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Curiosites de l'histoire de France proces celebre

Lp procès du maréchal de Ilays n*à jamais été publié ; il est raconté très-sommairement dans les recueils de causes célèbres ; il est indiqué seulement dans les histoires de France : M. Michelet est le seul écrivain qui ait osé donner une idée des crimes qui firent condamner au bûcher un parent du duc de Bretagne, un maréchal de France; crimes tellement étranges et tellement inouïs , dit M. Henri Martin dans son admirable Histoire, que cel âge de fer, qui né semblait pouvoir s’étonner de rien en fait de mal, avait été frappé de stupeur. » Les pièces de ce procès furent pourtant recueillies par ordre de la vertueuse reine .^nne de Bretagne, qui Voulut conserver â la postérité le souvenir du forfait et du châtiment. La copie qu’Anne de Bretagne avait fait faire dans les archives 'de Nantes, existe encore à la Bibliothèque Impériale, n° 8357 de l’ancien fonds; cette copie a servi de base à beaucoup d’autres plus ou moins complètes qu’on trouve dans les Bibliothèques publiques. Quant aux originaux, ils ont été détruits en partie à l’époque de la révolution de 1789. Nous avons eu com-

niunicalion d’un extrait fait avec soin sur ces originaux et beaucoup plus circonstancié , beaucoup plus fidèle aussi, que la rédaction abrégée due aux secrétaires d’Anne de Bretagne. C’est k l’aide de cet inappréciable document, que nous nous sommes efforcé de représenter scrupuleusement la physionomie d’un procès qui n’a pas d’analogue dans les annales des tribunaux, u L’imagination la plus monstrueusement dépravée, dit M. Henri Martin, n’avait sans doute jamais rêvé ce que révélèrent les débats. » Nous avons donc laissé dans l’ombre la plupart des actes épouvantables qui furent imputés au maréchal de Rays, et qu’il finit par avouer lui-même avec un cynisme naïf auquel on est forcé d’appliquer le huis-clos de l’histoire. Mais nous en avons dit assez pour faire comprendre tout ce que ce procès mémorable présente d’horreur et de singularité. Il n’y a qu’un homme au monde qui ait égalé, sinon surpassé le maréchal de Rays en fait de dépravation morale , c’est le marquis de Sade !

LE MARÉCHAL DE RAYS

Dans le cours de l’année 1440, une terrible rumeur s’éleva par toute la Bretagne, principalement dans l’ancien pays de Retz ou plutôt Rays, qui s’étend sur la rive méridionale (le la Loire, depuis Nantes jusqu’à Paimbœuf ; la voix publique accusait d’actes inouïs , aussi atroces que sacrilèges, un des plus puissants seigneurs de la Bretagne, Gilles de Laval, connu sous le nom de maréchal de Rays.

Gilles de Laval , fils aîné de Guy de Laval j deuxième du nom, sire de Rays, et de Marie de Craon, dame de la Suze, avait élevé pourtant la branche cadette de l’illustre maison de Laval au-dessus de la branche aînée, qui s’était alliée à la famille régnante des ducs de Bretagne. Il perdit son père à l’âge de vingt ans et resta maître d’une grande fortune territoriale , qui s’augmenta encore par son mariage avec Catherine de Tbouars en 1420. 11 employa une partie de cette fortune à servir la cause de Charles Vil et à relever la couronne de France.

Pendant sept années consécutives , de 1420 à 1433,

on le vit mêlé à toutes les entreprises militaires que tentèrent les capitaines de Charles VH pour chasser les Anglais ; son nom est toujours cité avec ceux de Dunois, de Xaintrailles , de Florent d’Illicrs, de Gaucourt, de Richemont et des jj^lus fidèles serviteurs de la royauté nationale ; dès ses premiers faits d’armes, la reconnaissance du roi l’avait signalé à la reconnaissance du peuple français , en le créant maréchal de France. »

En 1427, il assiège le château de Lude, l’emporte d’assaut , et tue de sa main le commandant de la place; l’année suivante, il enlève aux Anglais la forteresse de Rennefort et le château de Malicorne ; en 1429, il prend une part active à l’expédition de Jeanne d’Arc pour la délivrance d’Orléans et l’occupation de Jargeau.

Ce fut alors que, par des lettres patentes conservées dans les archives de la Chambre des comptes, Charles VU lui accorda mille livres « pour aucunement le récom- » penser des grands frais, mises et dépens que faire » lui avoit convenu , afin d’avoir soi, n’avoit guères, 1 ) mis sus et assemblé certaine grosse compagnie de !) gens d'armes et de trait, et iceux avoir entretenus » pour les employer à son service en la compagnie de » Jeanne la Pucelle. »

11 semblait , en effet , être spécialement chargé de surveiller et de seconder la mission de Jeanne d’Arc, et quand cette héroïne voulut faire flotter son oriflamme sous les murs de Paris , le maréchal de Rays était descendu avec elle dans le fossé où elle fut blessée d’une flèche.

LE MARÉCHAL DE RAYS

Le maréchal , conseiller et chambellan du roi , participait au maniement des affaires politiques et avait su mériter la confiance de son maître. Il le conduisit à Reims pour y être sacré, et il eut l’honneur d’apporter la sainte ampoule, qu’il vint chercher en pompe i\ l’abbaye de Saint-Remi.

Son intrépidité sur les champs de bataille égalait sa sagacité dans les conseils du roi; il se montrait tour à tour homme d’État et homme de guerre, lorsque tout à coup il quitta le service de Charles VII et remit son épée dans le fourreau.

On peut croire que la division s’éUitmisc entre lui et son compatriote le connétable Artus de Richemont, à la journée de Sillé, où l’armée française, dont il commandait l’avant-garde , se trouva eu présence de l’armée anglaise et se relira sans combattre.

Le maréchal de Rays retourna dans ses terres en Bretagne et y^mena une vie d’oisiveté, de luxe et de débauche , qu’il cachait honteusement au fond de ses châteaux. La mort de son aïeul maternel, Jean de Craon, en 1432, l’avait rendu tellement riçhe, qu’on évaluait ses revenus ù plus de trois cent mille livres; et cependant deux années de prodigalités extraordinaires amoindrirent son héritage et l’obligèrent à vendre une portion de ses domaines. Il cédâau duc de Bretagne, Jean V, les places de Mauléon, Saint-Étienne de Malemort, de Loroux-Botcreau, Pornic et Chantocé; il céda des terres et des droits seigneuriaux à l’évôque de Nantes et aux chapitres de la cathédrale et de la collégiale de celte ville. On a peine à comprendre comment le maréchal de

Rays put dévorer de pareilles soiimies, et l’on est autorisé ii penser que c’étaient des ventes simulées qui couvraient des donations volontaires ou forcées.

Sa famille entière s’y opposa et obtint du parlement de Paris, auquel ressortissait celui de Bretagne, un arrêt comminatoire qui défendait au maréchal d’aliéner ses biens, et annulait les ventes déjà faites. Le duc de Bretagne appela de cet arrêt comme d’abus et empêcha qu’il ne fût publié dans ses États.

La maison de Laval voulut persister à maintenir l’arrêt qu’elle avait provoqué , en gardant à main armée les places dont s’était dépouillé Gilles de Rays ; mais le duc envoya des troupes qui s’emparèrent de ces places en son nom, et, ayant ôté au comte de Laval , son gendre, la lieutenance générale de Bretagne, il la transporta au maréchal, avec lequel il ratifia tous les marchés qui reçurent dès lors leur exécution.

Le bruit courut que ces marchés avaient été consentis par Gilles de Rays , pour racheter des crimes qui cu.ssent entraîné la confiscation dn ses biens devant la justice du duc, et l’e.xcommunication devant la justice de l’évêque.

Ledénoûment de cette affaire avait eu lieu en 1437, et le maréchal de Rays , après le sacrifice de ses plus belles terres, devait estimer qu’on ne l’inquiéterait pas au sujet des actes criminels de sa vie privée.

Il allait rarement à la cour de Jean V, mais il faisait de fréquents séjours à \antes, où ii habitait son hôtel de la Suze, avec un train -de prince.

Il avait une garde de deux cents gens d’armes , qui l’accompagnaient dans toutes ses résidences, ainsi

LE MARÉCHAL DE RAYS

qu’une nombreuse suite de pages, d’écuyers, de chapelains, d’enfants de chœur, de musiciens, d’astrologues, etc., qu’il payait Irès-généreusenient.

Chaque fois qu’il se déplaçait sans aucun motif apparent, c’était une grande foule pour les pauvres gens qui avaient à fournir des logements et des vivres à cette quantité de monde ; on n’osait pas se plaindre, de peur d’essuyer de mauvais traitements, tant que Gilles de Rays et sa compagnie étaient sur les lieux; mais, aussitôt qu’on avait vu s’éloigner le dernier valet, on se lamentait, et l’on s’apercevait avec douleur de la disparition de quelque enfant qui ne revenait plus au logis.

Alors on se rappelait que cet enfant avait été remarqué par un des familiers du maréchal, et l’on se disait tout bas que bien des mères pleuraient ainsi leurs enfants qu’elles ne reverraient jamais.

La terreur qu’inspiraient Gilles de Rays et scs agents imposait silence aux familles désolées.

.Mais des soupçons affreux circulaient de village en village, surtout aux environs du château de Machecoul, sombre manoir composé de grosses tours et environné de fossés profonds , dans lequel le maréchal de Rays logeait plus souvent qu’ailleurs, malgré la tristesse de cette résidence.

11 était là comme préparé à soutenir un siège ; le pont-levis et la herse dressés, les portes fermées, les arbalètes bandées et les coulevrincs braquées sur les plates-formes. Personne, hormis tes domestiques du seigneur, ne pénétrait dans son mystérieux asile , et personne n’eût tenté d’y pénétrer.

On racontait, dans la campagne , mille sc^nes de sorcellerie et d’impiété qui se seraient passées sous les yeu.v et à l’instigation de Gilles de Rays, et pourtant on connaissait la magnificence de sa chapelle tapissée de brocart et de soie, garnié de vases sacrés et de reliquaires en or massif incrustés de pierreries , et desservie par des prêtres vêtus d’écarlate doublée de menu vair.

On avait souvent ouï parler de l’excessive dévotion du maréchal , qui faisait chanter plus de messes qu’il n’en pouvait entendre, et qui prenait un singulier plaisir à ordonner des processions aux sons de l’orgue. On assurait même qu’il avait fait demander au pape , en lui offrant des présents , la permission do se faire précéder par un porte-croix. ,*

Le soir, quand les fenêtres du chiUeau commençaient à s’éclairer, on se montrait du doigt ces lumières et l’on se signait comme si l’on aidait vu le diable. La nuit, il y avait toujours une fenêtre haute qui brillait au milieu des ténèbres , et l’on disait que c’était la chambre du sabbat. Quelquefois des cris aigus, partant de cette chambre, avaient épouvanté jusqu’aux sentinelles qui faisaient le ^uet en haut des tours.

A certains jours et à certaines heures , le pont-levis s’abaissait, et les valets du seigneur distribuaient des aliments, des habits et de l’argent, aux pauvres que la misère et la faim avaient rassemblés devant la poterne. Mais il arrivait souvent qu’un jeune mendiant, qui s’était avancé sous le porche pour recevoir une plus forte part de pain ou de chair, ne reparaissait

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LE MARÉCHAL DE RAYS

plus parmi scs camarades. Malheur à tout enfant, <]ardeur de bestiaux , que la curiosité ou la gourmandise poussait à s’introduire dans le château les jours de l’aumône : son troupeau revenait sans lui à l’étable.

On citait bien quelques enfants qui , de bouviers et de pâtres, étaient devenus pages à Machecoul, et on les voyait vêtus do splendides livrées , dans les voyages et les chasses du sire de Rays ; mais les autres , on n’en avait pas de nouvelles, ou bien l’on disait vaguement qu’ils avaient quitté la Bretagne pour. s’exercer au métier des armes, sinon qu’ils étaient morts de grosse fièvre dans la maison de leur bon seigneur.

Ce ne fut qu’en 1440 que la clameur publique éclata contre le maréchal de Rays : on parla seulement’ alors de la vie scandaleuse qu’il menait avec scs valets et les chantres de sa chapelle ;^n l’accusait de tuer des enfants pour prendre des bains de sang qui devaient le rajeunir, et pour faire des invocations aux démons !

La terreur se répandit à vingt lieues à la ronde , et tous les habitants des villages voisins de Machecoul se tinrent renfermés chez eux, comme si les Anglais battaient l’estrade et occupaient le pays.

Ces accusations qui s’élevaient de toutes parts contre le maréchal de Rays furent portées aux oreilles du duc de Bretagne ; mais elles seraient peut-être rc^ tées inutiles, si un noble, aimé et estimé du duc, n’avait hautement crié vengeance.

Jean V avait donné ou vendu à Geoffroy licferon la place et forteresse do Malcmort, qui appartenait

ri

naguère au maréchal de Rays ; celui-ci s’était opposé è cette cession , qu’il prétendait contraire aux conventions de son traité avec le duc ; il avait donc fait saisir par ses gens Geoffroy Leferon , qu’il conduisit sous les murs de Saint-Kticnnc de Malemort ; et là il s’apprêtait à lui faire trancher la tête, lorsque Jean Leferon, qui commandait dans la place au nom de son frère , s’empressa de rendre les clefs de la forteresse au maréchal.

Ce dernier laissa la vie sauve aux deux frères, mais il les envoya prisonniers à son château de Tiffauges , en Poitou. Le duc de Bretagne n’obtint la délivrance de Geoffroy et de Jean Leferon, qu’en menaçant de toute sa colère et d’une amende de cinquante mille ccus d’or le maréchal, qui ne’voulut pas néanmoins se dessaisir du château de Saint-Etienne de Malemort.

Les frères Leferon intéressèrent le duc de Bretagne à punir ce que la jurisprudence féodale nommait «rime de félonie; des ennemis puissants, sans doute les parents du maréchal eux-mêmes, se firent ses accusateurs; on mit en avant tous les forfaits sanglants et ténébreux qu’on lui attribuait; on chercha des témoins et l’on n’eut pas de peine à en trouver parmi les mères qui se lamentaient de la perle de leurs enfants.

L’évêque de Nantes , Jean de Châlcaugiron , et le grand-sénéchal de Bretagne, Pierre de l’Hospital, adressèrent une requête au duc, pour être autorisés à poursuivre le sire de Rays en justice civile et ecclésiastique, Jean V , sollicité et circonvenu , donna enfin l’ordre de commencer le procès.

On n’attendit pas que les enquêtes fussent régu-

L£ MARÉCHAL DE RAYS

lièrement entamées pour s’emparer de la personne du sire de Ilays et de ses complices. Ce n’était pas chose facile d’appréhender au corps le maréchal, toujours entouré d’une garde nombreuse et enfermé dans un de ses châteaux.

Un sergent d’armes , Jean Labbé , fut chargé de cette commission périlleuse. Il choisit un certain nombre d’hommes déterminés comme lui, et il se rendit à Machecoul, vers la mi-septembre.

Ces braves Bretons se présentèrent à la porte du château , sans être troublés de la peur du diable (pi’on disait être le commensal du seigneur châtelain : on avertit celui-ci que des hommes d’armes, ayant l’écusson de Bretagne sur leurs hoquetons, demanrdaient à être introduits. Il changea de visage, soupira, fit un signe de croix, baisa une relique qu’il portait toujours sur lui, et dit â Gilles de Sillé, son cousin , qui avait pris part à tous les meurtres et à toutes les. infamies qu’on lui imputait :

— Beau cousin, voici le moment d’aller à Dieu !

Ses autres complices , Henriet , Étienne Cornillaut, dit Pontou , Princay , Roger de Briqueville, accoururent à sa rencontre, en le suppliant de ne pas les mettre entre les mains des juges : il leur répondit que ce qui était écrit était écrit , et que toute la puissance humaine n’empêcherait pas la volonté du ciel de s’accomplir.

— Ils ne sont que vingt , objecta Gilles de SilIé , et vous avez une garde et vos domestiques !

— Beau cousin , reprit le maréchal , n’y en eùt-il qu’un seul, je me livrerais à sa merci.

14 PROCÈS CÉLÈRHE8

— Et nous? ro{)artit Henriet on montrant ses compagnoils,

— Qui m’aimera me suivra, mais, en vérité, je vous défends d’ôter un cheveu de la tête à ces genslà; car feu mon astrologue italien, François Prelati,' ' devant que de mourir, m’a déclaré que j’étais prédestiné à devenir moine en urte abbaye ; or, celui qui est chef de cette petite troupe se nomme Labbé, et je me confie à lui.

— Monseigneur , s’écria Pontou , nous ne vous abandonnerons pas , mais c’est vous qui nous abandonnerez , si nous sommes condamnés et suppliciés , d’autant qu’un si grand seigneur que vous êtes sera toujours excusé.

— Nenni , PontoU ; je prierai mon beau cOusin de Bretagne qu’il vous loge tous avec moi ert la même abbaye.

Le maréchal de Ilays li’avait plus à ses côtés que Pontou et Henriet, quand il fit abaisser le pont-leVis et qu’il s’offrit sans armes à Jean Labbé.

Celui-ci s’ajiprocha , escorté dé sa troupe , mil un genou en terre devant le maréchal, et lui présenta un parchemin déployé, auquel pendait le sceau de Bretagne , en cire rouge, à deux lacs de soie verte.

— Dites-moila teneur de cette pancarte? demanda Gilles de Raÿs avec dignité.

— Notre bon sire de Bretagne vous enjoint, par ces présentes , monseigneur ; de ràe suivre en sa bonne ville de Nantes , pour avoir â voüs défendre d’âucuns faits criminels qui vous sont reprochés.

— Oui-da, j’irai tOüt à l’heiire, mon ami , et suis

LE MARÉCHAL DE RAYS

bien aise d’obéir aux volontés de mon gentil sire de Bretagne; mais, pour qu’il ne soit pas dit que le seigneur de Rays ait reçu message sans récompenser le messager, j’ordonne à mon trésorier Henriet, qu’il te délivre pour toi et tes gens vingt écus d’or.

— Grand merci, monseigneur! Je prie l3ieu qu’il vous donne bonne vie et longue.

— Prie Dieu tant seulement qu’il remette mes péchés et me fasse miséricorde.

Le maréchal fit seller des chevaux pour lui et ses gens , puis il sortit de Machecoul avec Pontou et Hebriet, qui s’étaient associés à sa fortune. Il laissa son château à la garde de ses gens d’armes , qui murmuraient de le voir partir, et qui savaient bien qu’on n’était pas venu le chercher pour une fête ou pour un tournoi.

Gilles de Sillé, Roger de Briquevillc, et ceux qui se sentaient bons à pendre, n’avalent pas attendu qu’on les arrêtât comme leur maître : ils s’étaient enfuis ou cachés et n’eurent garde de reparaître.

Cependant on ne fit aucune recherche dans le château pour y trouver la preuve matérielle des crimes qu’on allait mettre en cause. Peut-être voulait-on encore sauver leur noble auteur.

' Ce fut une vive émotion par tous les lieux que le maréchal traversa en compagnie de ces hoquetons à la livrée de Bretagne, sans un seul cdvalièt' de Sa garde , sans un seul chantre de sa paroisse , sans un seul chariot de train : les paysarts , au lieu de se retirer dans leurs cabanes , couraient sur le passage de ce cortège silencieux , au milieu duquel chevauchait

le maréchal récitant des prières et encourageant ses deux fidèles, Pontou et Henriet, qui étaient l’un et l’autre l’effroi des mères de famille.

On répandit aussitôt le bruit que le sire de Rays allait se faire juger à Nantes , et que le diable avait cessé de lui venir en aide. Ce fut le signal des représailles , et le maréchal put entendre déjà des cris de vengeance, qui l’accompagnèrent jusqu’à Nantes.

Il croyait qu’on le menait devant le duc et qu’il pourrait s’expliquer avec lui , de manière à obtenir des lettres de grâce et rémission, contre un nouvel abandon de^ terres et d’argent ; mais , au lieu de le conduire au cbûteau de la Tour-Neuve, où Jean V faisait sa résidence, on l’incarcéra dans le vieux château du Bouffay, siège de la justice du duché.

Le sire de Rays se plaignit d’étre traité comme les malheureux qui remplissaient les prisons voisines.

On lui accorda pourtant tous les égards qui pouvaient se concilier avec sa position d’accusé : on ne le sépara pas de ses deux favoris , on lui donna un logement spacieux et commode, on conserva vis-à- , vis de lui tout le respect dû à son rang ; et, hormis la liberté, on ne lui refusa rien de ce qu’il désirait. Comme sa chapelle était sa plus chère préoccupation, on lui rendit son joueur d’orgue, son archidiacre, deux chantres et deux enfants de chœur, qui tous les jours disaient la messe dans son appartement; mais on ne lui permit ni de se confesser ni de communier, ce qui fut pour lui une privation plus pénible que tout le reste.

LE MARÉCHAL DE RAYS

Cependant des témoins accouraient de tous côtés^ et demandaient à être entendus.

Le grand sénéchal de Bretagne et l’évêque de Nantes SC rendirent auprès du duc et le prièrent de faire commencer l’information, avant l’interrogatoire du maréchal de Rays,

Le duc Jean nomma pour commissaire Jean de Toucheronde, lequel, chargé de recueillir les dépositions orales de tous les témoins qui se présentaient d’eux-mêmes , ouvrit son enquête , dès le 18 septembre, dans une salle haute du clnlteau du Bouffay.

On lui avait recommandé de ne pas chercher à fortifier l’accusation qu’on hésitait encore à intenter contre le maréchal ; voilà pourquoi cette enquête ne produisit que des déclarations vagues ou incomplèti^ , -

qui n’auraient pas suffi pour établir que le sire de Rays , de concert avec ses gens et complices, avait pris ou fait prendre plusieurs petits enfants, et qu’il les avait occis, à l’effet d’en retirer le sang, le cœur et le foie, afin de faire sacrifices au diable et autres maléfices.. Tels étaient les termes de l’accusation.

Le commissaire Jean de Toucheronde était seul, assisté de son clerc, Jean Thomas, qui tenait la plume, lorsqu’on introduisait les témoins, l’un après l'autre , ou quelquefois par groupes , s’ils étaient parents ou domiciliés dans le môme endroit.

Le témoin , à sa comparution , se mettait à genoux devaht lè tommissaire , qui lili faisait baiser le crucifik, bt jurer, la main sur le livre des Evangiles, de dire la vérité; ensuite, le témoin, toujours debout-,

confessait, sans être interrompu ni questionné, les faits dont il avait connaissance et qui semblaient sc rapporter à l’objet de l’information.

Perrine Loessard , demeurant à la Roche-Bernard , comparut la première.

Elle raconta, en pleurant, que deux ans auparavant , en ce même mois de septembre , le sire de Rays qui revenait de Vannes, avec toute sa maison, avait passé par la Roche-Bernard et s’était arrêté chez le nommé Jean Collin. Comme elle logeait en face de l’hôtel où le maréchal était descendu , son lils , âgé de dix ans , le plus bel enfant du village, attira l’attention d’un écuyer du maréchal, et peut-être celle du maréchal lui-même qui regardait alors par la fenêtre, appuyé sur l’épaule de son écuyer.

Celui-ci, nommé Pontou , vint caresser l’enfant et lifi demander s’il ne voulait pas répondre la messe à la chapelle de son seigneur ; à quoi l’enfant répliqua qu’il aimait mieux aller en guerre, quand il serait assez grand pour jouer des couteaux.

— Oui-da ! mon lils , dit messire Pontou , je t’armerai bien chevalier !

La mère s’approcha alors de son lils qui jouait avec la dague de Pontou en s’écriant qu’il avait belle envie d’en avoir une pareille à sa ceinture ; effrayée, elle lui^ôta cette dague, et dit à Pontou que l’enfant allait à l’école où il apprenait fort bien à lire , pour être un jour capable de faire un moine. Mais Pontou la dissuada de ce projet, et lui proposa d’emmener son enfant à Machecoul , aûn de l’élever selon la chevalerie.

LE MARÉCHAL DE RAYS-

— Voire fils , disait-il , deviendra bientôt page , écuyer et capitaine, si vous me laissez faire.

Là-dessus, pour la convaincre, il lui donna cent sols, destinés à l’achat d’une robe, et il obtint d’elle la permission d’emmener l’enfant.

Le lendemain, celui-ci était monté sur un cheval, qui fut acheté exprès pour lui à maître Jean Collin, lorsque le sire de Rays se mit en route. La pauvre mère, tout en larmes , s’approcha du maréchal et lui recommanda l’enfant dont elle allait se séparer; le sire de Rays ne lui répondit pas, mais, se tournant vers Poutou, il dit tout haut :

— Ce garçonnet est bel et gracieux comme un ange.

— Vraiment! Aussi, l’ ai-je choisi à votre gré, repartit Ponlou.

Depuis cette époque, la mère n’eut aucune nouvelle de son fils, et, à peu de temps de là, le sire de Rays devant traverser la Roche-Bernard, elle se mit sur le passage du cortège, dans l’espoir de reconnaître parmi les pages l’enfant qu’elle avait confié à Pontou; mais elle examina, l’un après l’autre, pages, écuyers, valets, sans apercevoir son fils ; Pojilou, il est vrai, n’était pas avec eux. Elle interrogea quelques-uns des gens du maréchal, qui ne faisaient que rire de ses plaintes.

— Ne soyez pas en souci de votre enfant , ma commère, lui cria un de ces mécréants : il est à Machccoul, sinon à Tiffauges, sinon à Pornic, sinon à Chantocé, sinon à tous les diables !

Maître Jean Collin, sa femme et sa belle-mère

Olive, vinrent ensuite confirmer les faits avancés par Perrine Loessard;

Ils avaient été présents, lorsque Pontou promit à la mt*re d’instruire son fils au métier des armes et de le lui rendre, un jour, écuyer ou capitaine. Jean Collin avait vendu soixante sols le petit cheval qui servit à enXmener le jeune protégé de Pontou, lequel était vi*aiment un des plus beaux enfants du pays.

Le soir même du jour où Pontou avait décidé Perrine à lui confier cet enfant, il l'emmena dans l’hôtel de Jean Collin et le fit boire et manger avec les gens du maréchal,

— Vous avez là un gentil page? dit Collin à Pontou.

— Çà, il n’est pas pour lui, reprirent les autres, mais bien pour la bouche de notre bon sire.

Deux on trois mois après, Jean Collin, étant à Nantes, reconnut le petit cheval qu’il avait vendu pour le fils de Perrine, mais ce cheval était monté par un autre. Là-dessus, il demanda des nouvelles de i’ctifant et n’en put obtenir.

Sa femme et sa belle-mère avaient interrogé aussi à ce sujet quelques domestiques du sire de Pays : les lins avaient dit que l’enfant était à Tiffauges et s’étaient pris à rire; les autres qu’il était mort, fit que, passant un jour sur les ponts de Nantes, Je tent l’atrait enlevé et fait choir dans la rivière.

