguste en lit un corps d’élite, et l’attacha particulièrement à la garde de sa iiersonne. Les chroniquems disent que le roi avait à se garantir du poignard des assassins que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre lui, et qui venaient l'un après l’autre se jeter sur les épées nues des ribauds du roi très-chrétien.
Ces riLauds accompagnent partout Philippe-Auguste dans ses guerres, où ils n’épargnent pas leur sang, animés qu’ils sont par l’ardeur du pillage, (tuillaume
niSTOIAE JJE FRANCE
ie Rretun, qui se plaît à décrire leurs prouesses dans sa Philippide, les dépeint comme des héros indomptables, qui ne reculent devant aucun péril, et qui ne daignent pas même se couvrir d'une armure :
F.l ribiildonim iiiiiilouiiims agnien inerme,
Ijiii niinquàm duliilniit in qau;vi$ ire pcricln.
Ailleurs, le poète nous les montre fout chargés de butin ;
Nue niinùj uruiigeri, rihuIJorunique inanipli,. l'ituti spoüis, el rébus, cquisqiic, suinbant.
yuand Philippe-Auguste vint assiéger Tours, après avoir subjugué le Poitou, c'est un capitaine ribaud {duce ribaldo) qu'il choisit pour chercher un gué dans la Loire; le gué trouvé miraculeusement [ijuasi per 7uiraeula) parce capitaine, l'arniéô traversa le fleuve, el les ribauds du }‘oi (ribaldi irgis, dit Itigord), qui ont coutume de monter les premiers à Tassaut (gui primas impetus in expiujnandis munilionibus facerc consueverunt), coururent aux échelles : la ville n'altendiLpas qu’elle fût prise et mise à sac pour ouvrir scs portes au roi .
D’après ces passages et beaucoup d’autres du même genre, il est certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice très-redoutable, mais peu disciplinée et capable de toutes les violences.
L J ixii, en faveur de leurs services, n’exigeait pas d’eux la même soumission et les mêmes deviîirs disciplinaires (pie de la part des autres milices; néanmoins, comme il n'était pas possible, à cause du mau-
vnis exemple, de laisser tous les crimes impunis dans celte troupe désordonnée, qui reconnaissait à peine la voix de ses chefs, et qui, quand elle ne se battait pas, n’avait d'autre occupation que de faire la débauche, de jouer aux dés, de s’enivrer et de blasphémer, le roi confia le commandement suprême do ces indomptables ribauds à un des grands officiers de sa maison, à celui qui était chargé de la police intérieure du logis et de l'osf royal, et qui exen;ait traditionnellement une redoutable autorité sur les auteurs des délits do foute nattu’e commis dans le domaine de sa juridiction.
Cet officier du palais se pi'ésentait ainsi entouré d'un antique prestige de respect et de terreur ; car il se faisait suivre partout d'un geôlier et d'un bourreau ; il ne mettait pas d’intervalle entre la condamnalif.n et rexéeufion ; il prononçait la peine de mort aussi facilement que des peines légères, qu'il ne séparait jamai.sd’une amende à son profit.
I>a charge de Roi des Ribauds devint très-lucrative, tanta cause de ces amendes criminelles que des redevances qu’il prélevait sur les brelans, les tavernes et las filles publiques. Il avait aussi sa part dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs ex|)éditions, et il s'attribuait même un droit sur les prisonniers de guerre.
On lit dans la liste des chevaliers qui furent pris à la bataille de Bouvines, en 1214 : Rogerus de Wafalia. Hune habuit Rex Ribuldorum, quia dicebat se esse servientem. Ce passage important, cité par Ducauge, prouve que le Roi des Ribauds prenait la qualité de
sergent d'armes du roi en ^temps de guerre ; mais il ne nous permet pas de décider si cet officier de la couronne de France avait à remplir un rôle actif dans les batailles, et s'il combattait à la tête de sa -bande, comme les autres capitaines.
On pourrait le sup|)Oser, d'après une fiction du Roman de la Rose, composé au treizième siècle par Guillaume de Lorris, qui fait du Roi des Ribauds un capitaine, lorsque le Dieu (T Amour rassemble son armée pour délivrer Rel-Accueil de sa prison ; mais le choix qu'il fait de Faua>Semblanl pour conduire la ribaudaille à l’assaut témoigne assez que la mauvaise réputation des soldats rejaillissait sur leur chef. Voici les vei-s du Roman de la Rose, où le Dieu d'Ainour interpelle Faux-Semblant, en lui traçant la conduite qu'il doit tenir :
Fuux-Semblant, par toi convenant,
Tu seras moy maintenant,
Et à nos amis aideras.
Et point tu ne les grèveras,
Ains penseras les eslever,
Et tous nos ennemis grever.
Tien soit le pouvoir et le hanv.
Car le roy seras des riliaux.
