I.i (îère Égalité range tout devant elle
Ton chois, de splendeur revêtu ,
Fait les grands; la race mortelle Par loi lève son front, si longtemps abattu; Devant les nations , souverains légitimes.
Ces fronts, dits souverains, s'abaissent .- la Vertu, Des honneurs aplanit les cimes.
Mais, é côté de ces éloges accordés au peuple vainqueur de la Bastille et au Tiers-Ktat modérateur de la puissance royale, il faisait dès lors entendre ces
sages conseils qu’il ne cessa de répéter d’une voix ferme et courageuse :
.... Au Peuple guriout sauvez l’abus amer De sa subite indépendance ;
Contenez dans son lit cette orageuse mer ;
Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer,
- Dirigez sa bouillante enfance ;
\'crs les lois, le devoir, et l'ordre, et l'équité.
Guidez, hélas! sa jeune liberté;
Gardez que nul remords n'en atlristo la fête
Peuple, ne croyons pas que font nous soit permis !
Craignez vos courtisans avides ;
O Peuple souverain! à votre oreille admis.
Cent orateurs bourreaux se m;:ntrent vos amis r Ils soufflent des feux liomicidcs.
Ce fut lc\ le thème de toutes scs polémiques contre In licence des clubs et de la presse.
Il ne fit que développer ce passage du Jeu de Paume , dans son AvU aux Français sur leurs véritables ennemis, sorte de profession de foi, non-seulement d’André Chénier, mais encore de la Société de 1789. André Chénier l’écrivit à Passy , où il demeurait pendant la belle saison auprès de M. de Pastoret.
On assure que ce morceau remarquable, qui parut au mois d’août 1790 dans le n® 13 du Journal de la Société de 1789, fut confié à la plume éloqueifte d’.André Chénier par les principaux .sociétaires, qui en avaient d’avance arrêté les idées et le but.
Quoi qu’il en soit, VAvis aux Français, réimprimé en brochure et traduit en plusieurs langues, eité et jugé par tous les journaux, eut une immense
ANDRÉ CHÉKIER.
vogue el passa pour un factum émané de la Société de 1789 tout entière. Cette pièce mit en relief le talent de l’écrivain , qui venait de s’essayer comme poète avec le même bonheur, et ce fut elle sans doute qui le recommanda particulièrement à l’estime de Louis XVI et des cliefs du parti royaliste , que la gravité des circonstances avait réunis autour du trône menacé.
Le roi de Pologne , Stanislas-Auguste , lit traduire en polonais l’y^ow atix Français, qui lui semblait modéré, sage, propre à calmer l’effervescence et applicable même à d’autres pays ; il envoya une médaille d’or à l’auteur comme marque éclatante de son approbation.
André Chénier, flatté de cette récompense qu’il n’avait ni briguée ni attendue, remercia le roi de Pologne, non sans proclamer son attachement au principe de la Révolution : « Vous avez, Sire, applaudi aux souhaits et compati aux chagrins d’un homme, pour qui il ne sera point de bonheur, s’il ne voit point la France libre et sage; qui soupire après l’instant où tous les hommes connaîtront toute l’étendue de leurs droits et de leurs devoirs ; qui gémit de voir la vérité soutenue comme une faction , les droits les plus légitimes défendus par des moyens injustes et violents , et qui voudrait enfin qu’on eût raison d’une manière raisonnable. »
On peut croire que l'Avis aux Français, qui souleva de vives et aigres discussions dans le sein même de la Société de 1789, fut la cause d’une espèce de schisme , à la suite duquel la Société se trouva dis-
soûle. Condorcet, qui en était i’ûme, sc sépara de ses collègues pour se rejeter dans les bras des Jacobins.
André Chénier, depuis la dissolution de cette Société, publia, pendant le cours de l’année 1791, une brochure intitulée : Réjlexions sur l’esprit de parti, une réponse é la lettre inconvenante que Raynal avait adressée à l’Assemblée nationale , et trois lettres insérées dans le Moniteur, sur la division des Pouvoirs, sur le choix des députés à l’Assemblée nationale et sur les dissensions des Prêtres.
~ Chacun de ces écrits fut également loué par les véritables amis de la Constitution , décrié par ceux qui ne l’étaient que de nom, et qui poussaient le pays aux sanglantes extrémités de l’anarchie.
Le nom d’André Chénier commençait à retentir
dans le monde politique, et ses premiers succès de publiciste faillirent le détourner de sa vocation de poète. Il avait déjà renoncé à la carrière diplomatique; il renonça pour ûn temps à ses rêves d’avenir littéraire. Interrompant.ses études, ses travaux poursuivis avec tant d’émulation en face des chefs-d’œuvre de l’antiquité grecque et latine, n’aspirant plus aux applaudissements du théâtre ni aux éloges de la critique, il se mit sur les rapgs des candidats qui se présentèrent aux élections de 1791 ; mais il ne put réunir le nombre de voix nécessaire pour être envoyé , comme député de Paris , à la nouvelle Assemblée législative.
Dès lors il avait laissé de côté -la poésie et deux ou trois tragédies composées dans le goût de Sophocle et
A\URÉ CHÉMËB.
d’Euripide * ; il ne fréqucnlait que des hommes poli- ’ tiques et ne s’occupait que de matières politiques, .
Le procureur général syndic Rœderer, en témoignage d’estime et de confiance, l’inscrivit sur la liste des deux cents personnes notables choisies pour créer le juré de jugement du Trihunal criminel , le 14 février 1792.
André Chénier avait conservé un étroit commerce d’opinions avec quelques membres de la Société de 1789, tels que le chevalier de Pange, Pastoret, (ihéron, etc., qui formaient, dans la presse, une sorte de parti constitutionnel, peu nombreux cl pourtant assez fort, eu égard à son énergie. Ils s’emparèrent insensiblement de la rédaction du Journal de Paris , que les feuilles dites patriotiques accusaient ' de complicité avec le parti de la cour et de Coblcntz.
Condorcet, Cabanis, Siéyès cl Garai, qui coopéraient à celte rédaction avant eux , se retirèrent et cédèrent la place aux nouveaux rédacteurs, qu’on disait salariés par la police. C’était une calomnie colportée dans les clubs et enregistrée dans les giizettes et les pamphlets des Jacobins.
André (ihénier travailla d’abord au compte rèndu des séances de l’Assemblée nationale , et il eût peutêtre continué de garder l’anonyme, si ses terribles attaques contre les clubs n’eussent provoqué entre son frère et lui une polémique éclatante, dans la-
' L’n passa<][e de la seconde réponse de Marie-Joseph Clicnier à son Trère , où il esl question de deux ou trois années perdues à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes, nous permet d'avancer qu' André Chénier avait fait quelques essais dramatiques.
quelle il dul se nommer, sous peine d'èire accusé de lâcheté cl de perfidie.
Les propriétaii’es du Journal de Paris n’osèrent pas abandonner leur feuille , connue par sa modération et sa réserve, aux^ aigres jet furieuses diatribes d’un .parti qui ne s’appuyait point sur les musses, et qui pourtant tenait tôle aux plus puissanis moteurs de l’opinion publique; on imagina de faire, du Supplément , qui n’était qu’une feuille d’annonces commerciales et judiciaires, une arène ouverte à tous les débats politiques, en les soumettant simplement à des conditions pécuniaires , comme s’il s’agissait de publications de librairie et de ventes au rabais.
Par ce moyen , le Supplément, appartenant à quiconque voulait le remplir moyennant un droit d’insertion, devenait un journal annexé au Journal de Paris et offrait une tribune libre aux derniers représentants de la Société de 1781), qui avaient, pour la plupart, les moyens d’acheter celle publicité coûteuse, devant laquelle reculaient leurs adversaires.
Tel fut le Supplément au Journal de Paris pendant six mois de l’année de 1792, depuis février jusqü’au 10 août : organe périodique d’une coterie d’hommes de cœur et de talent, qui s’étaient associés et dévoués pour arrêter la Révolution cl non la faire ^ rétrograder.
Le cbevalier de Range, Lacrelelle jeune, Roueber, L. C. Cbéron et d’autreS amis d’André Chénier, ne SC contentèrent pas de façonner et de colorer à leur guise la rédaction quotidienne du Journal de Paris ; ils accaparèrent presque le Supplément, qui n’ac-
AMDRÉ CHÉMER.
cola pas souvenl à leurs fougueux manifestes les ré- [)liques et les objections du parti contraire , puisque chaque ligne de ce Supplément était cotée au taux des Petites- Affiches.
« Nous prenons cette occasion de répéter ce que nous avons déjà déclaré, disaient les rédacteurs du Journal de Paris, dans un Avis du mois d’avril 1792, que nos feuilles de Supplément étant destinées à l’usage et à la commodité de' tous ceux qui désirent dé publier à leurs propres frais toute espèce d’avis, de réclamations , de sujets de controverse , de discussions, nous ne faisons à cet égard que les fonctions d’imprimeur; que nous ne prétendons jamais adopter les opinions énoncées dans les morceaux que nous imprimons ainsi en Supplément, et que nous ne nous croyons autorisés à en exclure que les écrits qui nous paraissent blesser les bonnes mœurs, les droits des personnes dans leur caractère privé, les principes généraux de la Liberté que nous avons constamment protégés et ceux de la Constitution que nous avons sincèrenient jurée , et au maintien de laquelle nous croyons le salut de la chose publique attaché. »
Cette déclaration , qui fut plusieurs fois renouvelée par les rédacteurs et par André Chénier lui-môme , n’empêcha pas leurs ennemis politiques de répandre partout que le Journal de Paris était à la solde des ministres les plus suspects de Louis XVI, Bertrand de Alolleville , Montmorin et de Narbonne.
Ce bruit fâcheux ne fut pas démenti par l’accueil impartial que reçurent, dans le Supplément, plu-
l’HOCisS CËLÈBKES.
sieurs écrits de Robespierre cl de ses partisans, moyennant le prix d’insertion. Il est difücilc de croire, en effet, qu’André Chénier et ses amis poussassent le dévouement à leurs convictions , jusqu’à payer les frais de celte guerre audacieuse et désintéressée.
Ce ne fut donc pas sans arrière-pensée que Marie- Joseph Chénier, dans sa querelle avec son frère, s’excusait du retard d’une de ses réponses , en disant : U J’avais bien la ressource d’un Supplément, mais un Supplément coûte fort cher, et ma fortune ne me permet pas de faire cette dépense. «
Cette querelle entre les deux frères signala André Chénier à la haine du Club des Jacobins , qui ne lui avait pas pardonné scs preniières agressions.
André Chénier, dans le Supplément du 12 février, fit une rude sortie contre Pierre Manuel, procureur général de la Commune de Paris , au sujet de la préface des Lettres de Mirabeau à Sophie, que Manuel avait mises au jour d’après les originaux conservés au Secrétariat de la Police. Ces Observations, dans lesquelles la critique littéraire n’était qu’un prétexte pour arriver à juger l’éditeur au point de vue politique , ne portaient pas de signature.