Quant à Pontou , il n’osait plüs , ce semble , traverser la Roche-Bernard, de peur de se troùver en bulle aux récriminations de Perrine Loessard qüi Voulait revoir soit éhfànt;

LE MARÉCHAL DE RAYS. 21

Jean Lcmegnen et sa femme, Alain Dulix, Perrot Duponest, Guillaume Guillon, Guillaume Portayer, Etienne de Mouclades et Jean Lefebvre, tous habitants du bourg de Saint-Etienne de Montluc, déposèrent qu’un jeune enfant, fils de Guillaume Brice, de ladite paroisse, ayant perdu, à l’âge de huit à neuf ans, son père, qui ne lui laissa aucun héritage, vivait d’aumônes et parcourait le pays en mendiant par les chemins.

Cet enfant, nommé Jamet, qui était très-beau, disparut tout à coup, vers la Saint-Jean , sans qu’on pût savoir ce qu’il était devenu; seulement, on avjait vu rôder autour du bourg une vieille femme qu’on ne connaissait pas, et qui semblait guetter quelqu’un près du presbytère de Sainl-Étienhc. Cette femme avait le visage vermeil, et portait sur sa robe une cotte de linge par-dessus. Comme la venue de celte femme suspecte coïncida avec la disparition de l’enfant, on pensa qu’elle l’avait emmené avec elle, sous prétexte de lui donner l’aumône, mais personne ne se mit en quête du pauvre orphelin.

Le lendemain, 27 septembre, Jean de Toucheronde, assisté do Nicolas Chatau , notaire de la Cour de Nantes, reçut les dépositions de plusieurs habi- , tants du Ponl-de-Launay près Bouvron, savoir ; Guillaume Fouragoct sa femme; Jeanne, femme de Jean Leflou, et Richarde, femme de Jean Gandeau.

Ces dépositions, encore vagücs il est vrai, faisaient présumer que les enfants enlevés avaient été conduits à Machecoul.

Ainsi, deux ans auparavant, un enfant de douze

ans, fils de feu Jean Bernard, et un autre enfant du môme âge, fils de Ménégué, s’en allèrent ensemble demander l’aumône au château du sire de Uays. Le fils de Ménégué revint seul le soir à Launay et raconta que son camarade l’avait prié d’attendre au bord de la route, pendant qu’il irait au château ; mais celui-ci n’était pas revenu. Le fils de Ménégué avait attendu en vain, plus de trois heures, sans oser s’aventurer jusqu’aux portes de Machecoul; car, disait-on alors, la fée de Machecoul enlevait tous les enfants qu’elle rencontrait seuls.

Cependant, la femme de Guillaume Kourage avait vu, ce jour-là même, le fils de feu Jean Bernard accompagnant une vieille étrangère, vêtue d’une robe de gris avec un chaperon noir, qui guères ne valaient, et cette vieille, à l’air déplaisant et rechigné, le tenait par la main, se dirigeant vers Machecoul.

Le soir dudit jour, cette même vieille passa vers le pont de Launay, et, comme elle était seule alors, la femme de Fourage lui demanda ce qu’elle avait fait du bel enfant qu’elle menait, le malin, à Mache- . coul. La vieille ne s’arrêta pas et répondit, toujours marchant, que l’enfant ne se plaindrait pas de son sort, puisqu’elle l’avait mis chez un bon maître.

Le 28 septembre, le duc de Bretagne adjoignit à son commissaire, Jean de Toucheronde, un nouveau . commissaire, Jean Couppegorge le jeune, et un second notaire, Michel Estallure, pour seconder Nicolas Chatau.

Les liahilanls de Machecoul, celle petite ville où le sire de Ray s avait droit de haute et basse justice.

LE MARÉCHAL DE RAYS

se présentaient pour déposer contre leur seigneur.

André Barbier, cordonnier de son état, demeurant à Machecoul, déclarait que, vers la Pâque dernière, un jeune enfant, fils de Georges Lebarbicr, son voisin, avait disparu subitement, bien qu’on l’eût vu, ce jour-là, cueillant des prunes derrière l’iiôtel Rondeau ; cette disparition n’étonna personne dans Machccoul, quoique personne n’osât en parler.

André Barbier et sa femme avait grand’peur queleur propre fils ne leur fût enlevé de même ; car, étant allés en pèlerinage à Saint-Jean d’Angely, quand on sut qu’ils venaient de Machecoul, on leur demanda si l’on y mangeait toujours les petits enfants. Ils s’en retournèrent donc bien à la hâte, et virent avec joie que leur fils n’avait pas eu de mal.

On leur apprit, sur ces entrefaites, que deux enfants avaient été encore perdus, celui de Jean Gendron et celui d’Alexandre Cliâtellier. André Barbier voulut s’informer des circonstances qui avaient amené la perte de ces enfants : on lui conseilla de se taire et' de fermer là-dessus les yeux et lee oreilles, s’il craignait la prison , l’amende et les mauvais traitements.

— Oui-da, dit-il, faut-il croire qu’une fée mange nos enfants?

— Croyez-le ou ne le croyez pas, lui répondit-on, mais n’allez pas accuser les gens de la chapelle de monseigneur, non plus que ses valets et ses écuyers, eussent-ils des dents assez longues pour être des ogres.

Un chevaucheur du maréchal passait par là, et

tous s’enfuirent à sa vue. André Barbier, qui s’enfuyait aussi , sans trop savoir pourquoi, rencontra près de l’église de la Trinité un pauvre homme qui se lamentait en criant ;

— O mon Dieu ! ne me rendras-tu pas le petit enfant qu’on m’a pris?

Licelte, femme de Guillaume Sergent, demeurant à la Boucardière, dans la paroisse de Sainte-Croix de Machecoul, était venue à l’enquête avec l’espérance de retrouver son fils, qu’elle avait perdu depuis deux ans.

Elle suppliait les commissaires de le lui rendre, et elle regardait çà et là, avec des yeux pleins de larmes, pour voir si elle ne l’apercevrait pas :

Il Je l’avais laissé à la maison , dit-elle en gémissant , pendant que j’allais aux champs avec mon « mari afin de semer du chanvre ; c’était un joli garçon et qu’enviaient toutes mes voisines, tant il était grand et fort pour son âge, tant aussi il était sage et bien appris. Ce jour-là, comme souvent, il devait garder sa sœur, ûgéegd’un an et demi. Mais, à<mon retour, je ne trouvai que celle-ci au logis, et jamais ne sutelle me dire ce que son frère était devenu.

» Depuis , on pêcha dans la mare un chaperon de laine rouge qui avait appartenu à mon pauvre enfant; maison, eut beau chercher dans ladite mare, on ne découvrit rien autre, d’où il appert que l’enfant ne s’y est pas noyé.

î) Un mercier, qui vendait du fil et des aiguilles çà et là, passa alors par Machecoul, et me dit qu’une vieille qu’il ne connaissait, vêtue de gris avec une

LE MARÉCHAL DE RAYS

coiffe noire sur la tête, était venue à lui pour voir s’il ne vendait pas des pelotes et affiquets d’enfants; par quoi il lui vendit, moyennant six deniers, une image peinte de saint Christophe et une pelote. Ladite vieille les emporta sous sa cotte de linge et entra audit lieu de Machecoul, dont peu après elle sortit, menant un petit garçon par la main. Tel fut le propos du mercier, qui s’en est allé depuis devers la Rochelle. »

Georges Leharhier, taillandier, demeurant près la porte du Châtelet de Machecoul, vint aussi déclarer en quelle rencontre il avait perdu son fils âgé de dix-huit ans.

Ce fils était en apprentissage chez Jean Pelletier, tailleur de la dame de Rays et de la maison du maréchal ; il apprenait bien et se faisait bon couturier, lorsque, l’année précédente, vers la Saint-Barnabé, il alla, dit-il, jouer à la pelote dans le préau du châtel, pendant que le sire de Rays regardait les joueurs; et, depuis ladite après-dînée, il ne reparut plus. •

Pourtant, ce jeune homme et son maître, Jean Pelletier, buvaient et mangeaient souvent au château, sans qu’il leur mésadvint; aussi, ne faisaient-ils que rire des bruits qui couraient relativement à des meurtres d’enfants, commis par les gens du seigneur.

Ces bruits, vrais ou faux, n’emjîôchaicnt pas quantité d’enfants de venif à l’aumône devant les poternes du château, et disait-on que le sire de Rays était le plus charitable seigneur du duché, surtout à

l’égard des enfants, qu’il appelait en son langage les angelots et chérubins de la terre.

Toutefois, un certain jour, le jeune apprenti s’en était venu dire à son père que le page de maître François Prelati, astrologue italien au service du sire de Rays, fut, durant la nuit, enlevé par le diable, et que ses doléances furent ouïes par deux sentinelles qui veillaient aux créneaux.

Le témoin ajouta qu’il se souvenait d’avoir vu ledit page, lequel jurait et blasphémait comme païen, ce qui avait causé sans doute sa mauvaise fin, dont la renommée alla jusqu’à Nantes. Mais assurément, disait-il, sondit fils, qui était bon chrétien et dévotieux, n’avait pas eu même sort.

Guillaume Hilaire et sa femme confirmèrent les dépositions de Georges Lebarbier.

Ils dirent aussi avoir connaissance de la perte des enfants de Jean Gendron , de Jeanne Rouen , et d’Alexandre Châtellier.

Le fils de Jean Gendron, âgé de douze ans, et {rhs-joliet, demeurait chez ledit Hilaire pour apprendre le métier de pelletier, environ sept ou huit années avant cette enquête. Cet enfant ne sortait guère de Youvroir de son maître et travaillait de grand courage.

Un jour, 'messires Gilles de Sillé et Roger de Briqucville entrèrent dans la boutique pour y acheter de gros gants à tenir le héron en chasse ; ils avisèrent le fils de Jean Gendroft et se parlèrent entre eux. Puis , messire Roger de Briqueville dit à Guillaume Hilaire, que, ne retournant pas au château de

LE MARÉCHAL 1)E RAYS. 27

Machecoul, ils avaient un message à y envoyer, et qu’ils le confieraient volontiers à aon apprenti. Ce dernier reçut d’avance le prix du message, qui était un agnel d’or, et partit en promettant de faire bonne diligence; mais il ne revint jamais depuis.

Le soir dudit jour. Hilaire et sa femme, qui s’étonnaient de l’absence prolongée de leur valet, aperçurent encore messire Gilles de Sillé et Roger de Briqueville chevauchant vers le château ; le témoin courut pour les rejoindre et leur demander ce que son apprenti était devenu ; ils répondirent qu’ils n’en savaient rien, à moins qu’on ne l’eût envoyé à Tiffauges, ce qui lui vaudrait une bonne somme.

— Mais, s’écria Gilles de Sillé comme par ressouvenir, qu’il se garde, le pauvret, de passer par la vallée des Pierres-Droites ! car il y a là des larrons qui tendent des embûches aux passants, et qui tuent les vieux, les laids, les contrefaits et infirmes, en ayant grand soin de réserver les jeunes et beaux. V^otre valet, maître Hilaire, est en danger d’être fait page de ces galants.

Guillaume Hilaire, dont les dépositions étaient plus graves et plus explicites que les autres, ne craignit pas de déclarer qu’il savait, de la bouche d’un nommé Jean Dujardin, valet de Roger de Briqueville, qu’on avait trouvé au château de Cliantocé une pipe toute pleine de cadavres d’enfants !

Il avait d’ailleurs ouï dire maintes fois qu’on mettait à mort tous les enfants qui allaient au château de Machecoul, de Pornic, de Tiffauges et de Cliantocé, quand le sire de Rays y était avec sa suite. On n’ac-

cusait pas le seigneur, mais ses gens, qu’on prétendait adorateurs des démons, et sacrilèges abominables.

Or, c’était l’opinion commune en Bretagne, de toute ancienneté, que le sang des petits enfants servait dans les sacrifices offerts au diable.

Jean Gendron vint lui-même raconter la perte de sou fils, comme Guillaume Hilaire l’avait racontée ; il ajouta que cet enfant n’était pas le seul qui eût disparu à Machecoul, et que, depuis dix ans, on en comptait trente et davantage, dont personne n’avait de nouvelles.

Jean Cliipholon, l’ainé et le jeune, Jean Aubin et Clément Doré, tous habitants de la paroisse de Thomage, déposèrent qu’ils avaient connu un pauvre homme de leur paroisse, nommé Mathelin Thomas, lequel avait aussi perdu son fils, âgé de douze ans, et s’était laissé mourir de chagrin en désespérant de le retrouver.

Jeanne Rouen, de Machecoul, qui depuis neuf an-!nées ne savait si son fils était mort ou vivant, vint déposer que cet enfant fut enlevé pendant qu’il gardait les bêtes aux champs : on crut que les loups l’avaient dévoré; mais deux femmes de Machecoul, maintenant décédées, avaient vu Gilles de Sillé, le casque en tête et la visière baissée, s’approcher de l’enfant, lui parler longtemps et lui montrer le château, vers lequel enfin l’enfant s’était dirigé seul. Quant à Gilles de Sillé , il était monté à cheval et avait piqué des deux dans la direction de Pornic.

Le mari de Jeanne Rouen s’ en alla au château

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LE MARÉCHAL DÉ RÀYS'

pour demander si l’on y avait vu son fils, et les valets lui dirent que le sire de Rays avait donne ordre de chasser à coups d’étrivières les enfants qui pénétreraient dans l’intérieur du château.

Gilles de Sillé' ne tarda pas à reparaître à Mâche coul, et la mère désolée le supplia de lui rendre son fils, qu’il connaissait hien, parce que ce jeune garçon lui apportait souvent du lait et des fromages. Gilles de Sillé se fâcha de cette supplique, et protesta qu’il arrivait d’un long voyage pour le service du maréchal de Ilaÿs.

— Je suis d’avis, dit-il d’uU air moqueur, que vous alliez aussi bien réclamer votre fils auprès de monseigneur le roi que je viens de voir à Amboise !

Jeanne , veuve eh secondes noces d’Ayinery Hedelin , demeurant à Machecoul , avait également perdu, huit ans auparavant, un jeune et bel enfant qu’elle envoyait à l’école et qui s’en était échappé, un jour, pour courir après les papillons.

Elle se rappelait que, vers la ihôme .époque, trois bu quatre autres enfants avaient disparu à Machecoul ; ceux de Gendron, de Jeanne Rouen, et de Màcé Sorin ; ce qui fit gi'ârid bruit par tout le jiàys, où l’on accusait Gilles de Sillé de pratiquer ces rapts d’enfants, pour acquitter la rançon de son frère, prisonnier des Anglais ; car , disait-on ouvertement , Michel de Sillé avait promis de donner aux Anglais, outre une grosse somme d’argent, vingt-quatre enfahls mâles, les plus beaux qU’oii pût trouver.

C’étaieht les gehs de Gilles de Sillé qui répàri-i dtiienl elix-hiêmés ce brüît^ auquel tout le monde â

Machecoul ajoutait foi. Les pères et mères se, tenaient sur leurs gardes, mais on continuait à signaler la disparition de quelques enfants.

Celui de Noël ,%ise, demeurant sur la paroisse de Sainte-Croix, fut un des derniers qui disparurent : on soupçonna un vieux berger de l’avoir mené au sabbat, oïl les sorciers l’avaient tué pour leurs maléfices.

Sur ces entrefaites , un homme des environs de Tiffauges, étant venu à Machecoul et entendant parler de tous ces enfants perdus, dit que ; u Pour un enfant qui avait été perdu ès parties de Machecoul, il en avait été perdu sept és parties de Tiffauges, et qu’on les prenait sur les champs en gardant les hétes, mais qu’on ne savait encore ce qu’on en faisait. »

•Macé Sorin et sa femme confirmèrent les dépositions de la veuve Hedelin, et répétèrent à peu près celles qui concernaient les enfants de Châtellicr, de Rouen, de Gendron et de Lebarhier.

Ou était si bien averti que les enfants se perdaient à Machecoul, dirent ces témoins, que plusieurs habitants envoyèrent les leurs en apprentissage et en service, en deçà de la Loire, et jusqu’à Orléans. On accusait messire Gilles de Sillé de ramasser ainsi des enfants pour la rançon de son frère et le bon plaisir des Anglais, ce qui fit qu’on le haïssait fort.

Depuis que la procédure était commencée, les témoins se rassuraient de jour en jour, et leurs dépositions devenaient plus précises.

Perrine, femme de Clément Rondeau, lequel avait plusieurs fois logé chez lui les priiicipaux officiers du maréchal de Rays, déposa ce qui suit, en conju—

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LE MARÉCHAL DE RAYS. 31

ranl le commissaire Jean de Toucheronde de la protéger contre le ressentiment des personnes qu’elle incriminait par amour de la vérité :

« Il y a un an, dit-elle, mon mari fut tellement malade, que messire le curé de Sainte-Croix le mit en onction , et l’on y espérait plus la mort que la vie.

n Alors, et de para vaut, logeaient en notre hôtel deux des plus secrets serviteurs de monseigneur de Rays, savoir : maître François Prelati, de Florence, docte magicien et astrologue, et le marquis d’Alombara. Italien de naissance, qui se disait dépêché par le pape auprès de notre redouté seigneur.

1) Et prétendait-on qu’ils ne demeuraient pas au chûteau, pour la haine que leur portaient d’autres domestiques du maréchal; et pourtant ils y allaient tous les jours et aucunes fois la nuit.

» Ils avaient pris à louage, dans ma maison, une chambre haute où ils couchaient ensemble en un grand lit avec quatre petits pages, les plus Jolis qui fussent, et aussi les mieux habillés.

» Or, le propre soir que mondit mari fut pourvu de ses derniers sacrements , maître F rançois et le marquis étaient au chôteau, et ma nourrice eut l’idée de me mettre et tenir en leur chambre, à cause des pleurs et des cris que je poussais pour la mort prochaine de mon mari qui s’en déconîortait.

» Je trouvai dans cette chambre les quatre pages qui soupaient, et ne leur dis rien, si ce n’est peutêtre de prier Dieu qu’il fit miséricorde à l’agonisant.

« Voilù que, sur la mi-nuit, maître François et le

marquis d’Alombara revinrent, qui ne furent pas peu troublés de me voir en leur chambre, pleurant et lamentant dans un coin , tandis que leurs pages dormaient sur des bancs, n’ayant osé se coucher devant moi.

» Ces deux Italiens furent terriblement courroucés de me trouver là ; ils m’assaillirent d’injures et de coups ; puis, me prenant, l’un par les pieds^ l’autre par les épaules, ils cuidaient me jeter du haut en bas i par les montées ; mais ma bonne nourrice me vint en aide et menaça tant ces méchants, qu’ils lâchèrent prise et rentrèrent dans leur chambre en disant : j

)i — Vilaine, si tu as fait jargonner ces enfants, tu peux te dire morte et demander l’onction comme ton mari!

» Peu de temps après cette aventure, le marquis s’en alla secrètement, sans se faire suivre d’un page ou valet; puis, il revint à six jours de là, avec un nouveau page qui était plus bel enfant que les autres.

>1 Sur ce, maître François parut fort joyeux et dit i au marquis que le paradis où sont les anges n’en avait certes point un pareil. Le marquis reprit en riant que ce jeune garçon servait des pécheurs ès parties de Dieppe où il l’avait rencontré.

)) Il semblait, d’abord être bien content et ne le ’ quittait ni jour ni nuit; mais ledif page, étant allé un j soir au château avec son maître, n’en revint pas I depuis, et quand je voulus hi’enquérir de ce qu’il était devenu, maître François déclara que ledit page l’àvàit bien trompé et s’était enfui avec sa bourse.

)) Aiaitre François ét le marquis prirent querelle

LE MARÉCHAL DE RAYS. 33

pour un pa<je que l’un et l’autre voulaient avoir, et ils se séparèrent, ledit marquis restant logé à mon hôtel, et ledit François se retirant, avec un nommé maître Eustaohe, qu’on estime expert magicien et invocateur de démons, on une pefile horde où demeurait Perrot Cahu , qu’ils mirent dehors pour n’ôtre point troublés dans leurs pratiques.

n Ladite horde, sise en rue foraine où ne hantent guère de gens, n’est pas honnête pour gens d’honneur, et il y a un puits à l’entrée comme dans semblables maisons d’amour.

)î On n’y entrait pas, tant qu’ils y furent, et ils y étaient encore ces jours derniers; si bien que j’y vins moi-même pour savoir d’eux si le marquis d’AIombara retournerait à l’hôtel et payerait son logement; car, aussitôt la prise du sire de Rays en son chdteau de Machecoul, ledit marquis s’était évanoui comme un fantôme, et disaient mes servantes que le diable l’avait emporté en- la géhenne.

» J’étais en compagnie de Jean Labbé, sergent d’armes de monseigneur le duc, lorsque lui et ses gens allèrent voir à ladite maison ce que faisaient maître François et maître Fustache. Ces deux galants n’avaient pas attendu qu’on les recherchât, et leur logis était vide, lequel fut fouillé et visité de fond en comble.

» Or, on trouva, dans une étable, cendres et poudres, qu’on disait être d’enfants et qui faisaient moult grand mal à sentir, d’autant qu’elles puaient comme charogne. 11 y avait, en outre, au fond d’une auge, certaine petite chemise d’enfant tout ensanglantée. »

André Brechet , de la paroisse Sainle-Croix à Machecoul , déposa ensuite sur un fait qui n'avait pas trop d’analogie avec le fond du procès.

Si.v mois auparavant , pendant qu’il faisait le guet de nuit au château de Macliecoul, où le sire de Rays ne résidait pas alors, il s’endormit au pied d’un mur; mais il fut éveillé par un homme qui avait escaladé le mur et qui lui mettait une dague toute nue sur la poitrine, en disant :

— Tu es mort !

11 se jeta au.\ genoux de cet homme, qu’il ne connaissait pas et dont 1a figure était noire ou x^eluc , et il recommanda son âme à Dieu, ce qui fit que l’individu le laissa.

Depuis cette aventure, il n’osa plus aller faire le guet au château, quoique le maréchal y vînt de-, meurer, et il s’e.xcusait sur ce qu’il avait le mal de Saint-Guy.

Plusieurs habitants du bourg de Fresnay, près Macliecoul, Perrot Parqueteau, Jean Soreau, Catherine Degrépie, Gilles Garnier ; Perrine, femme de Jean Viellard ; Marguerite, femme de Perrot Rediern; Marie, femme de Jean Carfin, et Jeanne, femme d’Etienne Landais, déposèrent que, vers la dernière fête de Pâques, ils avaient entendu Guillaume Hamelin et sa femme se complaindre douloureusement de la perte de deux enfants.

Isabeau , femme de Guillaume Hamelin , confirma ces dépositions, en disant que cette perte n’etait que trop réelle et remontait à sept années.

Elle avait alors quatre enfants; l’atné, âgé de

LE MARÉCHAL DE RAYS. 35

quinze ans, et le plus jeune, âgé de sept, allèrent ensemble à Machecoul pour y acheter du pain avec de l’argent qu’elle leur avait remis; mais ils ne rentrèrent pas le soir.

Elle les attendit en vain toute la nuit , et le lendemain , comme ses inquiétudes maternelles étaient au comble, elle vit entrer chez elle maître François Prelati et le marquis d’Alombara , qu’elle connaissait pour les avoir remarqués parmi les gens du maréchal de Rays.

Le marquis lui demanda , en causant , si elle était guérie de sa mamelle; elle rougit de cette question et s’étonna de ce qu’il savait qu’elle y eût mal; il ajouta qu’il savait bien autre chose, puisqu’il était sorcier.

— Ainsi, n’ctes-vous pas du pays de Provence, ma mie? lui dit-il.

Elle répondit que cela était vrai, et que personne, hormis son fils aîné, n’avait pu le dire.

Le marquis, qui s’en allait, revint sur ses pas et l’interrogea sur son mari ; elle dit , en soupirant, qu’il n’était pas en Bretagne et qu’il travaillait aux vignes de Provence , pour gagner de quoi nourrir sa famille.

Le marquis aperçut alors dans la maison deux petits enfants qui jouaient : il s’informa si. ces enfants étaient à elle et si elle n’en avait que deux. La mère se tut, baissa la tête et n’osa répondre : ses larmes la suffoquaient. ,

Maître François entraîna le marquis, qu’elle voyait sourire et qui dit â son compagnon :

PROCÈS CÉLÈDRES.

— Oui-da, il en est déjà sorti deux de cet hôtel !

Les deux enfants ne revinrent pas, et le lendemain Isabenu Hamelin apprit qu’un feutre enfant, appartenant à Michaut Bonnel, de Saint-Ciré-en-Rays, avait aussi disparu.

Guillemette, femme de Michaut Bonnel, comparut à son tour et déclara qu’en effet son fils, rtgé de huit ans, remarquable par la blancheur de*son teint, avait été enlevé à Machecoul, pendant qu’elle gardait les vaches dans la prairie de Saint-Ciré.

Cet enfant était allé pour prendre part aux distributions d’aumônes qu’on devait faire pour le repos de Tâme de maître Lebreton. Un homme, grand, vêtu de noir, se présenta à elle et lui demanda pourquoi son fils ne se trouvait pas aux champs; elle répondit qu’elle l’avait envoyé à l’aumône et qu’il reviendrait 1» soir avec son butin. L’inconnu s’éloigna en disant que les chemins n’étaient pas sûrs et que certains larrons prenaient les enfants pour les vendre aux Anglais:

Guillaume RodigO; dit Guérande, et sa femme, demeurant à Boitrgneuf-en-Rays, déposèrent que, la Veille de la Saint-Barthélemy dernière, le sire de Rays et scs gens vinrent loger en ce village chez Guillaume Plumet.

Maître Eustachc Blanchet et Ponton accompa*gnaient le maréchal. Pontou, en arrivant; avisa; devant la porte de l’iiôtel de Rodigo; un jeune homme de quinze ans; nommé Bernard Lecamus, qu’un sien oncle de Quimper avait mis en service chez Rodigo pour apprendre le français.

LE MARÉCHAL DE RAYS

Bernard Lecamus était aussi beau que bien fait; son intelligence naturelle brillait sur sa séduisante figure, et pourtant il commençait à peine à s’exprimer autrement qu’en bas breton.

Ponlou l’appela du geste et lui parla bas.

Le soir, vers dix heures, Bernard Lecamus sortit de l’hôtel de son maître, en y laissant à dessein sa robe, ses chausses et son chapeau. Rodigo et sa femme, étaient absents.

La chambrière, le voyant sortir, lui cria que la table du souper était encore couverte, et qu’il oubliait de serrer les tasses ; mais il fit la sourde oreille et no s’en alla que plus vite. Il ne revint jamais.

Guillaume Rodigo, mécontent et chagrin d’avoir perdu son domestique, en demanda des nouvelles aux gens du sire de Rays , qui jouaient aux dés , et leur offrit quBfranle écus s’ils voulaient le lui rendre; car il jugeait, à leur air, qu’ils sauraient bien où le retrouver ; mais ils s’excusèrent , avec des paroles vagues et railleuses, de ne pouvoir fournir aucun renseignement sur le petit Bas-Breton, qui était peutêtre allé à Tiffauges, disaient-ils, pour se mettre à l’école des pages du sire de Rays.

Marguerite Sorain , chambrière dudit Rodigo , répéta les mômes circonstances et dit que, ses maîtres étant allés souper en ville , elle restée seule au logis avec le jeune valet, Pontou entra, qui tira à part Bernard Lecamus et qui lui parlait à voix basse, tenant la main sur son épaule et son chapel en l’autre main.

Ellc.n’cnlendit rien de ce qu’ils se dirent; mais,

Ponlou étant sorti le premier, le jeune homme se mit en devoir de le suivre, sans vouloir répondre aux questions de la chambrière, qui le rappelait pour faire son service.

