‹ Curiosités de l'histoire de FranceChapitre 24 sur 26 · LES PRISONS D’ÉTAT · texte numérisé non relu

LES PRISONS D’ÉTAT

L'histoire de l'hoimne solitaire, le journal minutieux de scs pensées et de ses actions dans l'isolement, la peinture du prisonnier dans sa captivité, du moine dans sa cellule, du naufragé dans son île déserte, ce sont là des sources éternelles de rêverie et de méditation. Il semble que chacun de nous s'attaclie de préférence au sj)cctacle de l'honnne luttant corps à corps avec l'adversité, dont il triomphe par la patience, cette force des faibles. Robinson Crusoé n'est-il pas le livre de tous les âges et de toutes les conditions ? nous le savons par aeur avant de l'avoir pu lire, et, quand la vieillesse nous invite à rétrécir le cercle de nos lectures

comme celui de nos amis, que la mort a décimés autour de nous, c’est encore Hobinson Crusoé qui nous fait compagnie et qui noüs apprend à ne jamais désespérer de la Providence.

M. Saintine, en- écrivant Picciola, connaissait bien la prédilection que nous avons, nous autres, petits ou grands enfants, pour le récit des infortunes d’un prisonnier. Les Mémoires du baron de Trenck et ceux de Latude avaient, dans le dernier siècle, témoigné de l’empressement du public pour ce genre d’ouvrage, qui pourrait, à la rigueur, se passer du savoir-faire du rédacteur, tant est saisissant et entraînant l’intérét qu’il emprunte de la situation même du principal personnage. Mais M. Saintine ne crut pas nécessaire d’accumuler dans la bii^raphie de son prisonnier ces miracles d’industrie, d’adresse et de persévérance, enfantés par l’amour de la liberté; ces échelles de corde gigantesques, tissues avec du linge, ces instruments de délivrance façonnés avec un mauvais couteau; ces souterrains creusés dans le roc à l’aide d'un chandelier de fer, ces larges brèches faites en silence dans des murailles épaisses de dix pieds, era énormes barreaux sciés au moyen d’un ressort de montre ; en un mot, ces évasions incroyablos, effectuées, la nuit ou en plein jour, presque sous les yeux des geôliers et des sentinelles, malgré les portes, les verrous, les cadenas, les grilles et tout l’appareil formidable d’une prison d’État. M. Saintine a choisi, au contraire, un prisonnier résigné, qui n’essaye pas de s’enfuir, et qui finit par être plus heureux dans sa prison qu’il ne l’était en liberté au milieu de$ vains plaisirs et des

bruyantes illusions du monde. M. Saintine a concentré son drame, jwur ainsi dire, sur la lète d'une fleur.

Celte fleur est la véritable héroïne de son roman; on croirait volontiers qu'elle |«rle et qu'elle agit; elle joue un rôle que le ciel a l'air de lui dicter ; elle s'anime, elle devient un être vivant et intelligent; elle console et instruit le prisonnier ; elle lui révéle l'œuvre de la création ; elle le retire de l'abime de l'incrédulité ; elle le conduit, sous l'égide de la foi, au bonheur qu'il avait nié et dont il s'éloignait de plus en plus en poursuivant un fantôme. C'est un ange qui a pris cette forme végétale pour arracher un malheureux aux tortures du doute et aux horreurs du désespoir.

On cite peu de prisonniers qui se soient passionnés pour les fleurs, parce que les objets de cette passion, si naturelle à l'homme isolé, ne leur étaient pas permis.

Une prison, en effet, se prête mal aux exigences de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait à végéter dans l'atmosphère étouffée d'un cachot. Dans les cours étroites où les prisonniers d'État obtenaient à grand’peine la faveur de respirer sous le ciel, pressé par de hautes murailles noires et nues, un rosier aurait demandé grâce, une marguerite n'eût pas essayé de fleurir, «ar les plantes ne peuvent se passer d'air et de soleil ; elles ne s'accr>utument jamais au méphitisme et aux ténèbres ; les plus vivaces auraient péri le lendemain de leur entrée à la Bastille.

Le grand Condé, qui fut prisonnier d'État dans le château de Vincennes en 1650, avait ]X)urtant des fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin n'était

IIISTOIHË ÜE FRANCE

donc pas un ennemi cruel et sans pitié. Le prince .se lit un petit parterre dans les fossés de la forteresse, audessous des fenêtres de sa prison ; il cultivait luimême ses plantations, et donnait particulièrement des soins assidus à une brillante famille d'œillets qui le rendaient aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de Scudéri, ayant été admise à pénétrer jusqu’à lui, le trouva, sans ix)urpoint et sans chapeau, occupé à ces travaux de jardinage; elle se sentit touchée d'admiration, et improvisa ces jolis vers, qui servirent longtemps d’inscription au jardin du grand Coudé :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa d'iine main qui gagna des batailles,

Souviens-toi qu’Apollon bâtissait des murailles.

Et ne l’étonne pas que Mars soit jardinier.

Le cardinal de Retz, qui remplaça le prince de Condé à Vincennes, n'hérita pas de son jardin et de ses œillets : Mazarin craignait que l'activité et l'audace de son rival politique ne vissent dans la l)êche et dans la serpette que des instruments de délivrance. Le cardinal, gardé de près dans sa chambre, aimait mieux jouer aux dames ou aux échecs avec ses gardiens que de lire son bréviaire. 11 méditait son évasion, et repassait dans son esprit les circonstances de la conjuration de Fiesque, qu’il s’était proposé pour modèle. Il ne songeait pas encore à écrire ses Mémoires.

