‹ Curiosites de l'histoire de France proces celebreChapitre 25 sur 41 · LA COMTESSE DE CHATEAÜBRIAAT · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE CHATEAÜBRIAAT

remis par provision au donataire et à ses successeurs, ne se termina qu’en 1604. Les parties adverses, qui tenaient également au comte de Cliâtcaubriant par des liens de parenté plus ou moins proches , se gardèrent bien d’évoquer l’origine scandaleuse de celle donation, qu’ils défendirent par de simples raisons de droit coutumier.

’ Néanmoins, les avocats furent quelquefois entraînés, par la discussion, au delà des réserves que leurs clients exigeaient d’eux ; ainsi, Bougier soutint que le comte avait des moments de folie (non hene compos mentis), et Séguier fit contre les héritiers de Chdtcauhriant un factum qui commençait par ces mots, ainsi que le généalogiste *d’Hozier l’a confirmé’ à Bayle : « Les malheurs qui ont accompagné la vie de M. de Chàleaubriantsonl si connusse la France, qu’il est inutile de les rapporter. «

Enfin, deux passages des Dames galantes de Brantôme renferment peut-être la clef de ce mystère historique. Il .l’ai ouï parler que Je roi François une fois voulut aller voir une dame de sa cour ; il trouva son mari l’épée au poing pour l’aller tuer, mais le roi lui porta la sienne 4 la gorge et lui commanda sur sa vie de ne lui faire nul mal, et que s’il lui faisait la moindre chose du monde, qu’il le tuerait ou lui ferait trancher la tôle, et pour celle nuit l’envoya dehors et prit sa femme. »

Ce mari ne se vengea-t-il pas de l’affront qu’il avait subi en face?

Brantôme nous répondra en citant l’exemple de ces maris qui , n’osant apporter le couteau contre leurs

fciumes , maîtresses royales , « s’aidaient de poisons et morts cachées et secrétes , faisant accroire que c’étaient calharres , apoplexies et morts subites , ou bien les font mourir entre deux murailles, en diartre perpétuelle, comme j’en ai su d’un grand de France qui fit ainsi mourir sa femme, qui était fort belle et aimable dame. »

LA VEUVE DE MOLIÈRE

LA VEUVE DE AiOLlÈRE.

Lnc aventure scandaleuse, qui fit beaucoup de bruit 041 1G75, donna lieu à un procès auquel le nom de Molière ajouta encore plus d’éclat.

On trouve le récit de celte aventure dans un curieus pamphlet, intitulé : La Fameuse comédienne , ou histoire de la Guérin , auparavant femme et veuve de Molière. Ce pamphlet, qui est fort rare, quoiqu’il ait été imprimé en Hollande au moins cinq fois sous divers titres , a été attribué à une dame ou demoiselle Boudin , qu’on nous présente comme'une comédienne, mais dont le nom ne figure nulle part dans les annales ^u théâtre. Quoi qu’il en soit, celte dame Boudin était uicn instruite des particularités d’une affaire où elle avait peut-être joué un rélc équivoque, car nous serions tentés de reconnaître l’auteur du livre dans un des personnages mémos qui y sont mis en scène, Il y avait alors , k Paris , une femme galante , appelée la Tourelle,, qui vivait assez peu honorablement,

et qui, toutefois , ne faisait pas fortune. Elle se disait femme d’un sieur Hervé de la Tourelle, qu’on n’avait jam^ vu; son nom de famille était. Mario, Simonnet. Elle avait pourtant de la beauté , et elle ressemblait si étonnamment à la veuve de Molière , qu’on pouvait les prendre l’une pour l’autre. Cette ressemblance étrange inspira sans doute à Marie Simonnet la mauvaise pensée de se prostituer sous le nom de mademoiselle Molière.

C’est ainsi qu’on qualifiait alors la charmante veuve du grand comique que la France avait perdu depuis deux ans à peine.

Armande Béjart, sous le rapport des mœurs; n’était pas digne du nom qu’elle portait et qu’elle paraissait disposée à quitter pour se remarier avec un mari de chair, comme on le disait dans les chanspns satiriques ; elle avait eu , elle avait encore des amants , et un gentilhomme, le sieur du Boulay, n’était pas éloigjgé de l’épouser, quand il se retira devant un rival préféré, que mademoiselle Molière avait choisi parmi ses camarades dramatiques.

Mademoiselle Molière était donc fort décriée à cause de ses galanteries ; mais sa fâcheuse réputation , loin de nuire à ses succès de théâtre , ne faisait que les augmenter, en lui créant un cortège de prétendant# et d’adorateurs , qui se disputaient ses regards et ses sourires.'

Molière, dans son Bourgeois gentilhomme (acte III, scène 9), a esquissé un portrait de sa femme avec tant de finesse et de grâce, qu’on peut apprécier, en lisant ce dialogue , quel était le charme indéfinissable

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LA VEUVE DE MOLIERE

qui lui gagnait tous les cœurs : « Elle a les yeux petits. — Cela est vrai; elle a les yeux petits, mais elle les a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir, — Elle a la bouche grande. — Oui , mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches, et cette bouche , en la voyant, inspire des désirs ; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde. — Pour sa taille , elle n’est pas grande. — Non, mais elle est bien prise. — Elle affecte une nonchalance dahs'son parler et dans ses actions. — Il est vrai , mais elle a grâce à tout cela , et ses manières engageantes ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs. — Pour de l'esprit.., — Ah! elle en a , du plus fin, du plus délicat. — Sa conversation... — Sa conversation est charmante. — Mais enfin elle est capricieuse autant que personne du monde. — Qui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord , mais tout sied bien aux belles , on*souffrc touPdes belles. » Molière, en traçant, d’après nature, ce délicieqx portrait, oubliait sa qualité de mari et se mettait au rang des amants de sa femme.

lin président du parlement de Grenoble, François Lcscot , vit mademoiselle Molière à la Comédie ; il en • devint follement amoureux, et il s’enquit des moyens de s’introduire chez elle.

« Il employait, dit V Histoire de la Guérin, une autre femme nommée la Ledoux , qui faisait métier d’arranger les personnes , d’aplanir les obstacles , de procurer des occasions. » Celte complaisante , à qui Lescot avait fait part de sa passion , lui promit de la

satisfaire , moyennant quelques sacrifices qui ne semblaient pas lui coûter. Elle connaissait la Tourelle, à qui elle proposa de passer pour mademoiselle Molière. La Tourelle consentit à tout et ne recula devant rien , pour que l’illusion fût complète. Elle devait avoir un honnête bénéfice, que sa complice s’engageait à lui procurer sur le produit de l’affaire.

Dès le soir même , la Ledou.\ annonce au président que la négociation a réussi ; le rendez-vous est accepté , le jour est pris , le lieu convenu ; mademoiselle Molière viendra chez la Lcdoux. Voilà le président au comble de ses vœux.

Au jour dit, arrive la Tourelle, « vêtue simplement comme une personne qui craignait d’estre reconnue ; elle imita la toux éternelle de madame Molière et ses airs nonchalants ; elle parla de ses vapeurs , des ennuis du théâtre ; elle fit valoir au président la complaisance qu’elle avait eue de venir dans un lieu dont le nom seul lui faisait horreur. Il répondit qu’elle u’avait qu’à prescrire la mesure de sa reconnaissance, et que tout ce qu’il possédait au monde était d’avance en son pouvoir. La Tourelle fit fopulente ; elle ne demanda qu’un collier pour sa fille. » On alla sur-lechamp en choisir un chez un joaillier du quai des Orfèvres; la Tourelle se contenta d’un bijou de pet^ de valeur, et le président resta stupéfait de rencontrer tant de désintéressement dans une comédienne. On devine que la Ledoux ne se montrait pas si désintéressée.

L’enchantement du président est au comble, car on ne l’a pas fait languir, et il est tout glorieu.\ d’avoir

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obtenu à si bon marché les faveurs d’une actrice en vogue, qui est le point de mire de tant d’entreprises galantes et qui s’est donnée à lui bien facilement, en ne lui imposant qu’une seule condition, à savoir de ne jamais faire mine de la connaître hors du lieu de leurs rendez-vous. Le président Lescot devait donc ne . faire confidence de son bonheur à personne, et il n’avait pas même la permission d’aller sur le théâtre , comme les jeunes seigneurs qui occupaient les banquettes de chaque côté de la scène et qui échangeaient avec les actrices regards , sourires et propos galants. Enfermé dans sa loge pendant les représentations qu’il suivait assidûment, il ne pouvait faire autre chose qu’admirer de loin et applaudir à grand fracas mademoiselle Molière.

On jouait alors la Circé de Thomas Corneille, tragicomédie , dans laquelle mademoiselle Molière , chargée du principal rôle , produisait beaucôup d’effet par la magniûccnce de son costume, et surtout par l’étrangeté de sa coiffure.

Sur ces entrefaites , le président ouït dire , dans les entretiens des habitués de la Comédie , que la Molière était en galanterie avec un de ses camarades, nommé Guérin d’Ëtriché, qu’elle avait enlevé à une comé- • dienne de la troupe. On ajoutait que la veuve de l’illustre Molière pourrait bien se remarier avec ce comédien , qui se piquait aussi d’être poète , et qui se distinguait plutôt par sa bonne mine que par son talent. . '

. Le président devint alors aussi jaloux qu’il était amoureux. La jalousie le rendit indiscret : il s’enquit

de la conduite de la femme qu’il croyait sa maîtresse, et il apprit avec indignation que mademoiselle Molière, nonobstant scs amours avec Guérin d’Ktricbé, avait eu un autre amant, le sieur du Boulay, qui l’aurait épousée s’il n’eùt été averti des infidélités de cette ingrate, pour laquelle il se ruinait. Le président ne fut pas si discret que le sieur du Boulay, qui s’était retiré sans mot dire.

A la première entrevue où il se trouve seul avec la prétendue demoiselle Molière , il veut avoir une expli- . cation avec elle ; il lui adresse les plus vifs reproches, il l’accuse de trehison , il se lamente , il est le plus malheureux des houunes. La Tourelle, étonnée, effrayée d’abord, se remet pourtant, et emploie toutes les ressources de son astuce pour le tranquilliser et pour le convaincre, en lui jurant qu’elle n’aime que lui, et en se plaignant d’être la victime d’une odieuse calomnie ; mais elle a compris que le moment de disparaître est venu, car sa fourberie ne peut manquer d’être découverte, Elle dit adieu au président, plus amoureux que jamais , et elle'accepte un prochain rendez-vous , auquel la fine mouche se garda bien de venir.