— Fi des valets et de la valeterie ! s’écria-t-il seulement.

Guillaume Plumet et sa femme, qui avaient logé chez eux le sire de Rays et sa suite, déposèrent que les faits ci-dessus déclarés étaient exacts, et qu'un beau jeune garçon de Basse-Bretagne avait disparu pendant le séjour que le maréchal fit à Bourgneuf.

Thomas Aysée et sa femme, demeurant au Port- Saint-Père après avoir demeuré à Machecoul, déposèrent que leur fils , égé de dix ans , étant dllé à Vanmôm au chéteau du sire de Rays, vers 1a Pentecôte dernière, ne reparut pus.

Une petite fille qui revenait de l’aumône raconta qu’elle avait vu le fils de Thomas Aysée, que les gens du seigneur caressaient et mignardisaient ; on avait donné d’abord l’aumône aux filles, puis ensuite aux garçons ; et alors un des valets dit au fils de Thomas Aysée :

— Mignon, tu n’as pas eu de chair, viens-t’en au.x cuisines pour en avoir?

Et, de fait, ils l’emmenèrent dans le chiUeau.

C’était surtout aux jours d’aumône que des enfants de Machecoul et des environs avaient été ravis à leurs parents.

.lamette, femme d’Eustache Drouet, de Saint-Léger, près le Port-Saint-Père, avait envoyé ses deux fils, l’un de dix ans et l’autre de .sept, au cliAleau.du sire

LE MARÉCHAL DÉ RAYS. 39

de Rays, pour avoir part aux distributions hebdomadaires de pain, viande et argent, qui faisaient tant d’honneur à la charité du maréchal; ces enfants, qu’élaient-ils devenus?

L’information recommença le 2 octobre , en présence des mêmes commissaires du duc de Bretagne. Les charges devenaient plus graves contre le sire de Rays et surtout contre les gens de sa maison.

Deux seulement de ceux-ci. Ponton et Henriet, se trouvaient sous la main de la justice ; les autres avaient pris la fuite, et l’on se contenta de constater leur absence , sans ordonner de plus amples recherches.

Jeanne Degrépic, femme de Régnault d’Ouette, de la paroisse Motre-Dame de Xanles, comparut et déposa sous serment, que, vers la Saint-Jean dernière, le sire dç Rays étant il X'antes dans son hôtel de la Suze, elle avait perdu un fils, Agé de douze ans, . qu’elle envoyait à l’école et qui ne revint pas au logis.

Ses démarchés pour découvrir ce qu’il était devenu ne produisirent alors aucun résultat, et l’on pensa qu’il avait pu se noyer on jouant au bord de la rivière ; mais, le jour où l’on apprit i\ Nantes que le maréchal avait été arreté, une femme nommée Perrine Martin, détenue dans les prisons de la ville pour divers crimes, déclara spontanément quec’était elle qui, ayant rencontré l’enfant seul dans la rue et jugeant que sa beauté plairait au sire de Rays, l’avait conduit à ce seigneur, en son hôtel de la Suze, et le lui avait offert elle-même. Le maréchal, qui était alors dans sa chambre, avait beaucou[i admiré cet enfant; il

PROCiiS CÉLÈBRES.

ordonna à Pcrrine Martin de le mener à Machecoul et de le remettre aux mains du portier, ce qu’elle lit en récompense de quelques écus d’or.

Le témoin ajoutait que plusieurs enfants, à sa connaissance , avaient disparu de la môme manière, vers la môme époque, entre autres ceux de Jean Denis, de Lémion.

Le sien, il est vrai, allait souvent à l’hôtel de la Suze , près duquel habitait cette Perrine Martin, femme de mauvaise vie, qu’on accusait de voler des enfants pour les vendre aux Anglais.

Elle courut donc à l’hôtel de la Suze pour savoir si l’on n’y avait pas vu son fils, et les gens du maréchal, à qui elle s’adressa, lui jurèrent que l’enfant ne s’était pas montré ce jour-là ; mais un nommé Cherpi la suivit hors de l’hôtel et lui dit tout bas qu’elle ferait bien de se rendre à Machecoul et de demander si son fils ne s’y était pas présenté pour page.

Jean Januret et sa femme , de la paroisse Sainte- Croix à Nantes, firent une déposition analogue. Vers la Saint-Jean, ils avaient aussi perdu leur fils, ûgé de neuf ans, pendant que le sire de Rays était à son hôtel de la Suze, et, comme cet enfant fréquentait volontiers les gens de l’hôtel , ils avaient interrogé inutilement tous les valets , qui ne surent ou ne voulurent rien dire. Mais, depuis quinze jours, la nommée Perrine Martin , détenue aux prisons du Rouffay de Nantes, s’était vaijtée d’avoir mené au sire de Rays l’enfant des époux Januret. On lui demanda dans quelle intention elle menait ainsi des

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LE MARÉCHAL DE RAYS

enfants au maréchal : elle répondit qu’elle était pourvoyeuse des pages de monseigneur.

Jean Hubert et sa femme, de la paroisse Saint- Léonard à Nantes, déposèrent qu’ils avaient aussi perdu un enfant de quatorze ans, vers la même époque et avec des circonstances semblables.

Ils étaient pauvres et ils ne pouvaient élever cet enfant : en conséquence, ils le louèrent pour huit jours à niessire Prinçay, poursuivant d’armes du maréchal de Rays.

Ce Prinçay leur avait promis d’examiner si cet enfant était doué de bonnes dispositions pour devenir page, et, en effet, il commença par lui faire monter un cheval si ombrageux, que le pauvre garçon tremblait d’être jeté hors des arçons.

Ensuite Prinçay chargea un autre gentilhomme , nommé Espadeu, de voir ce qu’on pourrait faire de cet enfant. Celui-ci resta donc quelques jours au service de ce gentilhomme, qui demeurait à l’hôtel de la Suze avec le maréchal de Rays.

C’est alors que les parents virent plusieurs fois leur üls, qui se félicitait de sa condition et qui leur raconta que le maréchal l’aimait bien et l’avait baisé plusieurs fois , pendant qu’il nettoyait la chambre dudit maréchal. Il donna même à sa mère un fain de, bouche aux épices , que son maître lui avait baillé en dînant. Mais, au bout de trois ou quatre jours, l’enfant avait disparu.

Le père et la mère allèrent le demander à T hôtel de la Suze, et les gens du sire de Rays leur dirent, en ricanant, qu’un chevalier écossais, qui passait

par li\, l’avait emmené pour l’instruire dans la che- - Valérie.

Jean Hubert espérait que son fils reviendrait d’un jour à l’autre; cl, dans cet intervalle, sa femme rencontra la femme de maître Jean Briard, laquelle avait un emploi dans la maison du maréchal. Or, cette femme fit de vifs reproches à la femme Hubert sur ce qu’elle aurait dit que le sire de Rays avait tué l’enfant; la femme Hubert nia ce propos.

— A Dieu plaise que vous n’ayez pas dit cette méchanceté, s’écria la femme de Jean Briard, car il vous en mécherrait à vous et à d’autres!

La femme Hubert eut grand’peur de cette menace.

Le sire de Rays était toujours à Nantes. Les plaintes de la femme Hubert arrivèrent sans doute à ses oreilles, car Espadon appela Jean Hubert à l’hôtel de la Suze, et lui demanda où était son enfant. Le père , ^atterré de cette demande^ répondit à ce gentilhomme que l’enfant lui avait été confié par messire Prinçay et qu’il en répondrait. Espadeu lui répliqua qu’il était devenu fou et qu’il avait lui-môme perdu son enfant.

Prinçay revint sur ces entrefaites, et Jean Hubert lui adressa des plaintes au sujet de la perte de l’enfant. Prinçay se mit d’abord en colère, menaça et tempêta; puis, il s’adoucit tout à coup et tâcha de calmer les douleurs du père en lui promettant de s’intéresser à son sort, de lui procurer du travail et de lui faire lin présent, que le témoin attendait encore.

Agaisse, femme de Jean Denis, de Lémion, demeurant sur la paroisse Notre-Dame ù Nantes, déjiosa

LE MARÉCHAL DE RAYS

qu’un an et demi auparavant, elle avait également perdu son fils, âgé de dix-huit ans, beau jeune homme qui était souvent occupé à quelques travaux dans l’hôtel de la Suzé, pendant le séjour du sire de Ilays.

Un soir, on était venu le chercher de la part de Ponlou , pour porter un fardeau à l’hôtel de l’archidiacre de Morlaix, et l’on avait promis à sa mère une bonne récompense. Mais, le lendemain, Agaisse étant allée à l’hôtel de la Suze pour savoir ce qu’on avait fait de son fils, on lui dit qu’elle avait rôvé , et que Ponlou, qui était alors à Machecoul , n’avait pu envoyer un message chez elle ; personne d’ailleurs n’avait vu le jeune homme à l’hôtel de la Suze ni à l’hôlel de l’archidiacre de Morlaix.

Jeanne, femme de Guihelet Dolé, de la paroisse Saint-Denis à Nantes, déposa que, l’année précédente, vers la mi-carômc, elle perdit un enfant, âgé de sept ans, lequel tournait la broche dans les cuisines du sire de Rays.

Le maître queux de ce seigneur, nommé Cherpi, avait donné cetle charge à l’enfant, qui se plaignit à sa mère de l’ardeur du feu auquel il était exposé en rôtissant. Ce pauvre enfant raconta encore h sa mère qu’un des gens de la chambre du maréchal, nommé Jean Briard, l’avait aperçu à travers la fumée, pendant qu’il rôtissait, et l’avait regardé avec une sorte d’intérêt; car ce Jean Briard avait alors gourmandé le maître queux, en lui disant qu’il ne faisait pas bien de laisser brûler un si gentil garçon.

, Le surlendemain, le petit rôtisseur n’était plus â

44 PHOCÈS CÉLÈBRES.

son poste, eljlc maître queux ne sut pas dire ce qu’on eu avait fait.

Là-dessus, la mère fit retentir de ses cris l’hôtel de la Suze et toute la paroisse où elle demeurait ; elle n’était pas encore apaisée au bout de quatre mois de plaintes, car, ayant rencontré la femme de maître Jean Briard, elle ne se tint pas de lui dire que le sire de Rays faisait prendre les petits enfants pour les occire.

La femme de Jean Briard s’indigna de cette accusation et alla la'répéter à son mari, qui vint trouver la femme de Guibelet Dolé, en compagnie de deux écuyers du maréchal : il lui conseilla de se taire, si elle ne voulait pas encourir une terrible punition , et il ajouta que ceux qui avaient dit que le sire de Rays faisait occire les petits enfants seraient battus de verges et essoriUés comme des larrons et des calomniateurs.

Jean Toublanc, de Saint-Etienne de Montlus, déposa que son pupille , nommé Jean Fily , Agé de quatorze ans, avait été enlevé de sa maison, pendant un voyage qu’il fit à Nantes, vers la Saint- Julien de l’année précédente.

Jean Fougères , de Saint-Donatien près de Nantes , déposa qu’il avait perdu, deux ans auparavant, son fils , ûgé de douze ans , qui était mollit hel.

Plusieurs habitants de la paroisse Notre-Dame à Nantes, Jean Ferrot, Guillaume Jacob, Perrin Blanche^t , Thomas Bonnet et Jean Denis de Lémion , déposèrent qu’ils avaient eu connaissance de la dispax*ition des enfants de Guillaume Avril, de Jean Hubert et

Le maréchal de rays.

de Régnault d’Oucüc. Ils ajoutèrent que depuis un an surtout c’était commune renommée , à Nantes et par tout le pays des bords de la Loire, que le sire de Rays faisait prendre des enfants /)our les occire.

Les nommées Nicole, femme de V^incent Ronneau ; Philippe, femme de Matthieu Enault; Jeanne, femme de Guillaume Prieur; toutes trois de la paroisse Sainte-Croix h Nantes, déposèrent qu’elles avaient su la perte de l’enfant de Jean Januret et celle d’autres enfants égarés ou enlevés dans le niéme temps. Elles dirent aussi qu’on s’étonnait seulement que tous les enfants perdus fussent des enfants niAles, et que l’on accusait tout haut le sire de Rays d’avoir fait prendre et occire ces malheureux enfants.

Roullet de Launay, tailleur, déposa que, vers l’Assomption dernière, Pontou était venu le trouver et lui avait commandé un pourpoint d’enfant au prix de vingt sols : ce pourpoint fut donné par ledit Pontou au fils de feu Errinet de Villefranche , et celui-ci ne le porta pas longtemps, car, le jour même où il l’avait mis pour la première fois, il disparut.

Jean Etesse et sa femme Michelle , de la paroisse? Saint- Clément près de Nantes, déposèrent qu’ils avaient ouï parler de la perte d’un fils de. Perrot Dégare, lequel était resté deux ails au service de messire Gilles (ié Rays et avait disparu le lendemain de soit i’elour chez sa mère.

Mais, interrogés relativement aUY mcurtrc.s qu’oii attribuait au sire de Rays , ils déclarèrent n’en avoir pas entendu parler, avant l’arrestation du maréchal et l’information des commissaires.

PROCÈS CÉLÈURES.

Jean Cliquel , parclieminicr , demeurant hors la porte de Sauvetout, au faubourg de Nantes, déposa que, rannéc précédente, Macé, mercier de Chante- ' loup, et plusieurs autres merciers ambulants, qui logeaient chez lui^ avaient dit é table que quantité d’enfants se perdaient au pays de Ilays, qu’ils venaient de traverser. Macé ajouta qu’il était à la recherche de deux petits merciers, ses parents, âgés de neuf et dix ans, qui n’avaient plus reparu depuis la foire de Machecoul. .

Jean Darel et sa femme, de la paroisse Saint-Séverin près de Nantes, déposèrent que leur fils, âgé de neuf ans , avait été perdu pendant la maladie de son père, car cet enfant, qui était d’un naturel turbulent, ne restait pas au logis et allait Jouer avec les autres enfants du faubourg. Le jour de Saint- , Pierre, l’enfant, qu’on avait vu jouer dans la rue du Marché, ne rentra pas chez ses parents. Sa bellemère l’avait rencontré dans la rue et avait essayé de l’emmener à vêpres, mais l’enfant se perdit dans la foule qui se portait tâ l’église. Personne depuis ne le revit ni n’entendit parler de lui.

Cette déposition fut confirmée par d’autres téinoignages.

La Degrépie , femme de Régnault d’Ouette , de la paroisse Notre-Dame â Nantes , déposa que , vers la Saint- Jean -Baptiste dernière, son mari avait mis leur fils en apprentissage chez Jean Feret, boulanger, où il travaillait lui-môme.

Cet enfant, âgé de douze ans, allait souvent avec son père mettre le pain au four; mais il s’esquivait ,

LE MARÉCHAL DE RAYS

quand le sire de Ilays était à Xantes , pour se rendre i\ rhôtel de la Suze , où il s’ébattait avec les enfants de chœur de la chapelle du maréchal. Un jour, le bruit courut que le sire de Rays arrivait de Machechoul ; l’enfant s’échappa comme d'habitude, en disant qu’il était mandé à l’hôtel de la Suze; et, cela fùt-il vrai ou faux, il ne revint plus à la boulangerie.

Cette déposition fut appuyée par Jean Perot et sa femme, Pierre Blanchet et Guillaume Jacob.

C’étaient les derniers témoins à charge qui se fussent présentés.

Les commissaires , avant de fermer l’cnquéte, envoyèrent le notaire Nicolas Chatau dans la salle d’attente pour constater qu’il ne s’y trouvait plus personne ù interroger.

Ensuite , un héraut d’armes du duc de Bretagne , vêtu de sa casaque armoriée, vint faire trois sons de trompe sur le perron du Bouffay, en criant que quiconque savait quelque- chose sur le fait du sire de Rays et ne l’avait déclaré était sommé de comparaître et de dire toute la vérité , sous peine d’amende et de punition corporelle.

Ce cri attira seulement une foule de curieu.x qui se gardèrent bien d’aller se mettre dans les mains des commissaires.

On ne faisait pourtant que répandre mille histoires effroyables, dont le sire de Rays était le héros, et chacun remettait en circulation , avec de nouveaux détails, les récits qui arrivaient de toutes parts.

Mais l’information était achevée, et les commis-

Scaires se rendirent auprès du duc pour lui en communiquer le résultat.

Le duc de Bretagne hésita quelque temps sur le parti qu’il prendrait à l’égard du sire de Bays : ferait-il juger et condamner un de ses parents, le plus puissant de ses grands vassaux, le plus brave de ses capitaines , un des conseillers du roi Charles Vil , un maréchal de France ? Laisscrait-il absous et impuni un criminel abominable , qui avait outragé toutes les lois divines et humaines?

C’est alors qu’il reçut de Gilles de Ilays la lettre suivante, laquelle produisit un effet tout contraire à celui que le signataire en attendait.

« Monsieur mon cousin et honoré sire, îl est bien vrai que je suis un pécheur et de tous les pécheurs peut-être le plus détestable, ayant péché de corps et d’âme en mainte et mainte occurrence; mais la vérité est que je n’ai onc, manqué à mes devoirs de- religion, entendant force messes, vêpres et oraisons, jeûnant au saint temps du carême et aux vigiles des fêtes, confessant et déplorant lesdits péchés que nature m’avait fait commettre et recevant très-dévotement le sang de Notre-Seigneur à tout le moins une fois l’an, )) Depuis que je languis en captivité, dans l’attente de votre honorée justice, il m’est venu un incomparable repentir des vilains faits que je suis tout prêt i\ reconnaître et à e^xpier comme il conviendra.

!) Sur ce, je vous prie, monsieur mon cou.sln , que me donniez licence de me retirer en un couvent pour y mener bonne et excnlplaîre vie,

!) 11 ne m’importe du couvent que volts m’octrolci ea

LE MARÉEHAL DE RAYS. 49

pour demeure^ mais j’entends que tous mes biens, meubles et immeubles , rentes et acquêts , terres , châteaux , champs , privilèges , et cœtera , soient distribués entre les mains des pauvres, qui sont les propres membres de Jésus-Christ sur la terre.

I) Je veux aussi que , de mes deniers , soient fondés i\ Machecoul , Tiffauges , Pornic et autres lieux , obits et anniversaires en mémoire de certains enfants mis à mal, ce dont je sens un amer déplaisir.

« Enfin, mon beau cousin, je vous supplie de ne rechercher ni molester aucun des gens que j’avais à mon service et qui ne furent qu’obéissants à ma volonté, d’autant que je me déclare seul et unique coupable, devant seul porter la peine de mes forceneries; ce pourquoi, je m’en vais, vous dis -je, me rendre moine aux grands Carmes de Nantes, et travailler désormais au salut de mon âme.

» En attendant cet effet de votre glorieuse clémence à laquelle je me confie, je prie Dieu notre sire qu’il vous ait , vous et votre régne , en sa sainte et digne garde.

« Celui qui se dit en toute humilité terrestre :

» Frère Gilles,

» Déjà carme d’intention. «

Le duc lut cette lettre à noble et sage Pierre de l’Hospital, président de Bretagne, et à l’évêque de Nantes, qui avaient été les instigateurs du procès.

Tous deux furent d’avis qu’on était allé trop loin

PROCÈS célèbres.

pour reculer et que la justice exigeait que les crimes du sire de Uays ne restassent pas sans châtiment.

On apportait, en môme temps, de nouvelles preuves de ces çi’im.es, preuves écrites, preuves matérielles : dénonciations des domestiques de l’accusé; horribles pièces de conviction : des ossements calcinés et de la poudre d’enfants.

, Le diocèse de Nantes était soulevé tout entier contre le maréchal et scs complices ; les enquêtes avaient eu de l’écho d’un bout à l’autre du duché, et l’on demandait unanimement que des commissaires fussent envoyés aux châteaux de Macliecoul, de Tiffauges et de Pornic , pour y continuer l’informalioft.

D’ailleurs , le plus fort était fait i Gilles de Rays arreté et emprisonné.

Le duc de Bretagne tint conseil avec ses principaux officiers, qui se rangèrent à l’opinion de Pierre de l’Hospital et de l’évôque de Nantes.

^ Monseigneur, dit celui-ci au duc, cette cause est d’Église autant que pas une ; donc , si votre président de Bretagne ne s’en occupe pas , ce serait à notre officialité d’y aviser, et nous citerions l’auteur de tous ces mauvais et exécrables cas à comparaître par-devant notre Cour d’Eglisc.

^’ierre de l’Hospital déclara qu’il n’abandonnait pas la cause, et qu’il aurait satisfaction du maréchal de Rays, si le duc n’y mettait obstacle.

Le duc céda aux représentations qui lui furent adressées, et l’on décida, séance tenante, que le procès suivrait sou cours , sans plus de retard.

La femme du maréchal, Catherine de Thouars, qui

LE MARECHAL DE RAYS. Sl

vivait comme séparée de son mari , au château d’Jngrande, où celui-ci ne la visitait jamais , avait quitte sa retraite avec sa fille Marie, âgée de seize ans, afin d’obtenir des lettres de rémission pour le coupable qu’elle haïssait et méprisait profondément; mais le duc refusa de l’entendre et lui fit dire qu’elle eût plutôt à prier Dieu de faire grâce à ce scélérat maudit.

Lâ-dessus, la dame de Rays partit pour Amboisc avec sa fille : clic voulait intercéder le roi de France et le conjurer d’intervenir en faveur d’un de ses grands officiers.

Personne à la cour de Bretagne, où Gilles de Rays avait tant de parents, d’amis, de compagnons d’armes, n’osa le plaindre ni le défendre. On racontait de lui des monstruosités si extraordinaires , des infamies si étranges, que tout le monde pensa que le démon seul avait pu l’inspirer et le faire agir.

Le 10 octobre, Nicolas Chatau, notaire du duc, SC transporta au cbâtcaü du Bouffay, dans l’appartement qu’on avait donné pour prison h Gilles de Rays , et lui lut une sommation de comparaître en personne, le lendemdfn, devant messire de l’Hospital, président de Bretagne, sénéchal de Rennes, et juge universel en tout le duché de Bretagne.

Le sire de Rays , qui , se croyant déjà novice dans l’ordre des Carmes, 'avait pris des habits blancs et ne faisait pas autre chose que de chanter des litanies, écouta tranquillement la sommation et répondit qu’il «omparaîtrait de bonne volonté, bien qu’il eût préféré avoir un entretien secret avec son- beau cousin le duc de Bretagne.

PROCÈS CÉLÈHRES.

Knsullc, il ordonna à un page de présenter au notaire du vin et des épices, et se remit en oraison avec un air de calme et de componction admirables.

Le lendemain , Jean Labbé et quatre sergents vinrent le chercher.

Il voulait que Pontou et Henrict le suivissent, mais on ne le permit pas, et il alla seul au tribunal.

Il s’était paré de tous ses insignes militaires et seigneuriaux , comme pour imposer à ses juges : il avait autour du cou de grosses chaînes d’or et plusieurs ordres de chevalerie.

Son costume, hormis son pourpoint, était blanc, en signe de repentir et d’expiation.

Ce pourpoint d’étoffe de soie gris-perle, parsemée d’étoiles brodées en or, ne descendait qu’au milieu des cuisses et se trouvait serré à la taille par une large ceinture écarlate à laquelle pendait un poignard dans une gaine de velours pareillement écarlate. Le collet , les manches et le bas du pourpoint étaient bordés d’hermine blanche , -ainsi que le chapel, espèce de bonnet rond à forme basse et évasée, entouré d’un bourrelet de cette fourrure, que les grands feudataires de Bretagne avaient seuls le droit de porter.

Le vêtement de dessous, les chausses de laine tricotée parfaitement collantes , les bottines allongées en pointe, étaient aussi de couleur blanche.

Le sire de Rays n’annonçait pas à la première vue cette nature vicieuse et ces habitudes atroces^ qu’on lui attribuait; il avait, au contraire, une physionomie douce et câline , que ne rembrunissaient

LE MARÉCHAL DE RAVS. 53

pas ses petites moustaches et sa barbe taillée en (jueue à'aronde ou d’birondellc.

Cette barbe singulière , qui ne ressemblait à aucune autre, était noire, quoique les cheveuxjussent blonds, mais elle prenait, sous certaines influences de lumière et de position , des reflets presque l)leuâtres, qui avaient fait donner au sire de Rays le surnom de barbe-bleue , surnom encore populaire en Bretagne, où son histoire s’est métamorphosée en conte merveilleux et fantastique.

Mais , à examiner plus attentivement Gilles de flays , on découvrait bientôt dans les contractions des muscles de sa face -, dans les frémissements nerveux de sa bouche, dans le jeu de scs sourcils et surtout dans l’expression sinistre de scs regards, quelque chose d’étrange et d’affreux. 11 grinçait des dents par intervalles, comme un animal féroce qui guette une proie , et alors ses lèvres devenaient si minces en se collant aux gencives, qu’on n’en distinguait plus même la couleur.

Bar moments aussi , ses yeux devenaient fixes et leur pupille se dilatait de telle sorte, en s’allumant d’un feu sombre, que la prunelle semblait remplir toute l’orbite, qui s’arrondissait et se renfonçait dans la tête. Alors son teint prenait des teintes blafardes et cadavéreuses; son front, surtout à la naissance du nez, se plissait de rides profondes, et sa barbe, qui semblait se hérisser , était ordinairement plutôt bleue que noire. Mais, au 'bout de quelques secondes, sa physionomie se refaisait sereine, avec un demisonrire presque caressant, et il né restidt plus dans

son regard éteint qu’une vague et lente mélancolie.

— Messires , dit-il en saluant les juges , je vous prie d’expédier vitement mon affaire , et de me renvoyer de la plainte qu’on a faite contre moi ; car j’ai grande liâle de me consacrer au service de Dieu, qui m’a l’emis mes grands péchés. Je n’épargnerai pas, je vous assure, de belles fondations aux églises de Nantes , et je donnerai la meilleure partie de mes biens aux pauvres, pour assurer le salut de mon âme.

— Monseigneur, répondit gravement Pierre de l’Hospital , il est toujours bon et honoi'able de penser au salut de l’âme; mais, s’il vous plaît, songez S. celle heure que nous avons à décider du salut de votre corps.

— Je me suis pleinement confessé au père gardien des Carmes, reprit tranquillement le maréchal; moyennant son absolutîon , j’ai pu m’approcher des sacrements de l’autel : je suis donc désormais absous et purifié,

— La justice des hommes n’a rien de commun avec celle de Dieu , monseigneur , et j’ignore ce qui sera fuit de vous. Avisez toutefois à vous défendre, et oyez le réquisitoire que M. le lieutenant du procureur de Nantes s’en va lire.