11 est clair que, dans cette citation, comme le fait observer Pasquier, le Roi des Ribauds est représenté sous la figure d’un capitaine d'armes, et noo pas avec le caractère d’un magistrat. On a lieu pourtant de supposer qu’il pouvait être l'un et l'autre, quand on imagine ce que c’étaient que les ribauds de Philip)>e- Auguste, lors même qu’ils furent organisés en gartles
du corps du roi. Un chef qui n'aiu^t pas eu la prépondérance d’un juge ne fût jamais venu à bout de discipliner ce ramas de misérables, que la crainte seule pouvait retenir dans le devoir.
Tous les historiens do cette 'époque sont pleins de sinistres portraits, qui nous initient à la pénible et dangereuse mission du Roi des Ribauds. Écoutons Guillaume de Neubrige (liv. V, cliap. n) : « Certains enfants perdus de cette espèce d'hommes qui s’appellent ribauds. » Écoutons Mattliieu Paris ; < Des voleurs, des bannis, des fuyards, des excommuniés, que la France confond vulgairement sous le nom de nbuuds.p Mais nulle part le genre de vie des ribauds n’est mieux d«Ærit que dans la Chronique de Ix)ngpont, où le prieur de l’abbaye demande à Jean de Montmirel ce (ju’il comptait faire dans le monde :
(I — Je veux être ribaud ! répond fièrement le jeune homme, qui devait devenir un saint canonisé.
« — Est-il bien vrai ! s’écrie le prieur stupéfait; aspirez-vous donc à faire partie de ces vilaines gens, qui sont aussi méprisables devant Dieu que devant les hommes'/ Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils-scélérats, il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer aux dés, porter un écriteau {tabellam comporlare), traîner avec vous une concubine [pellicem circimducere ) , et être constamment pris de vin ? »
On conçoit sans peine que les rixes et les meurtres étaient fréquents parmi de tels bandits, et que le Roi des Ribauds devait souvent intervenir pour mettre le holà entre ces forcenés, qui nous apparaissent par-
5C HISTOIRE RE FRANCE
tout escortés de leurs ribaudes, aussi rapaces, aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu’eux-mêmes.
Il est probable que la compagnie des ribauds du roi fut licenciée après la mort de Philippe-Auguste, peutêtre à la suite de quelque révolte; car, si les ribauds figurent encore dans toutes les Croisades, dans toutes les guerres, dans toutes les chevauchées, ils ne diffèrent plus des goujats d’armée ; ils sont mal armés, mal vêtus, si bien que le proverbe, nu comme un ri~ baud, avait cours dès l’année 1250, suivant une ancienne Chronique manuscrite, dont Ducange a extrait quelques vers.
Guillaume Guiart, qui met en scène les ribauds dans son poëme historique des Royaux lignages, les dépeint sous les couleurs les plus misérables, tantôt :
Bruienl toudoiers et ribaus Qui de tout perdre sont si baus ;
Tantôt ;
Ribauz, qui volenlicrs oisivent,
Par coustume d'antiquité,
Queiirent aux murs de la cité ;
Tantôt :
^ Ribaus, qui de l'ost se départent,
• Par les cbans çà et là s'espardent :
Li uns une pilele porte;
L'autre, croc ou niasKie torle.
Enfin, ce ne sont plus des troupes régulières ni soldées, ce sont des pillards qui dévorent le pays sur le passage de Vost royal, et qui, se recrutant de toutes
parts, forment ces bandes redoutables d'Avenluriers, de Houliers, de Cottereaux, de Itrabavçons, que la Fi ance vit se multiplier avec leurs horribles excès jusqu’au règne de Charles V : « Tels gens, • dit une vieille Chronique française, inédite, citée par Ducange, « tels gens comme cottereaux, brigands, gens de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c’est tout un, et sont gens infâmes, et dissolus, et excommuniez. »
Le Roi des Ribauds avait donc beaucoup à faire avec ces gens-là, surtout^ quand l’armée du roi était aux champs; il rendait une justice expéditive, et présidait quelquefois aux exécutions, pour leur donner un caractère plus solennel et inspirer plus de terreur à ses détestables sujets.