Manuel répondit avec rage dans le journal de Brissot, le Patriote Français, en défiant l’auteur des Observations de se nommer. En même temps, le Supplément du Journal de' Paris publiait une Apologie de Pierre Manuel contre ses détracteurs , signée J. B. A. S., et que l’on pourrait attribuer à l’abbé Sicard ou bien à Serioys. Celte Apologie, qui n’était qu’une cruelle satire, amena de menaçantes récriini-
A^DUÉ CHÉNIER
iiaüous dans les feuilles de Brissot, (]an*u, Gorsas et autres amis de Manuel.
André Chénier, loin d’être intimidé par cette tempête de ressentiments , jeta le gant à la Société des Amis de la Constitution, en examinant dans le Stip~ plément du 26 février, la causé des désordres qui troublent la France et arrêtent V établissement de la Liberté. Dans le post-scriptum de cet acte d’accusation contre les Jacobins, il se déclara l’auteur des Observations qui avaient si fort irrité le procureur général de la Commune : « Comme je crois , disait-il , que dans la situation où nous sommes tout ^ou citoyen doit se faire un devoir d’attaquer de front tout ce qu’il croit pernicieux, je ne veux point, en gardant l’anonyme , feindre de redouter le ressentiment de ceux dont la Patrie doit redouter les mauvais con- • seils ou les mauvais exemples. «
<1 J’ai dessein, ajoutait-il, de vous adresser de temps en temps quelques articles ([ue je signerai, et dans lesquels, me présentant sans ménagement et sans crainte h l'honorable inimitié des brigands à talons rouges et des brigands à piques , je tâcherai , autant qu’il sera en moi, de venger la Patrie, l’humanité, l’honnêteté publique, des outrages journaliers qu’elles reçoivent de cet abominable amas de brouillons qui vivent de la Liberté , comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu’elles tuent, n Les rédacteurs du Journal de Paris supprimèrent la phrase injurieuse qui terminait ce paragraphe : « Et de cet amas d’écrivains et de parleurs ignominieux, pour qui la Liberté n’est autre chose que ce
qu'était un bon festin pour les harpies, qui ne savaient que le couvrir d’ordure. «
L’écrit d’André Chénier, qui dénonçait les Sociétés populaires, et surtout celle des Jacobins, à toute la riji[ueur des lois répressives , le dénorfça en même temps à l’implacable rancune de ces Sociétés. Cet écrit, réimprimé et l’épandu avec profusion, nonseulement dans les départements, mais encore à l’étranger, surtout en Allemagne où il fut traduit aussitôt, devait 4ôt ou tard causer la perte de son signataire.
La Société des Amis de la Constitution accepta la lutte contre uq seul homme; elle choisit un de ses membres pour champion , et entraîna dans la lice le propre frère du dénonciateur.
Marie-Joseph Chénier, à qui les belles tragédies de Charles IX et de Cdim Gracchus avaient acquis une honorable réputation , faisait partie du Club des Jacobins et y exerçait l’influence que son caractère énergique ét son talent vigoureux lui assuraient dans toute assemblée politique. Il avait de l’ambition; il se trouvait porté aux affaires publiques par une faction puissante; il voyait aussi dans le rôle d’homme de parti un moyen de popularité pour l’auteur dramatique : il fut donc circonvenu, sollicité, pressé, forcé , pour ainsi dire , de répondre au nom des Jacobins , après avoir déclaré , dans une lettre au Patriote Français , le 27 février, qu’il se ferait toujours honneur d’étre membre de cette Société.
Sa réponse, quoique annoncée avec fracas par tous les journaux des Sociétés populaires , n’aurait peut-
ANDRÉ CHÉNIER
être point paru , si André (iliénicr eût consenti à cesser une guerre où il allait avoir à combattre son propre frère.
André Chénier, en s’engajjeant , dans une lettre datée du 4 mars , à réfuter tous les écrits qui renfermeraient des raisons et des arguments , outre des injures, se défendit d’avoir eu l’intention de comprendre son frère dans le jugement rigoureux qu’il avait ])orté sur une grande partie des Jacobins , et donna un dédaigneux démenti aux folliculaires qui le traitaient de fratricide, parce qu’il avait traité les Jacobins de fripons et à' imhéciles . « Mon frère , dit-il, connaît depuis trop longtemps et mon caractère et mes opinions , pour que j’aie besoin de me justifier auprès de lui, qui n’a jamais trouvé et ne trouvera jamais en moi que l’amitié qu’on doit à un frère et les égards qu’on doit aux talents, quoique je sois j>rêt à défendre mon sentiment aiiême contre lui. »
Comme les rédacteurs du Journal de Paris et surtout du Supplément étaient alors en butte ù des accusations qui prenaient tous les jours .plus de consistance dans les clubs et dans leurs journaux; comme André Chénier se trouvait particulièrement désigné parmi les écrivains stipendiés de la Liste civile et les agents corrupteurs du château des Tuileries, il crut devoir, vis-à-vis de son frère, se présenter avec une profession de foi claire et nette.
Cl Je veux faire savoir à tous les lecteurs qui ne sont pas aveuglés par leurs passions ou par celles d’autrui, que je n’ai et que je n’eus jamais aucun
rapport politique direct ou indirect avec aucun ministre ; que je n’en connai.s particulièrement aucun ; que je ne vais à aucun club; que je n’appartiens à aucune Société , à aucune personne , à aucun parti ; et que je défie qui que ce puisse être, de prouver que , non-seulement depuis la Révolution , mais en aucun temps de ma vie, j’aie fait, dit ou écrit une chose dont un honnête homme libre , un vrai citoyen doive rouyir. »
La polémique des deux frères ne s’alluma qu’ù l’instigation des ennemis d’André Chénier, Ces ennemis, étaient Manuel et Brissot , auxquels les événements adjoignirent Collot-d’Herbois.
Le chevalier de Fange , imitant la fougue intrépide d’André Chénier contre les faux patriotes , attaqua Brissot avec ses propres armes et lui prouva, par , l’extrait d’un de ses livres antérieur à la Révolution , qu’il avait été le courtisan de l’Ancien Régime avant d’être celui du Peuple. Brissot furieux essaya de dénaturer à .son avantage un fait qu’il ne pouvait nier.
.Alors André Chénier vint en aide à son ami et acheva de foudroyer Brissot, qu’il accusa de mentir effrontément : « Cessez de nous importuner de votre éloge , auquel personne ne répond que par le silence • du mépris et de l’indignation , et épargnez-vous tout ce plat pathos qui vous rend aussi ridicule que vous vous êtes déjà rendu odieux, n Brissot se tut et attendit, quoique son sang, disait-il, bouillonnât dans scs veines !
' Une belle occasion s’offrit de soutenir la sainte cause de la justice publique et de l’honneur national :
AKDRÉ CHÊKIER.
André Chénier accepta celte périlleuse nnssion. Dans la séance du 8 février 1792, l’Assemblée législative avait décrété l’amnistie des Suisses du régiment de Châteauvieux , condamnés aux galères par un décret du 16 août 1790, pour s’étre révoltés contre leurs chefs , pour avoir pillé la caisse du régiment et fait feu sur la garde nationale de Metz ; le motif de cette amnistie fut 1(1 trahison récente du général marquis de Bouillé , dans les mains de qui ces Suisses avaient refusé de prêter serment à la Constitution , lorsque le général n’était pas encore traître et parjure. Le Club des Jacobins, sur une motion de Collot-d’Herhois, considérant les Suisses de ChAleauvieux comme des héros qui avaient pressenti les coupables desseins de Bouillé, cbangea l’amnistie en ovation , et ordonna de la célébrer par une fêle publique, û laquelle le maire de Paris, le vertueux Pélion , eut la faiblesse de faire concourir la municipalité.
Celle fêle avait pour but de flétrir la défection de Bouillé et d’exaller la haine du peuple contre les traîtres ; mais André Chénier ne vit que le côté immoral cl scandaleux de ce triomphe décerné i\ des soldats révoltés , et il adjura tous les honnêtes gens de s’employer ù repousser la honteuse motion de Collot-d’Herbois.
C’était .là le cri de la conscience d’nn honnête homme et d’un bon citoyen; mais il fut couvert par tes clameurs forcenées des Sociétés populaires : .André Chénier s’exposait à être assassiné dans les rues. Il n’en continua pas avec moins de force et de per-
sévérance sa mission de redresseur des torls du parti jacobin, et, puisant une nouvelle énergie dans le péril même de celte généreuse conduite , il protesta , au nom de l’ordre public et de la loi, contre cette fête anarchique et insensée.
Son exemple entraîna plusieurs de ses amis à protester aussi dans le Journal de Paris : Cliéron , de Pange et Rouchor ne craignifent pas de se compromettre en signant des articles qui n’étaient que de pftles reflets de ceux d’André Chénier. Quelques autres, sans se nommer, vouèrent ii l’infamie les complices du triomphe de Châteauvieux : « Je ne. signe pas, disait l’auteur d’une lettre anonyme écrite dans ce sens, parce que je n’ai pas le courage d’André Chénier, .l’ai la faiblesse de craindre les proscrij>lions. «
André Chénier était infatigable ; non-seulement il insérait lettre sur lettre dans le Journal de Paris et tenait en échec les gazettes des clubs, mais encore il excitait, il dirigeait les manifestations de la garde nationale, en envoyant des adresses h l’Assemblée législative et au Département de Paris , pour les conjurer de s’opposer A la fête de Châteauvieux.
Il osa s’attaquer corps à corps, pour ainsi dire, à Collot-d’Herbois , qui menaçait de le poursuivre devant les tribunaux comme un lâche calomniateur, et il le foula aux pieds en le couvrant de boue.
Le jour môme où celte fête impie, qu’il n’avait pu empêcher, attristait Paris, il la célébra par un hymne consacré à fustiger et ù mettre au pilori la gloii*e des Suisses de Collot-d’ Herhnis.
ANDRÉ CUÉMER.
Cet épisode ne fit qu’ccliautfcr davantage le zèle d’André Chénier à démasquer les projets secrets dos Sociétés populaires, et, dans utic lettre du 27 avril, il appela contre clics l’action coercitive de la loi , en leur imputant tous les désordres et tous les malheurs du pays. 11 ne manqua pas de rejeter à la face de ses accusateurs les soupçons qu’on avait accrédités à l’égard de ses intelligences avec Je parti de la contre-' révolution « V^ous serez accusés de vénalité, se disait-il à lui-méme dans cette nouvelle lettre sur les clubs, par cette foule de misérables qui n’atlendont que des acheteurs , et qui , étrangers à tout sentiment honnête, ne conçoivent pas qu’on aime sa patrie assez pour les haïr par celte seule raison. Ils diront qu’en prêchant les lois et la pai.v, vous ne cherchez qu’à semer le trouble... Ils appelleront vos écrits des àcvïls infâmes. Enfin, des législateurs journalistes, que des lâchetés mal calculées ont perdus et qui n’emploient désormais beaucoup d’esprit , de lumière et de renommée, qu’à dépenser ce qu’un vil mensonge a de plus absurde pour envenimer ce qu’il a de nuisible et d’atroce, ne manqueront pas de dire, en cent manières différentes, que vous ôtes pensionnaires de la Liste civile , que vous voulez rétablir la noblesse... Vous ne ferez aucune attention à toutes- ces turpitudes..., persuadés que les calomnies périssent avec les calomniateurs , que la vérité demeure , et que les fourbes ambitieux cl menteurs finissent toujours par être aussi méprisés que méprisables, n
Marie-Joseph ne pouvait plus reculer devant l’exécution de sa promesse que réclamaient les Jacobins :
il SC décida, quoique avec répugnance, à se faire l’avocat des Clubs , et il publia leur apologie dans le Moniteur du 11 mai , en datant cette pièce du 4 mars, pour que le retard de sa réponse fût attribué à des circonstances indépendantes de sa volonté.