Ouïe la complainte lamentcuse de plusieurs habitants du diocèse de Nantes , desquels suivent les noms (ici étaient nommés les pères et les mères qui avaient perdu leurs enfants), nous, Philippe de Livron , lieutenant assesseili- de messire le procureur de Nantes, avons invité et invitons très-noble et tressage messire Pierre de l’Hospital, président de Bre-

LE MARÉCHAL DE RAYS. 55

tagne>, sénéchal de Rennes et juge universel en toute la duché de Bretagne, à parfaire le procès criminel de très-haut et très-puissant seigneur Gilles de Laval, sire de Rays, Machecoul , Ingrande et autres lieux, conseiller du roi notre sire et maréchal de F rance ;

n Attendu que ledit sire de Rays , combien que par commandement de Dieu et de la loi il soit interdit d’étre homicide de son prochain et semblable, mais commandé de l’aimer comme soi-môme , aurait néanmoins pris ou fait prendre plusieurs petits enfants, non pas seulement dix ni vingt , mais trente , qua- Vaute , cinquante , soixante , cent , deux cents et plus, et tant que bonnement ne pourrait-on faire la déclaration certaine du nombre d’iceux , aurait eu habitation desdits enfants en prenant délectation et plaisance contre nature et commettant le détestable péché, à tous bons catholiques abominable. Ensuite, non content de ce, les aurait meurtris et occis inhumainement , faisant après ardre leurs corps pour les convertir en cendres ;

» Attendu que persévérant toujours en mal , ledit sire, combien que toute puissance vienne de Dieu, et que chacun sujet doive être obéissant à son prince, qui de la puissance de Dieu est ordonné , combien que celui sire fût vassal et sujet de notre souverain seigneur et duc de Bretagne, et qu’il lui eût fait serment de fidélité, ainsi que ses autres barons, nonobstant ledit sire, au désû et outre la volonté de mondit seigneur, aurait fait assemblée de gens et pris en mauvaise manière et à port d’armes Jean •Leferon, sujet de mondit seigneur, lequel Jean Le-

feron était garde de la place et forteresse de Malemort, au nom de Geoffroy Lefcron, son frère, auquel mondit seigneur avait baillé possession de ladite place ;

« Attendu que ledit sire aurait forcé Jean Leferon à lui rendre ladite place, en faisant conduire devant les fossés Geoffroy Leferon, indûment retenu ; et, menaçant de lui couper la tôle si ladite place n’était remise en ses mains , aurait repris et conservé la seigneurie de Malemort, malgré commandement et injonction de par le duc et sa justice, à la peine de payer , en cas de refus ou délai , 50,000 ccus d’or, et aurait, au lieu d’obéir, fait mener les deux Leferon à Tiffauges , hors du duché , où ils ont été longuement détenus, jusqu’à ce que monseigneur Artus de Richemont , connétable de Bretagne et de France, les vint délivrer.

» Attendu que ledit sire, en son aveuglement, aurait arrêté maître Jean Rousseau , sergent général du duc , lequel était envoyé pour lui faire commandement et injonctions de par mondit seigneur; aurait ôté la dague à cedit Jean Rousseau et l’aurait outragé par d’autres excès, comme faisant battre ses gens avec leurs propres bâtons, combien que leurs personnes fussent en la sauvegarde de mondit seigneur ;

i> Concluons que ledit sire de Rays , homicide de fait et d’intention au premier chef, rebelle et félon envers son seigneur au second chef, soit condamné à souffrir punition corporelle et à payer telle amende qu’il appartiendra sur son bien propre , les biens et terres qu’il tient à fief et hommage de mondit sei-.

LE MARÉCHAL DE RAYS. 57

gneur étant confisqués cl réunis à la couronne de -Bretagne. »

Ce réquisitoire avait été dressé certainement sous l’influence d’un parti pris de sauver la vie du sire de Rays ; car, le crime de lèse-majesté divine étant complètement écarté, le crime d’homicide se trouvait présenté sans aucune espèce de circonstances aggravantes , de manière qu’on pût l’atténuer ou même le nier ; quant au crime de félonie et rébellion envers le duc de Bretagne, il dominait seul tout le, réquisitoire , et il ne devait entraîner que des dommages en argent et peut-être quelques confiscations seigneuriales.

Gilles de Rays avait eu sans doute avis de la marche qu’on ferait suivre à la procédure , et il était convenu avec ses amis de se renfermer dans une tlénégation complète de tous les faits à lui imputés qui pouvaient provoquer une condamnation capitale.

— Monseigneur, lui dit Pierre de l’Hospital, que la forme du réquisitoire avait visiblement étonné, qu’avez-vous à répondre pour votre justification? Faites serment, sur ce livre de l’Evangile, de déclarer la vérité.

— X’enni , mêssirc ! reprit le maréchal , dont les ré|>onses avaient été certainement réglées d’avance ; tes témoins sont tenus , sous leur serment, de déclarer ce qu^ils savent ; mais l’accusé n’est nullement tenu au serment.

— Oui bien , répliqua le juge universel de Bretagne, parce que l’accusé peut être contraint par la

torture et question ordinaire et extraordinaire, ne vous déplaise.

Gilles de Ilays pâlit, se mordit les lèvres j frohra les sourcils et lança un coup d’œil l’urieux à Pierre de l’Hospital ; puis, composant son visage et sa voix, U prit la parole avec une apparence de tranquillité qui n’existait pas au fond de son cœur.

— Messires, je ne nierai pas les excès que j’ai commis h l’égard de Jean Rousseau, sergent général .de mon vénéré seigneur le duc de Bretagne; mais je dirai, pour mon excuse, que ledit Rousseau était plein de vin et d’ire, tellement qu’il me contemna et injuria en présence de mes gens, ce qui semble intolérable. Je ne nierai davantage ma vengeance contre les deux frères Leferon ; Jean avait publié que nlondit seigneur de Bretagne tenait par confiscation la place et forteresse de Malemort, que je lui ai vendue et qu’il ne m’a pas encore payée ; Geoffroy Leferon annonçait hautement que je serais bientôt chassé de la duché de Bretagne comme traître et rebelle. Sur ce, pour punir ces ennemis, sans toutefois offenser leurs personnes, je rentrai dans ma forteresse de Malemort et la remis aux mains de raondit seigneur, en gardant, pour otages d’icelle, Jean et ^leoffroy Leferon , que M. le connétable est allé tirer de mon château de Tiffauges. Je n’ai rien à dire sur les autres chefs; lesquels sont faux et calomnieux. ^

— Or cà, messire ! lui demanda Pierre* de l’Hospital, dont l’animosité contre l’accusé n’était peutêtre qu’un honorable sentiment d’indignation plutôt qu’un ressouvenir de haine personnelle : or çâ , tous

LE MARÉCHAL DE RAYS

ces témoins qui se complaignent d’avoir perdu leurs enfants en auraient donc menti par leur serment ?

— Assurément, s’ils m’accusent de la perte de leurs enfants, car, sur ma foi, me les avait-on donnes à garder ?

— ■ C’est ainsi que Caïn , messirc , répondit au Seigneur Dieu qui s’informait des nouvelles d’Abel. Mais, puisque vous niez si fermement, ne voudriezvous pas vous en rapporter au témoignage de vos serviteurs Henriet et Pontou ?

— Henriet, Pontou! s’écria-t-il tout ému ; ce ne sont pas eux qui m’accusent , j’imagine , pour leur honneur?

— Ils n’ont pas encore été interrogés, mais ils vont l’ôlrc, et j’estime qu’ils ne mentiront pas à la justice.

— Oh ! s’ils disaient mal de moi qui suis leur maître, ils mentiraient, ils seraient autres que je ne les suppose, à savoir lâches et méchants. Mais, comme je ne garderais pas en ma maison gens coupables de telles méchancetés , et que je serais le pseniier à les mettre en la main des juges pour en faire punition , je demande qu’ils ne soient appelés à témoignage contre leur maître et seigneur qui est audessus de leurs dires et accusations.

— Augurez-vous, messire, que vosdits serviteurs vous puissent accuser? Ne les accusez-vous pas vousmême ?

— Je ne les accuse ni excuse, mais j’entends, moi maréchal de France et haut baron de Bretagne , être à l’abri des propos de ces petites gens , que je dosa-

voue pour nies gervileurs , s’ils ne sont pas bons et dévoués à leur maître.

— 11 faudra bien, messire, que vous en veniez aux aveux, et, pour ce faire, nous requérons que la question vous soit donnée.

— Holà ! j’en appelle à monseigneur le duc de Bretagne et je requiers un terme pour aviser à part moi sur les faits que j’ai déniés et dénie encore. Aussi bien , importe-t-il que je confère avec un prêtre à ce sujet.

— Avisez donc à ce que vous aurez à répondre à l’expiration du terme, que je renvoie au vingt-cin- (juième jour du présent mois d’octobre, afin que vous ayez tout le temps de vous repentir et de vous préparer à une bonne fin.

Gilles de Rays baissa la tête pour cacher ses larmes et son émotion : il eût fait sur-le-champ des aveux complets , si le président de Bretagne l’avait pressé davantage.

En retournant à sa prison , le maréchal rencontra Ponton pt Hcnriet qu’on menait devant les juges , au sortir du confessionnal. Henrict feignit de ne pas voir le sire de Rays; Pontou le regarda en pleurant. Le maréchal lui tendit la main en silence, et Pontou y porta ses lèvres avec effusion.

— Souvenez-vous de tout ce que j’ai fait pour vous, pendant que vous étiez à mon service , leur dit Gilles de Rays, souvenez-vous de tout ce que je puis faire encore, si vous me demeurez fidèles serviteurs.

Henriet s’était écarté hrusquement, et quand Pontou le rejoignit , il dit avoir vu auprès du sire de Rays

LE MARÉCHAL DE RAYS

un homme noir qui n’éfait pas sans doute un être vivant de la terre, mais un esprit des ténèbres, car cet homme semblait s’évanouir dans l’air, dès qu’on le touchait.

Ponton jura qu’il n’avait rien vu et traita son ami de visionnaire. Hcnriet n’en restait pas moins frappé d’une secrète terreur, et en entrant dans la grande salle, il annonça tout bas à Porttou qu’il ferait des révélations, plutôt que d’être toujours à la merci du diable. Pontou le supplia de se taire, et le menaça du ressentiment de leur maître, s’il parlait.

— Je parlerai , dit Henriet en soupirant , et tu parleras après moi , car nous avons l’un et l’autre un autre maître que notre pauvre sire , c’est à savoir le Seigneur Dieu , vcrslequel nous irons plus'tôt que tard.

Le président de Bretagne ordonna au greffier de relire le réquisitoire du lieutenant du procureur de Nantes , afin que les deux complices présumés de Gilles de Rays fussent informés de l’objet de la cause et avouassent ce qu’ils savaient.

Cette lecture faite , Henriet fondit en larmes , trembla de tout son corps , et s’écria qu’il allait tout déclarer.

Pontou , inquiet de la portée de ces aveux , voulut les empêcher en disant que son compagnon avait des accès de démence et prenait ses imaginations pour des réalités.

On lui imposa silence.

— Je dirai tout ù plein, reprit Henriet qui s’était affermi dans sa résolution de parler; toutefois, j’aurai vergogne de raconter certaines choses, abominables

à Dieu cl aux hommes, en présence de l’image du^ Christ en croix et par-devant messeigneurs de la souveraine Cour de justice.

— Henriet , mi^’mura Poutou en lui serrant la main, tu t’en vas te perdre sans remède, en perdant notre bon maître !

Pierre de l’Hospital fit voiler le crucifix, pour que les aveux de l’accusé ne fussent plus arrêtés par la crainte d’un sacrilège, et il encouragea Henriet à ne rien cacher à la justice , d’autant plus que ses paroles n’auraient pas d’écho hors de l’enceinte du tribunal cl seraient translatées en latin dans le procès-verbal du greffier.

Henriet , qui était lui-même instruit et lettré , dit qu’il garderait le respect dft au lieu et à l’assistance, en se servant de la langue latine pour exprimer ce qu’il n’oserait avouer en langage vulgaire.

Voici en substance quels furent ses aveux.

Henriet, au sortir de l’Université d’Angers, avait clé placé comme lecteur dans la maison de Gilles de Ray s.

Le maréchal le prit bientôt en affection , lui don ml la charge de chambellan et n’eut plus de secrets pour lui.

Ce fut à l’époque de- la querelle du sire de Rays avec son frère le sire de la Suze que commença la faveur de Henriet près de son maître, qui en fil d’abord un confident et ensuite un complice.

Quand le sire de la Suze s’empara de vive force du rhàteau de Chanlocé, appartenant au maréchal de Rays J messire Charles de Loenne; qui arrivait de

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Chanlocé , dit i\ Henrict qu’on y avait troui'é , dans les oubliettes d’une tour, quantité d’enfants morts , les uns sans tête, les autres tout mutilés. Henriet soutint alors que c’était une calomnie inventée par le sire de la Suze.

Mais, peu de temps après, lorsque le sire de Rays eut repris le château de Chantocé et en eut fait cession au duc de Bretagne , il manda un soir dans sa cliaiiibrc Henriet, qui s’y' rendit avec Pontou et un nommé Petit-Robin, Ceux-ci étaient déjà initiés aux secrets du maréchal, qui, avant de les confier à Henriet , exigea de lui un serment solennel de ne jamais les révéler, sous peine de châtiment exemplaire en cette vie et de damnation dans l’autre.

Ce serment fut fait sur un livre de magie et sur un talisman que renfermait une escarcelle de velours noir.

Le sire d« Rays , s’adressant après aux trois té- ^ moins de cette scène , leur dit que le lendemain même un officier du duc de Bretagne prendrait possession du château et de la forteresse, au nom du duc, et qu’il fallait, en conséquence , employer cette dernière nuit à extraire d’un certain puits les corps d’enfants qu’on y avait jetés et à les serrer dans des coffres pour être transportés par eau à Machecoul.

Henriet, Pontou et Petit-Robin allèrent ensemble, munis do pelles , de crocs et de cordes , à eetto tour où étaient les cadavres d’enfants ; ils travaillèrent toute la nuit à enlever ces cadavres à moitié pourris et ils les mirent dans trois grands coffres qui puaient fort, quand on les envoya par la Loire à Machecoul;

C’est là qil’on les brida j dans la chambre même

du sire de Ilays, qui, durant cet horrible et dégoûtant holocauste, se frappait la poitrine, versait des larmes et criait à Dieu miséricorde. ,

Henriet avait compté trente-six têtes d’enfants, mais les corps étaient plüs nombreux que les têtes.

Cette exhumation lit sur lui une si profonde impression, qu’il croyait souvent revoir autour de lui ces trente -six têtes rongées de vers rouler comme un jeu de boules et s’entre-choquer avec un son plaintif.

Il s’était encore trouvé sous l’empire de cette vision , pendant qu’on l’emmenait dans les prisons de Nantes , et il avait failli se céuper la gorge avec un couteau , pour se soustraire au supplice de ses remords et en môme temps pour ensevelir avec lui les secrets de son maitre. Mais il put triompher de cette pensée de suicide , qui était une tentation diabolique, en faisant vœu d’aller pieds nus en pèlerinage au mont Saint-Michel.

Henriet , avant de livrer des enfants au sire de Rays, avait participé au meurtre de ceux que livraient Gilles de Sillé et Pontou. Ces petits enfants étaient menés le soir en la chambre du maréchal *.

Après avoir assouvi son affreuse luxure, le sire de Rays prenait plaisir à couper la gorge à ses Innocentes victimes, ou bien il ordonnait, tantôt ^ Gilles de Sillé, tantôt à Pontou , tantôt à Henriet , d’enfoncer un poignard dans la jugulaire des enfants , de manière

' Ilabiiabat cos , apud cos calebat et reddebat naluram super renlrcm corum cum maxinia delcclatioue , sed liabilationcm otRciebat sctucl lanlumniodo pro sua voluplatc.

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que le sang jaillit sur lui et l’inondât de jets intermittents : la chaleur de ce sang ruisselant sur sa chair lui causait une sorte de délectation extatique. La chambre' était quelquefois toute baignée de sang.

Alors le sire de Rays se couchait, en marmottant des prières à demi-voix, et ses trois complices nettoyaient le plancher et brûlaient dans la vaste cheminée les corps des enfants égorgés : pendant que ces corps étaient réduits en cendres, le sire de Rays s’étendait complaisamment sur les sensations qu’il avait éprouvées en leur coupant la gorge ou en se faisant asperger de leur sang chaud.

Quand les corps étaient brûlés , on brûlait aussi les vêtements et tout ce qui avait appartenu à ces enfants ; c’était une odeur insupportable dans la chambre et par toute la maison : le sire de Rays seul se délectait â respirer cette mauvaise odeur de chair et d’os brûlés.

L’exemple de Gilles de Sillé et de Pontou décida Henriet à faire aussi la chasse aux enfants, et il en livra plusieurs qu’il avait choisis parmi ceux qui venaient mendier à la porte du château de Machecoul. Il se souvenait d’en avoir vu mettre à mort plus de quarante avec des circonstances analogues , qui lui faisaient horreur et plaisir à la fois.

Il y avait aussi un nommé Rossignol qui travaillait de grand cœur^à Y embrasement à&s corps.

Le sire de Rays réservait , sans doute pour des œuvres magiques, certaines parties des .morts, entre autres les cheveux et la main droitp. 11 s’enfermait

souvent dans une chàmb*ré hàute oà ji’eVsonrté n’avait jamais p'én'étré, eicepté l’astrologue François Prelati, et il restait des journées entières dans nette chambre, d’où il Sortait triste et àbàttn.

Un jour, la porte de cette chambre étant entr’oùverte> un petit page , qui.se hasarda d’entrer, Vit des instruments magiques, des fourneaux, des pinces, des lioles pleines de sâng et une main de ciré armée d’une dague ensanglantée. Ledit page né porta pas loin son indiscrétion , car il tomba dans l’eau des fossés et fut noyé^ ce qui fit dire, parmi les dômestîqoes dû maréchal, que le diable avait pris l’ânié dé cê léttiÿnard.

Le président de Bretagne invita Henriet à compléter ses aveux en désignant les enfants qù’il àvait livrés lui-même à son ttraître , et on Inî lut les dépositions des témoins relatives à cés enlèvements d’énfants , aftn qu’il Voulût bien les Vonfirmer, les expliquer et les étendre.

Pontou avait caché ^a tête dans ses màihS ik paraissait indifférent h tout. Henrîet ldi ïrappa sur r épaule et le pria de l’aider à rassembler ses sôùvenirs. Pontou répondit par tin sourd géittisseinent.

— Ah ! malheureux , murmura Ifontou sans lever les yeux , tu nous perdras tous et ne te sauverâs pas 1

Henriet déclara que le premier enfant qù’ il avait livré était le fils d’un nommé Tliierry ; la mère tic s’en était séparée que sous la condition dé le voir attaché à la chapelle du sire de Rays. Après avoir remis cet enfant aux mains de Pontou-, Henriet fut obligé de partir pour Nantes, et, à son retour à Macliecoul, il apprit que l’enfant n’existait plus. « Le

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pauvret a passé le pas comme les autres ! » lui dit alors Poutou en riant. Depuis, Henriet livra successivement à Gilles de Rays , pendant que le maréchal séjournait à Nantes , les enfants de Guibelet Dole , de Jean Januret, de Régnault d’Ouette et de Jean Denis de Lémion , lesquels enfants eurent tous le même sort. C’était toujours à rhôtcl de la Suze, dans la chambre du sire de Rays , que s’accômplissaicnl ces mystères inouïs de débauche et de férocité. Hciniet se souvint de l’enfant, que Pontou avàil amené de la Roche-Bernard à Màchecoul pour être page , et t|ui fut poignardé et brûlé; il se Souvenait aussi d’un Jjel jeune fils qui demeurait chez un nommé Rodigo à Rourgneuf-en-Rays et que Pontou conduisit à Machecoul, en lui promettant des habits de soie et dos ùrmes d’acier, mais il n’ avait pas eu part au meurtre de cet enfant'.

— - Est-il possible, demanda le lieutenant du procureur de Nantes, que des côrps soient brûlés en une cheminée de chambre et consumés par l’ardeur du feu? Pensez seulement ce que c’est quand de la graisse de porc coule parmi les charbons d’une cuisine !

— Cet embrasement ne durait guère , messire, je vous assUre, répliqua Henriet. La cheminée de la chambre de monseigneur est fort grande , tant à Machecoul qu’à l’hôtel delà Suzc : on mettait de grosses bûches sur deux landiers , avec deux ou trois fagots sciés sur lesdites bûches ; ensuite on couchait dessus les enfants morts , en sorte qu’ils étaient tout consumés en peu d’heures, et si d’aventure le bûcher voulait s’éteindre i on hourdait la flamme avec des

crocs de fer, pour que les corps fussent plus tôt ars et réduits en poudre, laquelle poudre était jetée par les fenêtres dans le fossé. Et pendant que rôtissaient les enfants , mondit sire de Rays ne faisait que geindre et prier dans son lit.

— Quant au chef de magie , objecta maître Philippe de Livron , qui semblait avoir mission de défendre le sire de Rays plutôt que de l’accuser, ce chef doit être abandonné , car les vains propos d'un petit page , qui est défunt aujourd’hui, ne sont pas de valeur pour imputer un tel crime à mondit sire de Rays , que j’estime bon chrétien et non adorateur du diable , malgré tous ses péchés , que Dieu absolve !

— De fait , alors que mondit sire demeurait enfermé avec son astrologue italien , maître François , je ne veux ni ne dois soupçonner que ce fût pour ma-, gie et diablerie ; mais, une fois, ledit maître François , étant issu de cette chambre où il était avec monseigneur, appela maître Eustacbe Blanchet qui passait pour invocateur et démoniaque ; ils se parlèrent bas • ensemble et j’entendis maître François dire qu’il ferait venir Aliboron. Le lendemain je demandai à njaître Eustacbe quel était cet Aliboron que maître François devait’ faire venir, et il me répondit que c’était le diable , ce dont je fus fort effrayé et me signai de grands signes de croix. Maître Eustacbe se prit à rire et me pria de ne pas tant chasser ses amis, de peur qu’ils ne revinssent plus. Il ajouta toutefois que maître François avait telle privauté avec le diable ou Aliboron, qu’il le ferait sortir d’enfer^ pour çin pot de vin. Depuis cet entretien , je me tenais à l’écart de

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maître François et maudissais son art damnable , ce qui sans doute empêcha mondit sire de Rays de me mêler A leurs pratiques. Il me disait seulement de prendre garde à entrer dans sa chambre, tant que maître François y serait, ,1’y entrai néanmoins, un jour, au château de Tiffauges , et j’aperçus un grand cercle tracé sur le plancher avec des croix et des caractères que je ne sus comprendre. Aussi , je m’enfuis au plus vite et mondit. sire me cria de ne pas tourner la tête. Un autre jour, mondit sire m’envoya quérir un livre qu’il avait dans une layette, et je fus grandement troublé de voir que ce livre était écrit en lettres de sang. « Henriet, me dit monseigneur, as-tu pas senti qu’il te brûlait les doigts ?... »

— Ce que vous avez déclaré touchant les excès commis par messire de Rays , interrompit le lieutenant du procureur de Nantes , semble kre de pure invention et tout à fait hors de vraisemblance. Les plus grands scélérats qui furent jamais n’ont pas commis de semblables forfaitures, si ce n’est aucuns des césars et empereurs de l’ancienne Rome.

— Oui bien , messire , ce sont les actes de ces césars que mondit sire de Rays pensait imiter, et pour lui complaire , je lui lisais les chroniques >de Suétone et de Tacite où sont narrées en beau style diverses abominations de nature, qui le réjouissaient fort. Aussi, cette lecture ne servait qu’à l’échauffer davantage , et il me disait alors qu’il était plus aise de voir séparer la tête d’un enfant, que d’être assis à table dans un banquet solennel. Souvent, les pauvres petits étant dépouillés de leurs habits, il se plaisait à .s’as-

seoir sur le ventre d’iceux*, et dans cette position’, il leur tranchait la lôtc d’un seul coup; quelquefois, U les incisait sur le cou par derrière, pour les faire lan>» guir ’ ; quelquefois , il se ruait sur ces corps sans lètc‘, tandis qu’ils étaient encore chauds. Aucunes fuis, il leur sciait la tête à demi, bien doucettement, pour qu’ils vécussent encore, sans pouvoir crier, et il SC lavait les mains et l,a barbe dans le sang d’iceux ; aucunes fois , il les tenait morts sous lui , en chantant des psaumes et spécialement le De profundis à leur intention. Enfin, avait-il coutume de dire tout fièrement que nul homme en la planète ne saurait faire ce qu’il faisait.

— Ce sont là merveilles d'abomination qu’on ne peut croire! s’écria le lieutenant du procureur de Nantes , et vous parlez peut-être ainsi en haine de monseigneur de Rays; car les témoins n’ont rien révélé de pareil. La torture ne vous fera-t-clle pas démentir?

— Ncuni , messire , j’ai dit la vérité par amour de la vérité plutôt que par peur de la torture , et je maintiens sous mon serment que lesdiles choses sont bien vraies. On peut interroger là-dessus ceux qui les savent , messire Roger de Briqueville , messire Gilles de Sillé, Rossignol, Pontou... Ne parleras-tu pas de même , Poutoq ? Je t’y convie pour le salut de ton

' Sœpc illos denadabat atque siipra ventrem illorum scdcbal , ' ponens suas crures iiitra ernres eorum.

^ Nudus cum nudis.

^ Habilabat et rchabitabat cos usque ad mortein lançjncntiuni.

' Et habebat habitationcoi eorum.

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âme. U faudrait eucore demandor ^ maître Euatackc Blanchct cc qu’il en sait; car, aucunes fois, comme monseigneur faisait démembrer deux petits enfants par les aissefles et prenait plaisance â voir couler le saag de c^ membres détrancUés, maître Eusfache nae dit tout bas que monseigneur ne pouvait faire ce qu’il avait entrepris, sans donner pieds, jambes et autres parties de ces enfants occis au grand diable, qui en voulait sa part. Certaines fois, quand monseigneur était en ses gaietés, et que les enfants corn- mençaient à crier, il ordonnait qu’on leur mît une t corde au col et qu’on les pendit â trois pieds de haut en no coin de sa chambre, ce qui était fait par un de • nous ; mais on n’attendait pas que les pendus fussent morts , et on les descendait tout hors d’haleine , tout tremblants , quasi pâmés , en leur enjoignant qu’ils no sonnassent mot et fermassent les yeux. Alors monseigneur * faisait signe qu’on coupât la gorge aux patients et qu’on séparât la tête de leur corps; puis, il criait qu’on lui montrât la tête, si elle était belle.

— Les petits enfants qu’on tuait de la sorte , reprit le lieutenant du procureur de Nantes, qui voulut tendre un piège à Henriet , n’ étaient-ils pas quelquefois du sexe féminin ?

— Quelquefois vraiment , mais monseigneur n’acceptait les petites filles qu’autant que les enfanta mâles

' Ponens membnim in manibns eorum incalcacebat illom et snsçitabat aaqac ad reddeudam naturam vavlreni.

avaient manqué * ; il faisait tuer ensuite ces pauvres filles et ne les regardait plus.

— Vous mentez à Dieu et à justice, Henriet, interrompit Philippe de Livron , car il est prouvé par . l'eiiquéte que tous les enfants perdus étaient mâles , et que jamais femme ou fille ne disparut au pays de Ray s.