Mais sa royauté diminua d’importance, à mesure que le Iribimal des maréchaux augmenta la sienne ; 'car le Roi des Ribauds étant attaché personnellement à l’hûtel du roi, on ne le voyait figurer que dans les chevauchées où le roi se trouvait en personne. Partout ailleurs, dans les expéditions militaires, dans les c^imps et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les crimes et délits revenaient de droit aux prévôts des maréchaux, qui s’emparèrent peu à peu de l’autorité du Roi des Ribauds. ^
Cet officier fut même supplanté par le grand prévôt des maréchaux, dans l’o.sf ou chevauchée du roi, vers la fin du quatorzième siècle ; ce qui fait dire à Jean Boutillier que le Roi des Ribauds était chargé de l’exécution des jugements rendus par le prévôt des maréchaux ; «-£t s’il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis à execution criminelle, le prevost, de
son droit, a l’or et l’argent de la ceinture du malfaiteur, et les maréchaux ont le cheval et les harnois et tous autres outils, se ils y sont, réservé le drap et les habits, quels qu’ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au Roy des Ribauds qui en fait l’execution. »
A l’époque où Boutillier rédigeait sa Somme rufale, le Roi des Ribauds n’était plus qu’une ombre, en comparaison de ce qu’il avait été; son titre même prêtait à sa déconsidération, et les revenus de sa charge ne servaient pas trop à l’honorer : « Le Roi des Ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit, à cause de son office, connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, l'I d’autres qui se font en ost et chevauchée du roy. hem, sur tous les logis des lx)urdeaulx et des femmes bourdellières, doit avoir deux sols la sepmaine. »
Ce d’est pas tout ; le pouvoir du Roi des Ribauds de l’hôtel du roi était circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle agissaient, chacun dans son centre, une foule d’autres Rois des Ribauds subalternes, préposés à la police des mœurs, et nommés par les seigneurs ou par les villes, ou même par les ignobles sujets de leur triste royauté.
Là où était une ribaudie, il y avait naturellement un Roi des Riljpuds.
Cette qualification de roi appartenait coutumièrement au chef ou à l’élu d’une corporation, notamment à ceux qui régissaient plusieurs communautés distinctes, ou qui réunissaient sous leur sceptre un grand nombre d’individus de professions diverses. Ainsi on ne nommait pas de rois chez les pelletiers, les épiciers, les boulangers et les autres états qui n'élisaient que
l-E ROI DES RIBAUDS
des niaîtres-jurés, parce qu'ils ne renfermaient que des confrères du même ordre et des travaux de même
^ j^^9leurs, un roi
(^s ménétriers, un roi des arbalétriers, et enfin un not des hibauds.
La royauté des jongleurs ou des poètes rassemblait en une seule corporation, les genres et les talents le^ plus varies : les poètes royaux ei les vielleux; lesinénetners, qui succédèrent aux jongleurs, et qui les en. globérent dans les statuts d'une grande confrérie, comptaient iiamii eux, non-seulement les musiciens et
les poètes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes.
Quant aux arbalétriers, ils se recrutaient inditféremment dans tous les corps d’état, pour en composer un qui nommait un roi choisi par le sort ou désigné comme le plus adroit tireur d’arbalète.
La ribauüie, composée également d’individus de toute espèce, vivant d’une foule de métiers malhonnêtes, tels que filles de joie, courtiers de prostitution débauchés, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de même qualité, la ribaudie, en un mot, était bien digne d’avoir aussi son roi. Le Roi des Ribauds de la cour exerçait assurément, du moins dans certaines occasions, une suprématie quelconque sur le commun des Rois de la Ribaudie.
Claude Fauchet, dans son premier livre des Dignités et magistrats de la France, nous donne une appréciation assez juste de la charge du Roi des Ribauils dans I intérieur de la maison du roi : « Celuv. dit-il, qu’on appelloit lioy des liibavx, ne faisoit ‘pas Testât du
grand prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuidé ; ains estoit celuy qui avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n’y dévoient manger ni coucher; car, au temps passé, ceux qui estoient délivrez de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir bouche en cour), après la cloche sonnée, se frouvoient au tin- 7iel, ou salle commune pour manger, et les autres es* toient contraints de vuider la maison ; et, la porte fermée, les clefs estoient apportées sur Ja table du grand maislre, parce qu'il estoit défendu à ceux qui n'avoient leurs femmes de coucher en l'hostel du roy ; et aussi, pour voir si aucuns estrangers s’estoient cachez ou avoient amené des gara*s, ce Roy des Ribaux, une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de 1 hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualité susdite. » Fauchet, qui était presque contemporain du dernier Roi des Ribauds, le représente dans l’exercice de ses fonctions, tel qu'on l’avait vu encore à la cour de Louis XII ; mais Fauchet n’envisage pas cet ofticier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas à toutes les époques de sa grandeur et de sa décadence.
Étienne Pasquier a extrait cet article d'un mémorial de la Chambre des Comptes, sous l’année 1285 : • Item, le Roi des Ribaux a six deniers de gages, et une provende, et un valet à gages, et soixante sols pour robbe par an. » Comme, avant le susdit article, les deiux •portiers en Parlement, quand le roy n'y est, sont appointés chacun à ileux sols de gages pour toute chose, on a conclu de ce rapprochement que le Roi des Rihauds, n’ayant que six deniers de gages, occupait un
rang inférieur à celui de portier : mais il y a peut-êire une erreur dans cet extrait, car le Roi des Ribauds, outre ses six deniers de gages et sa provende (ou provision d'avoine pour son cheval) a soixante so\s pour rohbe par an, ce <pii ne permet pas de douter que ses gages de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de son office.