Le président y vint avec empressement, attendit, s’irrita, s’inquiéta, s’emporta, et finit par déclarer ù » la Lcdoux, qu’il ne souffrirait point qu’on se jouât de lui plus longtemps. Ses soupçons jaloux s’étaient réveillés, et la Lcdoux, à qui la Tourelle n’avait rien dit qui put l’éclairer sur la situation, fut épouvantée, quand le président. partit en disant qu’il allait à la Comédie pour savoir de mademoiselle Molière elle-

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môme les motifs qui riraient empôcliée dè tenir sa promesse.

Il était fort animé lorsqu’il arriva au théâtre; mademoiselle Molière fut la première personne qu’il aperçut en entrant sur la scène ; elle était entourée d’un groupe de jeunes gens qui la courtisaient. 11 prit place sur une banquette, ct-tant que dura la représentation , il ne quitta pas des yeux l’actrice , qui ne faisait aucune attention à lui , quoiqu’il la saluât en souriant d’un air d’intelligence chaque fois qu’elle tournait la tôle de son côté.

Une fois, elle passa près de lui.

— Vous n’avez jamais été si belle, s’écria-t-il tout haut, et si je n’étois pas si amoureux, je le deviendrois aujourd’hui.

Mademoiselle Molière ne l’entendit pas, ou n’eut pas l’air de l’entendre. Voilà notre homme piqué au vif : il se promit de n’avoir pas le dernier mot.

La pièce lui sembla, ce soir-là, d’une longueur insupportable. Dès qu’elle fut finie, il courut à la loge de mademoiselle Molière, qui venait d’y entrer, et il s’y introduisit derrière elle. On le pria de sortir : il n’en fit rien , et resta là, plante comme un terme. Le président essaya quelques signes d’intelligence qui ne servirent qu’à le faire prendre pour un fou ; il invitait l’actrice à renvoyer sa femme de chambre; mais la pantomime était peu intelligible, et mademoiselle MolitH’e ne se souciait pas du tôte-à-tôle.

— Parlez, monsieur! lui dit-elle enfin en élevant la voix , parlez ! Je ne crois pas avoir rien d’assez mys-

lérieux avec vous , pour que toutes ces précautions soient nécessaires.

— Madame , reprit le président avec amertume , je concevrois votre procédé si j’avois fait quelque chose qui pût vous déplaire. Vous me donnez un rendez-vous; vous y manquez; je viens, tout inquiet, en savoir la cause , et vous me traitez comme le plus criminel des hommes !

A ce discours, mademoiselle Molière se persuade davantage qu’elle parle à un fou. Elle le regardait cependant avec attention pour s’assurer qu’elle ne le connaissait pas ; ce silence , ce regard fier et dédaigneux, poussèrent à bout le malheureux amant.

— Enfin, lui dit-il avec impatience, donnez-moi quelque raison , bonne ou mauvaise , je vous en supplie !

Elle ne répondit pa^et haussa les épaules.

— Dites, au moins, que vous me connaissez!

s’écria-t-il désespéré.

— Moi , monsieur, je ne sais qui vous ôtes !

— Ah ! Dieu! me méconnaître, après tout ce qui s’est passé ! Je suis fâché que vous m’obligiez d’éclater et de sortir du respect que j’ai pour toutes les femmes, mais vous ôtes indigne qu’on en conserve pour vous... Après m’ôtre venue trouver vingt fois dans un lieu tel que celui où je vous ai vue, il faut que vous soyez la dernière des créatures pour oser me demander si je vous connais!

Mademoiselle Molière ne répondit à cette algarade qu’en ordonnant à sa femme de chambre d’appeler du monde.

LA VEUVE DE MOLIÈRE

— Vous me ferez plaisir! répliqua le président, outré de ce qu’il regardait comme de l’impudence. Je souhaiterais que tout Paris fût présent pour rendre votre honte plus solennelle.

— Insolent ! reprit la comédienne , j’aurai raison de cette infamie!

Le bruit de l’altercation avait attiré plusieurs actrices , qui entrèrent dans la loge ; mademoiselle Molière leur apprit l’insulte qu’elle venait d’essuyer; de son côté , le. président ne gardait plus de retenue, et racontait toutes les circonstances de sa liaison secrète avec cette reine de théâtre. On l’écoutait avec complaisance , et les sourires de ces demoiselles témoignaient qu’on était tout disposé à le croire.

— Tenez! s’écria-t-il, l’ingrate porte encore en ce moment un collier dont je lui ai fait présent. Oserat-elle le nier?

Mademoiselle Molière, dont la fureur est au comble, s’avance pour donner un soufflet au président;

' celui-ci détourne la main qui va le frapper, et arrache le collier dont il veut faire une pièce de conviction. Mais on fait monter la garde, on envoie chercher le commissaire.

On conduisit en prison le président, qui en sortit le lendemain, sous caution, soutenant toujours qu’il avait le droit de diffamer une courtîsane, dont il était l’amant, et qui poussait l’cffronterie^jusqu’à nier une liaison qu’il pouvait prouver par de bons témoins.

Cette affaire avait produit un seahdale effroyable ; il n’était plus possible de l’étouffer. Mademoiselle* Molière, que les apparences semblaient accuser, car

elle ne passait pas pour une vestale, avait intérêt à demander une réparation éclatante. Le président criait partout qu’il avait été indignement trompé par une fausse prude , qui se permettait plusieurs amants i’i la fois, et qui n’en avouait pas un.

Mademoiselle Molière hésitait encore à entamer un procès qui jetlera'it sur sa vie privée un reflet scandaleux; elle consulta une dame Chûtcauneuf, vieille comédienne de bon conseil, qui lui avait rendu des services du môme genre que ceux dont la Ledoux tirait ses proGts ordinaires. Ainsi, c’était la Chdteauneuf qui aidait naguère la Molière à ruiner le sieur du Boulay, et qui conduisait ce pauvre aveugle à l’abîme d’un mariage désastreux; c’était elle qui favorisait les relations galantes de la Molière avec les financiers et les seigneurs; c’était elle qui réglait les conditions de certains marchés mystérieux que la Molière se chargeait d’exécuter.

Elle vit, dans un procès intenté au président Lescot , une occasion toute trouvée de réhabiliter la vertu de sa cliente et peut-être le moyen d’en faire hausser le prix ; elle pressa donc mademoiselle Molière de se porter partie civile contre le président.

L’information fut commencée. Le président persistait dans ses allégations; on confronta mademoisèlic Molière avec l’orfévre qui avait vendu le collier : cet orfèvre prétendit que c’était hi^n elle.

On n’avait pas retrouvé d’abord la dame Ledoux, «qui s’était éclipsée, à la première nouvelle de l’esclandre arrivée au théîUrc , et l’opinion se prononçait déjà contre mademoiselle Molière, qui paraissait Irès-

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capable d’avoir été l’héroïne de l’aventure romanesque , dans laquelle le président avait rencontré autre chose que des illusions.

L’arrestation de la Ledoux éclaircit tout , car cette abominable femme ne chercha pas à nier sa supcrr cherie ; toutefois , on eut beaucoup de peine à découvrir ce qu’était devenue sa complice.

Mademoiselle Molière ne fut complètement justifiée que quand la Tourelle /cut été mise en sa pré- • sence. L’étonnante ressemblance de ces deux femmes acheva de donner la clef de toute l’intrigue.

Le président Lescot avait revu la Tourelle ; il avait pu la comparer jl mademoiselle Molière, qui fut confrontée avec elle. Il se sentait toujours amoureux, mais ce n’était plus la comédienne, c’était l’aventurière qu’il aimait; il lui avait pardonné; il ne se consolait pas de la voir enfermée dans la prison du nouveau Châtelet. Il fit d’inutiles démarches pour la faire mettre en liberté avant son jugement, et n’ayant pu rien obtenir du côté des juges, il s’adressa au geôlier : on simula une évasion, et la porte de la prison fut ouverte à la Tourelle, que le président emmena hors de Paris, et cacha comme un trésor dans le fond du Dauphiné.

L’absence de la principale accusée et celle du président auraient suspendu indéfiniment l’arrêt des .. juges, si mademoiselle Molière n’avait pas eu recours à (le puissantes influences pour obtenir cet arrêt qui devait manifester son innocence.

Une sentence du Châtelet, du 17 septembre 1C75, condamna le président Lescot à déclarer, aü greffe,

en présence de la Molière et de quatre personnes telles que celte dame les voudrait choisir ; que , « par inadvertance et méprise , il aurait usé de voie de fait contre elle, et tenu>des discours injurieux mentionnés au procès, l’ayant prise pour une autre personne, de laquelle déclaration serait délivré acte à ladite Molière, )) et à payer la somme de 200 livres, pour tous dommages et intérêts, frais et dépens.

Quant aux deux accusées, Jeanne Ledoux, veuve de Pierre Ledoux, et Marie Simonnet, se disant femme de Hervé de la Tourelle, la première « dûment atteinte et convaincue d’avoir produit, sous le nom de ladite Molière , ladite Simonnet , « la seconde, « d’avoir pris le nom de ladite Molière pour raison de cette prostitution; » elles furent condamnés ‘à être fustigées nues, devant la principale porte du Châtelet et devant la maison de mademoiselle Molière ; elles devaient ensuite être bannies de Paris pendant trois ans, sous peine de la hart en cas de rupture de ban ; elles paieraient, en outre, solidairement, 201ivres d’amende au roi , et 100 livres de réparation civile, dommages et intérêts envers mademoiselle Molière.

Par cet arrêt , le concierge des prisons du Châtelet était tenu d’y réintégrer la fugitive dans un délai de quinze jours; faute de quoi, il serait poursuivi pour le fait de l’évasion, qui avait eu lieu dans la nuit du 15 au IG août.

La femme Ledoux, qui se trouvait seule sous le coup de la sentence , interjeta appel , et prétendit que cette sentence avait été indûment prononcée , en l’absence de la seule et véritable accu.sée, qui était

LA VEUVE DE MOLIÈRE

la femme Hervé de la Tourelle, auteur de la prostitution préméditée qu”elle avait accomplie sous le nom de mademoiselle Molière. La Ledoux persistait à déclarer qu'elle n'avait pas trempé dans cette prostitution , ou , du moins , qu'elle en avait ifjnoré les circonstances aggravantes; elle avouait seulement que son domicile avait servi de lieu de réunion pour les amants; elle ne craignait plus, d’ailleurs, décharger sa complice absente, qu’elle voulait rendre responsable de tout ce qui s’était passé.