11 entama cette polémique avec tous les ménagements nécessaires pour faire pardonner une semblable altercation entre deux frères , et il crut obvier à des inductions fâcheuses en pariant d’André dans les termes les plus honorables.
Cl Entre les ennemis des Jacobins, disait-il, je ne m’adresse qu’à ceux qui font profession d’aimer la Liberté, de chérir la Constitution tout entière. On a distingué dans le nombre un citoyen qui m’est uni par les liens du sang et de l’amitié. La connaissance que j’ai de son caractère moral me donne le droit d’affirmer qu’il n’a énoncé son opinion que d’après une conviction intime ; mais je le crois dans l’erreur, et je Crois cette erreur dangereuse. Aucun n’a revêtu ses accusations d’une forme plus énergique. C’est donc à lui surtout que je vais répondre avec les ménagements que je dois à un frère , à un citoyen digne d’estime, -mais avec le respect que je dois à la vérité, qu’un homme libre ne peut dissimuler ni affaiblir, quand il s’agit de l’intérêt public. «
La fin de la réponse de Marie-Joseph était loin de tenir ce que promettait la modération du commencement : « V'ous affirmez beaucoup cl vous prouvez peu, disait-il; ce qui n’est pas une bonne manière de raisonner, surtout dans un accusateur. Vous croyez que la Liberté ne peut exister avec les Jacobins : c’est la
ANDRÉ CHENIER
doctrine que M. Mallet -Dupan prêche depuis trois ans. Les Arislides du Club de 89, les Solons du Ca6tnet de lecture^, reinpercur Léopold etM. Pitra, sont do cet avis. Voilà de gi’andes autorités ! Cependant permettez-nous de ne pas regarder une amplification de rhétorique comme une démonstration mathématique... Vous demandez la destruction de ces Sociétés; cela prouve seulement que vous avez oublié le premier titre de la Constitution ; mais, s’il était possible de les détruire, l’Égalité politique s’anéantirait avec elles. Écoutez les gens de Cohlcntz : Les Jacobins perdent la France. Écoutez les prêtres réfractaires ; Les Jacobins perdent la religion. Écoutez lès gens à Chambre Haute , les plats importants qui sont écrasés du poids de l’Égalité : Il faut détruire les Jacobins. Si tous les ennemis de la Liberté , de la Constitution sont les ennemis déclarés des Jacobins , n'est-il pas démontré , par cela seul , que les Jacobins sont les meilleurs amis de la Liberté , les plus fermes soutiens de la Constitution? Ne devez-vous pas adopter cette conséquence , non pas à moins d’être un imbécile et un fripon (les factieux ne.se permettent point ce style modéré) y mais à moins d’être un homme qui aime mieux écouter sa haine que sa raison et ses lumières ? « Marie-Joseph Chénier s’était laissé emporter trop loin par son caractère vindicatif : son frère le lui fit sentir.
’ Le Journal de Paris publiait des mélanges politiques et critiques sous le litre de Cabinet de Lecture, dans lesquels Marie- Joseph Chëaier avait été plusieurs fois raillë craellemcnt cl presque insultë.
La réplique d’André Chénier ne tarda pas longtemps : clic parut , peu de jours après , datée du 12 mai :
« Pour les éloges qui me sont donnés en quelques endroits, disait-il à son frère, et qui devinaient flatter l’amour-propre d’auteur, surtout venant d’un homme dont le public accueille les productions , je dirai seulement que je les attribue <\ une amitié de frère , et que je souhaiterais les mériter mieux que divers reproches qui me sont faits par la suite. Puisque c’est surtout à moi qu’on voulait répondre, il était, ce me semble, bien inutile de parler si souvent de Clubs consiUuants, de coalitions^ Ac prêtres, A' empereurs, et A’adresse, et de maladresse, et de manœuvres savantes. Ceux qui ont, en effet, quelque connaissance de mon caractère moral savent fort bien que je n’ai rien à démôler avec tout cela; que, la plupart du temps, j’en ignore l’existence; que je n’ai jamais fait secte, même avec les gens que j’estime, et que nul esprit de parti ne peut opérer en moi cette conviction intime que l’on reconnaît pouvoir seule me porter à énoncer une opinion. «
Dans le reste de cette réplique , toujours digne , ferme et sévère, .‘\ndré Chénier ne se servit que dupronom personnel indéfini en parlant de Marie-Joseph, comme s’il eût refusé de voir un frère dans un ennemi politique ; mais il ne put s’empêcher de témoigner la peine que lui avaient fait éprouver certaines insinuations peu bienveillantes de l’avocat des Jacobins :
U Dans le même écrit, dit-il, tous les ennemis de la domination des Clubs sont désignés en vingt endroits
ANDRÉ CHÉyiER.
comme (les gens à Chamlre Haute, qui altaquenl l’Egalité politique et la Souveraineté du Peuple cl qui répandent ces principes comme une poi'tie accessoire de la Constitution. II n’est pas possible que mon frère , avec qui j’ai passé une partie de ma vie , prétende m’adresser de telles inculpations. Si quelques lecteurs affectaient de me reconnaître dans cette peinture, c’est à lui que je les enverrais , pour qu’il leur apprît que l’Kgalité des droits entre les hommes, la Souveraineté du Peuple et tous ces principes éternels d’une société heureuse et libre, étaient dans mon cœur et sur ma bouche longtemps avant (ju’ils fussent devenus la sainte base de nos Lois, etc. n
Il termina par son apologie et par une comparaison indirecte de sa position avec celle de son frère vis-àvis des Jacobins :
(I Quel intérêt particulier puis-je avoir à celte haine qu’on me reproche? Ai-je trouvé quelque part sur mon chemin les hommes dont il s’agit ? Ai-je demandé, désiré, cherché quelque chose, quelque emploi? Aije été leur rival à quelque tribune, dans quelque assemblée primaire ou électorale, dans quelque cabinet ministériel? Je n’ai paru même à ma Section," que lorsque des affaires vraiment publiques et ma ({ualité de citoyen exigeaient de moi un vœu. Inconnu et pauvre, et content de l’être, je vivais dans la retraite , dans l’étude et dans l’amitié. La seule vue des maux dont ces corporations sont la cause , et le silence de beaucoup d’hommes trop timides , qui le voyaient et qui n’osaient le dire, n’ont pu me faire renoncer si tôt à ma paisible obscurité. Aucun de mes désirs,
a2S PROCÈS CÉLÈBRES.
aucun de mes projets n’avait besoin de l’appui ou ne redoutait l’opposition de la Lifjuc que j’ai attaquée. Je ne veux exciter aucune méfiance sur les motifs de ceux qui défendent cette Ligue; mais enfin, si leurs ennemis voulaient révoquer en doute leur bonne foi , seraient-ils en peine de donner à ce soupçon quelque ombre de vraisemblance , et de découvrir à quels intérêts particuliers de telles associations peuvent rendre d’assez grands service? , pour s’assurer la reconnaissance et les suffrages d’hommes plus ambitieux que sincères? Certes, un parti bruyant et puissant, qui jette une immense quantité de rameaux , qui soutient tous ses amis , qui dispose , au moins pour un temps, des places , du crédit , de la faveur, de la réputation , et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d’avoir besoin des applaudissements de la multitude, sera toujours beaucoup loué, même par plusieurs dont il ne sera jamais beaucoup aimé! »
L’intention était flagrante, et la querelle des deux frères devenait personnelle.
Les criailleries des partisans de chacun d’eux augmentèrent l’irritation de l’un et de l’autre qui se trouvaient exposés en spectacle dans cette lutte déplorable : Brissot, Carra, Corsas, Condorcet, se faisaient les auxiliaires et les séides de Marie-Joseph ; Chéron , Sericys et les autres rédacteurs du Journal de Paris , manifestaient leur sympathie pour André Chénier par d’amères attaques contre son frère.
Marie-Joseph Chénier, blessé au vif par les piquantes allusions du factum d’André , promit de répondre lui-même, aussitôt que l’abondance des
ANDRÉ CHÉNIER
matières ne s’opposerait plus i\ l’insertion d’une longue lettre dans le Moniteur, car sa fortune no lui permettait pas, disait-il encore, de faire la dépense d’un Supplément dans le Journal de Paris.
Cette lettre fut publiée le 19 juin ; « J’examinerai si mon frère a répondu à ce que j’ai dit ; je me défendrai surtout le fiel et l’amertume, qui ne sont pas de la logique , qui aigrissent les esprits sans rien prouver; je n’oublierai pas que je réfute l’opinion d’un frère, en qui j’aurais voulu trouver toujours un compagnon d’armes et jamais un adversaire. »
Marie-Joseph , comme pour faire mieux sentir l’aigreur de la polémique d’André Cbénier, affecta d’abord de s’adresser sans cesse é son frère avec des formules froides et calmes ; mais il ne fut pas maître de se contenir jusqu’au bout, et lorsqu’il en vint à présenter à son tour son apologie, il le fît de manière à prouver qu’il sc regardait comme offensé et qu’il se croyait autorisé à user de représailles : « Puisque mon frère m’y contraint en exposant les motifs d’intérêt personnel qui peuvent diriger les défenseurs des Jacobins, dit-il, je lui répondrai d’abord que, moi aussi, j’ai ebérila Liberté avant qu’elle vînt réjouir le sol de la France, l’Égalité politique avant qu’elle fût la base de notre Constitution. J’ajouterai que j’ai prouvé cet amour, non pas seulement par des entretiens particuliers , mais par des ouvrages de quelque étendue, composés avant la Révolution, publiés dans ses premiers temps : ils n’ont pas été sans éclat, et surtout ils n’ont pas contrarié la marche de l’esprit public. Depuis cette époque, j’ai toujours suivi le
même plan de travail et je le suivrai toute ma vie , m’embarrassant fort peu si quelques journalistes , quelques obscurs partisans du modérantisme , ignorant à la fois la force des mots et celle des choses , appellent faclknx et incendiaires des écrits qui ne respirent que le respect des Lois et l’amour de l’Égalité. Quant aux emplois; je ne connais et ne veux connaître aucun ministre ; jene sollieilerai jamais aucune de ces places considérables et lucratives qui sont à la i^oinination dû Roi. Quant à ces succès littéraires dont la nature est d'avoir besoin des applaudissements de la multitude, suivant l’expression de mon frère, voici ce que je lui répondrai : Si j’avais perdu deux ou trois années à composer des tragédies impartiales ou insignijiantes , et môme deux ou trois matinées à écrire, pour un journal, quelques pamphlets modérés, j’aurais trouvé un grand nombre de prôneurs puissants et actifs, et peut-être, en 1793, ils m’auraient consolé de n’avoir pu, en 1791 , me glisser dans la foule des députés de Paris et siéger à l’Assemblée nationale, entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. » Après cette boutade satirique, les deux frères furent brouillés. André Chénier annonça qu’il n’avait pas dit son dernier mot sur les Sociétés prétendues patriotiques, et qu’il répondrait encore à son frère; mais les événements , qui devenaient chaque jour plus graves et plus pressés , ne lui laissèrent pas le temps de remplir sa pi’omcsse, ou plutôt son père, sa mère, ses frères. Sauveur et Constantin Chénier, et quelques amis communs, s’interposèrent pour arrêter une discussion qui passait les bornes et qui se
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fût terminée peut-être par des attaques directes et déplorables.