La démangeaison d’écrire est cependant bien grande en prison pour tous ceux qui savent tenir une plume ! Mais, comme le régime des prisons d’Étal s’opposait à ce que ce moyen de distraction y fût autorisé, tous les

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prisonniers imaginaient d'ingénieux procédés pour suppléer aux plumes, à l’encre et au papier, qu’on leur refusait rigoureusement au nom du roi.

Pellisson-Fontanier, que son dévouement au surintendant Fouquet fit incarcérer à la Bastille en même temps que cette illustre victime de la haine de Louis XIV, n’aurait |»as eu le courage de supporter l’affreux supplice du secret pendant plus d’une année, si la nécessité ne lui eût appris quelques-unes de ces inventions qui étaient traditionnelles dans les Prisons d’État : il remplit d’écriture les murs de sa chambre, hianchie à la chaux ; il écrivit ensuite sur le plomb des vitres avec la pointe d'une épingle, et, quand il eut couvert de ses pensées toutes les pages de pierre, de bois et de plomb, que renfermait sa prison, il composa de l’encre en broyant dans du vin des croûtes de pain brûlées, il tira une plume de la paillasse de son lit et traça des ouvrages de littérature entre les lignes et sur • les marges de quelques livres de piété, qu’on lui laissait pour l’amener à traliir son bienfaiteur et son ami.

Mais ce n’était point assez de pouvoir écrire pendant cinq amit'*es d'une rude captivité : Pellisson, qui se sacrifiait ainsi à l’amitié en prenant hautement la défense du surintendant, avait besoin qu’on l’aim.it. On mil prés de lui, pour l'espionner, un Allemand, qui ne résista pas à l’entrainement et aux séductions de l’élo- (|uence du prisonnier; cet .\llemand s’employa même à favoriser les correspondam es qu'il devait intercepter, et cefut parsa généix?use entremise que Pellisson publia, du fond de la Bastille, cette admirable apologie qui sauva la tête de Fouquet.

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Après s’être fait aimer d'un espion, il trouva plus aisé d’apprivoiser une araignée. Cette araignée avait tendu sa toile entre les barreaux du soupirail, à travere lequel l’air et le jour pénétraient dans la prison : il lui épargna la peine de guetter une proie dans ses fds, et il plaça des mouches à demi mortes sur le bord ilu soupirail, où l’araignée descendait les chercher. El e ne tarda pas à s’accoutumer à ce manège, et elle se hasarda bientôt à venir prendre son butin jusque dans la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses expériences et l’éducation de l'araignée : elle accourait nonseulement à la voix de son maitre, mais encore au son de la musette jouée par un îlasque idiot qui le surveillait; elle se promenait familièrement sur les genoux de Pellisson, et elle avait l’air d'ètre reconnaissante envers l'homme qui s’occupait d’elle avec tant de sollicitude. Ce n'était plus une araignée aux yeux de Pellisson, c’était une amie, une compagne d’infortune, une prisonnière d'État.

Nous voulons ne pas croire qu’un gouverneur de la Bastille, M. de Besemaux, ait eu la barbarie d'écraser sous son pied cette compagne, cette amie d’un malheureux. Ce serait presque un crime, d’autant pins odieux, qu'il n'aurait pour motif qu'une basse et stupide méchanceté; mais un porte-clefs brutal et à moitié ivre est peut-être l’auteur de ce meurtre, qui arracha cette douloureuse exclamation au prisonnier :

« Ah ! monsieur, vous m’avez fait plus de mal que vous ne m'en sauriez faire avec toutes les tortures du monde ! .l'aurais préféré que vous me tuassiez moimême V I*

Diqi'i,

Le surintendant Fouquet, condamné à la prison perpétuelle, qu'il subit durant dix-neuf ans à Pignerol, depuis 1001 jusqu'en 1U80, époque de sa mort, aurait également apprivoisé une araignée, si l'on ajoute loi au témoignage d'un prisonnier fameux, prestpiecontemiorain, Constantin de Renneville; mais il y a tropd analogic entre l'araignée de l'ellissonct celle-ci, que Saint-Mai-s aurait écrasée aussi, en disant à Fouquet que Us critnhiels comme lui étaient indignes du moindre divertissement, pour qu'on ne reconnaisse pas la même tra- «lition appliquée à deux personnages différents.

Or Saint-Mare, lieutenant du roi dans la citadelle de Pignerol, n'eùt pas osé se porter à cÆt excès de mesquine et insolente cruauté contre un prisonnier qu'il avait ordre de traiter, au contraire, avec beaucoup de distinction, et, en outre, Fouquet, à la suite de sa disgrâce et fie son lu'océs, aurait craint de se j^ndre ridicule en s'amusant à un pareil jeu, qu'on n'eùt pas manqué de livrer aux railleries des courtisans. Fouquet ne s'adonnait qu'à des occupations graves et austères; il lisait quelques ouvrages de dévotion approuvés, choisis même par le roi et ses ministre^ : la bible, les œuvres de saint Jérôme et d'autres Pères de l'I]glise; on ne lui accorda pas sans difticulté VHistoire de France (on ne sait la(juelle), le Dictionnaire des rimes et une pharmacopée.

Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa chambre et sans communiquer avec personne, excepté un valet qui devait partager sa prison perpétuelle et n'eyi sortir qu'à la mort, suivant le langage terrible de Louvois.