Dans un Compte de l'hôtel du roi, sous l’année 131 ‘i, son valet à gages est nommé son prévôt : Præposilvs Régis Ribaldorum, qui diixit IV valletos qui vulneraverant... etc. Ce prévôt commandait évidemment' uiu; troupe d’archers ou de sergents, puisque nous le voyons conduire en prison quatre valets accusés d'avuir blessé un Ifonime.
Dans un autre Compte de l'hôtel du roi Philipix; le Long, en 1517, on voit reparaître le Roi des Ribauds, en qualité de chef suprême de la police du palais', après l’énumération des huissiers de salle, des portiers, des valeLs de porte, avec leurs gages, provendes et profits, on lit cet article : « Item, Crasse Joë, Roy des Ribaux, ne mangera point à cour et ne vendra (viendra) en salle, s’il n'y est mandé ; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de vin, une pièce de chair et une poule, et une provende d'avoine et treize deniers de gages, et sera monté par l’Escucrie, et se doit tenir tousjours hors la porte et garder illec qu’il n’y entre que ceux qui doivent entrer. »
Un autre ai'ticle du même Compte nous montre le Roi des Ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est assez conformé à l’idée que Fauchcl nous donne des attributions de cet officier dans l'in-
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HISÏOIBE DE l'KA.SCE
térieur de l’hôtel du roi : « Item, assavoir est que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura crié : Aux Queux! feront vuider la salle île toutes gens, fors ceux qui doivent mangier, et les doivent livrer, à l'huys de la salle, aux variez de la porte, et les variez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour nette et les livrer au Roy des Ribauds, et le Roy des Ribauds doit garder que il n'entre plus à la porte, et cil qui sera trouvé défaillans sera pugny par le maistre d’iiostel qui servira à la journée. »
Ainsi, sous le r^ne de Philipix; le Long, le Roi des Ribauds se voyait déjà déchu de ses anciens privilèges, au i»oint de n’avoir plus bouche en cour, et d’être subordonné aux maîtres de l’hotel du roi. Cette prééminence des maîtres de l’hètel apjiaraît surtout dans un an-ét du Parlement, du 10 mars 1404, qui nous apprend « que les vallets du Roy des Ribaux ne portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers de l’hostel du roy, et que les maistre de l’hostel du roy avoient juridiction sur lesilits vallets du Roy des Ribaux. »
La décadence progressive de rolïice du Roi des Ribauds est encoi'e mieux constatée par la diminution de ses gages : un Compte de l’hotel du roi- les fixe à vingt sous en 1524 ; ils ne sont plus que de cinq sous par jour en 1350, d’après une ordonnance de Philippe de Valois ; en 1586, une ordonnance de Charles VI porte : « Le Roy des Ribaux, quatre sols parisis par jour, quand il sera à cour, pour toutes choses. »
Cet office de la couronne, malgré sa décadence, conserva un certain relief jusqu’à ce qu’il fût supprimé
l.t ROI DES UlbAlltS
tout à fait, au coniineiicement du seizième siècle. Du Tillet dit « qu'il a esté longuement remply de gentilshoninies de bonne maison et grand service, l'authorité desquelz contenoit les familles des princes, seigneurs et auti'es suyvans la cour du roy, de bien vivre et payer leurs hostes. »
Cependant l'histoire fait mention d'un Hoi des Kibauds qui fut dégradé et mis au pilori avec son prévôt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa cJiarge. Un Compte de riiôtel du duc de Normandie et d’Aquitaine, fils de Charles V, en 1588, signale en ces ternies ce fait remarquable : « Jean Guérin, Roi des Ribau.x, pour les despens de lui et de trois autres, en allant de Corbeil à Sedaiie mener Guillet, naguère Roi des Rüjaux, et 1e Picardiau, son prévost , pour faire mettre iceux au pilory, » On pourrait supposer que le Roi des Ribauds qu'on menait de la sorte au pilori n’avait pas été en charge dans la maison du roi, mais plutôt dans quelque ville' dépendant de la juridiction du Roi des Ribaux de l'hotel royal. Ce dernier avait droit d’exécution cl d'aubaine sur certains patients qui lui étaient livrés, après jugement,’ par les tribunaux ordinaires de l’hôtel du roi, comme il en est fait mention dans les registres de la Chambre des Comptes sous l'année 1550 ; « Les gens des requestes du palais imposent silence perpétuel à deux femmes qui s'e^toienl iwurvues contre un arrest de la Chambre, à peine d’estre livrées au Roy des Ribaux et d’eslre pmiies cüiinne infâmes. »
Dans un Compte de l’hôtel du roi, en 1 590, soixantehuit sous parisis sont payés, par la main du Roi des
HISTOIRE HE FRANCE
Ribauds, à l’exécuteur qui avait pendu un malfaiteur, nommé Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme, nommée Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au château de Compiégiie.