— Je me recorde d’avoir pris pour ma part deux ou trois petites filles qui venaient à l’aumône au château de Machecoul, et c’est moi qui leur tranchai la tête, comme je l’ai dit. En outre, au dernier voyage que monseigneur fit à Vannes , pour y attendre l’ar- , gent que notre sire le duc de Bretagne lui devait, c’était en juillet, ce me semble, on ne sut trouver d’enfant mâle à mener à monseigneur ; mais André Brichet rencontra par les montées de l’hôtel une petite fille qui pleurait en demandant sa mère , et il emporta en ses bras ladite enfant, pour laquelle monseigneur lui bailla dix royaux d’or, quoique ordinairement il n’en donnât que deux et trois pour les enfants mâles. Après avoir fait son plaisir de cette fille, qui fut tuée sans trop d’apprêts, il commanda qu’on ôtât de devant ses yeux le corps, déjà vidé de sang, et qu’on le cachât bien. Sur quoi, Pontou eut l’idée de porter icelui corps aux. chambres secrètes de l’hôtel et de le jeter dans les privés, où nul ne le découvrirait; mais ledit corps demeura en l’air, accroché à un clou , de sorte qu’on le voyait d’en haut

' Habebat habitationem supra venlrcm carum tanquam eonim et dicebat minimam esse voluptatem si cogiioscebal illas naluraliter.

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et qu’on aurait par là connu tout le mystère. Pontou se lit descendre alors avec une corde pour affondrer ledit corps, et il chut avec icelui dans les privés, d’où nous le tirâmes à grand’peine, et si bellement embrené que monseigneur refusa de le recevoir trois jours durant.

— Combien d’enfants estimez-vous avoir 'été mis à mort par messire de Rays et ses serviteurs ?

— Le compte en serait long, car, pour ma part, je confesse en avoir tué plus de douze par ordre de monseigneur, et j’en ai livré plus de soixante. Or, avant que d’entrer au service de mondit seigneur, j’ai su que les choses se passaient de même sorte. On m’a conté que le château de Machecoul ayant été quelque temps occupé par le sire de la Suze , qui l’avait pris traîtreusement, monseigneur eut grand hâte de le reprendre, à cause des corps d’enfants qu’il avait fait cacher en une chambre pleine de foin, et là étaient plus de quarante corps tout secs et noirs comme charbon, parce qu’ils avaient été ars. Une femme de madame de Rays i^int d’aventure en cette chambre et y vit les morts, ce qu’elle ne sut pas taire, et monseigneur ne voulut toutefois que messire Roger ' de Bricqueville tuât cette femme, comme il proposait.

— Messire de Rays faisait-il ainsi mettre à mort tous les enfants qu’on lui livrait et dont il avait habitation?

— Il avait pareillement habitation des petits enfants de sa chapelle ; mais il ne leur méfaisait aucunement et même il les comblait de biens, parce qu’ils tenaient son fait secret. Quant aux enfants qu’on lui

amenait sans qne le portier les enl aperçus, il n'en épargnait pi^l, de peur qu'ils ne se cpmplaignissent et ne donnassent lieu à des soupçons contre lui. Je me souviens; de deux qui étaient frères : U n'çn prit qu’un pour sa plaisance, à savoir, le plus beau ; mais l’autre , pendant le mystère , demeurait aussi en la chambre , à, genoux et priant ; après quoi, tous deux furent occis de la propre main de monseigneur, qui frappa l’un par derrière et l’autre par devant.

— N’avçz-vons rien de plus à déclarer, et maintenez- vous* par votre serment avoir dit tonte la vérité ?

— Oui, j’ai juré et jure derechef que toutes les choses dessus dites sont vraies , et je m’eh rapporte au témoignage de mon ami Poutou , ici présent, qui n’aura garde d? nte démentir, pour la rémission de ses péchés.

Cette déposition circonstanciée produisit sur les juges une profonde impression d’horreur et môme d’épouvante. L’imagination humaine , à cette époque de croyances naïves et religieuses, n’avait pas encore pénétré dans ces mystères de perversité raffmée. Les détails obscènes et atroces dans lesquels était entré le complice du sire de Rays n’eussent trouvé d’analogue que dans la vie privée des empereurs romains, et c’était sans doute à cette source impure que Gilles de Raÿs avait emprunté ses monstrueux forfaits. '

Plusieurs fois, pendant qu’Henriet parlait, le président de Bretagne avait témoigné par un signe de croix l’étonnement et l’indignation qu’il éprouvait ; plusieurs fois, il avait rougi et baissé les yeox, en se

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demandant si la justice devait entendre le récit des sacrilèges qu’ellç était appelée à punir, car ce. récit était un nouveau sacrilège ajouté à ceux qui réclamaient vengeance.

Pontou n’avait pris aucune part aux révélations de Henriet ; mais , quand pelui-ci rinlerpella en le sommant de dire aussi la vérité , il releva lentement la tête, promena un regard morne sur l’assemblée et poussa un douloureux soupir.

— Etienne Cornillaut, soi-disant Pontou, je vous fais commandement , de par Dieu et la loi, de déclarer à .justice ce que vous savez.

Cette injonction de Pierre de l’Hospital demeura sans réponse, et Pontou parut s’affermir dans son intention de ne pas accuser son maître.

Mais Henriet , se jetant dans les bras de son complice, le conjura par leur ancienne amitié, et surtout ^par le salut de son âme , de ne pas persévérer plus longtemps en 'son endurcissement de cœur; aussi bien, c’en était fait pour eux et pour le sfre de Rays, et ils ne se sauveraient pas, en celte vie plus que dans l’autre, par la négation des crimes manifestes qu’ils avaient commis..

Le lieutenant du procureur de Nantes, qui jusquelé s’était efforcé d’atténuer les chefs de l’accusation contre Gilles de Rays , au lieu de les aggraver, tenta un dernier expédient pour côntre-balancer les accablantes dépositions de Henriet et pour prévenir celles de Pontou.

— Vous avez oûï, monseigneur, dit-il au président, les abominations qui ont été ci-devant déclarées , et

76 • PHOCÈS CÉLÈBRES.

VOUS jugez, comme je fais moi-mâme, que ledit témoin a parlé ainsi par mensonge et calomnie, en haine de son seigneur et maître, d^où je conclus qu’il soit appliqué à la torture, pour avoir à démentir les vilains faits qu’il a allégués,

— La torture n’est pas de mise contre un accusé qui avoue, reprit Pierre de l’Hospital, mais seulement contre celui qui nie et conteste ; sur quoi je veux et ordonne que le second accusé, Etienne Cornillaut, dit Pontou , soit mis à la question s’il persiste à clore la bouche ou à mentir à justice. Pontou, parlerez-vous ou ne parlerez-vous pas?

— Il parlera, monseigneur, répliqua Henriet , non par haine ou autre mauvais sentiment à l’égard de notre bon sire de Pays, mais par amour de la vérité et pour n’ôtre pas forclos de la béatitude céleste, après avoir été' condamné et supplicié sur terre. Va, Pontou, mon ami, ne résiste pas davantage à la loi et à Dieu !

— Oui-da, messeigneurs, dit Pontou avec émotion, je m’en vais vous satisfaire; aussi bien, je ne pourrais défendre notre pauvre seigneur contre les allégations de son serviteur Henriet, qui a tout confessé, de crainte de la damnation éternelle. Je confesserai de même la vérité, car je vois maintenant que le diable était en tout ce qui s’est passé. Mais je vous supplie très-humblement do faire miséricorde à notre bon seigneur et de ne punir que nous, ses petits serviteurs, qui n’avons nulle raison d’être excusés, étant de basse extraction et gens de rien, sans parentage et sans famille. Voilà dix ans pleins que je suis

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venu au service de monseigneur, et j’aurai vingtcinq ans d’âge à la Noël prochaine. Je fus d’abord page en la maison de mondit sire , et maître Roger de Bricqueville était lors gouverneur des pages; je devins bientôt enfant de chambre et remplissais trèshonnôtement cette fonction, lorsqu’un soir je vis en la chambre de monseigneur deux enfants morts qui avaient les gorges coupées : ce que voyant, je me pris à crier au meurtre et voulus m’enfuir; mais je n’en eus pas le loisir, car le sire de Rays, que mes cris avaient tiré de sa langueur, courut à ma suite , me saisit aux cheveux et leva son braqueniard pour me tuer comme il avait fait des deux enfants. Maître Roger de Bricqueville, par foiâune, se trouvait là, qui l’empêcha d’accomplir son dessein, et qui, lui remontrant que j’étais bel et jeune, s’engagea pour moi de ne révéler onc ce que j’avais vu ; après quoi , en garantie de mon serment, il exigea que je prêtasse mon corps à la plaisance de monseigneur, qui fit de moi ainsi que des autres enfants de sa chapelle et qui ne me coupa point la gorge. Quant à tout ce - que Henriet a conté des vilains et damnablcs faits de monseigneur à l’égard des petits enfants qu’on lui livrait, il me faut bien confesser que les choses étaient telles, et je ne redirai pas comment, de peur de blesser vos oreilles , messeigneurs. J’ai toujours pensé que monseigneur n’agissait de la sorte qu’à l’instigation du diable et de ses magiciens, car il accomplissait tous scs devoirs de bon et fidèle chrétien, jeûnait aux vigiles et quatre-temps, entendait trèsdévotement trois messes pur jour, une haute et deux

basses , chantait des psaumes au son de l’orgue , et répandait beaucoup yl’ aumônes , dont il était aime et béni de ses sujets. Mais, à certains jours, il semblait épris d’une fureur diabolique, et il voulait qu’on lui livrât des petits enfants , qu’il tuait de diverses manières, après en avoir abusé charnellement, La plaisance qu’il prenait à ce faire était expiée par le grand repentir qu’il en avait ensuite : aussitôt le irrjstère achevé, il regrettait et déplorait ses crimes, demandait à Dieu miséricorefe et passait le l’este de la nuit en oraison, tantôt baisant les têtes coupées des enfants morts et leur parlant comme il eût fait à eux vivants, tantôt s’agenouillant et pleurant devant lés coq)s qu’on ardait dans la cheminée. C’était un terrible spectacle à voir, et maintes fois j’eus la bonne idée de me rendre moine en un monastère pour n’être plus témoin de ces sacrilèges.

— \mus ne dites pas si vous y aviez quelque part , interrompit le président de Bretagne : étiez-vous actif ou passif?

— Hélas! monseigneur, je faisais ce que moû bon sire de Rays me commandait de faire : aucunes fois je tenais les enfants et leur étoupais la bouche, afin qu’ib ne criassent; aucunes fois, je leur tranchais la tête ou leur enfonçais le coutel dans la gorgé. Il fallait bien, au cas où j’étais présent, prêter les mains ù l’affaire, ardre les corps sur les landiers, entretenir le feu dans l’âtre , jeter les ossements et les cendres dans les privés ou dans les fossés du château, car, depuis que le château de Chantocé fut surpris par le seigneur de la Suze et qu’on j avait découvert nombre

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de corps d’ciiiFanis brûlés Du pourtis, monseigneur ne gùrdait plus ce qu’il nommait les Reliques de ses plaisirs, mais il en effaçait la tracé autant qu’il se pouvait faire, et je lé servais merveilleusement à cela, de telle sorte qrt'e lé saVig 'élanl bien lavé , les os et débris des corps étaient ettteil’ès ou dispersés , les vêlements consumés, et tout vestige desdils enfants annihilé. Cependant, monseigneur Avait fantaisie de réserver les tôtes (jüi lui semblaient belles, quoique je le priasse souvent de les laisser acdre aussi : je ser-‘ rais donc lesdites tôtes eû des coffres et poches pleins de sel, afin dé les conserver fraîches. On trouvera ces coffres-, fermés <!le cadenas et de fortes serrures, dans une cave du châtéaù de Machecoul.

— Je ferai rechercher ces coffres , dit ÏMcrre de l’ïïospital. Mais confesseis qnels enfanls ont été livrés par vous ?

— Jè n’én saurais dire le nombre , car je livrais ces enfants selon roccasîon et aussi selon l’appétit de monseigneur; mais j’estimé pourtant, depuis dix ans, avoir toi ôcciéé deux cènts enfants , et môme je m’avouerai coüpablé de leur 'occisioh. Toutefois, ce nè sont pas les seüïs qui sont morts pendant cet intervalle de temps, puisque je fus souvent absent, malade ôn cmpôché, et que monseigneur ne m’attendit pas pour prendre ses ébats. Je ne contredirai pas les enquêtes en la partie qui me concerne, et je confessé aVoir amôné A l’hôtel de lii Suze dix ou douze enfants qui furent mis A mort, spécialement le fils du nommé Janurct, le fils de fou Sonnet de Villcfranche, le fils de Georges Laurent cl autres ; je reconnais aussi

avoir livré i monseigneur, pour ses |>Iaisirs, un enfant qui demeurait à la Roche-Bernard, un autre qui était en la maison de Rodigo , un autre que Prinçay avait pour page , et tant d’autres dont il ne me sou- 3» vient. Tous ceux qui furent livrés eurent même sort, quoiqu’on les tuât en diverses manières et après divers traitements. Il faut bien dire encore que monseigneur a commencé de s’occuper d’enfants il y a quatorze ans environ , et dès ce commencement il en faisait un plus grand massacre. Ainsi, j’ai ouï dire que, du vivant du vieux sire de la Suze, oncle de monseigneur, aucuns enfants furent tués en la chambre de mondit seigneur, au château de Chantocé, et de vrai , quatre et cinq ans après , quand il fallut rendre ladite place de Chantocé à notre très-redouté sire de Bretagne, j’aidai mon ami Henriet, un autre nommé Petit-Robin et un gros page nommé Hugues , à ôter les cadavres secs et pourris qui là étaient. Petit-Robin et moi, nous descendîmes avec des cordes au fond d’une oubliette, et nous mettions les corps morts en une poche de toile que Henriet et Hugues tiraient en haut, pendant que le sire de Sillé faisait le guet. Or, cette besogne dura toute la nuit, et je comptai de la sorte quarante-six enfants qui furent serrés en un grand coffre et menés par eau à Machecoul. Monsei -7 gneur voulait les voir et prétendait qu’il les reconnaîtrait, entre autres un petit garçonnet dont il louait beaucoup la beauté , disant que sa tète eût fait envie aux chérubins ; mais je lui répondis que c’était grand’pitié que toute cette pourriture, ce pourquoi il s’abstint d’y jeter les yeux et lit chanter une belle

LE MARÉCHAL DE RAYS

messe en musique pour la mémoire des défuiils. Vers ce temps, le bruit courut que nombre d’enfants avaient été occis vilainement dans les châteaux' du pays de Rays, et, sur ce, je conseillai à monseigneur de réduire en poudre certains corps que j’avais vus en une basse-fosse de Macbccoul , ce à quoi il obtempéra : quatre-vingts cadavres environ furent ars dans une seule nuit.

— Maintenez^voiis véritables, dit le lieutenant du procureur 'de Nantes , les aveux de votre complice Henriet touchant les pratiques exécrables qu’aurait exercées ledit sire de Rays? J’estime, pour ma part, que ce sont mensonges et calomnies.

— Force m’est de dire vérité, messires , reprit Pontou; et je n’ai pas si bien commencé pour finir autrement. Henriet a conté les choses telles qu’elles étaient. Monseigneur prenait grande délectation avec les pauvres enfants qn’on lui menait le soir en su chambre , et de sa propre main souventefois il leur* coupait la gorge , après ou pendant l’habitation ; tantôt il leur faisait trancher la tête d’un seul coup, et tenait ses mains sous le jet de sang qui sortait du col coupé, en marmottant ' des patenôtres à Dieu et aux saints, comme aussi des conjurations aux démons. Quand il attachait une corde au col de ces enfants et mettait- cette corde à un croc pour les hisser en l’air, par manière d’estrapade, il ne cessait de leur parler et de les inviter à prier pour lui.

— Vous ne niez donc pas que le sire de Rays ait eu commerce avec le diable? repartit le lieutenant du procureur de Nantes.

— ôui-(la , je voudrais , pour un siècle de purgatoire, que ces inipiélés et sacrilèges ne fussent pas les causes de la mauvaise vie que menait monseigneur, car il aurait moins à expier ; mais je regrette que le diable ait été l’instigateur du meurtre de tant de petits enfants. Ainsi, un soir que monseigneur avait eu grand passe-temps avec un de ces enfants, il en prit le cœur et une main , qu’il plâça sur des charbons ardents jusqu’à ce que cette main et ce cœur eussent été séchés parle feu; alors il les mit dans un pan de sa robe et les porta chez maître François, qui était à cette heure en parlement avec les esprits' des ténèbres. Je ne sais ce qu’ils firent desdits objets, mais je vis depuis le cœur enfermé dans un verre ; quant à la main , on me dit que c’était une mandacjore ou talisman }>our avoir richesses. Henriet me rapporta que ladite mandagore , ou main de gloire suivant aucuns, se trouverait dans le chaperon de monseigneur et qu’elle l’empêcherait de mourir par le fer, par l’eau et par le feu, tant qu’il la garderait de la sorte sur lui. Voici que je me souviens de ce qu’il dit à ce sujet, lorsque messire Jean Labbé vint à Machecoul avec les sergents ; « Vite , qu’on cherche mon chaperon de velours noir à double rebras ; car là est mu liberté , mon honneur, ma vie ! » Mais , quel(|ue diligence qui fût faite pour retrouver ledit chaperon , nous ne sûmes ce qu’il était devenu , et j’estime que l’Ennemi des hommes l’avait dérobé, puisque monseigneur ne put s’en aiderdans ce danger, ce qui lui fit dire : « Mon chaperon perdu, j’en perdrai la tête! »

LE MARÉCHAL DE RAYS

— Ne fûtes-vous pas témoin d’autres maléfices et invocations diaboliques? demanda le présidpnt de Bretagne,

— Si fait, messire ; car monseigneur ordonnait que je restasse le plus possible à scs côtés, lin jour, j’entendis comme un cri de chevêche ou de hibou dans la chambre de monseigneur, qui était avec maître François Prelati; sur quoi je courus en grande hâte et entrai sans gratter à la porte ; je vis maître François faire un grand cercle sur le pavement, avec une sorte de couleur rouge qui ressemblait à du sang, et, dans ce cercle, il traçait des caractères et des croix, tandis que monseigneur, tête et col nus, sans pourpoint ni chemise, dessinait et peignait contre la muraille une manière d’armoiries représentant deux têtes, deux dagues et deux croix. A mon entrée, il se tourna en sursaut, et me cria ; « Va-t’en, Pontou , car il s’en va venir, et tu n’es point paré pour le recevoir! Sors, sans regarder derrière toi! » Lors, je descendis tout tremblant dans la salle au-dessous de ladite chambre, et j’étais plein d’angoisse, écoutant et attendant; le cri de bibou que j’avais ouï se fit entendre derechef, et tout à coup, sur le plancher, en haut, marcha une bête qui semblait être un chien ou un loup, en hurlant d’un air furieux et lamentable. Aucuns des pages qui étaient dans la salle se dirent entre eux ; « Oyez , oyez le diable ! ” Je me signai, et m’aventurai d’aller voir si monseigneur n’avait pas besoin d’aide. Ce fut Iqi qui ouvrit la porte, et je remarquai sur sa joue droite une plaie saignante qui devait être une morsure.

8t PROCÈS CÉLÈBRES.

— N’as-tu rien entendu, Pontou? s’enquit monseigneur.

— Nenni, répondis-je en ne voyant plus maître François ; mais le diable s’est-il retiré sans une proie?

— Maître François y a failli laisser son corps et son âme, répliqua-t-il.

— Le diable vous a-t-il apparu , monseigneur?

— Oui, vraiment.

— Sous quelle forme?

— Celle d’un chien rogneux, qui avait la gueule remplie d’écume et de sang.

Je dis alors que j’eusse été bien aise de le voir et de le chasser d’un signe de croix ; à quoi monseigneur objecta que mon signe de croix m’eût fait mourir. Néanmoins , j’étais en peine d’assister à une invocation, et priai maître François de m’avertir, ce qu’il fit de l’aveu de monseigneur. Une nuit, par un grand vent, monseigneur et maître François eurent fantaisie d’invoquer certain démon qui tient sous sa puissance les trésors cachés : nous partîmes de Machecoul vers la mi-nuit, couverts de capes de pluie, car il ventait et pleuvait h merveille ; nous allâmes ainsi en un pré 011 sont de grandes pierres levées. Maître François traça un cercle magique avec un coutelas trempé dans le sang, et planta ledit coutelas au milieu, la pointe en haut; après quoi il nous dit de venir dans le cercle, pour éviter l’atteinte des démons , et il alluma une torche, en appelant Barion et autres diables. J’eus merveilleuse peur à ces cris , et j’aurais fait le signe de la croix, si monseigneur et maître François ne m’eussent conjuré de n’en rien faire, sous peine

LE MARÉCHAL DE RAYS. . ■ 85

de nous perdre tous. Uàrion et les autres ne vinrent pas toutefois à l’appel, et maître François prétendit que c’était moi qiîi les en empêchais, comme ayant' haine et rancune contre eux. Donc, je ne vis et n’entendis rien, si ce n’est le tonnerre et la pluie qui redoublaient. Mais, étant sorti du cercle et ayant éteint la torche , je sentis un grand chien qui passait dans mes jambes, et qui me fit presque choir. Maître François assura que ce chien n’était autre que Barion , et qu’un trésor devait exister caché dans ce pré. Je fus encore spectateur d’une autre invocation qui ne réussit pas mieux : c’était maître Jean l’Anglais qui en fit les frais. Devant que d’y aller, il voulut que monseigneur lui hailldt cédule, disait-il, et, sur le consentement d’icelui , il lia et étreignit le petit doigt de la main gauche de mondit sire et en tira du sang , avec lequel fut signée une lettre écrite de certaine encre, que l’Anglais avait préparée. Monseigneur m’avoua depuis que , dans ladite cédule , il s’engageait à offrir au diable, en sacrifice, les cœurs de cinq enfants. L’invocation eut lieu en un pré sous Machecoul , près l’Espérance, devers une borde isolée où habitait la nommée la Picarde, fille d’amour. Monseigneur et moi, ainsi qu’un nommé Guillaume Crevais, nous entrâmes dans le cercle, autour duquel on avait semé du chanvre sec et des feuilles de houx; puis, l’Anglais commença ses conjurations qui n’amenèrent rien , si ce n’est que monseigneur se sentit mouillé comme s’il fût chu en une rivière,, et pourtant il ne pleüvait pas à cette heure. En outre de ce, maître Jean, qui mit lepied hors du cercle par mégàrde, fut fort battu, égra-

ligné cl Iriboulé, du faildc cerlaitls pelils diables, nous .dil-il, lesquels sonl de la suile du grand diable d’enfer. Ledll invocaleur, d’ailleurs, faisail mal son niéiier, car, une autre nuil, élanl allé seul à l’œuvre magique , il revlnl à Macliecoul blessé lellement qu’il ne pouvail parler, cl marchail à grand’peine el ahan. Toulefois la Picarde, qui avail vu de sa borde le myslère de l’invocalion , disail haulement que l’Anglais ne faisail que feindre, el que le plus malin diable élail en sa peau,

— N’avez-vous pas autre chose à déclarer à juslice? demanda'Picrre de l’Hospilal, que le crime de' magic et sorccllérié préoccüpail plus que tous les forfaits du sire de Rays. Maintiendrez-vous sous la torture voire témoignage?

— Monseigneur, j’ai dit tout ce que je sais des faits de la cause , répondit Ponlou ; mais j’ajouterai seulement que mon bon sire de Rays ne peut être condamné et puni, attendu qu’il n’était pas libre de scs intentions el de scs faits, car il se trouvait soumis à la possession du diable, quoi qu’il fît pour s’en délivi’cr par messes, oraisons, jeûnes, aumônes et toutes bonnes œuvres. •

— J’ajouterai à ceci, dit Henriet, qui voulut aussi atténuer les crimes de son maître, que monseigneur était le plus sage, le plus juste, le plus généreux des seigneurs , hormis dans les cas de meurtres d’enfants el d’invocations diaboliques.

— La Cour décidera , reprit le président de Bretagne ; quant à vous , pitoyables pécheurs , avant que justice ait pi’ononcé votre arrêt, je vous convie û bien

LE MARÉCHAL DE RAYS. «T

confesser vos péchés, et faire nnicnde honorable à Dieu , qtie vous aves si grièvement offensé. '

Malg^ré les aveux de Pontou et de Hcnriet, qui avaient confirmé tous les faits de l’accusation intentée contre le sire de Rays , on ne revint pas sur le délai accordé h cet accusé , pour qu’il eût à préparer ses moyens de défense, et l’on attendit que le terme de ce délai fût à peu près expiVé , Sans poursuivre les débats de la cause.

On aurait pu aisément retrouver quelques-uns des complices du maréchal , ceux du moins qui étaient restés cachés en Bretagne; mais le duc, qui se fit rendre compte de tous les détails de la puocédure, ne voulut pas augmenter le scandale, en augmentant le nombre des accusés ; il empêcha môme qu’on ne fit de nouvelles recherches dans les châteaux et maisons du sire de Rays , dans la crainte de voir surgir les preuves de nouveaux crimes, plus mystérieux et plus abominables encore que les premiers.

L’horreur répandue dans le public par l’instruction judiciaire exigeait qu’on ne tardât pas trop longtemps à venger la religion et la morale indignement outragées; déjà on s’étonnait qu’une condamnation capifale ne fût pas encore intervenue , et l’on disait à Nantes que le sire de Rays serait bien assez riche pour racheter sa vie , comme il l’avait fait d’ailleurs , six années auparavant, en cédant scs plus beaux domaines au duc de Bretagne.

Il est vrai que les parents et les alliés de l’accusé , ayant appris que le roi Charles Vil, aux pieds duquel la dame de Rays était allée se jeter, 'ferait une dé-

marche en faveur d’un de ses maréchaux de France, et Imoteslerait contre la sentence, quelle qu’elle fût, commençaient à se remuer autour du duc de Bretagne, et à demander des .lettres de grâce et d’abolition pour le sire de Rays.

Le duc de Bretagne , conseillé par l’évêque de Nantes et par quelques autres ennemis de Gilles >de Rays, déclara qu’il renbnçait à son droit de grâce, si l’accusé était traduit en Cour d’Eglise comme sacrilège et invocateur des démons.

Cependant le sire de Rays, instruit des actives sollicitations de sa femme auprès du roi de France, écrivit à ce prince une lettre qui ne servit qu’à refroidir et à paralyser les bonnes dispositions de Charles VII à son égard.

U Mon très-cher, très-honoré et très-redouté sire , vous avez entendu comment i^otre très - indigne et très-misérable sujet et serviteur, moi Gilles de Laval, sire de Rays et autres lieux, suis présentement retenu au Bouffay de Nantes, pour y être jugé sur certains faits de meurtre et malélices.

» La vérité est que je suis grandement coupable, et que je mériterais d’être mis à mort , si je n’étais de ma personne inviolable, d’autant que j’ai été fait par votre autorité votre chambellan et un de vos six maréchaux de France. Je requiers donc de votre justice, bonté et clémence, que vous daigniez me venir en aide, soit en intercédant messire mon beau cousin le duc de Bretagne, soit en le menaçant de vos armées victorieuses. Je ne demeurerai toutefois impuni

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LE MARÉCHAL DE RAYS. 89

et absous , car j’ai ferme résolution de quitter le monde et les vanités d’icelui, pour me rendre moine en un couvent et m’adonner à pénitence, en détestant mes gros péchés et en espérant la vie éternelle,

« n Souventefois je me reproche et me lamente d’avoir laissé votre service , il y a six ans , mon très-vénéré sire , car en y persévérant , je n’eusse pas tant forfait ; mais jë dois néanmoins confesser que je fus induit à me retirer en mes terres de Rays, par certaine furieuse passion et convoitise que je sentais envers votre propre Dauphin, tellement que je faillis un jour l’occire, comme j’ai depuis occis nombre de petits enfants, par secrète tentation du diable.