Pendant ces seize années, au bout desquelles il obtint quelque adoucissement à sa captivité, il varia les occupations qui lui permettaient de n’être pas surpris par l'ennui, le découragement et le désespoir. Il avait surtout une infatigable ardeur à écrire, en dépit de la surveillance sévère à laquelle il était soumis par ordre spécial du roi. 11 fabriqua des plumes avec des os de volailles, et de l'eucre avec de la suie délayée dans du vin; il remplit d’abord d’écriture tous les livres qu’on lui mit entre les mains; quand on l’eut privé de livres, il cbangea la destination du papier qu'on était forcé de lui fournir pour l’usage de sa garde-robe, et il en fit des manuscrits, qu’il cachait dans son lit et dans le dossier de son fauteuil.

Ces manuscrits furent découverts, et on lui ôta les moyens d’en faire de nouveaux ; alors il écrivit sur ses rubans, sur ses mouchoirs, sur la doublure de ses habits. On le fit habiller de brun et on ne lui donna plus que des rubans de couleur sombre. Le ministre répondit aux plaintes de Saint-Mars qu’il était bien difficile d'apporter remède à cette fureur d’écrire.

On rendit pourtant à Fouquet quelques livres, en les soumettant à un examen minutieux, lorsqu'il demandait à les échanger contre d’autres': on reconnut ((u’il écrivait encore sur les marges de ces livres avec des encres chimiques invisibles, qui paraissaient à l’approche du feu. On finit sans doute par fermer les yeux et tolérer une désobéissance aussi persévérante, et que 1 ien au monde ne pouvait empêcher.

Fouquet reprit donc ses écritures avec une prodigieuse activité, et il rédigea un grand nombre d’oii-

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vrages en prose et en vers, la plupart traitant de matières morales et ascétiques : les uns furent rendus à son fils, après sa mort, les autres transmis à Louis XIV; quelques-uns, dit-on, virent le jour sous le nom du père Boutaud, jésuite, et l’on retrouve dans le plus connu, intitulé Comeils de la sagesse de Salumon, les sentiments de résignation et de philosopliie chrétiennes qui allégèrent le poids de cette inique captivité.

Fouquet, quoique toujours enfermé, pouvait se procurer sans doute beaucoup de plantes salutaires qui croissent dans les montagnes; car il reprit les études pharmaceutiques qu'il avait faites autrefois sous les yeux de sa pieuse mère, qui possédait tant de secrets précieux pour la guérison de toutes les maladies, et qui les employait elle-même au soulagement des pauvres. Fouquet donna des leçons de pharmacie au valet emprisonné avec lui, et, dans les derniers temps de sa vie, il eut la satisfaction, bien douce pour une âme évangélique comme la sienne, de venir en aide à un de ses geôliers les plus impitoyables : Louvois lui lit demander un collyre, appelé eau de casse-lunetle, qu'il distillait i>our le mal d'yeux, avec la recette de cette eau et la manière de s'en servir. Mais, à cette éjioque, le prisonnier de Pignerol voyait se relâcher la rigueur de sa détention ; il avait la permission de descendre sur les boulevards de la citadelle, de dinerà la table des officiers; sa femme, ses enfants et ses amis pénétraient jusqu'à lui; bientôt sa grâce entière lui eût été accordée, lorsqu’il mourut subitement le 25 mars 1680.

Je crois avoir prouvé ailleurs, par de bien étranges rapprochements de faits et de dates, que la mort du

HISTOIRE I)Ë FRANCE

Fouquetne fut pas véritable, et que cet infortuné, expiant la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi, avait vécu encore vingt-trois ans, à Pignerol, à Exile, aux il Sainte-31arguerite et à la Bastille, toujours sous la garde du même Saint-Mars, mais le visage couvert d'un masque, et entouré de précautions extraordinaires pour empêcher qu’on ne le reconnût.

Fouquet, devenu V homme au nutsque de fer, écrivait encore, avec la pointed'un couteau, sur une assiette d’argent, et avec une encre composée, sur son linge, qu'on brûla lorsqu’il fut réeîlement mort, en 1705; mais sa ju'incipale récréation consistait, dit-on, à épiler sa barbe avec des pincettes d'acier très-luisantes.

Lauzun, le célèbre amant de Mademoiselle, duchesse de Montpensier, fut prisonnier d’État à Pignerol en même temps que Fou(iuet; mais il n’avait garde de se faire les mêmes distractions : léger, liivole, ignorant, capricieux, il ne lisait et n’écrivait rien; il travaillait sans cesse à gagner par des promesses magnifi({ues les soldats qui faisaient sentinelle sous ses fenêtres et les valets qui l'approchaient dans sa chambre; il fut cause de la fin tragique de plusieurs, accusés d’avoir préparé son évasion, et pendus par ordre arbitraire du gouverneur.

Quand la lâcheuse issue de ces tentatives l’eut réellement convaincu de leur inutilité, il chereha d’autres manières d’employer son temps. A l’aide d’une lunette d’approche, qu’on lui avait fait parvenir secrètement, il passait des journées entières à observer tout le pays qu’en découvrait de ses fenêtres. Lorsque le gouverneur lui eut enlevé cette lunette, il se vengea en l’hu-

miliant par toutes sortes d’insolences; ensuite il s'occupa si passionnément de sa toilette, qu'il restait en rontemplation devant un miroir; il avait obtenu qu'on lui envoyât de Paris des i)erruques et des habits à la mode, des dentelles et des bijoux : il ne lui manquait que de pouvoir se montrer.

Plus lard, Louis XIV, cédaul aux prières de Mademoiselle, qui ne se consolait pas d'avoir perdu son beau l.auzun, adoucit la captivité du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre chevaux, qu'il montait dans les cours (le la cita lelle.

L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait, |tendant trente ans, appris à garder des prisonniers d’État, lorsqu’il passa du commandement des îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille; mais, comme il trouva dans cette forteresse, dont la population était toujours fort nombreuse, un régime beaucoup moins rigoureux que celui qu'il avait établi, d’après les instructions secrètes du roi, pour Lauzun et Fouquet, il ne jugea pas nécessaire de réformer l’organisation intérieure de la Bastille.