Un Roi des Ribaud avait fort à faire dans l’hôtel du roi quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge : il n’assistait pas sans doute en personne aux exécutions qui lui étaient confiées, et son prévôt le suppléait d’ordinaire en ces désagréables comiriissions, mais il payait lui-même le bourreau, et il répondait de la besogne, que ses valets laissaient à d’autres mains. Ceux-ci, de même que leur maître, portaient des hoquetons à renseigne de l'cpce, dit Du Tillet, pour rapi>eler que le Roi des Ribauds avait autrefois exercé la justice criminelle dans l’hôtel du l'oi.
Ce personnage devait être un serviteur éprouvé de la royauté, un lidèle et incorruptible défenseur de la personne du roi, puisque la garde des portes et la police intérieure du palais, pendant les repas et après le couvre-feu , lui étaient spécialement attribuées. Aussi n’est-on pas surpris de voir un Roi des Ribauds, nommé Coquelet, mourir subitement d’émotion , au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu’on regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran, seigneur de Orignaux, fit preuve de dévouement à la couronne, en conseillant au jeune comte d’Angoulême, qu'il voyait fort épris de Marie d’Angleterre, de ne pas s'exposer à donner un héritier direct au vieux roi Louis XII ; ce fut là, pour ainsi dire, b testament de cette étrange royauté, qui ne survécut pas à ce conseil de prévoyance politique, devant lequel le jeune
prince, qui fut bientôt François I", sentit se refroidir et s 'éteindre son imprudent amour.
Le Roi des Ribauds ne sortait pas trop de scs attributions officielles, lorsqu'il conseillait de la sorte son futur souverain, car il n'était point étranger aux questions d'adultère ; et, selon plusieurs érudits, il exigeait cinq sous d'or de toute femme mariée qui avait un commerce illicite avec un autre homme que son mari. Mais il est probable que le Roi des Ribauds de la cour ne participait point aux privilèges locaux des autres Rois de la Ribaudie. Nous avons p>eine à lui appliquer, par exemple, ce que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultère, l'auteur anonyme de ['Histoire des inaiiguratiuvs (Bévy) : « Si elle refusoit de payer, il avoit droit de saisir sa selle, » c'est-à-dire probablement sa chaire, ou siège d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que les femmes bordeliéres suivant la cour lui payassent patente, c'est une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du ilroit féodal, où chaque feudataire était tenu à des redevances envers son seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du Roi des Ribauds aurait été deux sous d’or, si l’on eu croit Boutillier et Ragueau. Jean Le Ferrou, qui représente cet oflicier comme gardant la chambre du roi, n'hésite pourtant jias à l'avilir, en prétendant qu'il logeait chez lui et hébergeait les filles publiques à l’usage do la cour. Cette nouvelle attribution, dont s'enrichit là loyauté des ribauds de l'hôtel du roi, ne nous semblera pas si dénuée de vraisemblance, quand nous verrons tout à l'heure s'établir, sur les ruines de celle charge, celle de Z)«»ie desfiües
HISTOIRE I)E FRANCE
de joie suivant la cour, charge analogue, qui fut en plein exercice pendant la majeure partie du seizième siècle. Enfin, Du Tiliel ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers le Roi des Ribauds, qu'elles étaient tenues de faire son lit pendant tout le cours du mois de mai.
La royauté des ribauds étant tombée en quenouille après la mort du bon seigneur de Orignaux, « ce fut une dame, et une grande dame quelquefois, ditM. Rabutaux dans son curieux mémoire sur la Prostitution en Ein'opc au moyen âge, qui resta chargée de la police des femmes delà cour. » En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de François 1" un don de quatre-vingt-dix livres, « pour lui aider, et aux susdites filles, à vivre et supporter les despenses qu'il leur convient faire à suivre ordinairement la cour. » (Voy. le Glossaire de Ducange et Carpentier, au mot MEBETRicAus vesLü.) On a conservé plusieurs ordonnances du même genre, rendues entre les années 1 559 et 1546, et ces ordonnances font foi que, cliaque année, au mois de mai, toutes les filles suivant la cour étaient admises à l'honneué de présenter au roi le bouquet du renouveau ou du valentin, qui annonçait le l etour du printemps et «les plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, François 1" ordonne à Jean du Val, trésorieikle son épargne, «de payer comptant à Cécile de Viefville, Dame des filles de joie suivant la cour, la somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de iJO Oîcus d’or, à 45 sols la pièce ; dont il lui fait don, tant pour elle que pour les autres femmes et filles de sa vacation, à despartir entre elles ainsi qu'elles advi-
seront, et ce, pour le droit du moys de may dernier passé, ainsi qu'il est accoustumé faire do toute ancienneté. » Nous ne sommes pourtant pas de Tavis de M. Rabulaux, qui confond Cécile de Viefville avec une dvchesse de l’ancienne maison de la Vieuville, qui n’eut des marquis que sous Henri 111, et des dues que sous Louis XFV. M. Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans ses Mélanges historiques {t. ly, p. 479), n’a eu garde de voir la noble épouse d’un duc et pair dans l'héritière collatérale du Boi des Ribauds de l’hôtel du roi !