Il Donc, je vous conjure, très-redouté sire, de ne pas abandonner en ce péril votre humble chambellan et maréchal de France, lequel ne veut avoir Ja vie sauve que pour faire une belle expiation de ses méfaits sous la règle des Carmes.

)) Sur ce, je prie Dieu, mon très-aimé sire, qu’il vous doint bonne vie et longue pour l’avantage de votre royaume et la paix de vos pauvres sujets. »

Cette étrange lettre , qui témoignait que le sire de Rays n’ avait pas l’usage de toute sa raison, puisqu’il avouait au roi ce qu’il niait devant ses juges , engagea seulement Charles Vil à envoyer un de ses conseillers à Nantes , pour s’informer de l’état de l’affaire du sire de Rays,

Ce conseiller tint avec le duc de Bretagne quelques conférences secrètes , dont rien ne transpira , et qui eurent sans doute pour résultat de déterminer le roi

à rester tout à fait étranger au procès criminel d'un des grands officiers de sa couronne.

Le 24 octobre « tout l’appareil de la question ordinaire et extraordinaire avait été déployé dans la grande salle des plaids du Bouffay. •

Les chevalets , les coins , les cordes étaient prêts à torturer le patient, mais une tapisserie les dérobait à la vue, et lorsque le sire de Rays fut amené devant le tribunal t il ne pouvait soupçonner que la géhenne fût si proche t il regarda toutefois avec inquiétude l’ample tenture qui fermait une partie de la salle , et il crut que le duc de Bretagne assisterait en personne aux débats derrière ce rideau.

11 était venu pourtant avec l’intention de faire des aveux complets, et d’arriver ainsi plus tôt à son but, qui était toujours de distribuer ses biens aux pauvres, et d’entrer comme moine dans le couvent des Carmes de Nantes. Il ne doutait pas que ce sacrifice ne parût sufiisant à tout le monde pour l’expiation de Ses infamies et de ses sacrilèges.

Son confesseur n’avait pas peu contribué à lui faire prendre ce parti, qui devait tourner au profit du couvent où le sire de Rays voulait se renfermer pour le reste de ses jours.

Celui-ci portait donc Une robe de carme, et il se croyait déjà ordonné carme ou à peu près ; aussi, se mit-il à genoux, les mains jointes et les yeux baisses, pour prier, avant son interrogatoire.

— Messirc Gilles de Laval, lui dit le premier président de Bretagne, voici que vous comparaissez pardevant nous pour la seconde fois, afin de répondre

LE MARÉCHAL DE RAYS

au réquisitoire de M. le lieutenant du procureur de Nantes , lequel réquisitoire vous a été lu et présenté.

— Je répondrai franchement et librement , monseigneur, dit- il avec autant de calme que de fermeté, mais toutefois sous la réserve de la bénigne intervention de mon très-vénéré sire le roi de France, duquel je suis ou ai été chambellan et maréchal, comme il appert de mes lettres de création dûment enregistrées au parlement de Paris...

— 11 ne s’agit point de mêler à cette affaire messirc le roi de France, interrompit le président: si vous ôtes ou fûtes cbathbcllan et maréchal de mondit sire le roi de France, vous êtes pareillement vassal et homme-lige de notre sire le duc de Bretagne.

— Ce que je ne cécuse vraiment ; mais , au contraire, j’attends que mondit sire le due de Bretagne me veuille permettre de me tetraire en un couvent de carmes pour y amender mes vilains faits et y avancer le salut de ma pauvre âme.

— Ainsi soit-il, messiré. Maintenant, dites quels sont ces faits et confessez toute la vérité, si mieux n’aimez être géhenne et torturé.

— 11 n’est que faire de torture et de géhenne» monseigneur, puisque je m’ert vais confesser tout.

— Vous plaît-il qu’on relise le réquisitoire que vous avez entendu par ci-devant ?

— Non point, je vous prie, je h’ai eu garde de l’oublier?.. Mais ne me donnera-t-on nouvelles dé mes chers serviteurs Henrict et Pontou?

— Oui bien, car ce sont leurs propres aveux dont

il vous sera fait lecture par M. le lieutenant du procureur de Nantes.

— Nenni, monseigneur, dit celui-ci, qui continuait à favoriser l’accusé avec une flagrante partialité ; je prétends m’inscrire en faux contre lesdits aveux, à moins que messire de Rays ne les confirme par les siens, ce qui ne sera pas, à Dieu plaise !

Pierre de l’Hospital fit un geste pour arrêter ce plaidoyer scandaleux en faveur de l’accusé, «t il enjoignit au greffier de lire les témoignages de Pontou et d’Henriet.

Le sire de Rays ne savait pas la conduite que ses deux complices avaient, tenue dans leur interrogatoire, et quoiqu’il se fût préparé, d’après les avis de son confesseur, à faire lui-même les aveux les plus explicites, il demeura consterné, en apprenant que Pontou et Henriet avaient tout avoué les premiers.

Il versa des torrents de larmes et poussa des sanglots étouffés, qui couvraient par intervalles la voix du greffier. Il comprit qu’il ne pouvait plus compter sur personne, puisque ses deux plus chers serviteurs l’avaient abandonné et trahi.

— Qu’avez-vous à dire là-dessus? lui demanda le président de Bretagne, quand la lecture fut achevée.

— Que vous en semble, monseigneur? interrom-' pit le lieutenant du procureur de Nantes, pour indiquer à l’accusé la réponse qu’jl devait faire ; ije sont-ce pas là de beaux mensonges et calomnies notoires ?

— Hélas! non, répliqua le sire de Rays en relevant son visage inondé de pleurs. Henriet et Pontou

LE MARÉCHAL DE HAYS

ont dit vrai, et Dieu lui-même a délié leurs langues pour m’exciter à faire une confession générale de mes péchés.

— Faites-la donc, messire, reprit le président, et diminuez par là le fardeau de ces péchés en cette vie et dans l’autre.

— 11 est bien vrai, messires, dit le maréchal après s’être recueilli et encouragé tout bas, il est bien vrai que j’ai ravi des petits enfants aux pauvres mères ; ces enfants, je les ai tués ou fait tuer, soit en leur coupant la gorge avec dagues, couteaux et autres > allumelles, soit en leur séparant la tête du corps avec haches et braquemards, soit en leur rompant le crâne avec bâtons et marteaux, soit autrement : aucunes fois, je leur enlevais ou faisais enlever des membres, comme mains, bras, jambes, et cœtera; aucunes fois , je leur fendais la poitrine ou le ventre pour voir les entrailles ou le cœur dedans.; aucunes fois, je les faisais attacher par une^ corde à un croc de fer pour les étrangler et les faire languir; puis, quand ils languissaient, j’avais habitation d’eux; aucunes fois, iceux morts et encore chauds, je les baisais et prenais plaisir à voir les plrfs belles têtes ; après quoi , les corps étaient ars et consumés en cendres.

— Devers quel temps avez-vous commencé ces pratiques exécrables? dit Pierre de l’Hospital, étourdi de la franchise de ces horribles aveux. Qui vous a induit à ce faire? C’est assurément l’Eiîprit du mal, l’Ennemi des hommes, le Tentateur?

— Je ne sais, mais j’ai , de moi-même et de ma

té(e, sans conseil d'autrui, pris ces imaginations d'agir ainsi, seulement par plaisance et délectation do luxure; de fait, j’y trouvais incomparable jouissance, sans doute par l’instigation du diable. 11 y a huit ans environ que cette idée diabolique me vint; ce fut l’année même où feu mon aïeul le sire de la Suze alla de vie à trépas. Je quittai lors le camp du roi de France, pour me rendre à Chantocé, afin do mettre la main sur les biens et héritages du défunt : or, étant d'aventure en la librairie dudit chéteau , je trouvai un livre latin de la vio et mœurs des césars de Rome, par un savant historien qui a nom Suétonius; ledit livre était orné d'images fort bien pointes, auxquelles se voyaient les déporlements de ces empereurs païens, et je lus en cette belle histoire comment Tibérius , Caracalla et autres césars s’ébattaient avec des enfants et prenaient singulier plaisir à les martyriser. Sur quoi, je voulus imiter lesdils césars , et le même soir, je commençai à ce faire, eu suivant les images de la leçon et du livre. Pour un temps, je ne confiai mon cas ù personne; mais depuis, je dis tout le mystère ù mon cousin Gilles de Sillé, après ù maître Roger de Rricqueville, et successivement à Henrict , à Pontou , à Rossignol, à Prinçay, à André Bricbct, ù un nommé Hugues et à 'un autre nommé Robin, lesquels tous deux sont morts très-chrétiennemont. Ce furent les susdits qui avisaient à trouver des enfants pour mes besognes et qui aidaient au mystère, notamment Henriet et Pontou, que j’avais dressés à ce jeu. Les enfants tués à Chantocé étaient jetés au bas d’une

LE MARÉCHAL DE RAYS

tour en un pourrissoir, d’où je les fis tirer une certaine nuit et mettre en un coffre pour être transportés à Machecoul et brûles, ce qui. fut fait. Quant à ceux occis à Machecoul et ù Nantes , en l’hôtel de la Suze, on les brûlait en ma chambre, hormis quelques belles têtes que je gardais comme reliques. Or, je ne saurais dire combien furent ainsi tués et ars.

— Voulez-vous pas , reprit le président de Bretagne, nommer ou désigner aucuns des enfants qui périrent ainsi?

— Le compte en serait long , messire , et je me rappelle moins les noms de ces enfants, que leurs têtes avant et après leur mort. Il me souvient surtout d'un beau jeune fils qui demeurait chez Bodigo et qu’Henriet. m’amena pendant que j’étais à Bourgneuf. Ce soir-là, audit lieu de Bourgneuf, j’eus habitation de lui et le mis à'mort de ma main. Le corps fut caché dans une couverte et porté à Machecoul. Je me remémore aussi un joli petit page qu’avait Prinçay, et uu autre appartenant à un de mes gentilshommes, le sire de la Saulsaie. J’ai encore rcmerabrance d’un mignon garçonnet -qui fut meurtri à Vannes, où j’étais de passage; et ce fut André Bri-' chet qui me le bailla, en disant : u Tenez, monseigneur, ceci est morceau de roi. » Des autres qui eurent même sort, je ne saurais rien dire, sinon qu’ils furent en nombre de six vingts environ par année.

— Ce serait donc huit cents au moins en l’espace de sept années ! s’écria Pierre de l’Hospital en se signant avec douleur. Ah ! messire, vous étiez possédé

du démon sans doute ! Je prie Dieu pour que vous ne le soyez encore présentement.

— En vérité, le démon me tourmentait parfois, mais je le chassais du mieux que je pouvais, à force d'oraisons, de messes et d’offrandes.

— Or, je vous prie de dire à justice tout ce que vous savez de ce démon, comment il vous a assailli et comment vous l’invoquiez aucunes fois, avec l’assistance des sorciers, nécromanciens et invocateurs de diables?

— Hélas ! messire, dit le sire de Rays fondant en larmes, il est bien vrai que j’ai invoqué les démons ou plutôt que j’ai été témoin des invocations; mais, devant que d’y être, j’entendais la messe et me confessais, en sorte que le diable n’y pût mordre. Aussi, ces pieuses menées empêchèrent certainement que les démons vinssent auxdites invocations et consentissent à faire selon mes désirs.

— Racontez-nous le fait de ces invocations, sans rien omettre ? i\’avez-vous pas repentir d’avoir commis de tels sacrilèges?

— J’ai ferme confiance, messire, qu’ils sont absous par mon confesseur; autrement, je craindrais trop de mourir en état de péché mortel. Je dirai les choses sans ordre de temps ni de lieu, selon que ma mémoire y aidera. Il y a environ un an et demi, je dépêchai maître Eustache Blanchet, un de mes domestiques, devers les parties de Florence, où sont, disait-on, les grands magiciens, et, de fait, il ramena dudit pays maître François Prelati, très-savant homme, notamment pour les invocations du diable.

LE MARÉCHAL DE RAYS

Ledit Prelati, étant venu, me déclara qu'il avait trouvé manière par conjuration de faire apparaître un esprit ou diable, nommé Barton, toutes les fois qu’il voudrait l’appeler; il déclara, en outre, que ce Barion avait trois empires, qui étaient science, puissaaice et richesses. Sur quoi, je le priai de faire aucunes invocations où je parlerais à ce Barion, et il en fit trois auxquelles je fus, l’une dans la grande salle de Tiffauges, l’autre en un clos à Bourgneuf-en-Rays, et la troisième je ne sais en quel lieu, d’autant que j’y allai de nuit avec l’invocateur. Maître Lustache Blanchet, qui savait que lesdites invocations se faisaient et qui toutefois n’y alla point, me déconseilla d’y aller et m’apprit qu’un seigneur florentin avait été' moult passionné et mis à mal en une telle invocation.

— Dites comment se faisaient lesdites invocations , et auparavant recommandez votre Ame à Dieu, crainte de son châtiment.

— Auxdites invocations , l’invocateur traçait avec charbon sur le pavé et avec couteau suy 1 r terre un grand cercle, .autour duquel étaient pareillement tracés des caractères magiques et des croix ; puis , ledit invocateur, entrait dans le cercle , tenant certain livre tout plein de noms de diables écrits en couleur de sang , et il lisait en ce livre deux heures durant , et il appelait ù voix haute les diables qui ne se pressaient de venir ; car , à nulle desdites invocations où je fus de ma personne , je ne vis le diable et ne parlai avec lui , ce dont j’eus grand courroux. Néanmoins, certaines invocations auxquelles je n’assistai point réussirent mieux. Au retour d’une d’icelles ,

mailre François me dit qu’il avait vu Barion et parlé avec lui, mais que ledit Barion avait averti qu’il ne viendrait point à moi , quoi que je fisse , parce que j’avais failli à tenir certaines promesses à lui faites. A quoi je répondis que ledit François allât demander au diable ce que je souhaitais, et je promis d’octroyer à ce diable tout ce qu’il ordonnerait, sauf ma vie et mon âme , pourvu qu’il me donnât ce que je lui demandais, à savoir, science, puissance et richesses. Maitre François- retourna donc à ses invocations et me rapporta qu’il avait revu le diable , lequel demandait seulement pour donation certains membres d’enfant, ce que je promis; et la première fois que je tuai un petit enfant , j’en pris une main , le cœur et les yeux, que maitre François dut rendre à son diable , de ma part. Je ne fus pas toutefois aux invocations, une desquelles mit en péril l’invocateur, qui me dit , après , que le diable lui avait apparu sous la figure d’un gros serpent, dont il eut grand’peur. Sur quoi , je proposai d’y aller avec du bois de la vraie Croix qui nous devait tous garder de mal ; mais ledit François ne voulut me suivre , disant que ce serait pour en mourir , d’autant que le diable deviendrait comme enragé de voir la vraie Croix et se vengerait de nous en furieuse façon, nous battant et pclaudant si bien que le médecin n’y pourrait rien. Ce qui fit que je me désistai d’y venir. Mais, lors d’une invocation à laquelle j’étais présent, maître François s’écria tout à coup : « Voici Barion! n Je ne vis personne à l’entour du cercle, hormis un vilain chien noir qui s’enfuit en grognant. Ledit François insistait toute-

• LE MARÉCHAL DE RAYS

fois, disant que Barion s'était montré à lui, avec beaucoup d’or en sa main. « Tenez, monseigneur, s’écria-t-il : il a laissé pour témoin ce lingot d’or. » Ce disant , il me fit voir à terre quelque chose qui brillait aux flambeaux ; mais ce n’était qu’une manière d’oripeau , que je ne touchai point. Maître François le prit et s’étonna grandement de ce que l’or se fût mué en ce pauvre oripeau : il prétendit que j’avais causé ce changement par quelque signe de croix ou quelque remembrance d’oraison. Depuis, notamment à Josselin, ledit François persévéra dans scs invocations où je ne voulus être, mais il ne. put forcer Barion d’y venir et de répondre, ce dont il était tout perplexe et camus. « M’est avis, me dit-il, que vous ne cessez d’être en chapelle et que vous mangez plus de messes qu’ évêque ou cardinal. » De fait, je n’arrêtais pas de faire dire des messes en belle musique , pour l’honneur de Notre-Seigneur Dieu , car je n’entendais nullement donner au diable mon corps et mon âme. Cependant , un certain jour, par je ne sais quelle tentation que j’ai fort détestée , je consentis à bailler cédule au di^le , pourvu qu’il fit pacte avec moi ; ladite cédule fut disposée par maître François, qui l’écrivit en caractères étranges et m’invita de la signer sans la lire , ce que je ne refusai de faire ; néanmoins , je ne voulais bailler au diable c^tte cédule que contre promesse et appointe- .nient de sa part : je tenais donc toujours en main ladite cédule durant l’invocation, mais, comme le diable n’y vint pas , je brûlai cette cédule en me signant bien dévotement. Henriet et Pontou, que j’en-

PHOGÈS CÉLÈBRES. *

voyfti È perlftinee invocations où je n’allai point , me dirent an relonr qu’ils n’avaient vu que des grenouilles et des couleuvre^ qui ne semblaient issues de l’enfer. iVu dernier voyage que je fis à Bourges pour voir le roi notre sire , maitre François , qui demeurait ù Tiffauges pour continuer ses invocations , m’cïivoya par un cbevaucheur d’écurie certain message sous paroles couvertes qui signifiaient que la besogne allait bien; avec une chose ayant couleur d’argent dans une bourse de soie noire, laquelle était contenue en une boite de vermeil ; comme il me faisait dire que c’était une très-précieuse chose et que j’eusse à la bien garder, pour avoir contentement ù mes désirs , j’y ajoutai foi et gardai ladite boite , pendue h mon col, jour et nuit; mais, voyant que rien ne me profitait à la cour du roi, je jetai cette boite en un puits de l’hôlel de messire Jacques Cœur. Au xetoiir , maitre François me dit que j’avais moi-même perdu et saeribé mon bonheur, d’autant que cette chose était un merveilleux talisman ; il me conseilla , pour apaiser Barion qui devait être moult iré et dépité , de faire acte d’humilité chrétienne et d’amende honorable envers lui, en donnant à manger à trois pauvres , aux trois grandes fêtes de l’an : ce que je fis par une seule fois , à la Toussaint , et servis moimême ces pauvres , comme leur petit serviteur , coupant leur pain, leur versant à boire et présentant à laver. Ce fut grande pitié chez mes domestiques, qui me prièrent de ‘ne plus accepter telle vergogneuse pénitence.

— Cet invocateur fut-il le seul? demanda le pré-

LE MARÉCHAL DE RAYS. lOl

sldcnt de Brelagne, qüi n’avait cesse de prier mentàlenient pendant les aveux de racctisc.

— Ncnni , tnèssire; avant qüe ce François Pr’elaÜ fftt à mon service, j’avais aiitres invocateurs, moins savants et renommés , entre autres un nomiric Dumesnil , qui était trompette dans nia cortipagnle d’armes, un Anglais nommé maître Jean de la Ulviérc. Un nommé Louis qui gardait les bÔles aux champs, et un autre, clerc et chantre de ma chapelle, nommé maître Antoine. Lesdits invocateurs firent cent conjurations, dont le diahle se riait sans doute, car il ne vint onc pour faire pacte avec moi , quoique j’y aie mis toute peine et diligence possible. Ln jour, Duinesnil me vint déclarer qil’il avàil vu le diable, lequel demandait une cédule signée de mon sang. Je n’y trouvai point à redire, pensant à part moi que je baillerais la cédule, en rétractant et hiant ce qu’elle contiendrait...

— N’omettez de nous dire ‘ce que contenait ladite cédule ou du moins ce qu’elle devait contenir, interrompit Pierre de l’Hospital.

— Il ne me souvient des tchnes de la cédule, inaiS je promettais au diable de lui donner aucunes choses joutes les fois qu’il viendrait â moh invocation , pourvu qu’il me donnât, éii échangé et loyer desdites choses, science, puissance et richesses.

— Quelles étaient lesdites choses prohiises au diable et contenues cii ladite cédule? interrompit encore le président de Bretagne.

— .Mettez que je ne me les remémore, messire, dit le sire de Rays en rougissant ; mais tenez pour

certain que ce n’était ni ma vie ni mon ûme. Donc, la cédule étant faite , pour la signer , Dumesnil me piqua d’une épingle le petit doigt et en tira du sang. Puis, nous allâmes ensemble à l’invocation, en un pré , sur la mi-nuit , et il pleuvait si dru que la cédule fut tout effacée, sans que le diable la vînt recevoir. Je n’ai point oublié non plus une invocation que fit maître Jean l’Anglais et que je ne vis pas ; Eustaclie, Henriet et Pontou y allèrent en ma jilace et rencontrèrent au milieu d’un bois , près Tiffauges, noire invocateur, qui, armé de pied en cap, suait i\ faire ses conjurations. Il fit entrer dans le cercle les trois compagnons et leur dit de se jeter la face contre terre, dès qu’ils entendraient un bruit de chasse, car ce serait le grand diable. Donc, certaine rumeur s’éleva de par les bois , comme de cris de bêle et de sons de trompe : Henriet et Pontou ne faillirent à se cacher le visage , quand se fit cette rumeur , et maître Jean leur disait de ne pas lever la tête , sous peine de la vie. Enfin, la rumeur cessa, et l’invocateur leur conta que le diable était venu à lui, en figure de léopard^ mais qu’il avait passé outre, sans lui rien déclarer; en preuve de quoi il me montra aucuns poils , arrachés, disait-il, de la crinière dudit- diable, lesquels il brûla par-devant moi avec autres paroles conjuratives. Je lui baillai vingt réaux pour sà peine, et il s’en alla, promettant de retourner bientôt vers moi, ce qu’il ne fit.

— A quelle cause attribuez-vous l’obstination du diable à ne jamais venir auxdites invocations? demanda le président.

— J’estime que le diable ne venait , à cause des

LE MARÉCHAL DE' RAYS

messes que je faisais dire par les gens de ma chapelle et aussi aux menus suffrages que je murmurais tout bas durant les invocations, A ce propos, j’ajouterai ceci. Je fis faire une invocation par je ne sais quel invocateur, dans une chambre du clnUcau de Machecoul ; mon cousin Gilles de Sillc y était , mais il ne voulut entrer avec moi dans le cercle , et se tenait sur une fenêtre, avec intention de saillir liors, s’il voyait venir le diable. Pour moi, j’étais au cercle, n’osant faire le signe de la croix , parce que ledit invocateur m’avait défendu de ce faire, sous peine de grand péril. Or, des voix s’entendirent, qui n’étaient pas voix humaines, et j’eus si merveilleuse peur, me sentant mal confessé ce jour-là, que je songeai à une oraison de Notre-Dame, commençant par Alma wafery incontinent, l’invocateur me commanda de sortir du cercle, et alors, craignant d’être happé par le diable, je sortis dudit cercle, faisant le signe de la croix et laissai seul ledit invocateur, sur lequel je fermai l’huis de la chambre tandis que Gilles de Sillé s’enfuyait par la fenêtre. Étant venus toutefois écouter à la porte, nous entendîmes qu’on battait l’invocateur, comme si l’on frappait sur une couette de lit. Je dégainai ma dague et Gilles de Sillé fit de même ; puis, ouvrîmes la porte pour voir ce^que c’était : ledit invocateur gisait hors du cercle , gémissant et pleurant, moult blessé au visage et ailleurs, ayant au front une grande bosse, tellement qu’il ne se pouvait soutenir et je doutai qu’il mourût, ce pourquoi je le fis bien confesser par mon chapelain, mais il ne mourut point.

— Par ainsi , vous croyez , objecta Piérré de P Hospital, que le diable fût venu à vous et vous eût parlé, si vous aviez été déconles?

— Assurément , car le diable , comme on sait , est mis en déroute par un signe de croix et par une goutte d’eau bénite. Voici encore un fait dont 11 me souvient. J’avais envoyé Gilles de Sillé au pays de Normandie, pour quérir et amenér des invocateurs ; il trouva une femme qui se mêlait de sorcerie et qui refusa de venir à Machecoul , disant que si je n’ôtais mon cœur de l’Eglise et de ma chapelle , je ne parviendrais onc à mon intention, line autre femme normande , qui prédisait l’avenir et tirait des horoscopes, déclara pareillement que je n’accomplirais l’œuvré qûe je pourchassais, et ce par ma grande fidélité àouïr des messes , à pratiquer des jeûnes et à honore!* les liéüJc saints et les personnes d’Église. Il in’est donc permis , messire ^ de me réjouit* de cette grâce que Dieu m’a faite de tenir toujours ma pauvre âme pécheresse en étal de Contrition et de grâce , eh sorte que je pusse à toute heure paraîti*e au dernier jugement.

cette CbnfessiUh volontaire était trop explicite pour qu’on essayât èticore de défendre l’accusé ou même d’atténuet* l’accusation intentée contre lui.

Le procureur du lieutenant de Nantes cessa donc d’arguer de faux les témoignages de Pontoü et de Hcnrict ; il réconnut que lés faits de la cause étaient avérés ; mais il soutint que ces faits étaient du ressort de la Coür d’Eglise, et il opinà pour que Ites accusés fussent traduits devant le tribunal de l’évêque de Nantes et jugés par l’ofilcialilé.

LE MARÉCHAL DE RAYS

C’était urte manière de motiver un nouveau délai; qüi permît à là danie de Rays de revenir d’Amboisc et de continuer ses démarches , en faveur de sort mari, auprès du duc de Bretagne. ^

Le président Pierre de l’Hospital, qui fut bien aise sans doute dé se récusér dans une affaire aussi grave, à laquelle toutfe la* noblesse bretonne était intéressée dans là personne du coupable , approuva les conclusions dé maître Philippe de Livron , et renvoya le Sire de Rays en Cour ecclésiastique , pour achever le procès de la Cour séculière.

A peiné cette sentence fut-elle rendue, qu’un sergent d’armes, portant un boqûeton mi-parti aux couleurs de l’évêque de Nantes, parut daiis là salle et somiila par trois fois, à voix haute et solennelle, messii*e Gilles dé Lax^al , sire de Rays , d’avoir à comparaître éur l’heure devant l’évêque et son tribunal assemblé.

Le maréchal, étourdi dé cette citation imprévue, n’ëut pas l’idée d’y résister ét d’en appeler comme d’abus au président dé Bretagne; il s’inclina eh signe d’obéissance et suivit le Sérgéht d’armes , qui le conduisit Sbüs bonne éscorte à l’évêché, où la Cour de justice ecclésiastique se trbUvait en effet réunie ét toute prêté à jUger.

Ce fut un nouveau procès , qui ne dura que quel- . ques heures.

llné insfruclidri secrète avait été dirigée par l’officialité Sur les faits de la cause ; des témoins avaient été entendus et interrogés par l’official ; le sire de Rays était également accusé des crimes de lèse-ma-

jeslé humaine et divine, de meurtres et sodomie, mais particulièrement de sacrilège , impiété , maléfices et œuvres perverses de diablerie, magie, alchimie et sorcellerie,

11 ne se défendit pas autrement qu’il n’avait fait devant ses premiers juges ; il ne nia aucun des crimes qu’on lui imputait et en avoua un grand nombre qu’on ignorait; il les déplora tous, en disant qu’il voulait consacrer le reste de ses jours à la pénitence et qu’il demandait à se retirer à perpétuité dans le grand couvent des Carmes de Nantes.