Les prisonniers étaient la plupart livrés aux caprices des gardiens subalternes; ils habitaient plusieurs ensemble dans chaque chambre; et ils avaient ainsi la consolation de voir des visages huma. ns et d'entendre des voix humaines. Quelquefois, il est vrai, la discorde s'allumait entre ceux que le malheur aurait dû rendre frères, et d’horribles luttes nécessitaient alors leur séparation, qu'ils eussent vainement demandée à titre de faveur.

Dans ces chambrées, où l’on réunissait jusqu'à cinq

HISTOIHE de FRANCE

personnes, la conversation était presque permanente ; après s’être mutuellement raconté leur histoire et les motifs de leur incarcération, ces malheureux s’entretenaient de leurs projets ou de leurs espérances de délivrance; mais souvent un d’eux, signalé à la défiance de tous comme un espion,. retenait dans un prudent silence les sentiments généreux ou les confidences qui auraient pu aggraver ou prolonger leur funeste position. Chacun renfermait en soi son ressentiment contre ses bourreaux et ses ennemis; car toute parole imprudente avait un écho dans le cabinet du gouverneur de la Bastille ou du lieutenant de police.

Les prisonniers dangereux, rebelles ou forcenés, étaient seuls enchaînés isolétnent dans de petites cellules, sous la calotte de plomb des tours, ou dans d’affreux cachots contigus aux fossés.

Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville, nous ' a révélé, dans son Inquisition française, les souffrances de toute espèce auxquelles un long séjour à la Bastille l’avait initié; il s’est fait l’historiographe de ses compagnons de captivité, en nous disant ce que fut la sienne dans l’espace de onze ans.

11 composait des vers avec une grande facilité, et, outre les poèmes qu’il traça entre les lignes d’un Nouveau Testament, au moyen d’une plume faite d’os de poisson et trempée dans un mélange de vin, de sucre et de noir de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses rondeaux et de ses madrigaux, les murs de toutes les chambres de la Bastille.

Ce fut lui qui inventa la manière de parler du bâton, pour communiquer avec les détenus des chambres

voisines, mystérieux langage que la tradition de la Bastille conserva tldèlement parmi les prisonniers. Ce langage se transmettait en frappant la muraille ou le plafond avec une bûche, selon le rang (jue chaque lettre occupait dans l'alphahet; ainsi, un coup pour un a, deux coups pour un b, trois pour un c, quatre pour un d, et ainsi du reste jusqu'à a, représenté par vingtquatre coups.

Constantin de Renneville et ses élèves étaient parvenus à exécuter cette manœuvre avec tant de rapidité et d’adresse, qu'ils échangeaient de longues conversations malgré l’épaisseur des murs, la vigilance des sentinelles et la colère des porte-clefs.

Mais c'était surtout la lecture et la méditation des livres saints que Constantin de Renneville appelait à son secours dans la solitude de son cachot : « Je lus et relus mon Nouveau Testament, dit-il, avec tout le respect et l’attention que mérite un livre si saint; et plus je le lisais, et plus j’y trouvais cette manne lâchée, dont plus on mange, plus on sent redoubler sa faim; j’y découvrais ces lumières qui sont voilées aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma prison, je lus très-attentivement tout le Nouveau Testament jusqu'à neuf fois, et la dernière fois (jne je le lisais, c’était avec plus d’avidité (jue la précédente. »

Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire une société privée des petits animaux, rats, souris, - araignées, qui ont toujours accès dans les plus impénétrables prisons d’État. On le voit seulement attirant des pigeonneaux dans sa chambre et leur attachant des billets sous les ailes, dans l’espoir que ces billets toinbe-

raient dans les mains d’un ami ou d’un étranger compatissant.

Le gouverneur de la Bastille, Bernaville, successeur de Saint-Mars, ayant été averti des messages que les pigeons portaient de la sorte aux prisonniers, fit tuer à coups de fusil tous les oiseaux qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou qui osaient s'en approcher.

Un prisonnier, nommé Liard, que Constantin de Renneville eut pour compagnon de chambre et de cachot, avait apprivoisé des rats qui mangeaient et couchaient avec lui.

Cet homme, coupable d’avoir affiché des libelles contre le roi et la cour, n’ayant personne au monde qui s’intéressât à sa liberté, s’était attaché à sa prison par l’affection qu’il avait su inspirer à de vils animaux : il ne se plaisait qu’avec eux, et maudissait quiconque parUigeait l’horrible pourpoint de pierre où il croupissait sur la paille ; « 11 les connaissait tous par les noms qu’il leur avait imposés, et les distinguait les uns des autres : l’un s’appellait Ratapon, l’autre le Goulu, cet autre le Friand, et ainsi des autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats venir autour de son plat faire une musique enragée, pendant que lui s’empressait à les mettre d’accord : « Allons, Goulu, disait-il à « l'un, tu manges trop vite! laisse approcher le * Friand, qu’il en ait sa part. Pourquoi as-tu mordu « Ratapon? » Et lâchait à policer ces bétes indociles, comme si elles avaient eu de l’intelligence... Si j’avais tué quelqu’un de ces vilains animaux, ajoute le témoin oculaire, il m’aurait sauté à la gorge. C’était un plaisir qui m’a diverti bien des fois, de lui voir appeler ces

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bêles per leurs noms. Vous les voyiez sortir de leurs crevasses, comme pour venir recevoir ses ordres ; il leur donnait un petit morceau de pain; après quoi, il les renvoyait dans leurs trous, en les frappant d'un petit coup sjir la queue. »

l es rats et les souris jouaient un grand rôle dans les passe-temps et les alfeclions des prisonniers; mais, lorsque la .spirituelle mademoiselle de Launay, plus connue sous le nom de madame de Slaal, fut conduite à la Bastille par la décmiverte de la conspiration Cellamare, elle ne put surmonter la répugnance que lui inspiraient ces animaux, et elle invoqua contre eux la protection des chats, qu’elle aimait.