Cet’e honteuse charge subsistait encore en 1558, puisque Gouye de Longuemare a découvert une ordonnance de Henri 11, en date du 15 juillet de cette année-là, qui réforme les abus de l’institution : < Il est très-expressément enjoint et recommandé à toutes filles (le joie et autres, non estant sur le roole de ladicte Dame desdites filles, vuider la cour incontinent après la publication (de l'ordonnance), avec deffenses à celles estant sur le roole de ladicte Dame d’aller par les villages, et aux charretiers, muletiers et -autres,-le8 mener, retirer ni loger, jurer et blasphémer le nom de Dieu, sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen , auxdictes filles de joie, d’obéir et suivre ladicte Dame, ainsi qu'il est accoustumé, avec deffense de l’injurier, sous peine du fouet. »
Telle fut la dernière transformation de l’office du Roi des Ribauds à la cour de France.
Quant aux autres Rois des Ribauds, qui relevaient certainement de celui de l’hôtel du roi, on les retrouve partout dans l’histoire municipale des villes, et aussi
niSTOIRR DE FRANCE
dans l’histoire particulière des maisons princières.
Il y avait ainsi à la cour de Bourgogne un Roi des Ribauds, dont les fonctions étaient n^lées sur celles de son confrère de la cour de France. Colin-Boule était
en charge sous le duc Philippe le Bon, et ce nom-lâ n'annonce pas un personnage de haute distinction. En 1425, il est vrai, le titre de Roi des Ribauds avait perdu beaucoup de son éclat, et le curé de Notre-Dame d’Abbeville ne devait pas être trés-flatté de s’entendre qualifier de Roi des Ribauds, parce que les jongleurs, dits ribauds, lui rendaient hommage et redevance pour leurs représentations scéniques. On comprend que cette qualification n'était pas faite pour inspirer du respect à quiconque savait les excès des ribauds, que leur Roi ne gouvernait qu'à force de sévérité.
Cet officier avait été, dans l'origine, bien plus considéré et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point encore imprimé la tache de son nom. Dans une « harte de Henri II, roi d'Angleterre et duc de Norman-
die, qui régnait en 1154 (voy. Ducange, au mot Pmtagalor), il est question évidemment de la charge du Roi (les Ribauds ; et le sergent du roi qui remplit celte charge, Balderic, fils de Gillebert, honoré des grâces de son inaitre, et institué grand prévôt des maréchaux dans la province de Normandie, est appelé « gardien des filles publiques qui se prostituent dans le lupanar de Rouen [custos meretricum publiée venalium in lupanar de Roth). »
Dan.s les villes de province, le Roi des Ribauds était tantôt ji^e, tantôt exécuteur de la justice criminelle S'»r le fait de ribauderie.
LE noi DES RtBAUDS 60
Un ancien registre de l’hôtel de ville de Bordeaux constate que tout coiidainué était « livré au Roy des Ribauds, pour le faire courir j>ar la ville, avec Iwnnes verges et bonnes glèbes. »
Metz avait aussi son Roi des Ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relevé.
Le Roi des Ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne intelligence avec le bailli de Verniandois: en 1270, son prévôt, nommé Poinsart (Poinçardus, præpositus ribaldorttm), fut décrété d’accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicité avec les nommés Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence contre l’abbaye de Saint- Martin de Laon et son abbé (voy. les Olim, publiés par le comte Beugnot, t. I, p. 815). Celle affaire motiva sans doute la suppression de l’oftice du Roi des Ribauds à Laon; car Philippe IIF, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de Verrnandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun prétexte, soit publiquement, soit en cachette ((/Mod, dam vel palam l'cl siib aliquo simulalo rolorc, nou pcrmillal lieqem Ilibaldorum in villa Landunemi). Cette interdiction d'office ne s’étendait pas à toutes les localités ; car, en 1485, la ville de Saint-Arnaud avait un a Roi des filles amoureuses, » nommé Jacob de Godunesme. Le bourreau de Toulouse prenait le titre de hoi des Ribauds, comme pour discréditer encore davantage cette pauvre myauté.
Enfin, la Coutume de Cambrai définit, sans réticence, les privilèges de son Roi des Ribauds : « Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune
HISTOIRE J)E FRANCE
femme qui s'accompagne de homme carnelement , en wagnant son argent, pour tout, tant qu'elle ait terme ou tiegne maison à louage en la cité : cinq sols parisis peur une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cité, qui sont de l’ordonnance, pour la première fois : deux sols tournois. Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (déménage) et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors > de la ville et demeure une nuit : douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet. Item, doit avoir une table et brælang à part luy, sur un des fiefs du palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner. »
Ces articles de la Coutume de Cambrai nous fonfcounaitre d'une manière précise la redevance que le Roi des Ribauds de cette ville exigeait non-seulement dos femmes publiques qui étaient à demeure, mais encore de celles qui ne faisaient que passer sur son doinaïue. Celte redevance et toutes celles de même nature ne s'acquittaient pas toujours sans difticulté, et les agents du Roi des Ribauds rencontraient parfois une terrible opposition.