André Chénier décharcjea sa colère , avec un redoublement do violence , sur les clubistes , et principalement sur Brissot, qu’il personnifiait ainsi ; Le lihelUste qui harhouille avec du sang et de la fange les premières pages du Patriote français; il se fit honneur d’ôtre un de « ceux qui, ayant dévoré l’ennui de lire ses fastidieux bavardafjes et le dégoût de les citer, l’ont sans cesse opposé à lui-même, ses adulations pour les despotes à ses adulations jîour la populace , sa férocité royaliste û sa férocité démagogique, et, à l’aide de ce parallèle, lui ont assuré une place parmi les imposteurs les plus lâches et les plus versatiles qui aient jamais rampé autour de la puissance et trafiqué de leur plume et de leur infamie. n
Cette lettre-, signée et datée du 20 juillet , fut la dernière qu’ André Chénier fit paraître dans \e Journal de Paris; elle semblait écrite sous une sombre inspiration de l’avenir.
c< Parmi les auteurs des Suppléments du Journal de Paris, disait-il, il en est un dont les méchants heureux n’intipiideront jamais ni le cœur ni la bouche ; qui, dans les cachots et sous le fer des bourreaux, lie cesserait pas d’en appeler aux lois, aux autorités légitimes, à la justice, à l’humanité, cl de dévoiler à l’exécration publique les tyrans déguisés sous le nom de patriotes ; qui est prêt â mourir pour cette doctrine impudemment traitée de pan'icide , et qui mourra content de n’avoir plus sous les yeux l’avi-
lisscment d'une [{rniide nation, réduite, par ses fautes, h choisir entre Coblentz et les Jacobins, entre les Autrichiens et Brissot. »
Le canon du 10 août fît taire toutes les voix qui accusaient les Jacobins.
Le Journal de Paris, frappé de proscription, ainsi que scs auteurs , vit scs bureaux envahis par les égorgeurs des Suisses et ses presses condamnées nu silence. Ce journal fut interrompu jusqu’au l" octobre, où il eut besoin, pour reparaître, de se faire une égide des noms de Condorcet , Sieyès , Cabanis et Rœderer. Les anciens rédacteurs s’étaient dispersés et cachés pour échapper aux décrets d’arrestation lancés contre eux.
André Chénier ne dut son salut qu’û la protection de ses amis, et sans doute û l’influence de Marie- Joseph , qui ne conservait pas moins ses sentiments de frère pour celui dont il s’était publiquement séparé d’opinion politique.
L’audacieux coryphée du Supplément du Journal de Paris semblait , en effet , désigné aux vengeances du parti vainqueur, et l’illustre poète allemand VVielahd ; inquiet sur le sort d’André Chénier, qu’il ne connaissait que par ses écrits et pour lequel il se sentait de vives sympathies , écrivit en France afîn de savoir si ce jeune écrivain était encore en vie.
André Chénier ne demeurait pas alors au domicile de son père, rue de Cléry, n® 97 ; il habitait Passy, auprès de son ami, M. de Pastoret : il y était plus en sûreté qu’û Paris , où l’exaltation de son modérantisme l’avait fait remarquer dans sa Section , aux
' ANDRÉ CHÉNIER. 331
prises d’armes de la garde nationale et aux assemblées primaH*es.
Cette retraite convenait mieux aussi à ses habitudes -studieuses et tant soit peu sauvages; c’est lé qu’il composa presque tous ses ouvrages en vers, qui ne sont qu’une savante et fidèle mosaïque des chefs-d’œuvre de l’antiquité.
« M. VVieland demande ce que je fais dans la Révolution? écrivait-il le 28 octobre 1792 : rien, grâce au ciel , absolument rien. C’est ce que je m’étais promis dès le commencement, sachant déjà que le moment des révolutions n’est jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes, qui ne veulent ni mener ni suivre les partis, et qui abhorrent toute intrigue. Affligé des maux que je voyais et de ceux que je prévoyais , j’ai , dans le cours de la Révolution , publié de temps en temps des réflexions que je croyais utiles , et je n’ai point changé d’opinion. Cette franchise, qui n’a rien empêché, ne m’a valu que beaucoup de haines, de persécutions et de calomnies. Aussi , suis-je bien déterminé à me tenir toujours à l’écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques, et me bornant, dans ma solitude , à faire pour la liberté , la tranquillité et le bonheur de la République, des vœux qui, à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espérances.
n Je suis fort embarrassé pour répondre à la troisième question : ce que je fais dans ce monde? Si je voulais être sincère , je répondrais , comme à la question précédente, rien. Cependant, comme, aux
yeux de M. Wicland , un loisir employé aux lettres et à l’élude ne saurait passer pour une oisiveté complète, je lui' dirai que, me livrant tout entier aux goûts que j’ai toujours eus , je m’attache dans la retraite û une élude approfondie des jettres et des langues antiques , et je consacre ce qui me resic de jeunesse à me mcllrc en état de suivre un jour ses traces : heureux si je puis, comme lui, faire quelque honneur à ma langue, à mon pays et à moi-méme. »
André Chénier, cependant, n’avait pas renoncé tout à fait i\ la politique ni à la mission de dévouement qu’il s’était imposée à l’égard du malheureux Louis XVI.
Ses articles dans le Journal de Paris, si pleins de nobles sentiments et de vertueuse inspiration, avaient été mis sous les yeux du roi, et l’auteur mandé pour recevoir des félicitations et des encouragements de la bouche môme de Louis XVI. On est en droit de supposer qu’André Chénier refusa tout ce qui ressemblait h un salaire et môme à une faveur; mais son attachement pour le roi s’augmenta à mesure qu’il le connut mieux et qu'il en fut plus apprécié.
On ne peut douter qu’il ait prôlé sa plume, en plusieurs circonstances, à Loijis XVI, qui ne dédaigna pas de lui demander des conseils et de les suivre : il était d’avis que des moyens extrêmes pouvaient seuls sauver la personne du roi, et il poussait de toutes ses forces à des coups d’Etat, qui n’eussent réussi qu’avec l’intervention de l’Assemblée nationale.
11 ignorait probablement les projets occultes de Louis XVI et de Maric-Anloinelle ; mais il les avait
ANDRE CllEMEK.
secondes avcu;ilémenl, sans vouloir en soupçonner le but , lorsqu’il voyait la nation rèdtille à choisir entre Cohlentz cl les Jacobins, entre les Autrichiens et Brissot! La caplivilc de la famille royale fut pour lui une impérieuse raison de consacrer encore sa plume à cette cause qu’il reyardait comme perdue sans ressource.
Il se conforma toutefois à la prudence que réclamaient les circonstances : il ne courut plus au-devant des proscriptions ; il ne se nomma pas au bas des placards qu’il faisait afiiclier, au bas des articles qu’il ylissait dans les journaux royalistes, au bas des ad resses qu’il faisait circuler dans la yarde nationale, pour défendre le roi, prisonnier au Temple.
Mallicureuscme^it, presque toutes les traces écrites de cette inyénieuse et infatiyablc défense ont été effacées dès ce tcmps-là, afin qu’on ne pût découvrir d’où partaient tant de témoiynayes d’affection pour le royal captif; il n’en est resté que quelques brouillons informes qu’André Chénier portait sur lui avec ces lambeaux de prose et de vers qu’il excellait à recoudre ensuite, sans que les sutures de son travail eussent moins d’éclat et de solidité que le reste de l’œuvre lentement mûrie et minutieusement ajustée phrase à phrase et mot ù mot.
On sait pourtant qu’André Chénier transmit h plusieurs journaux un yrand nombre d’écrits anonymes, pour demander la délivrance du roi, pour proclamer son innocence et son inviolabilité , pour protester contre les riyueurs excessives de sa prison au Temple, pour combattre eu yémissant la fatale
décision d’un procès criminel, dans lequel le roi devait infailliblement succomber sous les preuves accablantes tirées de l'Armoire de fer.
Quand ce grand procès commença , son ardeur ne sc ralentit point, malgré le danger que couraient les partisans avoués de Louis XVI : il alla trouver M. de Malesherbes et réclama l’honneur de partager avec lui le poids de la défense de l’accusé.
M. de Malesherbes accepta cette offre , sans permettre toutefois que son généreux a’uxiliaire se fit connaître et apportât ainsi dans la cause du roi quelques fâcheux souvenirs du Supplément du Jour- • nal de Paris.
* Louis XVI , qui ne trouvait plus que des amis muets et consternés, fut profondément touché d’en rencontrer un , prêt à faire le sacrifice de sa liberté et de sa vie, quoiqu’il n’y fût pas obligé par la reconnaissance et le devoir. 11 eut confiance dans la plumé d’André Chénier, et il adopta, presque sans modification , les pièces de la défense rédigées par cette plume énergique et puissante qu’il avait déjà éprouvée au service de la royauté avant le 10 août.
André Cliénicr était, en outre, un habile intermédiaire entre l’accusé et le parti royaliste ou modéré de l’Assemblée nationale. Lorsqu’il put prévoir ' la condamnation à mort, il tourna son unique espoir vers l’Appel au peuple : ce fut lui qui écrivit , dans la nuit du 17 au 18 janvier, la lettre si noble et si touchante par laquelle Louis XVI, condamné, en appelait au peuple français du jugement porté en son nom *, ce fut lui qui prépara en hâte , dans le cas où
ANDRÉ CHÉNIER.-
l’Appel au peuple serait admis à la majorité des voix, plusieurs adresses à tous les citoyens, pour les supplier de répondre à cet appel en cassant l’arrêt do la Convention.
Mais l’Appel au peuple fut rejeté, et la sentence de mort reçut son exécution.
La conduite d’André Chénier dans le procès de Louis XVI avait eu certainement assez de témoins pour faire replaner sur sa tête cette accusation de suspect, à laquelle il n’avait échappé, après le 10 août, que par l’entremise de ses amis et de ^ son frère ; il consentit donc à se mettre en lieu de sûreté.