« Je ne sentis point en prison, dit-elle dans ses Mémoires, l’ennui qu’on y redoute généralement..! Je m'en garantis, (piand je fus plus calme, par les occupations (|ue je me fis et par tous les amusements qui se présentèrent à moi' et que j’avais besoin de recueillir. (!e n’est pas l’importance des choses qui nous les rend précieuses, c’est le besoin que nous en avons. Je fus étonnée du parti que je tirai d’une chatte que j’avais fleniandée simplement dans l'intention de me délivrer des souris dont j’étais persécutée. Celte chatte était pleine, elle lit des petits chats, et ceux-ci en tirent d’autres. J’eus le loisir d’en voir plusieurs générations. Cette jolie famille faisait des jeux et des danses devant moi, dont je me divertissais bien, quoique je n’aie jamais aimé aucune sorte de béte. »

Le malheur donne de la bonté aux cœurs les plus secs : mademoiselle de Launay, qui ne put pas conserver un ami à la cour, resta fidèle à ses chats en prison.

Mais, en général, le temps de la captivité n'était point assez prolongé pour que le prisonnier eût recours à ce genre de distraction ; reflet ordinaire d'une lettre de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir et l’espérance pour y vouloir prendre racine par des habitudes et des alTections.

La lecture défrayait donc pres([ue seule les loisirs des détenus, qui étaient souvent devenus pensionnaires de la Bastille à ciiuse des livres qu’ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet Dufresnoy, qui lit sept ou huit voyages dans les Prisons d’État, déclarait ingénument qu’il n’avait nulle jwrt trouvé autant de tranquillité pour l’étude, et, dès qu’il voyait entrer chez lui l’exempt de police chargé de l’arrêter, loin de se troubler et de s’affliger, il réclamait seulement la permission d’apprêter son linge, ses livres et ses manuscrits ; puis il écrivait à son libraire. « Je vais terminer promptement l’ouvrage que vous savez; on me mène, de par le roi, dans mon cabinet de travail. »

A la Bastille, Fréret relut avec fruit tous les auteurs de l’antiquité, et rédigea une grammaire chinoise ; Voltaire ébaucha plusieurs tragédies et médita son avenir littéraire; Marmontel rédigea ses Contes moraux. A Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer lire Ovide dans la relation des Miracles de saint Ovide, qu’on lui avait apportée par un quiproquo jésuitique, employait la journée à cuver le vin, qu’il buvait le matin, « pour être en état, disait-il, de supporter l’ennui de ce terrible prédicateur appelé le Donjon de Vincennes. » Diderot pilait de l’ardoise, la faisait infuser

dans du vin et taillait un cur(vdent, pour éaii'e, sur les marges de son Platon, l'Essai philosophique sur lesrègnes de Claude et de Héron. L’abbé Prieur, qui en était réduit pour se distraire à commenter et à réfuter la grammaire française de Vailly, sur le grabat où il mourut, ne réussit pas à obtenir du lieutenant de po. lice un Nouveau Testament, grec et latin, pour sanctifier ses souffrances.

Ce n'étaient là que des gens de lettres et des philosophes : on les honorait encore de ({uelques égards, de (|uelques ménagethents, |)arce qu'ils sortaient toujours de prison la plume à la main.

Mais les prisonniers que l’on craignait moins après ces rudes épreuves, ceux qui n'en devaient pas de longtem[)s voir le terme, ceux qui sentaient peser sur leur tète la vengeance d'un ennemi puissant, ils retombaient quelquefois dans les horreurs de l’ancienne Raslille, où la torture morale surpassait encore la torture physique : combien de misérables, lentement assassinés {>ar l'oisiveté et l'abrutissement au fond de ces ténébreux cachots, où Latude languit trente-quatre ans ! Quel .séjour, que ces antres de pierre que le jour ne visitait jamais, où se concentrait un air em|)oisonné, où le .sol fangeux s'exhaussait d'immondices, où i-ampaient les crapauds et la vermine !

Eh bien, pour échappera l'ennui, plus redoutable encx)re que celle mortelle prison, les êtres livides et décharnés qui s'y mouraient, oubl.és des hommes, cherchaient une occupation, un intérêt, un plaisir, dans cette vermine même dont ils étaient dévoies ; ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces !

Latude, ce génie actif et persévérant qui ne put se montrer que dans les prodiges de son évasion, ne perdait pas l'espoir de la renouveler avec des efforts plus incroyables encore ; mais, en attendant que tes circonstances la favorisassent, il avait besoin de dépenser le trop-plein de son imagination et d'exercer les belles facultés de cette intelligence qui lui aurait acquis une supériorité réelle dans quelque carrière qu'il eût suivie, s’il ne s'était pas vu, à vingt ans, retranché de la vie sociale par l'inexplicable vengeance de madame de Pompatlour.