C'est ainsi qu’un certain Antoine de Sagiac, qui se disait commissaire du Roi des Ribauds de Mâcon et sup- |)üt de l'ordre de l’État des goliards ou des bouffons de celte ville, périt dans une rixe, en 1380, au viUagedc Beaujeu, où il avait voulu taxer à cinq sous d'amende une femme mariée qu’il accusait d’avoir commis un adultère. Pierre Talon [Calcis], mari de celle femme, nommée Colette (Cola), et son frère Étienne, intw'vinrent pour prendre la défense de leur épouse et bellesœur. Antoine de Sagiac était un ribaud de la pire es-
|jocc, qui iiautait les cabarets et qui vivait aux dépens des malheureuses qu'il mettait à contribution, sous prétexte de ribaudie, de goliardie et de boulfonie, en les menaçant de la prison. 11 s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint qu'elle n'avait pas couché avec un autre homme que son mari ; celui-ci se porta garant pour elle, et, comme le ribaud voulait se saisir de la prétendue adultère et la mener à Mâcon, Pierre Talon et son frère l'assommèrent sur place. Le bailli de Mâcon instruisit l'atTaîre contre les meurtriers et Colette (jui était cause du meurtre ; mais l'enquête démontra que le défunt avait accusé à tort Colette de s'èlre abandonnée à un autre homme (jue son mari {contra verilalem imponens quod ipsu cum alio quatn vira accnbuerut), et que ce ribaud {se gérons pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu Goliardorum seu Uuffonum) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes et les mauvais lieux, en abusant de la simplicité des femmes honnêtes, qu’il taxait au nom du Roi des Ribauds. On sollicita et on obtint des lettres de rémission en faveur des prévenus, qui ne furent pas inquiétés davantage au sujet de la mort d’Antoine de Sagiac ; mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n’était pas dit d’une manière formelle que le Roi des Ribauds de Mâcon n’eût pas le droit de taxer à cinq sous d’amende chaque femme mariée convaincue d’adultère ( super qualibet muliere uxorala adultérante, sibi competere et passe exigera quinque solides, et pro eisdem dictam talem mulierem de suo tripede pignorare). Le roi de France semblait, au contraire, reconnaître implicitement cette vieille
inSTOlHE DE FRANCE
redevance de la proslitulion {de talûjKe et alio vili quæstu), que s'arrogeait la Ribaudie de Mâcon (i850).
BIBLiOGHAPHlE
Godte DK I.O^UL'KllAnK. Kclaii’cissciiicnls sur la diargc du Roi des Ribauds. Voy. ce Méin. à la suite de sa Dissert. sur la chronol. des rois mérovingiens {Par., 1748, iii-12’.
L’abbé Lebeuk. Lettre sur le Roi des Ribauds. Voy. cctlc Lettre dans le Journal de Verdun, nov, 1751.
Voy. aussi deux autres Ictdcs sur le nièine siOet daus le mèmè journal, avril 1752; l'une est relative au Itoi de.s Ribauds de Laon, l’autre est signée du pseudonyme .W. de Boiiuei’ie.
P. L. Jacob, bibliophique (Paix I.ackoix). Le Roi des Ribauds, histoire du temps de Louis Xlf (1514). Paris, 1831. 2 vol. In-8, tig.
Souvent réimp. et trad. en ital. et eu allcin. (e roniaii litstorique, i|ui traite de la prostitution au seizième siècle, e-t pré- <'i*dè d’une Dis.'criation historique sur le Roi des Ribauds, tout à rail difrprente de celle que nous réimprimons dans ce recueil.
LES FRANCS-TAUPl.NS
Les Romains, dont l'art inilitairo est bien connu par les ouvrages de Vegèce, de Jusle-Lipse et de iRi Choul, avaient singulièrement jierfectioimè Ja défense et l’attaque des places par de vastes mouvements fie terre ; dix-huit siècles n'ont pas effacé les traces de leurs camps dans les (îaules, et les Commentaires de César nous attestent les grands travaux exécutés par les légions presque toujours sous les yeux de l'ennemi qui les inquiétait : les montagnes se changeaient eu vallées, et les vallées en montagnes.
Les Gaulois durent profiter de l’expérience et des leçons de leurs vainqueurs ; ainsi, sans doute, se forma et se conserva cette habileté des mineurs français, qui paraissent avec honneur dans toutes les guerres du
moyen âge, et qui allèrent, durant les Ci'oisadcs, s'exercer contre les murs de Jérusalem. .