Il y eut donc un nouveau procès , et mademoiselle Molière comparut encore comme partie civile devant la chambre des vacations du Châtelet.

L’arrêt du 17 septembre fut confirmé dans tous ses points, le 17 octobre, et trois jours après, ce dernier arrêt était exécuté autant que possible : la Tourelle n’avait pas été réintégrée dans sa prison, mais le président avait fait amende honorable en présence de la Molière et de ses quatre témoiçs; la Ledoux avait rcçil le fouet devant lâ grande porte du Châtelet et devant la maison de mademoiselle Molière ; elle avait , de plus , payé l’annende de 20 livres et les dommages et intérêts de 200 livres ; en conséquence, elle demandait â la cour main-levée de la saisie de ses meubles, ce qui lui fut accordé, pourvu que lesdits meubles ne fussent saisis pour autres choses.

La pauvre entremetteuse , qui avait corporellement et pécuniairement assumé sur elle seule tout le poids de la condamnation, s’empressa de quitter Paris; pendant qu’on informait au sujet de l’évasion de la

Tourelle , qui , grâce à la protection du président, put se soustraire aux recherches de la justice. Voy. plusieurs des arrêts relatifs à cette affaire dans Vffisl. de la Vie et des Ouvrages de' Molière, par M. Taschereau ; les originaux sont conserves aux Archives de l’Empire.

« On se figure aisément, dit M. Taschereau, combien l’issue de ce procès dut rendre mademoisellé Molière triomphante. Elle en ressentit d’autant plus de joie, qu’elle espéra faire croire que tous les bruits qui avaient précédemment couru sur elle, n’étaient pas plus fondés. »

L’arrêt du Châtelet lui avait délivré, pour ainsi dire, un certificat de bonnes vie et mœurs.

Le public et surtout les hahilùés du théâtre Guénégaud , ofi mademoiselle Molière avait émigré depuis la mort de son mari, s’étaient beaucoup occupés de cette mystérieuse affaire, et les esprits sceptiques, qui connaissaient la vie des comédiennes, et celle de mademoiselle Molière en particulier, ne voulaient pas croire à cette supposition de personne, si merveilleusement servie par une ressemblance extraordinaire. La fuite et la disparition de la Tourelle laissèrent supposer aux curieux malveillants que cette femme n’avait jamais existé que dans les aveux de la Ledoux et dans les protestations de mademoiselle Molière.

Cependant , comme cette actrice était aimée de tous ceux qui allaient souvent l’applaudir, on lui fit une sorte d’ovation, lorsqu’elle reparut sur la scène après le jugement qui réhabilitait sa moralité.

On représentait alors une tragi-comédie de Thomas

LA VÉUVE DE MOLIÈKE.

Corneille, inlilulée V Inconnu, et mademoiselle Molière y jouait le rôle de la comtesse , à qui une bohémienne disait, en examinant les lignes de sa main :

Celle ligne , qui croise avec celle de vie ,

Marque pour voire gloire un moment Irès-falal j

Sur des Irails ressemblanls on en parlera mal',

Et vous aurez une copie.

N’en prenez pas trop de chagrin ;

Si voire gaillarde figure

Conlre vous , quelque lemps , cause un fâcheux murmure ,

Un tour de tille y meltra fin , ‘

Et vous rirez de l’aventure.

Le parterre témoigna, par ses bravos, qu’il avait co'mpris l’allusion, et qu’il félicitait mademoiselle Molière d’étre sortie trioinpliante d’une affaire aussi épineuse, qui avait failli la déshonorer.

Peu de temps après, la fameuse comédienne, qui se guidait toujours d’après les avis de la Châteauneuf, épousa son amant, Guérin d’Etriché^ et, suivant l’expression d’une épigraramc décochée contre elle par une main anonyme, pour oublier un mari d’esprit qu’elle aimait peu,

Elle en prend un de chair qu’elle aime davantage.

Le procès que la veuve de .Molière avait dû intenter aux auteurs d’une infâme substitution de personne, se renouvela , un siècle plus lard , dans la célèbre affaire du Collier ; on vit alors se dénouer d’une manière identique une intrigue tout à fait analogue, fondée sur la ressemblance de deux femmes et sur

l’amour adullèrc d’un homme débauché. Au lieu du président Lescot , ce fut le cardinal de Rohan ; au lieu de la Tourelle, la comtesse de Lamotte; au lieu de mademoiselle Molière, la reine de France, Marie- Antoinette.

LE MARQUIS DE SADE

LE MARQUIS DE SADE

Une notice biographique, rédigée par M. Jules Janin avec plus de talent que de vérité, a fait connaître aux gens de bonne compagnie, et môme aux femmes, le nom, le caractère et les ouvrages de ce fameux libertin, qui ne pouvait guère prétendre à riionneur de paraître en public et d’y élaler les souillures inouïes de son imagination , puisque la société, redoutant le contact pestiféré de cet apôtre du crime et de la débauche , l’avait renfermé dans l’oubli d’une prison perpétuelle.

Maintenant, grûce au style honnôte et brillant de M. Janin, les faits et gestes du marquis de Sade se ' sont gravés fort décemment dans la mémoire de tout le inonde, et l’auteur de ces romans abominables, ' qu’on n’ose pas nommer, a obtenu la gloire d’Erostrate , une célébrité d’horreur et d’effroi.

Si ses livres n’existaient pas, multipliés sans cesse en secret par une cupidité plus coupable peut-être

PROCÈS CÉLÈURES.

que la corruption calculée qui les a produits , j’essayerais certainement de défendre le marquis de Sade contre ce qu’il y a d’exagéré, d’aveugle et d’injuste dans une partie des accusations qui le flétrissent ; je parviendrais sans doute à prouver que ce malheureux n’était pas d’abord tel qu’on le représente, un monstre prodigieux de scélératesse, et qu’il ne l’est devenu en vieillissant, que pour se venger de la société, à laquelle il imputait les malheurs de sa vie.

Car il y a deux divisions bien tranchées dans l’existence du marquis de Sade : l’une appartient à l’histoire des mœurs de son temps, l’autre à l’histoire des plus hideuses maladies de l’âme; celle-ci est la conséquence de la première ; chacune , à différents degrés, offre la satire des préjugés, des règles, des lois de la nature civilisée.

C’est la passion qui a commencé la chute morale du marquis de Sade ; ce sont l’orgueil et le désespoir qui ont achevé de le précipiter dans un abîme infect où il eût voulu entraîner ses contemporains , de même que Satan peuplant l’enfer où la main de Dieu l’a plongé.

Mais il y a trop de preuves écrites de l’exécrable doctrme que prêchait au milieu des fous de Charen- . ton le marquis de Sade en cheveux blancs , pour que j’élève la voix contre les fautes trop réelles de l’organisation sociale qui a fait d’un homme spirituel et distingué le plus insensé et le plus dangereux des criminels.

Non, en présence de l’effrayante contagion que ces livres empestés répandent journellement parmi

LE MARQUIS DE SADE. 221

la jeunesse , je ne me sens pas le courage d’entreprendre une justification en faveur de l’écrivain qui forma l’absurde projet de pervertir l’espèce humaine, et consacra ses plus nobles facultés à l’exécution de ce qu’il regardait comme des représailles.

J’ai souvent interrogé des personnes respectables , dont quelques-unes vivent encore, plus qu’octogénaires; je leur ai demandé, avec une indiscrète curiosité, d’étranges révélations sur le marquis de Sade, et je n’ai pas été peu étonné que ces personnes, que leur moralité, leur position et leurs honorables antécédents mettent à l’abri de toute espèce de honteux soupçons , n’éprouvassent aucune répugnance à se souvenir de l’auteur de Justine et à en parler comme d’un aimable mauvais sujet.

Il est vrai que ces derniers témoins du siècle passé avaient cessé de connaître le marquis de Sade depuis la déplorable scène qui eut lieuji Marseille, en juin 177!2, et qui le fit condamner à mort par contumace, le 11 septembre de la môme année, arrêt qu’il fit casser six ans après dans un nouveau procès , où il parut hardiment pour se voir condamner ù une simple amende de cinquante francs, au profit de V œuvre des prisons !

Voici comment les biographes ont raconté cette mystérieuse affaire, d’après les Mémoires de Bachaximont.

Le marquis de Sade, qui avait pris le titre de comte à la mort de son père *, bien qu’il soit toujours dési-

' Dans cette famille, le père portait le titre de comte et le fils celui de marquis , sans doute en mémoire d'un marquisat possédé autrefois par la maison de Sade.

gné sous son premier titre de marquis, n’élait pas devenu plus sage depuis le terrible scandale causé, en 1768, par son aventure avec la fille Keller, mutilée dans une débauche, sous prétexte d'éprouver des topiques ^ les cent louis qu’il avait payés à cette misérable, et les six semaines pendant lesquelles il avait été enfermé au château do Pierre-Encise Semblaient l’encourager à commettre de plus grands crimes et à encourir des châtiments plus exemplaires.

Il habitait alors son beau domaine de la Coste, près de Marseille ; il vint en celte ville , au mois de juin 1772, et y donna un bal où il avait invité beaucoup de monde. Mais, par un raffinement do perversité incroyable, il avait glissé dans le dessert certaines pastilles de chocolat préparées avec des mouches cantharides.

(c L’on connaît la vertu de ce médicament, dit le nouvelliste. Elle s’est trouvée telle que tous ceux qui on ont mangé se sont livrés à tous les excès auxquels porte la fureur la plus amoureuse ; le bal a dégénéré en une de ces assemblées licencieuses si renommées parmi les Romains. C'est ainsi que M. de Sade a pu se faire aimer de sa belle-sœur, avec laquelle il s’est enfui pour se soustraire au supplice qu’il mérite. Plusieurs personnes sont mortes de cesjBXcès effroyables, et d’autres sont encore très-incommodées. »

L’opinion publique s’empara du fait revêtu de ces odieuses couleurs, et le parlement d’Aix, en appliquant la peine de mort à l’auteur de cet empoisonnement, confirma l’exactitude de la version qui circulait dans les salons de Paris et dé Versailles $

Le marquis de sade. ^

Plus tard, quand l'arrêt du parlement d’Aix fut cassé , et que le comte de Sade eut racheté sa tête par une amende de cinquante francs , son prétendu attentat, si romanesque et si atroce dans le but non moins que dans les circonstances, avait frappé trop vivement les esprits, pour que la révélation tardive de la vérité parvint à effacer les fables qui avaient pris sa place.

Cependant la vérité était d'accord avec la vraisemblance pour détruire la calomnie que le marquis de Sade avait inventée contre lui-même.