L’évôque lui fit alors une admonition pieuse pour l’avertir de se préparer à la mort, car, dans aucun cas, dit-il, on ne lui ferait grâce de la vie.

Le maréchal ne s’attendait pas à une semblable condamnation, et il répondit avec fierté qu’il était parent et allié du duc de Bretagne, grand-officier de la couronne de France et un des chefs de la noblesse du pays ; en .conséquence, il ne pouvait, objecta-t-il, être jugé que par ses pairs , avec l’approbation du roi de France et du duc de Bretagne.

Alors l’évêque répliqua que la Cour d’Église était souveraine et qu’elle jugeait selon les crimes , jamais selon les personnes', il ajouta que le duc de Bretagne et le roi de France s’accordaient d’ailleurs pour que le jugement à intervenir fût exécuté. Le sire de Rays baissa la tête et se recueillit un moment.

— Messires , dit-il ensuite avec résignation , je vous prie de vous souvenir de moi en vos prières , afin que je'fasse une bonne et sainte mort.

Le lendemain 25 octobre , la Cour d’Ëglise ayant

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LE MARECHAL DE RAYS. 107

prononcé son jugement , qui fut transmis aussitôt i\ la Cour séculière, celle-ci n’eut plus de prétexte pour ne pas prononcer à son tour un jugement qui devait 'être définitif et sans appel.

Les portes de la grande salle du Bouffay furent ouvertes, et la foule s’y précipita de toutes parts, afin d’entendre le plaidoyer et l’arrêt ; en un moment, cette salle se trouva remplie de telle sorte , que les sergents avaient beau frapper de droite et de gauche avec leurs honlaies ou baguettes en bois de bouleau, ils ne parvenaient pas à s’ouvrir un passage.

Toutes les issues étaient obstruées , et la place même qui est devant le Bouffay regorgeait de curieux accourus de tous les quartiers et des environs de la ville. Les maisons voisines avaient des spectateurs jusque sur les toits, quoiqu’on ne pût rien voir ni entendre hors de la salle des plaids.

Le Conseil entra en séance, après avoir assisté à une messe chantée eh musique : le président 3e Bretagne, Pierre de l’Hospital, monta sur son siège, et requit de l’assemblée un silence absolu, sous peine de punition corporelle et amende pécuniaire ; il était entouré des jurisconsultes les plus éminents du parlement de Bretagne, et des commissaires que le duc lui avait adjoints pour cette affaire.

André Meschinot, père du poète Jean Meschinot, avait été choisi comme curateur et avocat de l’accusé : c’était un savant docteur, tout chargé de décret et de rhétorique.

Gilles de Rays fut introduit.

Un murmure d’horreur et d’effroi s’éleva parmi la

foule, qüi fit üri liioiivement de retraite et qui s’agilà tumultueusement, malgré l’injonctioh du président et les cris discordants des huissiers.

L’accusé ne parut pas faire attention à la rumeur dont il était l’objet, et il alla s’asseoir, au milieu du prétoire, sur la sellette qq,’on lui avait destinée.

Il ne portait plus sa robe de carme ; il avait , d’aprcs l’avis de sort confesseur, repris ses habits ordinaires, et il était vôtü tout en noir, comme s’il se fût trouvé encore dans un de ses châteaux , entre ses gentilshommes et ses gardes ; les reflets bleuâtres de sa barbe recevaient plus d’éclat du contraste dé son chaperon eü velours noir et de son pourpoint en damas noir, garni de fourrures de môme couleur. Aussi, son surnom dé Barhe-Blcue étàit-il dans toutes les bouches.

Il'«emblait très-absorbé dans la lecture d’uh livre d’heures qu’il tenait, et il n’eût pas levé la tête si le président ne l’avait appelé par son nom, en l’invitant à renouveler les aveux qu’il avait déjà faits et à dire son cas iùut à plein.

Gilles de Râys quitta son siège avec humilité , fit un pas vers le tribunal, et se mit à genoux , les mains jointes, cri fixant scs regards sur le crucifix, qui avait été dévoilé à sa prière.

— MesseigneUrS , dit-il d’utic voix ferme, et vous bonnes |jens qui êtes céans, oÿéz ma dernière confession , ét intéressez-vous au salut de ma pauvre âme , en récompense de ces aveux. Les méfaits qtié j’ai commis sont tels que je n’ose y croire hioi-niême présentement; mais la honte que j’en ai me vaudra

LE MARÉCHAL DE RAYS

partio (le rallégenicnt de ma peine en cette vie et dans l’autre. Je reconnais avoir pris , les armes à la main, la forteresse de Saint-Étienne de Malomort, avoir fait prisonnier messire Jean Leferon , et avoir refusé de rendre la place à mon très-redouté et amé sire le duc de Bretagne , (jui l’avait achetée de moi & beaux deniers comptants : ce qui est crhne de rébellion, trahison et forfaiture envers mon souverain seigneur. Je reconnais , et ce avec grande contrition et déplaisance , avoir meurtri et occis grand nombre d’enfants mâles et eu habitation d’eux contre nature, et les avoir fait ardre et mettre en poudre, afin qu’on n’en sût rien : ce qui est crime d’homicide et de sodomie. Je reconnais enfin, et ee avec la plus grande douleur qu'on puisse sentir, avoir conjuré et invoqué le diable , pour obtenir de lui science , puissance et richesses ; avoir eu à gages des invocateurs et sorciers ; avoir voulu bailler cédule signée de mon sang à certain mauvais esprit nommé Barion : ce qui est crime do magie, sorcellerie et sacrilège. Par les faits ci-dessus et autres non moins détectables, j’ai mérité châtiment exemplaire de par les hommes et de par Dieu, lequel châtiment j’accepte avec patience comme expiation de mes péchés et préparation h la vie éternelle.

Ces paroles émurent l’assemblée et le tribunal , malgré l’exécration qui s’attachait à l’accusé et à ses crimes.

Gilles de Rays alla reprendre sa place et continua de lire des prières , pendant que son avocat plaidait ou plutôt essayait d’invoquer la clénienre des juges,'

sans toucher au fond de la cause ni même en discuter les faits principaux.

L’exorde du discours , prononcé par André Meschinot, donnera une idée du reste de son plaidoyer, qui convenait au goût du temps et aux habitudes du barreau, mais qui n’avait aucune analogie avec l’éloquence de Démosthènes et de Cicéron.

« Messeigneurs, et vous en particulier, sage et honorable homme , messire Pierre de l’Hospital, premier président de Bretagne , je vous remémore ce qui est écrit dans les saints Evangiles de Notre-Seigneur Jésus-Christ! » Quand l’Esprit immonde est issu d’un homme, il va par les lieux secs, cherchant autre habitacle, et, n’en trouvant point, il dit : « Je retournerai en mon fort, n Adonc il prend avec soi sept autres esprits plus malins que lui, et ils rentrent et demeurent là en souveraine autorité. »

U’où il appert que ledit homme n’est plus un homme, mais habitacle de démons.

n Voici comme la chose arriva : Nunc audite et intellUjite, dit le psaume.

n Le père des démons, inimicus, l’ennemi des hommes, celui-là qui le premier fut tentateur et fit le péché de notre père Adam , diabolus, autrement l’Orgueil, vint un jour se loger chez messire de Rays , et s’y trouva fort honnêtement reçu,.

» Alors messire de Rays était conseiller du roi de France, qui l'aimait et l’estimait entre tous ses capitaines, et qui le créa maréchal de France en rémunération de scs beaux faits et vaillantises ; ce dont le diable ne se tint pas satisfait, car ce diable Orgueil s’enfle

LE MARÉCHAL DE RAYS. 111

ot croît davantage, si on lui donne à paître. Superbia crescit eundo* ainsi qu’il est écrit.

n Mais ledit diable fut néanmoins chassé du logis qu’il avait usurpé par une belle et honorable dame, qui a nom Religion , et qui secourut mondit sire de Rays.

51 Or, ce diable Orgueil, se voyant expulsé et honni, conjura de revenir dans son fort, après avoir erré, quœrens quem devoret. Messire de Rays , qui oyait force messes et .se confessait très-dévotement, ne se souvint , hélas ! des admonitions de l’Kcriture : Ne glorieris in divitiis. 11 laissa la porte de son cœur ouverte aux tentations et aux a.ssauts de l’ennemi. Tentatio est vila hominis super terram ( Joh , cap. vu).

Or, ledit Orgueil assembla aucuns démons , è savoir : Luxure et Sodomie , Homicide et Félonie , Sacrilège et Sorcellerie, lesquels démons , bien armés et bien résolus , assaillirent la place et y rentrèrent de vive force, comme les Grégeois, issus du cheval de bois, dans la pauvre cité du roi Priamus. Cnidelis uhique luctus, ubique pavor et plurima mortis' imago (Æneidos, cantus ii).

)i Lesdits démons, ayant ainsi occupé cette forteresse, y demeurèrent fermement, sans vouloir accepter de composition et sans crainte d’y être forcés , quelque diligence que fit d’ailleurs dame Religion , aidée de ses capitaines, prêtres, moines, chapelains et chantres , fournie de ses munitions de guerre , comme messes, jeûnes, aumônes et autres.

n Parquoi j’entends prouver que messire de Rays

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ne saurait être responsable des eacès commis par Orgueil el sa bande, tout ainsi qu’une vifte prise d’asseut et tenue en sujétion est innocente des déporiemcnts , viols , pillages et sévices que lui font subir ses tyrans et injustes possesseurs ; çe que je démontrerai par bonnes et suffisantes autorités sacrées et profanes. »

Tout le discours de l’avocat fut de ce style figuré, avec un prodigieux étalage de citations latiues et même grecques.

On écouta en silence, quoique la plupart des assistants ne comprissent rien à ce ^aidoyer pédanlesque.

Le sire de Rays écouta moins encore et continua ses patenôtres ; il s’interrompit seulement pour demander à son curateur si Henriet et Pontou ne seraient pas mis hors de cause. 11 poussa un profond . soupir et fit un signe de croix, en apprenant que, la veille , Henriet et Poutou , après avoir fait de nouveaux aveux, avaient été jugés et condamnés é être pendus et ars. #

Cependant , André Mesebinot ayant açbevê de parler, le président de Bretagne prit à son tour la parole et' résuma en peu de mots les débats; il conclut en prononçant la peine de mort contre le sire de Rays. Mais une discussion s’éleva entre les membres du tribunal sur le genre de mort à faire subir au condamné; les avis étaient partagés sur ce seul point.

On alla donc aux voix, el le président les reeneillit lui-même ; ensuite , il revint s’asseoir, la tête oonverte, et dit d’un accent solennel :

LE MARÉC[HAL DE RAYS. 113

U La Cour, nonobstant la qualité, dlgnilc et noblesse dudit accusé , le condamne à être pondu et ars. Or donc je vous admoneste, vous qui êtes condamne, de crier merci à Dieu et de vous disposer à mourir en bon état, avec grande déplaisance d’avoir commis lesdits cas abominables ; car ladite sentence sera mise à exécution demain , entre onze heures cl midi.

— Je, détestable pécheur, dit le maréchal de Uays en s’inclinant, remercie Dieu de m’avoir lait condamner ensuivant mes mérites, et aussi monseigneur le president, de m’avoir notifié ma mort. Je ne demanderai qu’une seule grâce à Dieu et à monseigneur le président, c’est de permettre que je sois exécuté en même temps que mes deux serviteurs et complices Henriet et Pontou, afin de les conforter et avertir de leur salut, avant l’exécution , et leur montrer exemple de bien mourir; car, s’il en était autrement, et que raesdits serviteui’s ne me vissent mourir, ils pourraient choir en désespérance , et imaginer que je demeurerais impuui, tandis qu’ils subiraient la peine que j’ai méritée plus qu’eux, Accordez-moi celte grâce, monseigneur, de mourir avec eux, et j’espère, avec l’aide de Notre-Seigneur, combien que je sois cause de leurs méfaits et de leur punition , être semblablement cause de leur repentir et de leur salvalion en la-Jérusalem céleste.

— Celte requête vous soit octroyée, messire, répondit Pierre de l’Hospital, touché de ces paroles, qui édifièrent aussi l’assistance, et avec ce, attendu votre bonne contrition, je consens par faveur spéciale, cl

brdonnc que, ladite exécution faite, votre corps soit retiré du bûcher, devant que d’ètre ouvert par le feu et embrasé, et soit mis en une châsse et porté en sépulture dans telle église de Nantes que vous aurez désignée, pourvu que monseigneur l’évêque n’y fasse opposition.

— Je vous remercie de cette grâce , monseigneur, et je désigne l’église des moines de Notre-Dame* des Carmes , pour y être ensépulturé.

— 11 sera fait comme vous désirez , messire. N’avez-vous, en outre, aucune requête à présenter au tribunal?

— Je vous requiers très-huûiblemcnt, monseigneur le président, de vouloir prier monseigneur l’évêque de Nantes et les gens de son église de faire demain , avant l’exécution, une belle procession générale, pour obtenir do Dieu que mes deux serviteurs et moi soyons tenus en ferme créance de notre salut éternel, à l’heure de la mort, ce qui est la plus douce consolation de l’âme.

— Cette requête, messire, vous sera certainement accordée par monseigneur l’évêque et par tout le clergé des églises de Nantes.

Kn effet, le lendemain 26 octobre, des neuf heures du matin, une procession générale, à laquelle assistait l’évêque portant le saint-sacrement, sortit de la cathédrale , et visita les principales églises de Nantes , dans lesquelles on disait des messes pour les condamnés.

Le peuple s’associait à ces prières publiques et suivait l’évêque en chantant des psaumes : il n’était

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LE MARÉCHAL DE RAYS

bruit que de la conversion du sire de Rays qui avait voulu se faire canne.

A onze heures, les trois condamnés furent amenés sur le lieu de l’exécution , qu’on avait préparé dans la prairie de Biesse, au-dessus des ponts de Xantcs. Trois gibets étaient dressés, l’un d’eux plus haut que les autres, et, sous chacun de ces gibets, s’élevait un bûcher formé de fagots, de bourrées, d'étoupes et de matières inflammables.

Le maréchal de Rays n’avait cessé d’encourager et d’exhorter ses deux complices pendant le trajet de la prison à la potence. Hcnriet et Pontou versaient des larmes et lui baisaient les mains avec attendrissement.

Une foule immense avait envahi la prairie et les environs : on ne parvint qu’avec peine à laisser un espace libre autour des condamnés , qui se mirent à entonner un De profundis, que tous les spectateurs accompagnèrent à voix haute et basse. Les bourreaux eux-mêmes suspendirent un moment les apprêts du supplice pour s’unir à ce lugubre concert, que le duc de Bretagne put entendre du château de Nantes , où il s’était enfermé avec l’évêque, afin de ne point user de son droit de grâce.

Après le De projundis, le sire de Rays remercia les assistants; puis il embrassa Pontou et Henriet, avant de leur adresser cette allocution semblable à un sermon :

— Très-chers amis et serviteurs , soyez forts et vertueux contre les tentations diaboliques, et ayez grande déplaisance et contrition de vos méfaits, sans

VOUS défier de la miséricorde de Dieu ; croyez , avec moi, qu’il n’est si grand péché au monde, que Dieu, en sa grâce et bénignité, ne pardonne, alors qu’on lui requiert merci par contrition de cœur ; rappeîez-X'ous que ce bon Seigneur Dieu est toujoui's plus près de pardonner et recevoir le pécheur à miséricorde, que n’csl le pécheur à lui demander pardon. Or, il nous faut le remercier très-humblement de nous avoir montré tel signe d’amour, qu’il a voulu que nous mourussions en nos forces et bonne mémoire, sans permettre que soudainement fussions punis de nos maléfices. Ayons donc tel amour à Dieu, avec beau repentir, que ne craignions nullement la mort, qui n’est que petit trépas, sans lequel on ne saurait voir Dieu en sa gloire. Aussi bien, devons-nous désirer être hors de ce monde terrien, où il n’y a que misère, pour aller en gloire perdurable. Réjouissonsnous, car, de même qu’avons ici-bas commis ensemble tous nos péchés, de même nous resterons unis en paradis, nos âmes étant séparées de leurs corps, et nous nous entreverrons durant l’éternité, pourvu que nous persistions jusqu’au dernier soupir en cette pieuse et honorable contrition.

— Las ! monseigneur , dit Pontou en -pleurant , nous n’avons autre regret au monde, que de vous voir mourir devant nous.

— Nous vous disons merci pour ces beaux et sages conseils , reprit Henriet; nous aurons pour agréable la mort de ce monde, à cause de la grande confiance que nous mettons en Dieu et de la grande joie que nous sentons d’aller en paradis avec vous, notre très-

^ LE MARÉCHAL DE RAYS. UT

aîné sire. Finalement, nous prions Dieu qu'ayez mêmes sentiments et même contrition que nous avons pour bien mourir.

Alors le sire de Rays, qui devait être exécute le premier, laissa ses deux complices et se tourna vers les assistants, qu'il salua eu ôtant son chaperon et en le donnant aux bourreaux; puis, il se mit à genoux, joignant les mains et baisant un crucifix.

— Bonnes gens , qui êtes ici présents pour voir quelle sera ma fin, dit-il. Je vous remémore que je suis votre fréi-e chrétien : adonc, priez pour moi! J'adjure aussi les pères et mères des enfants que j’ai occis de vouloir me pardonner et prier Dieu pour moi, en amour de la Passion de Notre-Seigneur. Ne me soyez plus inflexibles que Dieu, s’il vous plaît, d’autant que je me confie en sa niiiséricorde et attends d’icelle merci et pardon. C’est pourquoi je me recommande à monseigneur saint Jacques, ou j’ai toujours eu singulière affection , et aussi à monseigneur saint Michel, en les suppliant qu’à cette heure et en si grande nécessité, ils me veuillent aider et secourir auprès de Dieu , nonobstant que je ne leur aie obéi comme bien je devais. Quand mon âme partira du corps, puisse monseigneur saint Michel la recevoir et la présenter devant Dieu , afin que Dieu la prenne en miséricorde et ne la punisse selon ses délits.

Le sire de Rays continua quelque temps encore ses admonitions au peuple, qui en parut fort touché, et qui s’attendait pourtant à voir le diable intervenir

dans la mort de ce grand criminel ; mais aucun prodige ne signala cette mort.

Le condamné se mit à prononcer les prières des • agonisants, tandis que deux exécuteurs lui passaient la corde autour du cou, après l’avoir fait monter sur une haute escabelle dressée au pied du gibet, comme un dernier honneur rendu à la noblesse du patient.

On alluma le bûcher, avant que le sire de Rays eût été hissé à la potence.

Pontou et Henriet, qui étaient encore agenouillés, levèrent les yeux vers leur maître et lui crièrent d’une voix exaltée, en lui tendant les bras :

— A cette heure suprême, monseigneur, soyez fort et vaillant chevalier en l’amour de Dieu, et souvenezvous de la Passion de Jésus-Christ, laquelle s’est faite pour notre rédemption ! Adieu vous disons , et nous espérons vous revoir bientôt en paradis.

On renversa l’escabelle où le sire de Rays était monté, et il demeura pendu, tandis que la flamme jaillissait et l’enveloppait déjà.

Tout à coup, on entendit un chant d’église solennel , et l’on vit approcher processionnellement six femmes voilées vêtues de blanc, et six carmes portant un cercueil.

Le bruit courut aussitôt dans la foule que la dame de Rays était une de ces six femmes, et que les autres appartenaient aux plus nobles familles de la Bretagne.

La corde à laquelle était attaché le patient fut coupée, et le corps tomba dans le brasier ; mais, avant que h feu eût fait ouverture des entrailles , on le plaça dans le cercueil, que les moines et les femmes

» LE MARÉCHAL DE RAYS. 119

voilées transportèrent au couvent des Carmes de Nantes, suivant la volonté du défunt.

Pendant ce temps, la sentence était exécutée à l’égard de Pontou et d’Henriet, qui furent et

nrs tellement quils devinrent poudre. On jeta leurs cendres au vent, pendant qu’à l’église de Notre-Dame des Carmes on célébrait avec pompe les obsèques et funérailles de très-haut, très-puissant, très-redouté seigneur Gilles de Laval, sire de Rays, en son vivant chambellan du roi Charles septième et maréchal de France.

GUTEMBERG.

GUTEMBERG.

Ce sont les pièces originales d’un vieux procès qui ont établi pour la première fois avec certitude l’époque de l’invention de l’Imprimerie en caractères mobiles par Gutemberg. Jusqu’à la publication de ces pièces, découvertes en 1760, par l’archiviste Wenkler et par le savant Schœpflin , dans une vieille tour de Strasbourg, nommée le Plennigthurm , tout était controversé et obscur dans l’histoire de cette admirable invention , que se disputaient quinze villes différentes, et que chacune de ces villes plaçait à des dates plus ou moins problématiques. Jusque-là, le débat, engagé sur cet intéressant sujet dès la fin du seizième siècle, avait donné naissance à une multitude d’ouvrages écrits dans toutes les langues , et tous assez bien étayés de preuves , de manière à se contredire les uns les autres : il était difficile de faire sortir de ce chaos d’opinions intéressées ou partiales

une conclusion satisfaisante. Les contemporains euxmêmes de l’Imprimerie ne se trouvant pas d’accord sur le nom de l’inventeur, sur le lieu et sur la date de l’invention , pouvait-on , après trois siècles , constater un fait qui n’avàit jamais eu de Notoriété incontestable ?

Cependant , on avait dès lors écarté du débat les prétentions évidemment mal fondées de douze villes . Augsbourg, Bâle, Bologne, Dordrecht, Feltri, Florence , Lubeck , Nuremberg , Rome , Russembourg , Schelestadt et Venise; on avait mis hors.de cause, comme inventeurs, Çastaldi, Gresmund, Ulric Han , Mentelin, Jenson , Regiomontanus, Sweinheym, Pannartz, Louis de V^aelbeke, Caxton, etc. Quant aux érudits qui s’étaient amusés à faire remanier l’Imprimerie à Saturne, à Job et à Charlemagne , ils n’avaient fait que prouver, par ces incroyables paradoxes, que le germe des grandes inventions peut exister et poindre quelquefois dans le cours des âges, avant d’être fécondé et mûri en son temps par une réunion de circonstances fortuites et fatales. Il rie restait donc que trois systèmes en présence dignes de se combattre, trois noms de villes et quatre noms d’hommes : Harlem avec Laurent Coster; Strasbourg avec Gutemberg; Mayence avec Gutemberg et avec F ust et Schœffer ; Harlem datait l’Imprimerie de 1420, Strasbourg, de 1440; Mayence, de 1450.

Selon les partisans de Harlem, cette ville possédait au comnjencement du quatorzième siècle un marguillier de paroisse, nommé Laurent Coster, qui exerçait avec beaucoup d’habileté le métier de gra-

GUTEMBERG.

veur sur bois pour les carticrs et les marchands d’images pieuses. Ce Gosier, étant allé un jour se promener dans un bois , découpa des lettres en écorce de hêtre et s’en servit ensuite pour imprimer sur vélin quelques versets de l’Eci’iture sainte ,ct quelques courtes oraisons. 11 perfectionna bientôt sa découverte; il tailla de nouvelles lettres, plus élégantes de forme, dans un bois plus dur, et il composa une encre, plus visqueuse et plus noire que l’encre ordinaire , avec laquelle il exécuta l’impression de plusieurs livres usuels d’éducation et de piété. Ces premières impressions furent xylographiques, c’est-à-dire faites avec des planches -de bois où chaque page était gravée en relief, à l’instar des gravures grossières qui avaient cours depuis longtemps, mais qui ne portaient pas encore de légendes. Aussi, le texte paraît-il seulement comme accessoire des figures qui composent ces vieux monuments de la xylographie : Biblia pauperum, Spéculum humanœ salvationis 1 etc.

Mais Laurent Coster ne s’arrêta pas là : après avoir fabriqué plusieurs éditions de ce Spéculum et surtout de la Grammaire latine de Donatus , qui était presque seule accréditée dans tous les collèges et toutes les écoles de l’Europe, il imagina l’Imprimerie, c’est-àdire l’impression en caractères mobiles ; il n’eut, poui* atteindre cet impiense résultat , qu’à diviser avec la scie les lellros gravées sur une planche solide et à les réunir ensuite suivant les innombrables combinaisons de l’alphabet. Alors il put imprimer des Spéculum et des Douai à l’aide de ces lettres en bois , qui venaient se combiner et se grouper sous la

main de l’ouvrier, et former, jmr leur agrégation , des mots, désalignés et des pages, que la presse reproduisait à l’infini sur le vélin et sur le papier. Un progrès engendre le progrès ; les lettres en bois se changèrent en lettres de plomb et de fonte. Tout le mécanisme de l’Imprimerie était trouvé. Laurent Coster avait associé à sa découverte son gendre Thomas, qui l’aidait à l’exploiter le plus secrètement possible. Les ouvriers attachés à l’établissement de Coster n’y étaient admis qu’ après des épreuves successives, et s’engageaient par serment à ne jamais rien révéler des procédés de leur art. Un d’eux, nommé Jean, malgré ce serment, enleva, une nuit (la nuit de Noël de 1439 ou 1440), tous les outils de l’atelier, et les emporta d'abord à Amstei’dam, puis à Cologne, 'puis à Mayence, où il fonda une imprimerie qui mettait au jour, en 1442, \a Doctrinale Alexandri Gain.

Telles étaient les bases du système qui faisait honneur de l’invention typographique à la Hollande et à la ville de Harlem. Malheureusement , toute cette histoire né reposait que sur la tradition et sur le témoignage d’Adrien Junius, qui l’avait recueillie dans un de ses ouvrages [Batavia, Leyden, 1588, in-4°), qu’on publia plus de cent quarante ans après l’événement. La Hollande avait trop d’intérêt à soutenir la vérité de cette tradition pour que ses savants lui fissent défaut. Scriverius, Boxhorn , Ellis, o4. mieux que ses prédécesseurs , Meerman , revendiquèrent en faveur de Laurent Coster la gloire de l’invention; mais, en dépit de toutes les recherches.

GUTEMBERG.

on ne découvrit pas un seul imprimé portant le nom de cet inventeur, à qui l’on fut réd,uit ü attribuer quelques éditions, sans nom et sans date, de l)onatus et du Spéculum. Ce qui n’empêcha pas de lui élever des statues , de lui décerner des inscriptions et de célébrer des fêtes publiques en mémoire de sa découverte.

Selon les partisans de Strasbourg, cette ville avait donné asile, en 1420, à Hans ou Jean Gensflcisch de Sulgeloch, dit Gutemherg ^ gentilhomme de Mayence , que des troubles politiques exilèrent de sa ville natale. Gutemberg était artiste, peintre et enlumineur de manuscrits , disent ceux-ci ; graveur sur bois et scribe, disent ceux-là. Quoi qu’il en soit, les registres d’impositions de l’année 1436 le citent au nombre des constables de Strasbourg, dignité municipale qu’il pouvait devoir à sa naissance, à sa fortune et à son caractère. Deux actes de constitutions de rentes, passés en 1441 et en 1442, prouvent que Gutemberg, qui résidait encore à Strasbourg, y occupait un rang distingué. Ce n’est qu’en 1445 qu’il quitte cette ville pour retourner à Mayence et y établir une imprimerie avec Jean Fust et Pierre Schœffer. Mais la tradition constante de Strasbourg voulait que cette imprimerie , créée par Gutemberg , eût déjà fonctionné à Strasbourg même , et que plusieurs livres en fussent sortis bien avant les premières éditions datées de Mayence.