Ces mineurs, ou plutôt manœu\res, étaient d'abord chargés de faire jouer les taupes {talpæ), sorte de machine dont la figure n'a pas été décrite, mais qu’on suppose être un bélier souterrain. Ce bélier n’arrivait au pied des remparts qu’à l’aide d'un chemin couvert, et ne battait en brèche que les fondements d'une muraille : ceux qui dirigeaient la taupe étaient à l'abri des traits et des autres projectiles sous une voûte épaisse de terre soutenue par de solides arcs-boutants. On nommait ces mano.'uvres talparii ou taupins.
Une chronique manuscrite, en latin, citée par Dueange, nous apprend quelle était cette milice souteiraine en 1188: «Certains ouvriers (artifices) qu’on nomme mineurs ou taupins (fossores vel talparii) iwree ([u'ils fouillent la terre à la façon des taupes, sapent la base des murs et des tours avec de fortes machines de fer. »
11 est encore une autre étymologie du nom de lutipins. Pendant les sièges, jusqu’à la fin du seizième siècle, on faisait des approches et taudis; les approches étaient des fossés, des tranchées et des ouvrages en terre; les taudis, qui ne signifient plus aujourd’hui que des logements bas et étroits dans les greniei*s, s’entendaient seulement de ces mantelets ou tortues destinés à protéger les assiégeants : c’étaient tantôt des tours de bois qu’on roulait auprès des murailles, et qui souvent atteignaient les créneaux des plus liautes tours; tantôt des logettes en charpente revêtues de cuir mouillé et montées également sur roues ; tantôt
LES FUA.NCS-TAL’PINS
de !>iiiiplea appentis, fuiês au soi par des pieux et capables de supporter la chute des grosses pierres, des madriers et des cadavres qu'on jetait du haut des parapets, avec des engins ou machines de toutes foi'mes et-'de toutes grandeurs.
Ces appentis, dressés à la hâte et sous le jet des engins, se composaient ordinairement d'un amas de planches et de solives, entre lesquelles on ménageait des espaces libres où logeaient les archei’s et les picoreurs ou travailleurs armés de pics. Tout éUùt bon pour faire taudis; le Glossaire de Ducange explique ce mot, ()ar un entassement, sans choix et sans ordre, de tout ce qu'on trouve dans un camp. On lit dans la Chronique d'Arltis de Richemont, par Gnillaunie Cruel, qu'on prenait portes, hnis et bancs poiu’ élever des taudis, et qu'au siège de Bray-sur-Seine, où cinq cents ' nmnœuvres furent employés à travailler la nuit, on avait fait un large fossé bien long et plusieurs taudis poses sur tréteaux pour garder les gens d'armes du trait.-
Le nom de tàupin n’est-il pas dérivé de taudis, et ne s'appliquait-il pas aux manœuvres qui élevaient ces taudis?
Il suffit d'avoir l'idée de l’orgueil des nobles et de l'esprit de la chevalerie pour comprendre à quel genre de mépris les taupins étaient en butte. Ces manœuvres couraient plus de dangers que les hommes d'armes; ils travaillaient sous terre moins sûrement que s'ils eussent combattu dessus : les feux, les traits, l'huile et la poix bouillantes les poursuivaient au fond de leurs raines; et, si leur rôle était à peu près passif dans
HISTOIRE RE FRANCE
les batailles rangées, ils contribuaient presque seuls à la prise des villes et des châteaux.
Avant l'invention de la poudre à canon, la mine avait deux résultats : on choisissait l'un ou l'autre, selon la nature du terrain et les abords de la place assiégée. Voulait-on pénétrer dans cette place par un chemin souterrain, on creusait une galerie étagée de distance en distance, ordinairement de la hauteur d’un homme et quelquefois tellement vaste, qu’elle était le théâtre de combats à cheval par cartels, comme il arriva au siège de Melun, en 1420, entre le seigneur de Barbazan et un gentilhomme d’Angleterre, pour ce qiCon disoil qu'aux mines se faisoienl vaillantes ai'mes.
Voulait-on renverser une tour ou un pan de mur )K)ur s’ouvrir un passage, les mineurs s'approchaient de la muraille qu’on leur désignait, et entamaient les fondations par la sape. Leurs travaux, commencés à la faveur d’une nuit ténébreuse, continuaient sous les taudis à coups de pics et de masses. Bientôt la muraille jvèhdante menaçait ruine; mais, à mesure que l'excavation s'agrandissait, on augmentait le nombre des étais jusqu’à ce que les fondations de pierre fussent remplacées par des supports de charpente : alors on enduisait cette charpente de poix-résine et de matières combustibles, on y mettait le feu, et, si la fumée n'avertissait pas les assiégés, tours et remparts chargés d'hommes et de machines s’écroulaient dans les flammes.
L'invention de la poudre, qui fut suivie de celle des pétards et des mines à explosion, confondit probablement les mineurs avec, les artilleurs, et releva la posi-
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