Il se retira d’abord à Versailles, où il tomba gravement malade , sans doute par suite du chagrin qui le minait depuis la mort du roi. Sa maladie se prolongea plusieurs mois dans la solitude, où il vivait avec ses livres et ses travaux de poésie.
Cependant il ne pouvait être indifférent aux angoisses de la France en proie à la Terreur; il brûlait de se retrouver en face des Jacobins , qui régnaient au milieu du sang et de la tyrannie ; comme il l’avait prédit , il les voyait se dévorer eux-mêmes , et il était déterminé à rentrer dans la politique active , dès que sa santé serait revenue. Sa convalescence le ramena enfin à Paris à la fin de l’année 1793.
Il était réconcilié avec Marie-Joseph , cl leurs opinions, jusqu’alors divisées, commençaient à se rapprocher et h s’entendre. Marie-Joseph n’aspirait qu’à se séparer violemment de Robespierre; l’auteur de Caius Gracchus, qui avait dit en 1792 : Des lois et
PilOCËS CÉLÈBRES.
r.on du snmj! souflVait aulanl que son frère sous le joug sanglant de la Terreur.
Bien des dénonciations étaient certainement parvenues au 'Comité de Sûreté générale, contre l’ancien rédacteur du Supplément du Journal de Paris ; niais le nom de Chénier suffisait pour les faire écarter ou les amortir. D’ailleurs, les principaux ennemis d’André Chénier étaient tombés victimes du gouvernement qu’ils avaient établi : Condorcet empoisonné, Marat assassiné de la main de Charlotte Corday, Pétion dévoré par les loups; .Manuel et Brissot guillotinés; mais Collot-d’Herbois existait encore : l'histrion, in- ^ venteur du Triomphe des Suisses de Châteauvieux, était tout-puissant à la Convention et dans les Comités révolutionnaires.
Le 17 nivôse (6 janvier) 1794, André Chénier se trouvait en visite à Passy chez madame de Pastoret , quand le nommé Guénot , porteur d’ordre du Comité de Sûreté générale, se présenta pour arrêter cette dame.
Il arrêta, en même temps, André Chénier, quoique celui-ci se réclamât de la Section de Brutus (quartier Montmartre) , dont il était membre, et dont il avait une carte de sûreté, avec diverses autres attestations deciü/s- Guénot prétenditêtresuffisammcntautoriséàs’emparer de toutes les personnes suspectes dans la maison de madame de Pastoret, et fit subir un long interrogatoire à André Chénier, qui refusa de signer le procès-verbal. Guénot, furieux de ce refus et des vives représentations qui l’accompagnaient, obtint du Comité révolutionnaire de la Commune de Passy l’or-
ANDRÉ CHÉNIER. 337
dre de faire conduire le suspect h la prison du Luxembourg.
Le concierge de cette prison ne voulut pas l’y recevoir, soit que les pièces de l’arrestation ne fussent pas en règle, soit que le nom de Chénier lui conseillût de faire preuve de déférence pour le frère d’un membre de la Convention.
Le ctYoycw 'Duchesne, à !• garde de qui André Chénier avait été confié, le ramena devant Guénot, qui l’envoya sur-lc-champ à la maison d’arrôtde Saint- Lazare, où Te concierge ne fit pas difficulté de l’ad- • mettre. Néanmoins, l’écrou ne fut enregistré que le surlendemain , sous la date du 19 ventôse : cet écrou, qui renferme le signalement du prisonnier, est ainsi concu* :
« André Chénier, ûgé de trente et un ans, natif de n Constantinople, citoyen, demeurant rye de Cléry, >1 numéro 97 ;
» Taille de cinq pieds deux pouces, cheveux et sour- » cils noirs, front large, yeux gris bleus , nez moyen , !> bouche moyenne, menton rond, visage carré;
» Amené céans en vertu d’ordre du Comité révolu-
' Nous (levons des remercîments à M. Dclesscrt , qui a bien voulu auloriscr nos rcchcrclies dans les Archives de la Prëlerturc de Police, recherches secondées avec beaucoup d'obligeance el de zèle par le savant archiviste, XI. Labhat ; cependant nous n'avons pas encore pu découvrir le dossier des pièces relatives à l’arrestation d’André Chénier à Passy, l’ordre du Comi.té de Sûreté générale, le procès-verbal du commissaire , etc. Ces pièces doivent être ans Archives du Royaume, où M. Teulet, un de nos plus laborieui paléographes, ne désespère pnkde les trouver dans les papiers du Comité de Sûreté générale.
PBOCÈS CÉLÈBRES.
» lionnaire, Commune de Passy-lts-Paiis , pour êlre 1) détenu par mesure de sûreté générale.
«Signé: Boucherai , Cr.^moisix , commissaires ,
)i Guéxot, porteur d’ordre du Comité de Sûreté gé- 11 nérale. »
Les écrous pendant la Terreur ne pouvaient être levés que par ordre du Tribunal révolutionnaire : les chances d’un jugemeüt étaient telles, que le détenu le moins compromis devait s’estimer heureux d’être oublié dans sa prison.
Marie-Joseph, consulté par son père sur les démarches à tenter en faveur d’André, lui conseilla, * le supplia de n’en faire aucune et d’attendre un moment favorable ; André était , du moins , en sûreté i Saint-Lazare, pourvu que son nom ne figurât pas dans les listes de Fouquier-Tinville.
Dans le même temps. Sauveur Chénier, ex-adjudant général et chef de brigade sous Dumouriez, venait d’être arrêté dans le département de l’Oise et emprisonné à Beauvais : Sauveur Chénier, que le ministre de la guerre avait invité à quitter l’armée et à se retirer dans la commune de Breteuil, eut l’imprudence d’y vouloir prendre un rôle politique ; il adressa au député Isoré un Mémoire contre les aristocrates de Breteuil, en réponse à leurs dénonciations calomnieuses contre les plus fervents amis de la Constitution; ce Mémoire, signé par plusieurs membres du comité de surveillance et de la municipalité de Breteuil, fut renvoyé à l’examen d’André Dumont, représentant du peuple, commissaire dans le département de la Somme. André Dumont, cédant à des influences
ANDRÉ CHÉNIER
secrètes, et poursuivant dans Sauveur Chénier l’ami et le beau-frère du député Isoré, ordonna son incarcération , et le traduisit au Tribunal révolutionnaire de Beauvais.
Marie-Joseph eut encore le pouvoir de faire suspendre la mise en cause de son frère Sauveur Chénier.
— Faites plutôt qu’on les oublie! répétait -il à son père, que conseillaient mal l’inquiétude et la douleur.
Ce père, désolé, rédigea, à l’insu de Marie-Joseph, un Mémoire justificatif pour obtenir l’élargissement d’André , et fit passer ce mémoire sous les yeux du Comité de Sûreté générale, qui avait maintenu l’arrestation faite irrégulièrement par le commissaire Guénot.
Ce Mémoire, qu’ André Chénier avait peut-être dicté lui-même, fut son arrêt de mort : il contenait un simple exposé des faits.
« André Chénier, domicilié chez son père , rue de Cléry, n“ 97, se trouvant à Passy le 17 ventôse chez la citoyenne Pastoret , où il faisait visite, le citoyen Guénot, porteur d’ordre du Comité de Sûreté générale, y arriva avec un mandat concernant cette citoyenne. Comme il avait le pouvoir, à ce qu’il dit, d’arrêter toutes les personnes qui lui paraîtraient suspectes dans ladite maison , il arrêta , entre autres , André Chénier, qui se réclama inutilement de la Section de Brutus dont il est membre , et dont il avait une carte et plusieurs attestations de différents genres. Ce commissaire lui fit subir un long interrogatoire , dont il fut dressé un procèsrverbal qu’André Chénier refusa de signer, après en avoir fait observer les in-
nombrables irrégularités. Ces observations et ce refus firent éclater le citoyen Guénot en expressions de l’cmporlement le plus violent. 11 obtint un ordre du Comité révolutionnaire de la Commune de Passy, qu’il signa , pour faire conduire ledit André Chénier au Luxenibourg ; le concierge de cette maison , ayant trouvé quelque chose à reprendre dans la manière dont l’ordre était expédié , refusa de recevoir le prisonnier. Sur quoi le citoyen Duchesne, à la garde de qui il avait été confié , l’ayant riunené vers le citoyen Guénot, ce dernier le fit transporter i\ la maison de Saint-Lazare , où il est détenu depuis ce temps.
» Telles sont les circonstances de l’arrestation du citoyen André Chénier, comme il le constatera par l’écrou de sa détention, par l’ordre en vertu duquel il a été conduit ù la maison d’ arrêt , et par le témoignage des membres du Comité révolutionnaire de la Commune de Passy, présents à son arrestation.
» Le citoyen André Chénier est un patriote dont la ' vie fut toujours irréprochable. Il se fit connaître et s’attira des inimitiés honorables par la franchise et le courage avec lesquels il dénonça, comme des intrigants, Brissot, Pétion, Manuel, Danton, sur lesquels son opinion est devenue l’opinion générale. Sous l’ancien régime, comme sous le nouveau, il a vécu, loin detouteambition, dans l’étude et dans la retraite. Dans les deux dernières années , sa vie a été encore plus retirée: constamment soumis aux lois, étranger ù toute intrigue, il allait quelquefois soigner sa santé dans la plus profonde solitude à Versailles , où plusieurs citoyens , ses voisins , rendront témoignage de
ANDRÉ CHÉNIER
la vie qu’il u menée. II y a été malade plusieurs mois ; et c’est après sa convalescence que , de retour à Paris, le hasard l’a conduit en visite chez la citoyenne Pastoret.
« Le soussigné, âgé de 72 ans, père d’André Chénier, reconnu pour très-hon citoyen à la Section de Brutus , soumet ces observations à la Commission chargée de l’examen des détentions. Il espère que les citoyens, membres de cette Commission, approuveront les représentations d’un père irréprochable, qui réclame un fils irréprochable et privé depuis ti'ois' mois de la liberté qu’il n’a jamais mérité de perdre. »
Ce Jatal Mémoire produisit un effet bien opposé à celui qu’en espérait le père d’André Chénier ; car il attira l’attention du Comité de Sûreté générale sur un détenu qui n’était probablement pas inscrit sous son véritable nom dans les listes des suspects , remises à l’accusateur public.
Ce nom frappa peut-être les yeux de Collot-d’Herbois , qui balançait alors la puissance de Robespierre, et qui disposait, à son gré, de Fouquier-Tinvillc et de la guillotine. Collot-d’Herbois ne pouvait pas avoir oublié les démentis et les injures du fougueux adversaire de la fête des Suisses de Chàteauvicux.
Quoi qu’il en soit, André Chénier se trouva enveloppé dans la Conspiration des Prisons , cette conspiration imaginaire qui ne fut qu’une horrible calomnie inventée pour donner une nouvelle activité à la Terreur et pour vider les prisons de Paris , avec quelque apparence de justice régulière qui avait manqué aux massacres de septembre 1792.