Ce fut surtout pour se procurer les moyens d'écrire qu’il eut besoin de toutes les ressources de son invention : « Pour remplacer le papier, qui me manquait, raconte-t-il dans ses Mémoires, assez mal rédigés par l’avocat Thierry et peuUêtre trop souvent empreints de romanesque, je pris pendant longtemps la mie du pain qu'on me donnait ; je la broyais dans mes mains, je la pétrissais avec ma salive ; puis, en l’aplatissant, j'en fis des tablettes de six pouces carrés ou environ et de deux lignes d’épaisseur. A défaut de plume, je pris l’aréte triangulaire que l'on trouve sous le ventre des carpes ; elles sont larges et fortes ; en les fendant, on peut les employer facilement au lieu de plume. Il ne me manquait plus que de l’encre : mon sang pouvait y suppléer, et je m'en servis. Je tirai des fils d’un j«n de ma chemise ; je liai fortement la première phalange de mon pouce pour en faire enfler l’extrémité, que je perçai avec l’ardillon d’une de mes boucles. Mais chaque pi- (|ùre ne me fournissait que peu de gouttes de sang, il fallait les renouveler souvent. Déjà tous mes doigts en

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étaient pleins, ce qui avait causé une irritation forte et une enflure dont je craignais les suites. D'un autre côté, à chaque lettre que j'écrivais, mon sang se figeait et j'étais obligé de tremper ma plume de nouveau. Pour remédier à ces inconvénients, je fis couler quelques gouttes de mon sang dans un peu d'eau au fond de mon gobelet ; je délayai le tout ensemble, ce qui me fit une encre très- coulante, et, par ce moyen, je parvins à écrire très-lisiblement et à rédiger un mémoire. »

Qu’écrivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes de mie de pain? des projets d'économie politique, des plans d'administration civile et militaire, des réflexions de morale publique, le tout destiné à réformer les erreurs et l(*s abus du gouvernement!

Ces curieu.ses tablettes, que le prisonnier remit luimême au savant jésuite le père Griffet, aumônier de la Bastille, ne furent pas même conservées dans les archives de cette forteresse, comme l'échelle de corde et les divers instruments qui avaient servi à l'évasion de Latude.

11 écrivit encore avec d'autres procédés non moins ingénieux ; ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se découragea pas même dans un cachot tout à fait obscur, où, pendant les courts intervalles de ses repas, il profitait de la lumière qui lui était accordée pour tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon pilé,' le triste récit de ses souffrances.

Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-uiéme durant cette affreuse captivité de trente-quatre ans :

après avoir été séparé de son ami d’Alégre, qui avait partagé les travaux inouïs et l’heureuse issuede sa première évasion, il chercha dans d’abjects animaux une autre sorte d’amitié qui l’aidât du moins à supporter le fardeau de la solitude : ses nouveaux amis étaient des rats qu’il avait apprivoisés : « Je leur ai dû, dit-il, la seule distraction heureuse que j'aie éprouvée dans tout le cours de ma longue infortune. »

Ces rats l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer la paille de son lit et en 1e mordant même au visage; il résolut, puisqu’il était forcé de vivre avec eux, de leur inspirer de l’affection.

Un jour, un gros rat étant sorti de la meurtrière, il l’appela doucement et lui jeta des miettes de pain, que ce rat vint prendre après quelque hésitation et emporta dans son trou. Le lendemain, le rat reparut et se fît moins prier pour s’emparer du pain qu’on lui offrait ; le troisième jour, ce rat devint plus familier et aussi plus vorace, parce que Latude se priva d'une partie de sa ration de viande pour attirer ce commensal affamé ; les jours suivants, le rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier. Ce n’est pas tout ; l’exemple est aussi contagieux chez les rats que chez les hommes. Ce rat changea de résidence et appela dans le cachot sa femelle et sa famille, composée de cinq ou six ratons ; ils se fixèrent tous auprès de Latude, qui leur donna des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner leur pâture, suspendue en l’air à deux pieds du sol. Cette société de rats se trouvaient si bien d'être hébei^és aux dépens de leur maître et seigneur, qu’ils

KMI'U»! M' TEMI'S n.\NS I.KS NtlSONS .

rnoiitraient les dents aux intrus qui essayaient de s'introduire dans leurs raiifïs; ils inultiitlièrent |iatriarcaleincnt jusqu’au nombre de vinyt-six, gros et jietits, nourris comme Latude avec le pain du roi.

Les araignées étaient sans doute d'un caractère plus sauvage et moins reconnaissanl que les rats, car La- Mide ne juit jamais réussir à en ap;irivoiser une seide.

Il eut beau leur présenter des mouches et des insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant du flageolet (il avait fabriqué cet instrument avec un morceau de sureau qu'il trouva dans la paille de son lit): il eut beau les enlever de leur toile et les retenir de force sur sa main, ces araignées ne se laissèrent pas séduire, et il finit par conclure que celle de Pellisson n'avait existé que dans les livres et la tradition.

Cependant le baron de Trenck, enfermé à la même époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su tirer meilleur parti des araignées de sa prison ; il s'était même promis de rendre ur» éclatant hommage au merveilleux instinct de ces insectes, et il eût fourni de puissants ai-guments en faveur du système de l'àme des bêtes.

Il raconte seulement, dans ses Mémoires, l'histoire touchante de la souris qu'il avait apprivoisée au point qu'elle jouait avec lui et venait manger dans sa bcuche. » Je ne saurais tracer, dit il, toutes. les réflexions que fit naître en moi l’étounante intelligence de c^‘ petit animal. » Une nuit, la souris, courant, sautant, grattant, rongeant, fit tant de bruit, que le major, aj> |)clé par les sentinelles, commanda une ronde dans lu prison et visita lul-mènie les serrures et les verrous,

pour s'assurer qu’on n’exécutait pas une tentative d'évasion. Le baron de Trenck avoua que tout ce bruit provenait de sa souris, qui ne doianait pas et qui demandait la liberté pour lui. Le major conlisqua la souris et la transféra dans la chambre de l'officier de garde. Le lendemain, la souris, qui avait travaillé de grand courage pour percer la porte de l'endroit où elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour rentrer chez son maître à la suite du geôlier. Trenck fut bien surpris de la retrouver grimpant dans ses jambes et lui faisant mille caresses. Le major se saisit une seconde fois du pauvre animal, qu’il refusa de restituer au prisonnier; mais il en fit don à sa femme, et celle-ci, qui la mit en cage pour la conserver, espérait la consoler par une nourriture choisie et abondante. Deux jours après, la souris, qui ne mangeait plus, fut trouvée morte. Le chagrin l’avait tuée.

Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands et français avec autant de goût que le roi de Prusse, ne fut pas embarrassé de les écrire, quoique le grand Frédéric eût défendu, sous peine de mort, de lui parler et de lui donner encre ou plume. « Pour y suppléer, dit-il, je me faisais une piqûre au doigt; j’en recueillais le sang, et lorsqu’il venait à se cailler, je le chauffais dans ma main; puia, j’en faisais écouler la [lartie liquide et je jetais le reste. L’est ainsi que je parvins à me faire de lionne encre bien coulante, avec la- (|uelle je pouvais écrire, et qui me servait en même temps de couleur quand je voulais peindre. » La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin de paille, un curtHlent et un us de chapon.

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En outre, à l’aide d’un clou tiré du plancher, il cisela ses gobelets d’étain avec tant d’habileté et de délicatesse, que ces gobelets, couverts de dessins et de devises, étaient vendus à des prix fort élevés. C’est à un de ces gobelets qu’il dut sa délivrance, et l'imjæratrice Marie-Thérèse, dans les mains de qui le hasard fit tomber ce chef-d’œuvre d’art et de patience, s’interposa auprès du roi Frédéric pour obtenir la grâce d’un innocent, après plus de neuf ans de fers.

Les prisons d'État n'étaient pas plus dures en Allemagne qu’en France, où les lettres de cachet se distribuaient et même se vendaient par milliers. A la lin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient un jeu de la liberté des citoyens les plus recommandables.

La Bastille ne fut jamais mieux remplie que sous les ministères du duc de la Vrilliére et du comte de Saint- Florentin.

Ce dernier eut le déplorable courage de faire arrêter la Chalotais, procureur du parlement de Bretagne, accusé d'avoir insulté le roi dans des billets anonymes, et seulement coupable de s’être opjxisé aux envahissements du pouvoir royal en Bretagne. La Chalotais, conduit à Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé des moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs, pendant que son procès s’instruisait avec ime lenteur calculée; mais, à peine relevé d’une maladie mortelle, il rassembla ses forces pour counposer trois Mémoires justificatifs, qui .sortirent de sa prison comme une voix du ciel. U les avait écrit avec un curedent et une encre faite de suie dans de l’eau sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient à envelopper

57> IIISTUIKE l»K KHANCË

du sucre et du diocolat. « J'ai reçu le Mémoire de, l’inlortuné la Clialolais, dit Voltaire dans une de ses lettres. Malheur à toute âme sensible qui no sent pas le Irémissement de la fièvre en le lisant ! Son curedent grave pour l'immortalité! »

Quand Louis XVI monta sur le trône, l’aspect des prisons changea tout à-coup, et bientôt le vertueux Malesherbes fit jiénétrer les rayons de la justice et de l'humanité dans les plus profonds souterrains de la Bastille, qu’ébranlait déjà un cri unanime de malédiction.

Sous le ministère de Malesherbes, Mirabeau, qui avait fait son apprentissage de prisonnier dans la citadelle de file de Rhé, au château d’If et au fort de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une détention de quarante-deux mois. Mirabeau consacra, pour ainsi dire, le temps de cette détention à sa maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un couvent; il correspondait librement avec S(^hie, par l’entremise du lieutenant de police Lenoir, qui avait consenti à faire passer les Lettres des deux amants, pourvu qu’elles retournassent en dépôt à son secrétariat.

Ce piquant échange de lettres d'amour ne suffisait pas à l’inquiète et dévorante activité de Mirabeau, qui noircissait une immense quantité de pai»ier qu’on lui fournissait à discrétion, ainsi que des livres ; il traduisait Tibulle et les Baisers de Jean Second; il écrivait des romans et des jioésies érotiques; il improvisait son éloquent plaidoyer contre les lettres de cachet et les prisons d’État. Ces occupations littéraires n’étaient au fond que des aliments destinés à éteindre les appétits

immodérés d'un tempérament de feu : au milieu de ses lectures el de ses commentaires de la Bible, c'était toujours Sophie qu’il couvrait de baisers en approchant de ses lèvres les tresses de cheveu?: qu'elle lui envoyait; c’était Sophie enfin, qui Jour et nuit, remplissait sa prison.

Elles n’étaient plus, ces horribles prisons de Constantin de Renneville et de I.,atude, quoique la Bastille fût encore deliout. Lorsqu'elle tomba sous les coups des haines populaires amassées depuis quatre siècles, on n’eut pas le loisir d’écouter les lugubres révélations qui sortaient de ces ruines; et le public, qui avait fait une sorte d'ovation à Latude, prêta l'oreille <à peine au récit de trente-neuf ans de captivité ({ue voulut lui raconter le Prévôt de Beaumont.

La Révolution, qui commençait, préparait des prisons moins effrayantes et plus tyranniques, des captivités moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier au Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine; Madame Élisabeth tricotait en attendant son arrêt de mort, et le jeune Dauphin, portant déjà des germes de mort dans son sein, tandis que l’infâme Simon tuait chez lui le moral, le fils de Louis XVI détachait les carreaux de sa chambre pour en faire de petits palets!