Je rapporte à ce sujet le récit que je tiens d'un vieillard * digne de foi , et je suis seulement surpris que la famille de Sade, plus intéressée que moi à démentir le faux bruit de ce bal donné à Marseille et souillé par un inceste, n'ait pas publié bien haut comment les choses se sont passées.

l.e marquis de Sade revint à Paris en 1706, apres avoir fait la guerre en Allemagne et gagné sur le champ de bataille le grade de capitaine de cavalerie.

Son père, qui lui reprochait plusieurs folles de jeune homme, avait bêle de le marier, dans l'espérance de’Je forcer par là à une conduite plus sérieuse. M. de Montreuil, président à la cour des aides, se trouvait lié d'amitié avec le père du marquis , et les deux amis délibérèrent ensemble d'ajouter à leur an-

' M. Lefébr.rc, mort en 1839 à l’âge de 86 ans. Cet excellent bomme avait la passion des systèmes : il a écrit sur la musique, la peinture , les mathématiques , et spécialement la botanique , où ' il sc flattait d'avoir ronlinué l’œuvre de Linnée et de Toumefort.

â30 PROCÈS CÉLÈBRES.

cien attachement un nouveau gage de durée en mariant leurs enfants.

M. de Montreuil avait deux filles, l’une ûgée de vingt ans, l’autre de treize; toutes les deux également jolies et bien élevées, mais bien différentes d’humeur et de beauté.

L’aînée était brune de teint, avec les yeux et les cheveux noirs, grande, majestueuse, remplie de talents, et pourtant exclusivement occupée de dévotion , négligente de plaire et dépourvue de toute chaleur de cœur, excepté dans l’exercice des vertus chrétiennes.

La cadette , au contraire , qui , malgré son extrême jeunesse, avait déjà l’apparence physique de l’àge de puberté, n’était pas moins avancée du côté de l’intelligence : le principal caractère de sa figure consistait dans une expression de douceur angélique et de grâce suave que réfléchissaient ses yeux en harmonie avec sa peau blanche et sa blonde chevelure ; mais cette nature fraîche et délicate à l’extérieur devait bientôt- se déclarer susceptible des passions les plus fougiftuses et les plus fortes : la religion n’était pas môme un frein capable de l’arrêter.

Le mariage avait été fixé de longue main , lorsque le marquis de Sade fut introduit dans la maison de M. de Montreuil.

Par un hasard qui décida de son avenir, il ne vit pas sa future la première fois qu’il alla chez le père de celle-ci ; elle était indisposée et ne se montra point; mais sa jeune sœur la remplaça dans cette soirée , qui laissa des souvenirs si agréables au galant capitaine.

LE MARQUIS DE SADE

qu’il se persuada facilement avoir rencontré la femme qu’il devait épouser.

Cette demoiselle chantait.d’une manière ravissante, et pinçait de la harpe avec tant de feu, qu’elle prenait un air inspiré dès qu’elle touchait les cordes , qui s’animaient et parlaient sous ses doigts.

Le marquis de Sade, qui aimait beaucoup la musique, fut enivré de celle qu’il entendait, et ce cœur, que les événements ont convaincu de férocité, se sentit ému à la vue de cette charmante fille, aux accents de sa voix, aux. sons de l’instrument qui lui empruntait une âme. 11 se retira amoureux le soir même, il revint le lendemain plus amoureux, et se flatta d’avoir fait éprouver ce qu’il éprouvait.

Tant que dura l’indisposition de l’aînée des demoiselles de Montreuil, il fut très-assidu auprès de la cadette, qui sans doute ne reçut pas avec indifférence les soins dont elle était l’unique objet.

Quand on présenta au marquis la femme qu’on lui destinait, il ne ressentit que de l’aversion pour elle, parce qu’il la regarda dès lors comme un obstacle au bonheur qu’il avait rêvé; il dédaigna les solides qualités de cette jeune personne , qui les cachait sous une modestie décente, et qui avait pour guide de ses paroles et de ses actions un sentiment parfait de son devoir : elle acceptait donc avec une obéissance résignée l’époux que ses parents lui avaient choisi sans la consulter.

Mais le marquis de Sade n’était point aussi soumis à la volonté paternelle : il énonça la ferme intention de n’obéir qu’à son cœur dans une affaire qui inté-

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rUOCÈS CÉLÈBHES.

ressait tout son avenir; il avoua au comte son père, que, s’il consentait à devenir le gendre de M. de Montreuil, il entendait ne pas être contrarié dans scs affections , qui le portaient à demander la main de la lillc cadette en refusant celle de l’aince.

Le comte de Sade, qui savait bien par expérience que son fils se sentait peu de penchant pour les habitudes conjugales, crut que c’était lé une défaite imaginée pour rompre le mariage projeté ; mais le marquis jura qu’il était prêt à épouser .celle qu’il aimait.

D’abord le comte de Sade,, qui voulait seulement contracter une alliance de famille avec M. de Montreuil, ne vit aucun inconvénient à donner au marquis l’une ou l’autre des filles du président. Celui-ci, au contraire, jeta les hauts cris à la proposition que lui fit son ami, et soutenu par l’entêtement de sa femme, if s’opposa formellement à runion de sa fille cadette avec le prétendu de l’ainée.

Le comte de Sade n’insista pas, en l'oyant combien était inébranlable la décision prise par M. de Montreuil, et il pensa que, dans une question de mariage , peu importait la répugnance ou l’ empressement du mari ; en conséquence , il enjoignit à son fils d’accej)ter la femme qu’on lui offrait.

Le marquis de Sade repoussa de toutes ses forces la contrainte qu’on lui imposait, et répondit à son père qu’il n’aurait jamais d’autre femme que la plus jeune des filles de M. de Montreuil.

Le comte, entiché de ses prérogatives de père et des idées de la vieille noblesse, s’arma d’une menaçante sévérité, et somma le jeune homme de ne pas sacri-

lier à des cnfanlillagcs un parti sortablo et avantageux ; il lui donna à opter entre une prompte soumission et un prompt départ pour l'armée, avec la perspective d'un dénûment absolu et d'un abandon ' perpétuel.

Le marquis n’ignorait pas que son père lui tiendrait parole, et le punirait de sa résistance par la privation de ses revenus ; or, il ne pouvait se résoudre à manquer d'argent et à se trouver réduit aux modiques appointements de capitaine. 11 fit de nouveaux efforts auprès du comte, pour obtenir au moins l'ajournement de ce mariage qu'il redoutait, comme s'il pressentait déjà ce qui en arriverait.

Il s'adressa ensuite à M. de Montreuil, qui fut encore plus inflexible ; il recourut en dernier espoir à madame de Montreuil, qui lui ferma la bouche avec une réponse froide et impérieuse ; il supplia en- (iii la plus jeune des demoiselles de Montreuil de l'aider à vaincre ces difficultés insurmontables , et il la vit clle-méme, toute en larmes, intercéder son père qui chancelait, sa mère qui la maltraitait, sa sœur qui ne pouvait que pleurer avec elle.

Rien ne fit : les deux chefs de famille avaient arrête entre eux les conditions du mariage qui allait s’accomplir; tout était irrévocablement conclu, avant que ^e marquis de Sade se fût soumis à cette tyrannie.

Tout à coup il changea de rôle et de dessein, il ne s’obstina plus à réclamer la liberté du choix d’une compagne, il ne s’ingénia plus à créer des délais et des embarras qui ne pouvaient être éternels : il SC prêta de bonne gr^ce aux exigences de l’auto-

vrité paternelle, il épousa la fille aînée de M. de Montreuil.

Mais, au fond de fâmc, il maudissait la société, les lois, l’opinion, parce qu’elles ne lui avaient donné aucun appui contre le pouvoir despotique d’un père, " qui était maître d’ordonner le malheur ou la ruine de son üls; au fond de l’âme, il songeait à revendiquer les droits méconnus de la sympaihie, et à prendre de vive force , comme un voleur, le trésor qui lui appartenait, et auquel il n’avait pas renoncé.

Il avait la pensée d’un seul crime, 'pour l’accomplissement duquel tous les autres crimes lui paraissaient des jeux d’enfant : il voulait rentrer dans la possession de son amante, que le titre de belle-sœur ne rendait pas sacrée pour lui. Dès ce moment, il esquissa son système de guerre secrète et de rébellion permanente contre l’ordre de choses établi dans le monde social.

Son ressentiment s’aperut de la tendresse que lui • portait sa femme , qui mettait une sorte de religion à aimer l’époux qu’elle avait reçu des mains de ses parents : elle ne l’eût pas moins aimé, s’il avait été laid, sot et déplaisant; mais elle l’aimait d’autant plus qu’il était charmant de figure, d’esprit et de manières.

Le marquis de Sade, au contraire, ne la payait eu retour, que d’aversion et de mépris; car il l’accusait d’élre cause du chagrin profond qu’il avait conçu, lorsqu’il feignit d’étouffer pour elle l’amour dont il brûlait toujours pour la sœur de cette vertueuse épouse.

Madame de Montreuil, se défiant de l'intelligence

trop intime qu’elle remarquait entre son gendre et sa tille non mai'iée , éloigna celle-ci et l’enferma dans un couvent.

Le marquis fut désolé de cette séparation, survenue au moment où il espérait se dédommager de la contrainte qu’il avait subie en se mariant , et rectifier les lois de la morale publique par les lois de la simple nature , suivant son système , qu’il commençait à dresser en théorie.

Il se vengea de ce nouveau désappointement, en lâchant la bride à ses mœurs , et en faisant rejaillir le scandale de sa conduite sur la femme innocente qui partageait son nom.

La mort de son père arriva un an après ce mariage ' néfaste.

Devenu comte de Sade , quoique le titre de marquis lui soit resté, comme pour le distinguer de ses honorables ancêtres, et maître alors d’une grande fortune qu’il ne craignait plus de perdre au moindre caprice (Tun rigide vieillard, il chercha, dans le tourbillon des plaisirs, les moyens d’étourdir l’amour incestueux qui le dévorait.

11 ne savait pas en quel endroit était cachée mademoiselle de Montreuil , à laquelle il avait déclaré ses sentiments, et qu’il voyait prête à y répondre, quand on la lui enleva pour l’ensevelir dans un cloître : il s’épuisa en démarches inutiles , afin de découvrir la retraite de sa belle-sœur mais , plus ses recherches étaient actives , plus la famille de Montreuil mettait ^ de soin à les faire échouer. .