Il est présumable aussi qu’ André Chénier, pendant une détention de plusieurs mois à Saint-Lazare, s’était fait remarquer plus d’une fois parla hardiesse de ses opinions et avait été dénoncé par ces ignobles espions qui, vivant au milieu des détenus , se chargeaient de pourvoir chaque jour aux exigences sanglantes du Tribunal révolutionnaire.
André Chénier s’occupait alors de revoir, de compléter et de mettre en ordre ses poésies , qu’il voulait publier au sortir de prison ; il en composa même la préface ; mais on dressait son acte d’accusation sous les yeux de Fouquier-Tin ville , et l’on se hâta tellement de le traduire au Tribunal révolutionnaire , qu’on le confondit avec son frère Sauveur Chénier, en lui imputant des faits qui avaient motivé l’arrestation de ce dernier, emprisonné encore à Beauvais et menacé aussi d’un arrêt de mort.
L’acte d’accusation dans lequel André Chénier était désigné comme cx-adjudant général et chef de brigade sous Dumouriez , qualiQcation appartenant à Sauveur Chénier, faisait mention du Mémoire que celui-ci avait rédigé contre quelques habitants de la commune de Bretcuil, et attribuait ce Mémoire, ainsi que le trouble qu’il avait causé dans cette Commune, à l’auteur même du Supplément du Journal de Paris en 1791 et 1792.
Cette erreur dans l’identité des personnes aurait dù détruire l’effet d’un. pareil acte d’accusation, si elle eût été signalée et constatée en temps opportun. Il paraît cependant que cet acte , daté du 3 thermidor
AXDRË CHÉiMER.
(21 juillet) n’avait pas encore été rectifié, lorsque l’huissier du tribunal révolutionnaire vint le signifier à André Chénier, transféré de Saint-Lazare à la Conciergerie dans la journée du 6. Son écrou sur le registre de cette prison , qui servait de vestibule à l’échafaud, comprend les noms plus ou moins défigurés des victimes destinées à la fournée du lendemain.
« Et le 6 thermidor de l’an second de la Répun blique, les nommés Roucher, André Chénier, » Maillet , Tink , ex-baron , Montalembert , Audetot, » Cartel, Monterès, Roquelaure, Créqui-Montmo- I) rency, Dolchy, Serre, Bourdeuil, Koesman, Coi- «trelle, Raoulx, Darligues, Gaulhier-Saint-Prést, » Hébert, Content , Dussy, Malganne, Buquet, Lenn faut, Toussaint Meignier, Voyot, Léonard Selle, n tous actuellement détenus en la maison d’arrôt de )i la Conciergerie, ont été, par moi, huissier au Trin bunal révolutionnaire, soussigné, écroués et ren commandés sur le présent registre, en vertu d’un
>! acte du citoyen Section.... et d’une or-
» donnance de prise de corps, rendue cejourd’hui » par le Tribunal , dûment signée, et à la requèfe du « citoyen accusateur public dudit Tribunal, lequel n fait élection de domicile en son parquet, sis près n icelui ; pour , par les susnommés , rester en la mai- « son de céans comme en maison de justice, et ce n jusqu’à jugement définitif; et je les ai laissés à la » garde du citoyen Richard, concierge, lequel s’en
' Cet acte porte an crayon la date du 3 thermidor sur la minute ; mais on l’a remplacée par la date du 6, avec de l'encre.
344 l'ROCÉS CÉLÈBUES.
» est chargé e*l a promis les représenter, quand il en » sera requis ; et je leur ai , en parlant à leurs per- » sonnes entre les deux guichets comme lieu de liberté , laissé à chacun séparément copie de l’acte !) d’accusation, de l’ordonnance et du présent.
» CHATEAU, n
On suppose qu’ André Chénier, en recevant copie de l’acte d’accusation où il figurait au lieu et place de son frère, éleva quelques vagues objections sur l’identité de personne; car le passage concernant Sauveur Chénier fut biffé avant la comparution de l’accusé au Tribunal, et l’on glissa, dans les questions qui devaient être soumises aux jurés, certaines particularités relatives à la vie politique d’André Chénier.
Dans tous les cas, vingt-quatre heures à peine s’écoulèrent entre la translation d’André Chénier à la Conciergerie et l’exécution de sa sentence.
Eut-il le temps de faire prévenir sa famille et ses amis? Marie-Joseph , qui se reposait avec confiance sur les précautions qu’il avait prises pour faire oublier le prisonnier de Saint-Lazare, et qui avait besoin des démarches les plus persévérantes pour défendre le prisonnier de Beauvais contre la haine du représentant Dumont, fut-il seulement averti du péril imminent que courait André Chénier?
Marie^oseph dénoncé lui-même , dit M. Daunou, cité, recherché, inscrit à son rang sur l'une des pages de la liste des proscriptions, n'en devint que plus ardent à solliciter la délivrance de ses frères; mais peut-être était-il trop tard , lorsqu’il sut
ANDRÉ CHENIER. 345
que le malheureux André allait être jugé? Peut-être même le sang avait-il coulé, quand il entendit l'appel de son frère qui lui criait : « Sauve-moi ! »
«Si quelqu’un, dit encore M. Daunou, qui a connu les hommes et vu de près les événements; si quelqu’un, le 7 thermidor, avait, en effet, le moyen de sauver ses parents les plus chers , assurément un tel crédit, une telle puissance n’appartenaient point ù celui qui périssait lui-même , si ce régime sanguinaire eût duré quinze jours de plus, i'
André Chénier avait peu d’espoir dans l’issue d’un procès où il allait porter tout le poids de l’ancien Journal de Paris : il ne lit sans doute aucune tentative pour gagner du temps et obtenir une remise de la cause, en protestant contre les irrégularités de l’acte d’accusation ; il employa la matinée du 7 thermidor ù relirç ses manuscrits et à y ajouter ces beaux vers , qui furent son dernier soupir poétique ;
Comme un dernier rayon , comme un dernier zéphire Anime ta fin d’un beau jour,
Au pied de l'ëchafaud j’essaye encor ma lyre :
Peut-être est-ce bientôt mon tour!
Peut-être avant que l’heure , en cercle promenée ,
Ait posé sur l’émail brillant.
Dans les soixante pas où sa route est bornée ,
Son pied sonore et vigilant ,
Le sommeil du tombeau pressera mes paupières !
Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en Ces murs effrayés Le messager de mort , noir recruteur des ombres ,
Escorte d’infàmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres....
II n' acheva pas : son nom retentit sous les voûtes de la Conciergerie, et il fut conduit au Tribunal révolutionnaire avec son ami Roucher, qui avait partagé sa détention à Saint-Lazare , et avec vingt-cinq autres accusés, hommes et femmes, qui devaient partager son supplice, à Texception d’un seul, que sauva la recommandation d’un cordonnier patriote auprès de Coffinhal, un des jurés. André- Chénier était recommandé par Collot-d’Herbois.
Les jugements du Tribunal révolutionnaire ne traînaient guère en longueur ; pas d’interrogatoire, pas d’avocat, pas de plaidoyer; l’identité de l’accusé reconnue , on lisait l’acte d’accusation , on soumettait aux jurés les questions du verdict h prononcer, et on appliquait la loi.
André Chénier fut condamné si précipitamment, qu’on ne prit pas même- le temps de corriger l’incroyable erreur de l’accusateur public, qui lui avait attribué l’état et les qualités de son frère. André Chénier n’a peut-être pas réclamé contre cette erreur, de peur de perdre son frère Sauveur avec lui.
Voici le texte du jugement * qui renferme l’acte d’accusation et la déclaration du juré : il y manque
' Nous (levons la communication de ce jugement à M. Terrasse, chef de la section judiciaire des itrehives, au Palais de Justice, et nous lui témoignons ici notre reconnaissance. Nous avions espéré (]uc le dossier de ce jugement nous offrirait quelques pièces importantes à l'appui, dépositions de témoins, dénonciations, interrogatoires, procès-verbaux, etc. ; mais il ne renferme que les minutes de l'acte d'accusation et de la déclaration des jurés , ainsi que la lettre étrange qui motiva la mise en liberté d'un seul des accusés.
AMDRÉ CHÉNIER. 347
toutefois un extrait du procès-verbal de son exécution, lequel ne fut jamais levé par suite des changements survenus deux jours après dans le personnel des tribunaux.
Ce jugement a l’air d’avoir été tout dressé avant que les accuses comparussent à la barre , puisque Coffinhal y ajouta de sa main , après coup , une note finale constatant que le nommé Auphant était seul excepté dans la réponse du juré, réponse qui est dite plus haut affirmative pour tous.
« Vu parle Tribunal révolutionnaire l’acte d’accusation dressé par l’accusateur public près icelui, contre Jean-Antoine Roucher, André Chénier, Louise- Élisabeth Matis, femme Maillet, Frédéric Trenck, Graticn Montalcmbert , Charles-Agar-Henri Houdetot, Charlcs-Henri-Louis Gastel, Claude-François Montcrif, François-Rose-Barthélcmy Bessuejouls-Roquelaurc, Charles-Alexandre Créqui , dit Montmorency , Charles Dolcy, Louis Serr, Henri-Joseph Bourdeil, Louis-Valentin Goezmann, Joseph-François-Marie Coatarel, Joseph Raoul, Marie-Marthe Chariot d’Artigucs , veuve Maron , Jeanne-Marie Paume, femme Gauthicr-Saint-Prés , Pierre Hébert, Louis-Jean- Charlcs Dassy, Pierre-Etienne Constant, François Buquet, Jean Maldagnc, François Auphant, Toussaint Megnier , Jean-Nicolas Voyot c^t Léonard Selle , et dont la teneur suit :
)) Antoine Quentin Fouquier, accusateur public du Tribunal révolutionnaire , expose qu’en vertu d’arrôlé du Comité de Salut public de la Convention nationale ,
348 PUOCÈS CÉLÈBRES.
» Jean-Antoine Roucher , hommes de lettres , âgé de -48 ans, né à Montpellier, département de l’Hérault, demeurant à Paris, rue des Noyers, n“ 24, Section du Panthéon;*
» André Chénier, âgé de 31 ans, né à Constantinople, homme de lettres, ex-adjudant général cl chef de brigade sous Dumouriez , demeurant rue de Cléry , etc., etc., etc. ;
« Ont tous été traduits au tribunal révolutionnaire comme prévenus de s’ôtre déclarés les ennemis du peuple, par des complots, trames et manœuvres contre-révolutionnaires ;
» Qu’examen fait des pièces adressées â l’accusa- Icur public, il en résulte que les prévenus, tous détenus dans la maison d’arrôt de Saint-Lazare, ont été les complices de la conspiration, dont Allain, Selle et Isnard, frappés du glaive de la loi, étaient les chefs, et dont les déliiils, le but et les moyens sont connus du Tribunal : tous devaient seconder les principaux chefs et sc procurer par la violence une liberté dont ils ne devaient user que pour consommer les plus grands forfaits ; et ces trames , ces complots , ne sont que la suite de tous ceux que les prévenus n’ont cessé de former depuis le commencement de la Révolution. En effet, Roucher et Chénier n’ont-ils, pas été les écrivains stipendiés du Tyran , ]>our égarer et corrompre l’esprit public et préparer tous les crimes du despotisme’ et de la tyrannie? N’étaicnt-ils pas, en 1791 et 1792, les salariés de la Liste civile et les mercenaires du Comité autrichien , pour provoquer, en les diffamant, en les calomniant, la
ANDRÉ CHÉNIER 349
dissolution des Sociétés populaires et la proscription de tous les patriotes qui en étaient membres? N’étaient-ce pas eux qui , émules des Royou , des Fontenay, des Durosoy, rédigeaient le Supplément du Journal de Paris, où , sous l’apparence de soutenir des prétendus principes constitutionnels , on préparait la contre-révolution i ?
n Depuis, Chénier, ayant cherché comme bien d'autres traîtres à se soustraire à la surveillance des autorités publiques , s’est confondu parmi ses défenseurs^ où il a eu le grade d’ adjudant général , chef de brigade de l’armée du Nord; il parait qu’il a secondé le plus adroitement qu’il a pu les trahisons de ' l’infâme Dumouriez , avec lequel il a eu des liaisons les plus intimes; mais, après la défection du traître Dumouriez, il s'est occupé de laisser ignorer la part qu’il y avait prise. Cependant 'les soupçons que sa conduite avait élevés déterminèrent le ministre à le suspendre et à lui ordonner de se retirer dans la Commune de Breteuil : là, il intrigue, il cherche à diviser les citoyens, à y jeter le ferment de la gueire civile; il calomnie les autorités constituées dans un Mémoire calomnieux ® (ju’ü fait signer par des ci-
' Tout ce qui suit, irapriniu en italique, se trouve raturé comme nul sur la minute du jugement.