Quels étaient donc ces livres? On ne citait que des publications sans nom et sans date, qui pouvaient être revendiquées également par dix imprimeurs du

quinzième siècle, et surtout par JeRii Mentelin, de Strasbourg. La plupart des contemporains qui avaient parle de l’invention de l’Imprimerie désignaient bien Gutemberg comme l’inventeur ou l’iili des inventeurs, mais aucun ne faisait mention des essais que cet inventeur aurait tentés à Strasbourg , avant son retour à Mayence. Ce ne fut qu’en 1502 que Joseph Wimpbeling prétendit que Gutemberg avait trouvé l’art d’imprimer, pendant qu’il habitait Strasbourg, où son élève , Jean Mentelin , après ' son départ , exécuta et perfectionna les mêmes travaux. Néanmoins , la ville de Strasbourg , sur la foi des traditions locales , se regardait comme le véritable berceau de l’Imprimerie, et ses savants flattèrent celte prétention en .s’efforçant de la faire prévaloir; l’illustre Scliœpflin surtout , au milieu du dernier siècle, s’était établi l’antagoniste infatigable de tous les systèmes opposés.

Selon les partisans de Mayence, cette ville avait reçu de Gutemberg, en 1449, le dépôt de l’Imprimerie, lorsqu’il s’associa avec Jean Fusl et Pierre Schœffer pour la mise en œuvre de la merveilleuse invention qu’il méditait depuis plusieurs années. Celle association ne fut pas heureuse : de 1449 à 1455, époque de sa rupture à la suite d’un procès * les associés dépensèrent des sommes énormes et n’achevèrent aucune impression importante; ils avaient commencé une grande édition de la Bible, mais les quarantehuit premières pages coûtaient environ 8^000 florins, lorsqu’ils en vinrent à ce procès , qui mit fm à leur association industrielle.

Digilized by

GÜTEMBERG.

Gutcmbçrgtdut sc retirer en laissant Fust et Schœffer seuls maîtres de rétablissement commun et de tout ce qu’il contenait : ce fut alors que Pierre Schœffer trouva l’art de fondre les caractères, à l’aide d^un moule ou matrice^ et termina dans l’espace de peu de mois la magnifique édition de la Bible, dite de Mayence, contenant 640 feuillets à 42 lignes par page, sans aucune indication de Heu ni de date ; édition à laquelle Gutemberg ne fut peutêtre pas tout h fait étranger. Celui-ci , aussitôt après s’être séparé de ses associés, en avait trouvé un autre, Conrad Humery, syndic de Mayence', qui lui fournit les fonds nécessaires pour créer une imprimerie rivale de celle de Fust et de Schœffer; mais, ici comme toujours, il s’abstint d’apposer son nom aux livres qui .sortirent de ses presses et qui furent imprimés avec d’autres procédés que ceux de scs anciens associés.

Le premier livre , imprimé avec nom et avec date, fut le Psautier, dont le dernier feuillet offre cette souscription : Prœsens psalniorum (sic) Codex, venustate capitalium decoratus , rubricationibusque sufjicienter dislinctus, adinventione artijiciosa imprimendi et characterizandi , absque calami ulla exaratione sic cfjiqiatus, et ad eusebiam Dei industrie est consommatus, per Johannem Fust , civem Moguntinum , et Petrum Schœffer de Germzheim, anno Domini millesinio CCCCLVII in vigilia Assumptionis. Fust et Schœffer publièrent, depuis, quantité d’éditions volumineuses, exécutées avec une perfection étonnante et accompagnées de souscriptions analogues , mais iis ne

nommèrent nulle part leur ancien associé Gutemberg comme ayant participé é leurs travaux, et l’on peut troire que le proie qui l’a désigné indirectement dans les vCvs latins de la souscription des InsVilutcs de 1468 , n’avait pas demandé à scs patrons la permission de célébrer les deux Jean de Mayence :

Quoi gémit ambot urbi Moguutina Joannes.

Les auteurs contemporains furent moins prévenus ou moins oublieux : ils s’accordèrent presque unanimement à reconnaître Gutemberg pour l’inventeur de l’Imprimerie, et Mayence pour le lieu de cette invention , que l’on fixait entre l’année 1445 et 1450. En conséquence, la ville de Mayence put se , glorifier, presque sans opposition, d’avoir donné naissance à la plus belle découverte du génie humain ; elle associa Fust et Schœffer aux honneurs qu’elle rendit à Gutemberg , en lui érigeant des monuments et en invitant le mondé lettré h des fêtes séculaires en l’honneur de la découverte de l’Imprimerie.

Tel était l’état de la question en 1760, lorsque Schœpflin , qui avait défendu la cause de Strasbourg par induction plutôt que par preuves , et qui avait toutefois signalé deux ouvrages imprimés par Gulemberg dans celte ville {Soliloquinm Hugonis, et le traité De miseria htimana), rencontra parmi les archives du Plennigthurm les actes d’un procès, qu’il publia, en les commentant, à l’appui de son système. C’est â tort que l’on contesta l’authenticité de ces actes rédigés en allemand ; ils ne sont pas môme suspects

GUtEMBERG. 131

d’altération. Schœpflin'les d traduits assez mal en latin ; ?a version se trouve publiée , avec l’original , dans ses Vindiciœ typographie œ, M. le comte Léon de Laborde les a beaucoup mieux traduits en français, dans sa remarquable dissertation- intitulée : Débuts de V Imprimerie à Strasbourg. Cependant *il aurait pu , en interprétant un seul mot , comme nous allons le faire , donner une nouvelle force à son argumentation, et dire positivement quel a été le premier^ livre iny)rimé à Strasbourg par Gutemberg.

V^oici la substance de ces actes précieux ; il nous restera peu de chose à faire pour indiquer toüs les renseignements historiques qu’on en peut ttrer. Ce n’est pas la seule fois que le texte d’une simplc'procédure viendra répandre la lumière sur un point ténébreux de l’iiistoirc.

Jean Gensfleisch , de Mayence , dit Gutemberg, fut cité devant les juges du Grand-Çonseil , par les deux frères Georges et Nicolas Dritzehen ; il comparut dans la salle du tribunal, le 12 décembre 1439, en présence* de maître Cupenope , maître et conseiller à Strasbourg, qui résuma ainsi l’objet du procès, à l’occasion duquel dix-sept .témoins , tant à charge qu’â décharge , avaient été assignés.

Vers l’année 1437, André Dritzehen, frère aîné de Georges et de Nicolas , demandeurs , ayant hérité de son père un bien considérable en terres et domaines, engagea ce bien pour réaliser une grosse somme d’argent, et s’associa avec un nommé André Hcilman et Jean Gutemberg , dans le but d’exploiter certains secrets que ce dernier possédait. Leur indus-

trie prospéra et prit de l’accroissement^ ce qui exijjea de nouveaux apports de fonds de la part des associés. André Dritzehen notamment se fit garant, de côté et d’autre, pour l’achat du plomb et d’autres fournitures nécessaires à l’exploitation dans laquelle il était intéressé poiir un tiers. Sur ces entrefaites, il mourut, ne laissant que des dettes pour tout patrimoine. Georges et Nicolas Dritzehen se crurent donc autorisés à dc- ^ mander à Gutemherg d’ôtre reçus dans l’association aux lieu et place de leur frère défunt; mais Gutemherg repoussa leur demande , sans vouloir motiver son refus.

A cet e.xposé de la plainte, Gutemherg -avait répondu qu’en effet André Dritzehen était venu à lui, il y avait plusieurs années , en sollicitant la communication de divers secrets ^ alors Gutemherg lui apprit à polir des pierres , et André Dritzehen tira hon parti de ce secret. Depuis , Gutemherg était convenu avec Hans Riffen, maire à Litchtenow, d’exploiter un autre secret au pèlerinage d’Aix-la-Chapelle , et ils formèrent ensemble une association , .par laquelle Riffen devait avoir une part des bénéfices , et Gutemherg deux parts. André Dritzehen apprit cette association , et voulut 'aussitôt y être admis. Dans le môme temps , André Hcilman manifesta le même désir à Gutemherg. Celui-ci, d’accord avec Riffen, consentit à faire droit à ces deux demandes , et promit à André Heilman ainsi qu’à André Dritzehen, de leur communiquer son nouveau secret, pourvu qu’ils achetassent ensemble une part, moyennant KK) florins payés le jour môme où le secret leur

GUTEMBERG.

serait divulgué , et 80 florins payables i une époque postérieure, qui ne fut pas fixée d’une manière certaine.

( André Heilman et André Dritzehen se trouvèrent par là intéressés chacun pour un sixième dans l’association. Mais le pèlerinage d’Aix-la-Cliapelle n’eut pas lieu, et fut remis à l’année suivante. Les deux nouveaux associés , à qui avait été révélé le secret convenu , s’aperçurent que ce secret n’était pas le seul que Gutemberg eût l’intention d’exploiter. Ils lui proposèrent alors de s’entendre avec lui pour toutes les inventions et pour tous les secrets qu’il pourrait savoir, et l’on tomba d’accord que les deux associés ajouteraient, à la première somme déjà payée pour un tiers dans l’association, une autre somme de 250 florins, de façon que leur part reviendrait à 410 florins. Sur cfis 250 florins , ils ne payèrent d’abord que 100 florins : Heilman en donna 00, et Dritzehen 40. Quant au surplus , le payement fut remis à différents termes.

L’association était ainsi réglée entre les quatre cointéressés ; l’exploitation du secret aurait lieu à leur profit pendant cinq années ; dans le cas où l’un des quatre irait de vie à trépas avant l’expiration de ces cinq années , tous les ustensiles du secret et tous les ouvrages déjà faits resteraient la propriété des autres associés, qui devraient toutefois payer aux héritiers du défunt une somme de 100 florins , mais seulement à la fin de l’exploitation commune du secret. Ces conventions avaient été approuvées et signées par les parties , et André Dritzehen fut initié à tous les se- •

crets de Vart de Gulemberg, comme il le reconnut lui-môme à son lit de mort.

Le défendeur s’était renfermé dans cette exposition simple et précise des faits, en ajoutant qu’il n’ayaU pas à répondre de l’usage qu’ André l)ritzehcu aurait jugé i\ propos de faire de son patrimoine; que, quant à lui , il n’avait jamais reçu de Dritzehen que 310 florins sur les 41Q convenus entre eux; qu’il reconnaissait seulement avoir accepté, à titre de présent , un dcmi-Oüic» de vin , une corbeille de poires et un àc\m-fulder de vin, que lui offrirent ses associés Dritzehen et Hcilman, lesquels avaient été d’ailleurs souvent hébergés i\ sa table ; qu’André Dritzehen ne s’était pas porté garant pour du plonab et autres fournitures faites i\ l’association ; enfin , que les frères du défunt n’avaient aucun droit l’égard de cette association , ainsi qu’ils pouvaient l’apprendre des conventions signées et scellées par feu André Dritzehen. En conséquence, il proposait, sans attendre l’expiration des cinq ans affectés à la durée de la société, dp rendre aux héritiers d’André Dritzehen les 100 florins qui devaient leur revenir pour tout dédommagement, h condition toutefois que losdils héritiers imputeraient sur celte somme cpllc de 80 florins, qu’André Dritzclien devait encore, d’ancienne date, üt (julembcrg. Celui-ci n’auvait dQWP que 20 florins à débourser pour être cnlièrepienl quille envers Georges cl A'icolas.

On lut ensuite les dépositions des témoins qui avaient été interrogés sur ce qu’ils^ savaient de l’as- , sociatipn mystérieuse existant eplre Gutemberg et

GUTEMBERG.

André Dritzelien. C’élaient les parents cl les amis des associés, leurs ouvriers et leurs voisins. Voici un extrait de ces dépositions :

Barbel de Zabern , la mercière , rapporta un entretien qu'elle avait eu la nuit avec André Dritzelien, qui travaillait dans son atelier : u Xe voulez-vous pas à la fin aller dormir ? lui dit-elle. — Il faut auparavant que je termine ecci, répondit-il. — Mais Dieu me soit en aide! reprit-elle, quelle grosse somme d’argent dépensez-vous donc à votre métier? Cela vous a coulé tout au moins 10 fiorins ? — 10 florins! répliqua-t-il, tu es folle ! Écoute, si lu avais ce que cela m’a coûté en sus de 300 florins comptants, tu en aurais assez pour toute la vie. Mets que. j’ai dépensé 500 florins, et que j’en dépenserai encore; c’est pourquoi j’ai engagé mon avoir et mon héritage. — Oui-da I dit-elle ; si cela réussit mal, que ferez-vous alors? — - Cela ne peut mol réussir, répondit- 11 ; et avec l’aide de Dieu , avant un an révolu , nous aurons recouvré notre capital et serons tous bien heureux. »

Ennel , femme de Hans Schullbeiss , le marchand de bois, dans la maison duquel demeurait Nicolas DriUeben, un des demandeurs, déclara que Lorentz Beildeek, le domestique de Gulcmberg, était venu trouver Nicolas , après la mort de son frère André, et lui avait dit; u Feu André avait quatre pièces couchées dans une presse; Gutemberg vous prie de les retirer de la presse et de les séparer les unes des autres, afin que l’on ne puisse comprendre ce que c’est. D La femme Knncl avait aidé souvent André dans

ce travail , qu’elle ne comprenait pas elle-même, travail auquel André était occupé nuit et jour.

Le mari de celte femme fit la même déclaration relative au message de Gutemberg, apporté par Lorentz Beildeck, apres la mort d’André Dritzehen. Nicolas Dritzehen descendit dans l’atelier, pour chercher les pièces qu’on disait couchées dans la presse ; mais il n’en trouva aucune. Quant à ces pièces, André Dritzehen, peu de temps avant son décès, prétendait y avoir dépensé plus de 300 florins.

Conrad Salispach , le tourneur , déposa que , aussitôt après la mort d’André Dritzehen, André Heilman vint lui dire : « Cher Conrad , comme c’est toi qui as fait les presses , et que tu connais la chose , va dans l’atelier d’André , retire les pièces de la presse , séparc-lcs les unes des autres , décompose-les de telle sorte que personne ne puisse voir ce que c’est. » Conrad y alla, mais les presses et tous les outils avaient disparu. 11 ajouta que feu André Dritzehen avait dépensé beaucoup pour le travail qu’il préparait de concert avec Gutemberg.

Wernher Smalriem et Hans Sidenneger déposèrent dans le môme sens. Feu André Dritzehen s’était plaint devant eux d’être forcé d’engager son bien pour faire face aux dépenses de son entreprise.

Mydehart Stocker déposa que , le jour où André Dritzehen tomba malade de la maladie dont il mourut (c'était la Saint-Jean) , lui, témoin , étant allé le voir , le trouva au lit , fort abattu ; « André , comment cela va-t-il ? demanda Stocker. — J’ai la conviction que mon état est mortel , répondit André. Si

GÜTEM«ERG.

je dois mourir, comme je le pense, ajoufa-l-il, je voudrais n’ôtre jamais entré dans l'association. — Pourquoi cela? reprit le témoin. — Parce que je sais que mes frères ne s’entendront jamais avec Guteniberq. » Là-dessus, André avait raconté comment l’association s’était faite à deux reprises différentes : la seconde fois , il s’aperçut que Gutemberg possédait encore plusieurs secrets qu’il n’avait pas promis de communiquer à scs associés , et dont il s’occupait seul dans sa maison de Saint-Arbogast. Du reste , ce que le défunt disait de cette association et des engagements qui en avaient été la suite , concordait parfaitement avec les déclarations de Gutemberg.

Lorentz Beildeck, le domestique^ confirma le fait important de la mission que son maître lui avait confiée après la mort d’André Dritzehen. Il était allé avertir Nicolas britzelien de ne montrer à personne la presse que celui-ci avait sous sa garde. 11 reconnut que Gutemberg lui avait ordonné spécialement de se rendre à l’atelier, d’ouvrir la presse au moyen des deux vis, afin que les pièces se détachassent les unes des autres , et de placer ensuite ces pièces sur la presse , de manière que personne n’y pût rien voir ni conîprendre.

Le curé Pierre Eckart, qui avait assisté André Dritzehen à ses derniers moments , déposa que le défunt avait déclaré, en confession, qu’il était intéressé dans une entreprise pour 200 ou 300 florins, ,et qu’il ne possédait plus un liard.

Thomas Steinbach , Reimbold de Ehenheim, Niger

138 PHOCÈS CÉLÈBRES.

de Bischovisshcim , témoignèrent de la gôno dans laquelle vivait André Drilzehen : par suite des dépenses de l’association , il avait vendu des terres , emprunté sur gage et souscrit des billets.

Antoine Heilman, frère d’André Heilman, l’un des associés, donna d’utiles renseignements sur l’association , qui avait pour objet, dit-il, de vendre des Miroirs au pèlerinage d’Aix-la-Cbapello ; c’était lui qui, apprenant qii’ André Dritzehen voulait entrer pour un tiers dans cette association, avait recommandé son propre frère André Heilman à Gutemberg, en le priant de l’y admettre aussi. Gutemberg lui avait dit alors qu’il craignait que les amis d’André Dritzehen ne prétendissent que le secret fût de la sorcellerie. Néanmoins , on tomba d’accord , et la première- convention fut signée. Lui-même prêta quelque argent é André Dritzelien , pour parfaire sa mise de fonds.

La seconde convention avait exigé plus de pourparlers. Gutemberg, en posant ses conditions, avait dit au témoin qu’il fallait faire attention h un point essentiel, qui était que dans toute chose il y eût égalité entre les associés, et qu’ils devaient s’entendre de façon que l’un ne cachât rien û l’autre, et que chaque découverte fût au profit de tous.

Dans une conférence , Gutemberg avait dit encore : « Il y a maintenant tant d’ustensiles prêts , et il y en a tant en voie d’exécution , que votre part n’est pas loin d’égaler dès à présent votre mise de fonds ; ainsi le secret que je dois vous confier ne vous coîitera vraiment rien, n Le cas de mort d’un des quatre

GUÏEMBERG.

associés avait clé prévu : les survivimls devaient rendre seulcnient aux héritiers du mort une somme / de 100 florins, pour tous les ustensiles , /omc5 et autres objets, à la fin de l’association. Gutemberg dit , à ce propos , que ce serait un grand avantage pour scs associés, s’il venait à mourir, car il leur laisserait tout ce qu’il aurait pu prendre, dans les bénéfices de l’affaire, pour sa part d’inventeur. Les associés avaient jugé prudent de déclarer, par contrat écrit, qu’en cas de mort de l’un d’eux, les autres ne seraient pas tenus d’apprendre, de montrer, de découvrir le secret à tous les héritiers du défunt.

i\ l’époqnc où André Dritzeben mourut, Iç témoin, qui savait bien , dit-il , que nombre de gens auraient volontiers examiné la presse, avertit Gutemberg d’envoyer quelqu’un à celte presse, pour défendre qu^on la vît. Gutemberg, en effet, envoya son domestique avec ordre de chercher les formes et de s’assurer qu’elles avaient été séparées. Le témoin ajoutait que Gutemberg ne fut pas satisfait de l’état dans lequel ces formes lui furent remises.

Hans Dunne, l’orfévrc, a déposé qu’il avait, dans l’espace de trois ans, en travaillant pour Gutemberg, gagné près de 100 florins, seuleijjent avec les choses (pii appartiennent à V Imprimerie.

Les dépositions des témoins étaient trop conformes aux déclarations de Gutemberg, pour laisser du doute dans l’esprit du juge. Le seul point qui restait dans le vague et qui d’ailleurs n’avait pas d’utilité au proc<!S, c’était le véritable but de l’association, et la nature des secrets qui devaient être exploités. An-

140 PROCÈS CÉLÈURES.

toine Heilman avait seul été plus explicite que les autres témoins, en disant que cette association se proposait de vendre des Miroirs au pèlerinage d’Aixla-Chapelle. Quant à Gutemberg, il s’était montré très-réservé sur la question des secrets qu’il avait communiqués à ses associés.

Le juge, résumant avec impartialité les faits de la cause , les allégations des parties et les dépositions des témoins , prononça cet arrêt :

« Considérant qu’il y a un acte qui démontre dans quelles formes les arrangements ont été pris et ont eu lieu , ordonnons que Hans Riffen, André Heilman et Hans Gutemberg, fassent un serment devant Dieu, que les choses se sont passées ainsi que l’acte de l’association le démontre , et que cet acte avait pour condition qu’un autre acte scellé aurait été fait, si André Dritzehen était resté en vie ;

» Que Hans Gutemberg jure, en outre, que les 80 florins ne lui ont point été payés par feu André Dritzehen ;

« De ce moment , lesdits 80 florins lui seront déduits de la somme de 100 florins qu’il doit aux héritiers d’André ; après quoi il payera à Georges et à Nicolas Dritzehen !à0 florins , et les 100 florins se trouveront ainsi payés, conformément à l’acte précité ;

n Ce faisant, Gutemberg n’aura plus rien à démêler avec les héritiers d’André Dritzehen , par rapport à l’entreprise et à l’association que ledit André et lui avaient formées ensemble. »

Le serment fut prêté par les trois associés , séance tenante, et Gutemberg, tirant de son escarcelle

GUTEMBËRG.

20 florins, les remit à Georges Dritzehen , qui s’était donné beaucoup de mouvement dans ce procès , et qui avait essayé de diriger les dépositions des témoins, jusqu’à dire à un d’eux : « Entends-tu, témoin! il faut que tu parles, quand j’en devrais arriver avec toi à la potence ! »

Les actes de ce procès •sont un des documents les plus précieux de l’histoire de l’Imprimerie : ils prouvent clairement qu’en M39 Gutembcrg avait découvert l’impression en caractères mobiles ; que cette impression s’exécutait à Strasbourg , et que Ica livres qui allaient sortir de la presse étaient des Miroirs, c’est-à-dire des exemplaires du Specubtm humanæ Salvationis , cet ouvrage à figures qui , exerça l’industrie des premiers imprimeurs de la Hollande et de l’Allemagne.

Dans ces actes , on reconnaît tous les ustensiles nécessaires à l’Imprimerie , avec les noms qu’ils portent encore : la presse , les pièces , les vis , les formes. Ces quatre pièces couchées dans la presse, et qui doivent se décomposer dès qu’on desserrera les vis , ne sont-ce pas les caractères réunis en pages et disposés pour le tirage, qui se faisait alors par quatre pages? Ces caractères n’étaieni-ils pas fondus en étain ou en composition métallique, puisqu’on fournissait du plomb aux associés , puisque l’orfévre Dunne travaillait pour eux, soit à graver des types, soit à les fondre? Enfin , ces Miroirs, ne sont-ce pas des exemplaires du Spéculum, qui auraient eu un immense débit parmi les étrangers affluant à Aix-la- Chapelle pendant le pèlerinage ?

Il ne rosie plus maintenant qu’à découvrir quelle est colle édition latine ou allemande du Spéculum, faite à Slrasbouifij par Gulemberg et ses associés, entre les dix ou douze éditions anonymes que l’on connaît et qui ont été imprimées vers la même époque.

C’est aujourd’hui un fait incontestable , que l’impression en planches de^)ois fixes , qravées èn relief au canif ou à l’emporlc-pièce , fut trouvée en Hollande , sans doute à Harlem , au commencement du quinzième siècle , et qu’elle ne se répandit que plus tard hors de la fabrique de rinvenleur. On conçoit l’importance que l’on attachait à conserver un pareil secret, avec lc([uel on exécutait si rapidement, et à si bon marché, des estampes et des livres que l’on vendait comme des manuscrits et comme des dessins. Gulemherg, suivant la Chronique de Cologne, publiée en 1499, devina ce secret en examinant les Donats qu’on vendait en Hollande ; une fois maître du secret, il le perfectionna, il l’exploita avec scs propres procédés. De là, son association avec Riffen, Heilman et Drilzehcn..

On ne peut apprécier les fruits que porta cette association , mais on a tout lieu de croire que l’édition strasbourgeoise du Spéculum fut suivie de plusieurs autres éditions , exécutées mystérieusement et vendues comme des manuscrits , car là était le bénéfice de l’inventeur. Dès que l’Imprimerie fut connue, on ne donna plus à ses produits le prix qu’ils avaient éu d’abord , quand le livre imprimé passait pour écrit à la main. Voilà pourquoi la première souscription de livre, qui fasse mention du nom de l’imprimeur

GUTEMBERG.

et du lieu de riniprcssion, ne remonte pas plus loin que 1457.

Ainsi donc , après le procès que Gulcmbcry gagna en 1439 , il continua d’explbiler sa découverte 'à Strasbourg , sans éclat et sans publicité ; il y commença très-probablement l’édition de la grande Bible, qu’il alla ensuite continuer à Mayence avec deux nouveaux associés, Fust et SchœlTcr, qui ne vécurent pas longtemps en bonne intcHigericc avec lui.

Voici la traduction littérale de l’acte rédigé en allemand par le notaire Helinaspergcr , qui nous apprend la malheureuse terminaison du dernier procès intenté à Gutemberg : « Fnst assigne en justice Gutemberg, pour répéter la somme de 2020 florins d’or, provenant de 800 florins qu’il avait avancés h Gutemberg, selon la teneur du billet de leur convention; de même que d’autres 800 florins qu’il avait donnés à Gutemberg , en sus dé sa demande , pour achever Vouvra^e, et d’autres 30 florins dépensés, et des intérêts qu’il lui a fallu payer , n’ayant pas lui-même les fonds suffisants.

I) Gutemberg répliqua que les premiers 800 florins ne lui avaient point été payés selon la teneur du billet, tous et à la^fois; qu’ils avaient été employés au préparatif ctu travail ; qu’il s’offrait à rendre compte des derniers 800 florins ; qu’il ne croyait pas être tenu de payer les intérêts nécessaires.

» Le juge ayant déféré le serment à Fust, et celui-ci l’ayant prêté , Gutemberg perdit sa cause et fut condamné à payer les intérêts , de même qu’autant du capital, que le compte par lui rendu prouvç-

PROCÈS CÉLÈBRES. f

rail qu’il en aurait employé à son prolit particulier. Ce dont Fust demanda et obtint acte du notaire Helmaspergcr , le 6 novembre 1455. n

Ah ! si le juge avait compris quel était ce travail, quel était cet ouvrage, \\ n’efit pcut-Alre pas condamné Gutcinberg , qui se vit dépouillé de scs presses et de son invention !

Ce fut sans doute pour le dédommager de celle . cruelle sentence, qucrélecleurdeMaycnce, Adolphe II, le combla d’honneurs, le pensionna, et lui accorda le titre de chambellan.

Mais Gutemherg eut le sort des inventeurs ; on lui disputa la gloire de .sa découverte et on lui en ravit les avantages. Quand il mourut, le 24 février 1468 , il avait pu voir déjà son admirable invention répandue par toute l’Europe , et il trouvait à peine son nom môlé aux actions de grâces que ses contemporains adressaient à Fust et à Schœffer; il dut maudire l’ingratitude et l’injustice des hommes , en

chargeant la postérité de le venger.

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