Enfin, il redoubla de folie et d’emportement dans

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‘i3i> PHOCËS CËLËURËà.

ses libertinages , où il dépensait sa santé et ses ri> chesses , avec l'aide des roués de la cour et des plus méchants garnements de bas étage. Tantôt il était Je coryphée des orgies musquées du duc de Fronsac et du prince de Lamballe ; tantôt il se mêlait à des laquais dans d'ignobles saturnales. Initié aux mystères des petites maisons et des mauvais lieux, il avait déjà l'ambition de surpasser les prouesses licencieuses de scs compagnons de débauche.

Cependant on aurait tort de croire à la lettre les dénonciations de la veuve Relier, qui, le 3 avril 17(18, conduite par le marquis de Sade dans sa maison d’Arcueil, y fut garrottée et fustigée avec des circonstances obscènes que madame du Deffant n'a pas osé décrire dans ses Lettres à Horace Walpolc, mais que les femmes les plus prudes se faisaient raconter sans rougir à l'époque où cette affaire eut tant d'éclat.

Uosc Relier était une prostituée qui accepta d'abord les honteuses propositions du marquis , mais qui recula ensuite devant l'appareil extraordinaire de tortures que ce libertin déployait autour d’elle, peutêtre pour se divertir de la crédulité et de la peur de cette fille ; elle fut tellement effrayée que , dès qu'elle se vit seule , elle rompit ses liens , se précipita par la fenêtre dans la rue, et risqua de se tuer pour échapper à la mort plus horrible qu’elle appréhendait. Elle se blessa dans sa chute; et le sang qui coulait de ses blessures émut d'indignation Le peuple rassemblé autour de la victime nue , toute bleue do coups , et criant vengèancc. On eut mis en pièce le marquis de„ Sade, qui se sauva de table à moitié ivre, et fut pour-

LE MARQUIS DE SADE. ' 231

suivi h travers la campagne par les paysans furieux.

La fille porta plainte; l’accusé fut arrêté, enfermé au château de Saumur, puis dans celui de Pierre- Encisc à Lyon.

■ C’était une première satisfaction donnée au scandale de l’attentat , qui se réduisit, dans l’instruction, à des actes coupables de débauche , mais non qualifiés par la pénalité judiciaire ; l’accusation fut misé h néant par des lettres d’abolition et surtout par le désistement de l’accusatrice, qui se contenta d’une somme de cent louis, laquelle lui servit de dot l'année suivante.

Mais les détails hideux de celte accusation ne furent point oubliés dans le public, quoiqu’ils se trouvassent plus ou moins entachés d’exagération et de calomnie.

Cette aventure ne fit qu’irriter davantage contre la société tout entière cet homme orgueilleux et passionné', qui ne croyait pas avoir forfait en achetant h prix d’or le droit de commettre môme un crime.

Le marquis de Sade descendit alors de la sphère élevée où sa naissance et sa fortune lui avaient assigné une place ; il s’écarta des connaissances qu’il avajt dans la haute aristocratie ; ü se concentra dans des amitiés subalternes , fréquenta les comédiens et les gens de lettres les plus mal famés , s’entoura de femmes perdues et ouvrit libre carrière à ses goûts pervers.

M. de Montreuil obtint un ordre de la police pour que son gendre fût relégué en Provence , au château de la Coste.

PROCÈS CÉLÈURES.

Le marquis de Sade y transporta son train de vie , ses habitudes dépravées, ses odieux complices ; mais, comme il sentait la nécessité d’imposer à ses vassaux une apparence de respect et de crainte , il continua tous ses débordements sous un air de bonne compagnie , et voulut étouffer la voix réprobatrice de l’opinion au milieu du fracas de son luxe et de ses divertissements.

La noblesse des environs afflua longtemps aux fêtes de la Coste , où la véritable comtesse de Sade était parodiée par une aventurière, tandis qu’elle demeurait à Paris , confinée obscurément dans la maison maternelle , sans adresser à son mari d’autres reproches que celui d’une conduite chaste et régulière en opposition avec ses désordres.

L’héritier de l’illustre nom de Sade , plongé dans le vice, ne parvenait pourtant pas à triompher d’un amour qui le consumait.

La marquise de Sade, par le conseil de ses amis et de sa famille , se décida enfin à se rapprocher de l’époux qu’elle avait pris sans le connaître, et pour qui elle ne cessait d’implorer le ciel : elle demanda au marquis la permission d’aller habiter le château de Saumane, qu’ils possédaient auprès delà fontaine de Vaucluse ; elle eut l’imprudence de lui dire qu’elle s’y rendrait avec sa sœur, récemment sortie du couvent.

Le marquis de Sade apprit cette nouvelle comme la réalisation de sa plus chère espérance : il applaudit perfidement au projet de sa femme, et promit d’aller la voir aussitôt qu’elle serait à Saumane.

Il lui tint parole : il était impatient de se retrouver

vis-à-vis de sa belle-sœur, qui lui parut plus jolie après une absence de six ans. Mais cette absence avait agi sur la raison de mademoiselle de Montreuil , qui , d'ailleurs instruite de l'exécrable réputation du marquis, s'accusait de l'avoir aimé, sans se douter qu'elle l'aimait encore, et que ce feu couvert de cendres se rallumerait plus ardemment au moindre souffle de la séduction.

Le marquis commença par tromper sa femme, pour mieux abuser ensuite sa belle-sœur; il affecta devant madame de Sade un changement complet d'idées et de mœurs , il pleura même scs erreurs passées , et fit de tels serments, que madame de Sade y ajouta foi, bénissant la main de Dieu.

Mais la première fois qu'il put amener un tête-àtête entre mademoiselle de Montreuil et lui, ce fut un langage bien différent : il lui jura qu'il n'avait jamais aimé qu'elle, et, que les fautes même dont ils'avouait coupable n'étaient que le résultat de cet amour poussé au désespoir; il la menaça de se frapper de son épée, de se noyer dans la Sorgue, de se jeter du haut des tours de Saumanc , si elle refusait de lui pardonner et de lui rendre le même amour dont il s'était cru digne avant de contracter un mariage détesté.

Mademoiselle de Montreuil, ébranlée par ces véhémentes protestations qu'accompagnait la pantomime la plus pathétique et la, plus vraie, dissimula néanmoins son émotion en se retirant dans son appartement, où le marquis ne réussit pas à la suivre.

Il avait assez, étudié les signes extérieurs qui tralÿssent le cœur des femmes , pour être certain

iio PROCÈS CÉLÉ’bRES.

que le cœur de sa belle-sœur lui appartenait toujours. Quant à lui, il aimait encore cette jeune personne avec tant de passion, qu’il résolut de l’enlever et dc passer avec elle en pays étranger.

Voici l’étrange plan qu’il conçut et exécuta :

Il se rendit à Marseille dans le courant du mois dc juin , accompagné d’un domestique affidé qu’il avait dressé à servir ses plus criminelles débauches ; il s’était pourvu de pastilles de chocolat , dans la composition desquelles entrait une forte dose de mouches cantharides, ce terrible et dangereux stimulant, qui produit dc si effroyables convulsions dans le système nerveux.

Les deux complices allèrent ensemble dans une maison de filles publiques, où ils prodiguèrent le vin, les liqueurs et les pastilles spasmodiques; l’effet de ces pastilles ne se borna pas à des rires , des danses lascives et des symptômes dégoûtants d’hystévie : une des malheureuses, que la drogue excitante avait mise dans l’état des bacchantes de l’antiquité, s’élança par la fenêtre et Se blessa mortellement, tandis que les autres, à demi nues, se livraient aux plus infâmes prostitutions , à la vue du peuple accouru devant la maison , qui retentissait de cris et de chants frénétiques.

Le marquis de Sade et son valet s’étaient enfuis, mais ils furent aussitôt dénoncés à la vindicte publique, et les magistrats se réunirent aux médecins pour constater les circonstances de ce complot érotique. Deux filles moururent des suites de leur fureur Impudique, ou plutôt des blessures que ces infor-

lutu’cs s’élaienl failos dans une épouvanlable nuMée.

Dès que le parlenient d’.Ai.x fut saisi de celle affaire, le marquis de Sade, qui avait eu la précaution de se cacher, se fit écrire, par un des conseillers de ce parlement, une lettre dans laquelle on lui annonçait l’issue inévitable du procès : une condamnation infamante, le supplice de la roue, et la confiscation de tous les biens du coupable.

Muni de cette lettre, qui exagérait les détails du crime* et qui en faisait un véritable empoisonnement de la nature la plus scélérate, il se présente un soir au chAteau de Saumanc.

Il avait eu soin d’éloigner sa femme; il avait rassemblé en secret le plus d’argent possible , et obtenu même, en offrant de grosses remises, le payement anticipé de ses fermages ; il avait enfin préparé une chaise de poste et des relais particuliers jusqu’à la frontière.

Il entre précipitamment dans la chambre de sa belle-sœur, se jette à ses pieds, les lui baise en poussant des sanglots étouffés, se nomme lui-même un monstre indigne de pitié, s’accuse des plus grands forfaits, et déclare qu’il va s’en punir par un suicide.

Mademoiselle de .Montreuil, surprise, émue, épouvantée, lui demande en pleurant l’explication de ce grand trouble , qu’elle essaye de calmer avec des paroles affectueuses.

— Je vous aime au point de ne vouloir plus vivre sans vous, dit-il avec tous les signes de la plus vive douleur; je sais que vous ne m’aimez pas, je sais que vous me méprisez ! Cette pensée a fait mon

crime : j’étais décidé à périr; mais, par une vengeance que j’aurais souhaité exercer sur l’humanité entière, je formai le dessein d’immoler avec moi quelques misérables qui m’avaient perdu de réputation , en m’attribuant des infamies que je renvoie à leurs infâmes auteurs. J’ai préparé de mes mains le poison ; plusieurs personnes ont succombé ; le liasard m’a sauvé, et maintenant je vais me faire justice, après vous avoir dit adieu, pour échapper au châtiment qui m’est .réservé.

Mademoiselle de Montreuil ne comprit j)as bien cotte histoire inventée par le marquis de Sade, et la lettre qu’il lui fit lire ne servit qu’à augmenter le trouble de son esprit; elle voyait seulement que son beau-frère était exposé à une condamnation capitale, et elle se persuadait aveuglément qu’elle-même avait amené ce maliteur en repoussant un amour, capable de tout, s’il était réduit au désespoir.

Elle s’accusa donc de cruauté et d’injustice ; elle supplia tendrement M. de Sade d’éviter le jugement qui l’attendait, de se dérober par la fuite au^: conséquences de cette affaire, de sauver du moins sa tête, puisqu’il avait perdu l’honneur.