Les prisons révolutionnaires avaient une phy.sionomie toute particulière : on y était presque libre, si ce n’est qu’on n’avait guère de délivrance à espérer que de l’échafaud.

Cette réunion de personnes, distinguées par leur naissance, leur éducation et leur rang social, conser-

vait fidèlement sous les verrous toutes les traditions de la haute société élégante et spirituelle qui devait disparaître avec ses derniers représentants. Les femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient amoureux et rivaux. 11 y avait des poètes qui rimaient, des peintres qui peignaient, des musiciens qui chantaient, des militaires qui combinaient des plans de campagne. 0 la douce vie qu’on eût menée au Luxembourg, à Saint- I^azarre, à l’Abbaye et au Châtelet, si le tribunal de sang n’avait pas réclamé chaque jour sa provision de victimes !

Boucher, l’auteur du poème des Mois, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie, continuait l’éducation de ses enfants par correspondance, poursuivait l’achèvement de ses ouvrages commencés, traduisait Virgile en vers, et classait un herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au jardin du Muséum. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient comme un parfum de liberté dans sa prison. Il contemplait mélancoliquement cette espèce de tribut que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses jiensées tombaient d’elles-mêmes dans le moule du vers.

O vous, en qui la nature déploie Le jeu brillant des plus riches couleurs, Dans les ennuis où mon âme est en proie,

A mon secours quelle main vous envoie, Êtres charmants, Traichc» et tendres fleurs?

L'aimable aspect des branchages fleuris Vient éclairer ma noire solitude ;

Ha Tille a su, dans sa sollicitude.

M'environner de ces rameaux chéris.

Sa piété naive, ingénieuse.

KMI'LOl DU TEMPS DANS UES PRISONS .175

A trouvé l’art de corriger mon sort ;

Ces l>eaux astert à tète radieuse

Et cette iodule à taille ambitieuse

Vont sous mes doigts triompher de la mort.

Oh ! quand ces fleurs orneront le parterre Que la science ouvre aux plans desséchés,

Oh! puisse alors roq fille solitaire Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père Tenir parfois ses regards attachés!

Puis, les baignant de ses pieu-.es larmes,

Leur dire ; « Vous qu'en ma jeune saison J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes, Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes Ont de mon père adouci la prison ! *

Ces touchantes allocutions de Boucher aux fleurs cueillies par sa fille furent interrompues par l'arrivée de la charrette qui le conduisit à l'échafaud avec André Chénier et le baron de Trenck.

Sous l'Empire, les prisons redevinrent à peu près ce qu'elles avaient été du temps de Louis XIV, mystérieuses, impénétrables, terribles. .^1. Saintine les a peintes dans Picciola, et nous n'essayerons pas d'ajouter un coup de pinceau à cette jieinture vraie et saisis santé.

Sous la Restauration, les prisons perdirent tout à fait leur caractère solennel, grave et redoutable : un prisonnier, fût-ce un criminel d'État, avait le droit de discuter à grand fracas, par l'orçane de la presse ; l'assassin du duc de Berry, Louvel, n'était pas traité autrement qu'un garde national aux arrêts, excepté pour les précautions de surveillance; le journaliste Magalon, enchaîné côte à côte avec un galérien qu'on transférait à Bicêtre, fit retentir pendant six mois tous les échos

HISTOIRE DE FHANCE

de la polémique quotidienne ; on n’eut point assez de colère et d’indignation contre le pouvoir, qui ordonna la translation de Fontan à Poissy.

Depuis la Révolution de juillet, cet état de choses a empiré ou s’est amélioré, selon le point de vue d'où on l’examine : les prisons les plus épouvantables ont un régime plus doux et plus bénin que celui des collèges de l’université ; on y a des livres, des plumes, de l’encre et du papier, plus qu’on n’en peut consommer ; on y fume, on y boit ; on y est parfaitement, en un mot, à cela près qu'on est en prison. Les régicides Pépin et Fieschi ne tarissaient pas sur tous les égards qu’on avait pour eux dans la geôle du Luxembourg, et Dieu sait la chéie qu’ils faisaient.

On peut dire qu’il n’y a plus de Prison d’Étal possible en France, même au mont Saint-Michel.

Mais la Prison d’État, la prison dure, a résisté dans les gouvernements absolus aux systèmes pénitentiaires des philanthropes, et Silvio Pellico, sous les plombs de Venise, nous rappelle les anciens habitants de notre Bastille, et ce nolde, ce généreux Andryane, enseveli dix ans, quoique Français, dans le tombeau du Spielberg, nous apprend que les raffinements barbares de la captivité du baron de Trenck subsistent encore sous la protection de l'empereur d’Autriche : Andryane, privé de ses livres, écrivait avec la pointe d'une aiguille sur les parois de son cachot, et y recomposait une bibliothèque à l’aide de ses souvenirs ; Silvio Pellico, en méditant sur les secrets de la création et de' la Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait une araignée. i

BIBLlOr.UAIMilE

Heureux s’ils avaient eu l’un et l’autre à leur disposition Picciola, cette fleur miraculeuse du prisonnier de Fénestrelle !

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En 1787, le chevalier de Beaupoil avait publié! 'Histoire d'une détention de trente-neuf ont dans tes prisons dîÉlat, par le prisonnier lui-même, on Mém. du sieur Henri Mdsers de I^atude, in-12 de 112 pag.

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Nota. Nous nous bornons à signaler les principaux ouvrages qui ont été écrits sur la Bastille et les anciennes prisons d'État.

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