* Ce Mémoire , qui est bien réellement de Sauveur Chénier cl non d’André, faisait partie de la collection des autographes du bibliophile Jacob; il portait, outre la signature de Sauveur Chénier, celles de Jean Mouret, du Comité de Surveillance, Jean- Baptiste La Forge, Alexis Dufour, Antoine Doby, officiers municipaux. ’
toijem qu’il trompe et qu’il égare; enfin il adresse ce Mémoire au Comité de Sûreté générale, (fui le renvoie axi Représentant du Peuple commissaire dans le département dé la Somme, pour en vérifier le contenu ; mais, à la lecture publique de ce Mémoire, le peuple indigné en confond l’auteur ; les signataires avouent qu’ils ont été trompés et surpris par Chénier , et le représentant du Peuple fait arrêter l’auteur de cette trame contre-révolutionnaire et le fait traduire au Tribunal.
» D’après l’exposé ci-dessus, l’accusateur public a dressé la présente accusation contre les y dénonnnés, pour s’ôtre déclarés les ennemis du Peuple, en entretenant des intelligences et correspondances avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République, en leur fournissant -des secours en hommes et en argent, pour favoriser le succès de leurs armes sur le territoire français; comme aussi, en participant aux complots, trames et assassinats du Tyran et de sa femme contre le Peuple français , notamment dans les journées des 28 février 1791 et 10 août 1792; et encore, en con.spirant dans la maison d’arrêt dite ' Lazare, à l’effet de s’évader et de dissoudre, par le meurtre et l’assassinat des Représentants du Peuple , et notamment des membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale, le gouvernement républicain et rétablir la royauté;
n En conséquence, l’accusateur public requiert qu’il lui soit donné acte, par le Tribunal assemblé, de la présente accusation, et qu’il soit ordonné qu’à
• AXDRÉ CHÉXIER.
la diligence et par l'huissier du Tribunal, porteur de l’ordonnance à intervenir, les susnommés soient pris au corps et écroués sur les registres de la maison d’arrêt où ils sont détenus , pour y rester comme en maison de justice, et ainsi, que la présente ordonnance soit notifiée.
U Fait au cabinet de l'accusateur public, le 6 thermidor an II de la République française une et indivisible.
» Signé : A*. Q. Fouquier.
» L’ordonnance de prise de corps rendue le même jour par le Tribunal contre les susnommés, et le procès-verbal d’écrou de leurs personnes sur les registres de la maison de la Conciergerie par l’huissier, du Tribunal porteur d’icclle;
n La déclaration du juré de jugement, portant qu’il est constant que
» Jean-Antoine Roucher, André Chénier, etc., n Sont tous convaincus de s’être déclarés les ennemis du Peuple, en participant ù tous les crimes commis par le Tyran, sa femme et sa famille, dans les journées du 28 février 1791, du 20 juin et 10 août 1792; en insultant les patriotes; en approuvant le massacre du Champ-de-Mars et les tyrannies exercées sur les patriotes qui avaient échappé au massacre; en écrivant contre la fête de Chdteauvieux , contre la Liberté et en faveur de la Tyrannie; en entretenant des correspondances avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la République ; en discréditant les assignats ; enfin en conspirant dans la mai-
352 PROCÈS célèbres:
son d’ arrêt de Lazare, à l’effet de s’évader et de dissoudre, par le meurtre et l’assassinat des Représentants du Peuple, notamment des membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale, le gouvernement républicain et rétablir la royauté en France;
« Le Tribunal , après avoir entendu l’accusateur public sur l’application de la loi , condamne les susnommés à la peine de mort , conformément aux articles 4, 5 et 7 de la loi du 22 prairial dernier, ainsi conçus, dont lecture a été faite :
« Art. 1. Le Tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du Peuple ;
>1 Art. 5. Les ennemis du Peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la Liberté publique, soit par la force , soit par la ruse ;
)< Art. 7. La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au Tribunal révolutionnaire , est la mort ;
n Déclare les biens desdits condamnés acquis à la République, conformément h l’article 2 du titre 11 de la loi du 10 mars dernier, dont lecture a été faite ;
r) Ordonne qu’à la requête et diligence de l’accusateur public, le présent jugement sera mis à exécution dans les vingt-quatre heures sur la place publique de la barrière de Vincennes ; qu’il sera imprimé, publié et affiché dans toute l’étendue de la République et partout où besoin sera.
n Fait et prononcé en l’audience publique du Tribunal , le 7 thermidor an 11 de la République française une et indivisible , où étaient le§ citoyens Cof-
ANDRÉ CHÉNIER
finlial, vicc-présidcnt , Maire, Deliége et Félix, juges, qui ont signé la présente minute avec le greffier. Rayé trente lignes et neuf mots nuis.
>1 Menot, greffier.
n-La déclaration du juré est affirmative sur tous les accusés, à l’exception de François Hauphant, envers lequel elle est négative. A Paris , le 7 thermidor an II de la République française une et indivisible.
» COFFINHAI,.
!i Menot , commis greffier. »
André Chénier et ses compagnons d'infortune montèrent dans les charrettes, à la sortie du Tribunal rcvolutionnairtf; il fut exécuté le second, après Roucher, à six heures du soir.
Son nom parut dans le Bulletin des Guillotinés , aveo la simple qualification à'homme de lettres.
Cette mort empoisonna le reste de la vie de Marie- Joseph Chénier : la calomnie s’arma de ce triste sujet, pour lui déchirer le cœur, en l’accusant d’avoir impitoyablement abandonné sou frère, et môme de l’avoir livré à ses ennemis !
Marie-Joseph a réppndu une seule fois à ces infâmes insinuations , dans son Epître à la Calomnie, qui parut en 1797 ; mais sa justification ressortit ' plus éclatante encore de ces paroles que prononça sur sa tombe un de ses contemporains , M. Arnault , qui savait dire la vérité :
!i Chénier fut désigné comme complice d’un meurtre
qu’il n’avait pu empôcher : celui de son frère. C’était une consolation pour des ûmes exaspérées, que d’outrager la Nature, afin de trouver un crime dè plus dans Je parti contraire. On osa ordonner le remords à un cœur déchiré de regrets.
» Si ces regrets , que Chénier exprima depuis en vers si touchants , laissaient encore quelques doutes sur son innocence ; s’il était encore besoin de le justifier, après la plus éloquentedes justifications, j’ajouterais... Mais non : laissons là de froids raisonnements qui ne feraient que provoquer des raisonnements plus froids encore. Un seul fait en dira plus que tout ce qu’on a dit, que tout ce qu’on pourrait dire.
» Dans sa douleur, Chénier se réfugia entre les bras de sa mère , qui a vécu , qui est morte dans les siens. Mères, c’est vous que j’en atteste! Le sein d’une mère n’eût-il pas été pour jamais fermé au repentir même d’un fils qui l’aurait si atrocement déchiré? » '
M. Arnault, dans une notice biographique imprimée en tête des Œuvres complètes de M. J. Chénier, donne encore plus de iorce à sa protestation contre cette abominable calomnie. C’est une réfutation raisonnée, complète, après laquelle il n’y a plus même de soupçons possibles.
U Je me suis déjà élevé contre cette ilifâme accusation; je l’ai combattue, je l’ai tuée sur la tombe même de Chénier par des arguments sans réplique ' pour toutes les âmes honnêtes , car ils sont tirés de la Nature. On l’a ressuscitée : je la combattrai de nouveau avec l’espérance de vaincre ; car je la com-
ANDRÉ CHÉNIER. 355
battrai par des faits dont je puis parler avec certitude ; je n’atteste rien que je n’aie vu.
» line tendre amitié me liait dès lors avec l’un des plus grands compositeurs dont la France puisse s’honorer, avec ce Mehul, qu’il est superflu de louer, quand on l’a nommé. Il se passait peu de jours où je n’allasse le voir. Je rencontre chez lui, un matin, Chénier, qui n’admirait pas moins que moi le génie de cet homme incomparable , et venait le prier de mettre en musique le Chant du Départ', qui fut entendu pour la première fois dans les champs de Fleurus , le jour même de la victoire.
« Indépendamment de ce qu’il y exprimait ses propres sentiments, Chénier espérait, par ce chant, fléchir les bourreaux , et faire tomber de leurs mains la hache levée *sur André, qui avait été jeté en prison, et se trouvait, pour ainsi dire , ù la porte du Tribunal révolutionnaire : c’était être au pied de l’échafaud. Mais ni les chants, ni les sacrifices, ni les prières., ne désarmaient ces cœurs sans pitié.
» Chaque jour, Chénier allait solliciter pour son frère; chaque jour, désespéré des refus qu’il avait recueillis, il revenait chercher près de Méhul, non pas des consolations, mais de la compassion; et, le lendemain , cet homme , dont l’amitié avait brisé le caractère hautain, s'abaissant à de nouvelles supplications, retournait encore implorer les arbitres du sort de quiconque vivait alors en France; arbitres inexorables, qui, pour toute réponse, lui répétaient: « Au lieu de songer à sauver ton frère, songe à te sauver toi-même. »
» La n’îvolulion de Thermidor les eût sauvés tous les deux, si elle se fût accomplie quarante-huit heures plus tôt ; André Chénier périt le 7, et IMaric-Joseph Chénier fut du nombre des infortunés que la journée fatale au tyran vengea sans les consoler.
n Réintégré, par la révolution du 9 thermidor, dans le crédit qu’il n’avait perdu que parce qu’il avait osé prêcher la modération , Chénier usa de ce crédit pour adoucir du moins les malheurs d’autrui. Personne ne réclama vainement son appui. Que de familles durent à scs sollicitations la prompte liberté d’un père, d’une mère ou d’un frère! C’est en soulageant le malheur des autres , qu’il cherchait à se distraire du sien.