C’était là le résultat que le marquis espérait de sa ruse.

— Ëh bien! s’écria-t-il avec exaltation, je consens à vivre, je consens à fuir, si vous ne m’abandonnez pas, si vous m’aimez I Autrement, adieu, laissez-moi mourir !

line heure après, mademoiselle de Montreuil, toute pâle, toute tremblante, était assise, à côté du mar-

LE MARQUIS DE SADE

quis de Sade, dans une chaise de poste, autour de laquelle les amis de celui-ci venaient le féliciter de sa conquête et faire des vœux pour qu’il la conservât longtemps.

La pauvre demoiselle restait muette au fond de la voiture, où sa honte et sa rougeur n’avaient pas d’autre voile qu’une nuit obscure, à peine éclairée par quelques flambeaux. Le marquis triomphait.

— Adieu , messieurs , dit-il gaiement aux témoins de cet enlèvement, faites comme moi péniîcnce ; je . vais fonder un ermitage en Italie et adorer le parfait amour.

Les deux amants partirent, et, le 11 septembre de la môme année, le parlement d’Aix condamna le marquis à être rompu vif en effigie , malgré toutes les démarches des familles de Montreuil et de Sade pour empêcher cet arrêt.

Le ravisseur semblait être corrigé de ses mauvaises mœurs , et surtout de ce besoin de scandale qui l’avait tourmenté jusque-là; il menait une vie rangée et très-édifiante, à l’inceste près, lorsqu’une maladie violente emporta dans ses bras mademoiselle de . Montreuil , à l’âge de vingt et un ans.

La douleur que lui causa cette mort prématurée fut suivie d’un retour vers scs anciennes habitudes : il redevint un fanfaron de crimes.

GAMAIN

GAMAIIV.

Il y a plusieurs années que je conserve, avec une sorte de terreur , les matériaux de cette révélation historique , sans oser les mettre en œuvre , et pourtant le fait , presque inconnu aujourd’hui , sur lequel je veux, s’il est possible, jeter une sinistre lumière, a été l’objet de mes plus actives préoccupations.

Longtemps je me suis condamné au silence et à de nouvelles recherches jusqu’à présent infructueuses; j’espérais que la vérité sortirait de terre, dans ce champ de la Révolution , tant de fois et si profondément labouré depuis le commencement du siècle; mais ce mystère étrange était sans doute bien soigneusement enfoui, puisque personne n’a pu ou n’a voulu le tirer des ténèbres où il est plongé, malgré la grande voix du Moniteur qui le dénonce à la postérité.

Eh bien ! maintenant encore , au moment de soulever le voile qui couvre cette page à demi effacée de

248 PUOCËS CÉLÈBRES.

notre histoire contemporaine , en "présence des pièces que j’ai recueillies et des documents que J’ai consiiltés, entouré d’un cortège nombreux de témoignages qui s’appuient l’un sur l’autre, fort de ma conscience et de mes sentiments d’honnête homme, j’hésite encore à ouvrir la bouche pour évoquer le souvenir d’un événement monstrueux qui n’a pas trouvé d’écho môme dans les écrits des plus aveugles partisans d’une époque hideuse que protège en vain la pure renommée de quelques beaux caractères.

Oui, j’éprouve une certaine répugnance à paraître m’associer d’action, sinon de pensée, aux ennemis acharnés de Louis XVI, aux contempteurs de cette noble infortune.

Je viens de relire la mort sublime de ce malheureux criminel politique, je viens de sentir mes yeux s’humecter de larmes au tableau de la peine infligée au roi par l’inexorable raison d’Etat, lorsque tout ' demandait la grâce de l’homme, et j’ai failli briser ma plume , de peur de mêler à mon encre le sang encore’ tiède de l’innocente victime de la royauté.

Mais la réflexion m’a fuit mieux apprécier les conséquences de cette tardive évocation, qui ne saurait' entacher la mémoire de Louis XVI , quoiqu’elle aille droit i\ de graves préventions contre les gens qui dirigeaient la conduite et la volonté du roi en 1792.

Dieu me garde d’insulter la tombe du fils de saint Louis, ({u\, montant sur l’échafaud , semblait monter au ciel, comme le lui dit son confesseur l’abbé Edgeworlh! La calomnie à l’égard d’un vivant est une lâcheté infûtne; à l’égard d’un mort, c’est une véri-

GAMAIN

table impiété , surtout si le temps a mis ce mort en possession d’une auréole de gloire et de vertu.

Certes, ma main se dessécherait plutôt que de dépouiller Louis XVI de son manteau de probité et de bonté, que les outrages de 93 n’ont pas réussi à souiller ni à déchirer eu lambeaux.

Je veux,' au contraire, ramener la discussion publique sur cette circonstance remarquable des annales de la Convention ; je veux consulter les personnes qui se souviennent du fait et qui sont capables de fournir des éclaircissements à l’opinion ; je veux les forcer à déclarer ce qu’elles savent , au nom de Louis XVI accusé, après sa mort et condamné une seconde fois sur un autre chef, dans le sein de l’Assemblée nationale.

Bientôt les derniers représentants d’une Révolution qui a trop vite dévoré ses enfants disparaîtront avec les moyens de rectifier une foule de faits erronés de CCS temps-là, où l’histoire ramassait parfois ses renseignements dans la fange des ruisseaux, dans la nuit perfide des prisons ; bientôt il ne restera plus un seul témoin vivant qui pujsse dire en levant la main :

« Cela est vrai! » ou bien : « Cela est faux! »

Hâtons-nous donc, puisqu’il en est temps encore, d’appeler dans l’arène historique, d’y entraîner de vive force ceux qui , acteurs ou spectateurs , ont pris part aux émotions et aux actes de la période lévolu-' tionnaire.

11 faut laver Louis XVI d’une horrible imputation qui s’est attachée à son règne dans ces années de désordi'e où chacun avait assez à faire pour conserver

sa propre vie, sans s’inquiéter. des injures éclatantes qu’on prodiguait aux morts illustres. Quand on souffleta le cadavre de Henri IV, il ne s’éleva pas une clameur généreuse pour le défendre et le venger!

Cotte accusation , toute calomnieuse qu’elle soit , existe dans le Moniteur et dans les journaux républicains. Elle occupe une place aux Archives du royaume, du moins par le titre du carton qui en contenait les pièces fondamentales, détournées maladroitement par la Restauration ', elle circule sourdement dans plusieurs familles respectables de Versailles , où l’on en connaît les moindres détails , relatés par l’accusateur lui-même ; enfin elle commence i être controversée ouvertement dans des réunions d’hommes éclairés et instruits , qui s’appliquent à découvrir les énigmes bizarres d’un temps si voisin du nôtre et en même temps si éloigné de nous par ses mœurs , ses doctrines et sa physionomie générale.

Voici l’heure de parler franchement et d’assigner à ce fait capital le rang qu’il doit prendre parmi les révélations vraies ou fausses de l’histoire secrète des rois ; car, dans cinquante ans , le Moniteur seul sera entendu , et la vénération que doit inspirer le caractère personnel de Louis XVI rie prévaudra pas contre l’organe officiel de la Convention , où sept cent qua-' rante membres laissèrent’passer un décret diffamant contre la mémoire du roi qu’ils avaient jugé et condamné pour crime de lèse-nation.

Ce décret doit être cassé, non point avec des objections sentimentales sur la moralité de l’accusé , non point iuœc des colères et des indignations déclama-

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GAMAIM.

toircs de parli, mais avec des déclarations authentiques , avec des dates incontestables , avec des pièces justificatives.

Ainsi, quand j’aurai nettement posé les faits qu’il importe de détruire , quand j’aurai montré les charges qu’on a fait peser de tout leur poids sur les ossements du royal guillotiné, quand j’aurai adjuré les fidèles de l’ancienne monarchie d’accourir à son aide et de la réhabiliter dans la personne d’un héros chrétien, d’autres viendront pour évoquer h leur tour les ombres de l’accusé et de l’accusateur, pour les interroger en face et pour dicter à l’histoire l’arrêt qu’elle transmettra de bouche en bouche à nos descendants.

Suiiî^ant un décret de la Convention du 28 floréal an II de la République (19 mai 1794), le nommé François Gamain , serrurier de Versailles , aurait été empoisonné par Louis Capet, le 22 mai 1792!

Je rapporterai d’abord , sans aucune espèce d’examen , le récit circonstancié que faisait Gamain dans les dernières années de sa vie obscure et misérable, qui a fini vers 1800, au milieu des infirmités causées par les ravages intérieurs du poison et du chagrin.

Les vieux habitants de Versailles se rappellent avec pitié plutôt qu’avec bdrrcur cet homme qu’on voyait se promener seul, courbé sur sa canne comme tin vieillard, dans les allées désertes du parc, en regardant le cbâteau veuf de ses rois héréditaires.

Gamain n’avait pas plus de cinquante-huit ans à l’époque de sa mort, et il offrait déjît tous les signes de la décrépitude ; ses cheveux étaient tombés , et le ' peu qui lui en restait blanchissait sur son front sil-

lonné de rides profondes ; ses joues blêmes s’enfoncaient dans le vide que l’absence de ses dents avait fait, et ses yeux, au regard terne et morne, ne s’allumaient d’un feu sombre qu’au nom de Louis XVI, qu’il prononçait toujours avec amertume, quelquefois avec des larmes'.

L’affaissement de sa taille , naguère droite et élevée , la perte totale de scs forces et la langueur qui le consumait sans cesse, accusaient, au dire des gens de l’art, un désordre irrémédiable de l’estomac et des voies intestinales.

Gamain vivait fort retiré dans sa famille, en se contentant de la faible pension qu’il toucha jusqu’à sa mort, malgré les variations successives du gouvernement : on ne supprima pas cette pension , sans doute de peur de réveiller le triste prétexte sous lequel on la lui avait accordée.

Gamain n’était pas d’ailleurs en état d’exercer sa profession, qui eût suffi à son existence : une longue maladie avait épuisé scs faibles ressources pécuniaires ; car la générosité du roi , son élève en serrurerie, ne s’était jamais signalée en sa faveur, disait-il, soit que Louis XVI, aimant pour lui-même la médiocrité, se fit scrupule d’en priver un ouvrier qu’il affectionnait, soit plutôt que Gamain, comptant imprudemment sur une fortune toujours égale, eût dissipé tout ce qu’il tenait de la libéralité de son compagnon de forge.

Dans tous les cas , Gamain ne reprochait pas au roi de l’avoir mal récompensé en argent, mais il lui gardait un ressentiment implacable en se plaignant

GAMAIN

d'une trahison, qui ne pouvait néanmoins être attribuée à l’honnête Louis XVI.

Cette trahison était l’idée fixe et unique de Gamain ; il y revenait à tout propos pour se répandre en récriminations aigres et fougueuses au sujet de l’attentat qu’il imputait implicitement au roi.

C’était lui qui avait, par la découverte de Varmoire de fer aux Tuileries et des papiers qu’elle contenait, fait mettre Louis XVI en jugement ; c’était donc lui qui avait, pour ainsi dire, dressé la guillotine où roula cette tête couronnée; c’était lui enfin qui avait provoqué ce décret de la Convention , condamnant la mémoire de Louis XVI comme coupable d’un homieide vulgaire; mais ces satisfactions données à la vengeance n’apaisèrent point la haine de Gamain, qui poursuivait encore le mort dans le tombeau , et qui allait partout racontant avec une chaleureuse indignation comment on avait tenté de l’assassiner, pour prix de ses services.

Quiconque le voyait pour la première fois n’échappait, ni à ce récit, ni au plaidoyer dont il le faisait suivre , pour excuser ses dénonciations contre le roimartyr.

Ce récit diffère pourtant, en certains points, de celui qu’il adressa en 179-4, sous la forme d’une pétition, à l’Assemblée nationale, pour solliciter des secours.

Dans ce dernier récit , il n’accusait que Louis XVI; dans l’autre , qu’il a répété mainte fois de son vivant, sans aucune variante, il portait de préférence scs soupçons sur la malheureuse reine , qui , toute légère

et inconséquente qu’elle fût dans sa conduite politique, n’était pas femme à commettre un lâche assassinat !

Gamain passait ordinairement ses soirées dans un café de Versailles, qu’on m’a nommé, mais que je ne désignerai pas dans la crainte de commettre une erreur. Il y était en compagnie de deux anciens notaires, qui vivent encore, et du médecin, M. Lameiran, qui l’avait soigné lors de son empoisonnement.

Ces trois personnes attestaient au besoin toutes les particularités du fait de l’empoisonnement, qui avait été constaté par procès-verbaux; mais Gamain manquait de témoins pour affirmer ce qui lui était arrivé aux Tuileries dans la journée du 22 mai 1792. ^

Son air de véracité et de douleur, son accent pénétré , son visage exprimant ses souffrances , ses yeux enflammés , sa pantomime pathétique , c’étaient là les seuls garants de sa bonne foi.

<i Depuis l’attaque, du château de Versailles , racontait-il, comme j’étais installé dans cette ville où se trouvaient mes ateliers , je voyais rarement le roi : j’attendais qu’il me fit mander pour aller aux Tuileries qu’il habitait.

n Âpres sa tentative de fuite en 1791, qui échoua par malheur, je cessai tout à fait de le voir. Quand on l’eut ramené de V^arennes à Paris , c’eût été me compromettre que de fréquenter les Tuileries, où d’ailleurs le roi , j’imagine , n’avait guère le cœur à s’occuper de serrurerie.

i) Les relations que j’avais eues avec Louis XVÎ, pour lui apprendré mon métier, ne m’étaient déjà qlié trop défavorables, et mes envieux m’avaient

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GAMAIX.

tendu bien des pièges auxquels j’eus le bonheur d’échapper. Je ne songeais cependant pas le moins du monde à espionner pour le compte du roi , qui ne me payait plus même de gralitications ; il n’avait pas d’argent, il est vrai.

» Quoi qu’il en soit, je me sentais porté pour la Constitution ; sans préjudice de la reconnaissance queje devais au roi, j’étais dévoué h la République.

?) Le 21 mai 1792, pendant que j’étais dans ma boutique, un homme à cheval s’arrêta devant ma porte et m’appela par mon nom.

)) Le déguisement de cet homme, qui était habillé en roulier, ne m’empôcha pas de reconnaître Durey, que le roi avait pris pour aide de forge.

n — Monsieur Gamain', me dit-il. Sa Majesté m’envoie vous ordonner de venir au cliAteau ; vous entrerez par les cuisines, pour ne pas inspirer de soupçons...

n — J’en suis bien contrarié, Durey, répondis-jé, mais je n’irai pas. Si je m’absentais de Versailles , cela me rendrait suspect et m’attirerait malheur.

îi Durey eut beau me représenter que je devais obéir au roi, je n’en fis que rire, en disant que Sa Majesté savait assez bien l’état de serrurier pour n’avoir'pas besoin de moi ni d’un autre. Un pressentiment fâcheux motivait mon refus.

» Durey me quitta bien désolé celte fois du mauvais succès de sa mission. 11 ne fut que trois heures à revenir pour me presser de nouveau d’obtempérer au désir du roi. On ne parlait plus d’ordre , et ce changement de ton faillit me séduire; toutefois, je tins bon et refusai obstinémeni.

« Je crus que j’étais délivré des importunités de Durey, et je m’applaudis d’autant mieux d’avoir résisté, que le bruit courut dans Versailles, le soir même, que le peuple attaquait les Tuileries, ce qui n’eut lieù que dans le mois suivant.

Le lendemain, je fus étonné et mécontent de voir reparaître Durey, qui me fit lire un billet , écrit de la main du roi , dans lequel Louis XVI me priait presque amicalement de venir lui donner un coup de main pour un ouvrage difficile.

)i Mon amour-propre fut flatté de cette invitation , que le roi avait pris la peine de me faire lui-même : je m’habillai à la hûte; j’embrassai ma femme et mes enfants, sans leur dire où j’allais ; je leur promis seulement d’être de retour avant la nuit.

n Ce ne fut pas sans inquiétude qu’ils me virent partir, avec un étranger, pour Paris ; car, à cette époque, il se passait peu de jours, sans que les nouvelles les plus lugubres circulassent à Versailles, où l’on croyait volontiers la capitale à feu et ù sang.

n Durey me conduisit aux Tuileries, où le roi était gardé comme dans une prison. Nous entrâmes par les communs et nous nous rendîmes à l’atelier du roi, où Durey me laissa pour annoncer mon arrivée.

n Pendant que j’étais seul, je remarquai une porte en fer nouvellement forgée, une serrure henarde, exécutée fort habilement en apparence, et une petite cassette tout en fer, avec un ressort caché que je ne pus deviner au premier coup d’œil.

n Sur ces entrefaites, Durey revint avec le roi.

„ — Eh bien, mon pauvre Gamain, me dit Louis Wl

GAMAI.V. 2:.7

ru mo louclmnt l’épaulo ol souriant avoc hionvoillance, voilà lontijlemps que nous no nous soinnios vus? '

— Oui , sire, rcpris-jc, et j’en suis fàclié; mais j’ai dû, par prudence pour vous autatit que j)our moi, suspendre mes visites, qui étaient mal interprétées; nous avons l’un et l’autre des ennemis qui ne cherchent qu’à nous iiyire. Voilà pourquoi, sire, j’ai hésité hier à me rendre à vos commandements.

" — Hélas! les temps sont bien mauvais, et je ne sais pas comment tout ceci finira! s’écria le roi, qui ajouta sur-le-champ avefc ,qaicté , en me montrant les ouvrages de serrurerie que j’avais examinés : Que dis-tu de mon talent? C’est moi seul qui ai terminé ces travaux en moins de dix jours. Je suis ton apprenti, Gamaiii.

V Je remerciai le roi des éloges qu’il daignait m’adresser, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être agréable, en protestant de mou dévouement et de ma fidélité.

?' Alors le roi me dit qfl’il avait toujours eu confiance on moi, et qu’il ne balançait pas à mettre dans mes mains le sort de sa personne et de sa famille.

Là-dessus, il me mena dans sa chambre à coucher, puis dans le couloir sombre qui communiquait de son alcôve à la chambre du Dauphin.

n Durey avait allumé une bougie pour nous éclairer dans ce couloir, où il leva, par ordre du roi, un panneau de la boiserie, derrière lequel j’aperçus un trou rond pratiqué dans la muraille et ayant à peine deux pieds de diamètre à son ouverture.

PROCiîS CÉLÈBRES.

n Le roi m’apprit qu’il avait fait cette cachette pour y serrer de l’argent , et que Durey, qui l’avait aidé h percer le mur, en jetait lès gravois dans la rivière , où il fit plusieurs voyages pendant la nuit.

» Le roi me dit ensuite qu’il voulait ajouter la porte de fer à l’entrée de ce trou et qu’il ne savait quels moyens employer pour achever cette opération : tel était le service qu’il attendait de moi.

« Je me mis ii l’œuvre aussitôt. Je repassai toutes les parties de la serrure qui n’avaient pas de jeu , je façonnai la clef à la forge-, de manière à la rendre plus différente des clefs ordinaires; ensuite j’établis les gonds et la gâche dans la maçonnerie, aussi solidement que le permettaient les précautions qu’il fallait prendre pour étouffer le bruit du marteau.

n Le roi me .secondait de son mieux; à chaque instant, il me suppliait de frapper plus doucement et de me dépêcher : il avait peur d’être surpris par quelque indiscret dans son travail, qui dura jusqu’à la fin du jour.

1) Ija clef fut mise dans la'petite cassette de fer, et • cette cassette scellée sous une dalle à l’extrémité du corridor. On n’avait pas besoin de clef pour fermer la serrure de l’armoire, parce que les pênes jouaient d’eux-mêmes , lorsqu’on poussait la porte de fer sur ses gonds.

î) J’avais travaillé sans relâche durant huit heures ; la sueur me coulait du froqt à larges gouttes; j’étais impatient de me reposer et j’éprouvai une défaillance parla faim, car je n’avais rien pris absolument depuis mou lever.

GAMAIN

n Je m'assis une minute dans la chambre du roi, qui me présenta lui-môme un siège, en s’excusant de la peine qu’il m’avait donnée. 11 me pria de vouloir bien compter Avec lui deux millions en doubles louis que nous divisâmes en quatre sacs de cuir.

!) Tandis que, par complaisance, je me prêtais à faire ces comptes , qui ne relevaient pas de mon état de serrurier, je vis Durey transportant des liasses de papiers que je jugeai destinés à être mis dans l’armoire secrète. En effet, l’argent n’était qu’un prétexte pour détourner mon attention : je suis certain que les papiers seuls^urent cachés.

)î Le roi me proposa de souper pu château, avant de partir, mais je refusai par un sentiment de fierté qui s’indignait ù l’idée de manger peut-être avec les valets; en outre, j’avais hâte de revoir ma femme et mes enfants.