1 ) Il fut un des législateurs les plus ardents à poursuivre la punition des fauteurs du Comité de gouvernement; mais l’horreur qu’il portait i ces prétendus républicains ne l’avait pas détaché de la République.
Les hommes qui voulaient la destruction de cet ordre de choses trouvèrent donc en Chénier peu de complaisance pour leurs projets. D’atroces accusations s’élevèrent dès lors contre lui ; diffamant l’homme qu’ils ne pouvaient séduire, des écrivains de parti l’accusèrent d’avoir été complice des tyrans dont il avait été victime. Kntretcnant en lui, par une calomnie iuccssaininent répétée, le souvenir d’un malheur qu’on craignait- qu’il oubliât, un journal*, que ' je n’ai pas besoin de nommer, lui adressait tous les
' La Quotidienne , roudcc ot dirigée par M. J. Micliaud, depuis membre de l'Académie française.
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jours celle question que Dieu iil au premier des assassins : « Gain, quas-lu fait de ton frère ? » C’est ici le lieu de raconter une anecdote qui est bonne à publier, ne fût-ce que parce qu’elle fait connaitrc dans quels excès de lùclieté on peut être entraîné par l’esprit de parti.
» Un des fondateurs de la feuille que je signale à l’horreur de tout honnête homme, faisait chez moi, après la mort de Chénier, l’éloge du talent et aussi celui du caractère de ce grand écrivain, « Vous voilû donc enfin juste, dis-je à cet apologiste; l’esprit de parti ne vous aveugle donc plus? — 11 ne m’a jamais aveuglé ; telles ont toujours été mes opinions sur Chénier, me répondit en souriant ce galant homme.
— Mais, pendant dix-huit mois, ne l’avez-vous pas journellement accusé d’avoir fait égorger son frère? Avez-vous donc cru ce fait réel ? — Moi ! pas un moment. — Pourquoi donc ces accusations quotidiennes?
— Vous me le demandez? me dit-il avec un regard où se peignait autant de mulice que de pitié; vous n’entendez rien à la politique, je le vois. — Eh bien? — Sachez, que, quand il s’agit de ruiner dans l’opinion un homme important du parti contraire, tous les moyens sont bons. Chénier était un des appuis du parti républicain; voulant la ruine de ce parti , nous avons fait tout pour discréditer un de ses chefs, pour le démonétiser j voilé toute l’histoire. »
)! Cet aveu, naïvement atroce, je ne suis pas la seule personne é qui il ait été fait, Ecu Ginguené le reçut aussi, et ce n’est pas sans rougir, m’a-t-il dit;
car, en fait de politique semblable, il était aussi novice que moi, soit dit sans le déprimer.
» Chénier réfuta celle calomnie par des vers aussi touchants qu'liarmonicux. 11 n'est pas possible de les lire sans se laisser convaincre par ce chant d’innocence et de douleur.
» Il y a trente ans que ces vers sont publiés. Quoiqu’ils soient devenus classiques , madame de Genlis ne les a probablement pas lus. Autrement, aurait-elle osé reproduire les lâches interprétations qu’ils réfutent si puissamment? \
tt II a eu le tort beaucoup plus grave, dit cette ndame*, à la suite de quelques reproches qu’elle » adresse à Cliéniei*, de laisser périr son malheureux » frère qu'il aurait pu sauver, en employant son cré- » dit sous le règne de la Terreur. On a même dit » généralement qu'il avait participé à sa condamna^ » lion ‘ ce que je ne puis croire; mais celte odieuse » imputation fut accréditée dans le temps par son n silence , car il aurait pu sans danger se justifier n autrement. »
n Renvoyons , pour toute réponse , madame de Genlis à l’épître sur la Calonmie, publiée à l’époque où Chénier est accusé de s’ôlre tu; ou, plutôt, transcrivons ceux des vers de cette épître qui sont relatifs au fait que nous examinons ici. Si madame de Genlis aime les bons vers, elle ne lira pas ceux-là sans plaisir, et nous aurons flatté son goût, tout en éclairant sa justice:
‘ Dans sei Mémoires.
ANDRÉ CHÉNIER
Narcisse et Tigellin , bourreaux législateurs ,
De ces menteurs gagés se font les protecteurs.
De toute renommée envieux adversaires ,
Et d’un parti cruel plus cruels émissaires,
Odieux proconsuls , régnant par des complots .
Des fleuves consternés ils ont rougi les flots ;
J’ai vu fuir à leur nom les épouses tremblantes ;
Le Moniteur fidèle , en ses pages sanglantes ,
Par le souvenir même inspire la terreur,
Et dénonce à Clio leur stupide fureur.
J’entends crier encor le sang de leurs victimes;
Je lis en traits d’airain la liste de leurs crimes ;
Et c’est eux qu’aujourd’Iiui l’on voudrait excuser! Qu’ai-jc dit? On les vante! et l’on m'ose accuser!
Mais , jouet si longtemps de leur lâche insolence , Proscrit pour mes discours .proscrit pour mon silence; Seul, attendant la mort, quand leur coupable voix Demandait à grands cris : du sang et non des lois!
Ceux que la France a vus ivres de tyrannie ,
Ceux-là mêmes, dans l’ombre, armant la calomnie.
Me reprochent le sang d'un frère infortuné ,
Qu’avec la calomnie ils ont assassiné !
L'injustice agrandit une âme libre et fière.
Ces reptiles hideux , sifflant dans la poussière ,
En vain sèment le trouble entre son ombre et moi : Scélérats! contre vous elle invoque la loi.
Hélas ! pour arracher la victime aux supplices ,
De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices ,
J’ai courbé devant eux mon front humilié ;
Mais ils vous ressemblaient : ils étaient sans pitié !
Si , le jour où tomba leur puissance arbitraire ,
Des fers et de la mort je n’ai sauvé qu’un frère.
Qu’au fond des noirs cacliots Dumont avait plongé ,
Et qui deux jours plus tard périssait égorgé ,
Auprès d’André Chénier avant que de descendre , J'élèverai la tombe où manquera sa cendre ,
Mais où vivront du moins, et son doux souvenir.
Et sa gloire , et ses vers , dictés pour l’avcuir.
Là, quand de thermidor la septième journée
3(iO PUOCÈS CÉLÈÜRES.
Sous les feux du Lion ramènera ranncc,
O mon frère ! je veux . relisant tes écrits ,
Chanter l’iiymnc funèbre à les mânes proscrits.
Là , tu terras souvent , près de Ion mausolée ,
Tes frères <;émissants , ta mère désolée,
Quelques amis des arts, un peu d’ombre et des fleurs :
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
n Je le demande à madame de Gcnlis : en conscience , l’auteur de ces vers-là peut-il être , de quelque façon que ce soit, coupable d’un fratricide? Qu’elle ne s’obstine donc pas à se faire l’écho d’une calomnie désavouée par les gens même qui l’ont fabriquée, l’écho des plus dégoûtantes déclamations révolutionnaires? Tarder plus longtemps à SC rétracter, ne serait-ce pas manquer de bonne . foi, et, qui pis est peut-être pour une dame de si bon ton , manquer de bon goût? '
n Pour épuiser tout ce qui nous reste à dire au sujet des attaques que livre madame de Genlis à la mémoire de Chénier , nous l’engagerons aussi à s’assurer de la vérité des anecdotes dans lesquelles clic le fait figurer, ou du moins à ne pas les dénaturer, en altérant leurs détails, comme elle le fait dans l’anecdote suivante :
« Cette horrible exagération d’une mauvaise acn tion , dit-elle à la suite de l’imputation que nous » venons de signaler, donna lieu à une anecdote » tres-vraie ci très-curieuse. La célèbre actrice made- » moisellc Diuncsnir existait encore à cette époque,
D mais elle était très-vieille. M. Chénier, sans l’avoir n jamais vue , sans se faire annoncer, se rendit un
ANDRE EHKNIER.
)' malin chez elle. Il la trouva clans son lit, et si » soulTrante, cjii’ellc ne répondit rien à ce qu’il lui )i dit d’obligeant. Cependant M. Chénier la conjura » de lui dire uniquement un vers, un seul vers d’une n tragédie, afin, disait-il, qu’il pût se vanter de l’a- )i voir entendue déclamer. Mademoiselle Dumesnil, n faisant un effort sur ellc-méme , lui adressa ce vers )) de l’un de ses plus beaux rôles :
> Approcliez-vous , Néron , et prenez voire place. •
1) Madame de Genlis aurait tort de mettre histo^ rique au bas de cette histoire. Rien de moins exact que cette version. Le hasard a voulu que j’aie eu connaissance de la visite faite par Chénier à mademoiselle Dumesnil, le jour même, où elle a eu lieu, et que j’en aie tenu le récit de Dugazon, qui, avec madame Vestris, avait servi ïl’inlroducteur à Chénier près de la camarade de Lekain. Il en résulte d’abord que Chénier ne se présenta pas seul; il en résulte, de plus, que, si pressée vivement par lui et par eux de déclamer quelque chose , mademoiselle Dumesnil , qui les avait reçus avec obligeance , déclama le vers cité par madame de Genlis, et le déclama avec un accent admirable , ce fut sans aucune intention malveillante. Le hasard seul avait placé sur scs lèvres ce vers qu’elle récita pour complaire à un poëte illustre , dont elle réclamait, en ce moment même, le crédit, par suite de l’état de détresse où la Révolution l’avait jetée. Peut-être mademoiselle Dumesnil, dans l’isolement où elle vivait, ignorait-elle même
l’existence des calomnies exhumées aujourd’hui par madame de Genlis. Enfin, l’espccc d’énergie que supposerait l’intentian qu’on lui prête est tout à fait incompatible avec la bonté qui faisait le fond de son caractère, bonté que le temps ne fait qu’accroître dans les bons cœurs , et qui est la véritable grûce de la vieillesse.
î) Tout cela se passait , au reste , pendant que madame de Genlis habitait Altona. Les nouvelles de France ne lui arrivaient pas là sans avoir été altérées par l’esprit de parti : elle est donc excusable d’avoir cru ces faits, quand on les lui a racontés; mais est-elle excusable , quand elle s’est déterminée à les écrire , de les avoir donnés pour x'éritables , sans s’être assurée s’ils étaient en effet conformes à la vérité ? «
11 importe à la mémoire d’André Chénier que celle de Marie-Joseph soit pleinement justifiée , car, autrement, il faudrait croire que la haine et l’envie avaient divisé deux frères qui étaient dignes, l’un et l’autre, de s’aimer et de se comprendre, tous deux animés des sentiments les plus nobles et les plus désintéressés, tous deux passionnés pour la liberté, les lettres et les arts , tous deux hommes de cœur et de génie, tous deux poètes.