I) Je n’acceptai pas davantage l’offre qu’on me fit de me reconduire â Versailles : je craignais la livrée du roi et je me défiais de Durey. Pourquoi m’avait-on dissimulé le véritable usage do Y armoire de fer?

« Lorsque j’allais me retirer, la reine entra tout à coup par la porte masquée qui se trouvait au pied du lit du roi : elle tenait à la main une assiette chargée d’une brioche et d’un verre de vin.

» Elle s’avança vers moi , qui la saluai avec étonnement, parce que Louis XVT m’avait assuré que la reine ignorait la fabrication de l’armoire.

n — Mon cher Gamaîn, me dit-elle avec la voix la plus caressantÇj vous avez chaud , mon ami ; buvez ce verre de vin et mangez ce gâteau ; cela vous sou-

PROCÈS CÉLËDRES.

tiendra du moins pour la route que vous allez faire.

V Je la remerciai , tout confus de celte prévoyanre pour un pauvre ouvrier comme moi, et je vidai le verre îi sa santé ; elle me laissa remettre ma cravate et mon habit, que j’avais quittés pour travailler plus commodément.

’! La brioche restait dans l’assiette , que la reine avait déposée sur un meuble : je la glissai dans ma poche, au moment où le roi vint prendre congé de moi et m’exprimer encore sa reconnaissance.

n — Je rapporterai du moins cette brioche à mes enfants, pensai-je en moi-mêiîte.

n Je sortis des Tijileries, à la nuit close : il était environ huit heures du soir.

n J’avais tant de hâte d’arriver àVersailles (racontait avec émotion Gamain, dont nous continuons de citer les paroles textuellement et sans commentaires), je sentais une si vive impatience d’embrasser ma femme et mes enfants, je me pénétrais tellement de leurs inquiétudes croissantes avec la nuit, que je n’eus pas. le courage d’entrer dans un café ou chez un traiteur, pour y prendre un peu de nourriture, quoique j’en eusse grand besoin.

n Je me ligurais que le verre de vin, que je devais à une inexplicable prévenance de la reine , me soutiendrait pendant une marche de quatre lieues.

r Je m’acheminai donc, d’un bon pas, à travers les Champ.s-Elÿsées , en longeant la chaussée du bord de l’eau, où ne passaient ni vo'ilurcs ni piétons; car, depuis que le roi avait quitté le château de Versailles pour celui des Tuileries , et que l’émigration avait

GAMAIiX.

écl'airci toutes les familles de la cour, on eût dit que Paris et Versailles étaient à une distance considérable l’un de l’autre : les coinniunications entre ces deux villes devenaient de plus en plus rares.

Il Je faisais tout bas ces remarques , en m’étonnant de la solitude qui ré<{nait , à cette heure du soir peu avancée, sur une route naguère si fréquentée et si bruyante de carrosses. Les lanternes n’étaient’ pas même allumées , comme si elles ne fussent d’aucune utilité dans cet endroit désert.

J) Tout à coup, je fus saisi d’un malaise général, qui ne m’empêcha pas d’abord de poursuivre mon chemin; mais ces vagues symptômes d’une indi.sposition subite se prononcèrent davantage par des déchirements d’estomac, par des spasmes nerveux, par des brûlements d’intestins.

n J’ignorais encore ce que pouvait être une maladie dont les préliminaires s’aggravaient à chaque instant, jusqu’à ce que des souffrances inouïes me tissent tomber haletant au pied d’un arbre.

M Je me crus perdu , et j’attribuai à une apoplexie v le trouble extraordinaire de mes sens ; Je ne voyais plus, j’entendais à peine, et j’éprouvais par tout le corps un sentiment de chaleur intolérable ; d’atroces coliques, durant lesquelles je me tordais en pleurant et en criant, se déclarèrent avec une telle violence que je n’eus pas la force de me relever,

» Je vis de loin passer quelques personnes, quel- <|ues voitures, mais j’eus beau appeler d’une voix plaintive, on ne vint pas à mon’ secours , et je me traînai à plat ventre dans la boue pour m’approcher

de la rivière, car j’avais une soif dévorante et un feu interne qui nie consumait.

» Les efforts que je fis pour sortir du bourbier où je m'étais engagé amenèrent peut-être une crise favorable : je fus soulagé , après des vomissements qui semblaient devoir causer ma mort , tant ils étaient accompagnés de nausées pénibles et de tortures intérieures.

!) J’avais la crainte, de rendre le sang à pleine bouche, et, pour apaiser cette prétendue hémorrhagie, je me faisais de mon mouchoir une espèce de bêillon que je rejetais bientôt avec des vomissements plus douloureux. Je souffrais d’une horrible manière, comme si l’on m’arrachait le cœur et les entrailles : j’aurais voulu cesser de vivre pour cesser de souffrir.

)) Je poussais, par intervalles, des cris aigus, et, sans interruption, des gémissements étouffés. Une heure, qui me parut un siècle d’enfer, s’écoula dans ces angoisses.

)) Enfin je me regardai comme sauvé, ((uand le bruit 'd’une voiture roulant sur la route parvint à mes oreilles.

« Je recommençai de me pousser en avant avec les mains et les genoux, pour occuper le milieu de la chaussée, afin d’être écrasé ou secouru; je tremblais que cette voiture changeât de direction , car alors il m’eût fallu rester toute la nuit étendu sur le pavé, où le lendemain on m’aurait trouvé mort.

)i Je tâchai d’attirer l’attention et d’intéresser la* pitié des personnel qui étaient dans la voiture, en me lamentant aussi haut que je pus élever la voix.

GAMAIiX.

Ccl expédient inc réussit : à mes pluiiilcs réitérées, un homme mit lu tête à la portière, et, voyant quelque chose qui mouvait dans roinbre, il pensa qu'un ivrogne était tombé par terre, il ordonna au cocher de retenir les chevaux, pour éviter un malheur.

)) En même temps, cet homme s’élanea hors du fiacre, où il était seul, et vint à moi en me demandant, avec un accent qui nie frappa, si j’étais blessé; mais je ne lui répondis pas, et les tranchées qui me martyrisaient redoublèrent au point que Je m’évanouis dans les bras de mon sauveur.

» Celui-ci avait fait descendre le cocher et apporter une lanterne de la voiture, pour examiner quels secours mon état exigeait. 11 supposait que j’avais été assassiné, et, comme je ne parlais pas, il pensa que je venais d’expirer; mais il se rassura en touchant mon pouls, qui battait toujours, quoique bien faiblement , et promena sur moi 1a lumière de lu lanterne pour apprécier ma véritable situation. C’est de lui-mèinc que je tiens ces détails.

» 11 ne m’eut pas plutôt envisagé, qu’il me reconnut pour m’avoir vu à Versailles, dans le laboratoire du roi , Ù l’époque où j’apprenais la serrurerie à Louis XVI.

» Le hasard voulut que, dans mon infortune, je rencontrasse une persoune qui m’avait quelques ol)ligations , et qui, ù ce titre, prit plus d’intérêt à ma position fâcheuse.

(fêlait un médecin anglais, d’un caractère assez bizarre, mais généreux et humain, ainsi que l’événemeul le prouve. Dans un de ses voyages en France,

iuanl la n*volution de SU, il s’était adressé à moi pour visiter l’atelier de iiOuis XVI et voir une serrure de sûreté, d’un mécanisme in{][énieux, que mon élève avait imaginée. Je m’étais prété de bonne au,\ désirs de cet étranger, et je lui avais même donné un verrou forgé par le roi.

r> Cet .'\nglais , comme je l’ai su depuis de sa propre bouche, s’était fixé à Paris, malgré les dangers auxquels cette résidence l’exposait, pour avoir le plaisir, disait-il, d’assister à l’eiifantenient d’une grande révolution.

)' Dès que j’eus rouvert les yeux, l’Anglais se lit connaître , et s’informa ensuite avec empressement de l’accident qui m’était arrivé.

» Je ne lui dis pas de quelle façon j’avâis employé ma journée aux' Tuileries , mais je prétextai une fatigue e.\cessivc de travail, à la suite de laquelle j’avais été atteint de vomissements extraordinaires.

îj L’Anglais réfléchit un moment, tàta de nouveau mon pouls à peine sensible, considéra ma face livide, toucha ma poitrine brûlante , et me demanda froidement si je n’étais pas empoisonné.

n Ce fut pour moi un éclair imprévu , dont la lueur

me montra les motifs qu’on pouvait avoir de se défaire du possesseur d’un secret d’Etat. Cette idée me

vint et ne me quitta plus, bien que j’eusse encore la

discrétion de la renfermer en moi-même.

7) Je souffrais moins, mais je sontais encore une plaie vive s’étendre et brûler dans mon estomac. Je ne doutais pus des effets du poison, et je ne pus me défendre de verser des larmes, en songeant que je

GAMAIW

n'aurais peut-être pas la triste eonsolation de faire mes adieux à ma femme et à mes enfants.

Je me gardai toutefois de laisser deviner mes soupçons, et je feignis de ne pas croire à mon empoisonnement.

» L'Anglais me porta dans la voiture et enjoignit au cocher de partir au galop jusqu'à ce qu'il trouvât une boutique d'apothicaire.

» J’essayai de m'opposer à cet ordre et je sollicitai , comme une grâce, d'être ramené sur-le-champ à Versailles ; mais l'Anglais, qui jugeait le péril urgent, ne tint pas compte de mes prières.

n J'étais si abattu , si tourmenté par ce que je souffrais, et surtout par ce que j'avais souffert, que je ne résistai point à l’obstination de mon guide , à qui je dus la vie.

» Le fiacre s'arrêta devant une boutique d'apothicairerie de la rue du Bac; l'Anglais me laissa seul, pendant qu'il faisait préparer un élixir dont la puissance combattit l’action foudroyante du poison. Lorsque j’eus avalé ce breuvage bienfaisant, j’achevai de rejeter les substances vénéneuses que mes premiers vomissements n’avaient pas entraînées avec eux. Une heure plus tard, rien n’aurait pu me sauver.

» Je recouvrai en partie l’ouïe et la vue ; le froid qui circulait déjà dans mes veines se dissipa par degrés , et l’Anglais jugea que je pouvais être transporté à Versailles.

« Il voulut m’y conduire lui-même, quelles que fussent les difücultés de sortir de Paris la nuit. 11 parlait bien français heureusement et savait en imposer par

oge PROCÈS CÉLÈBRES,

son sang-froid ; aussi, ne fut-il point forcé de rebrousser chemin à la barrière,

» Nous arrivâmes chez moi à deux heures du matin . ma feimne était dans les transes ; son désespoir éclata en sanglots, lorsqu’elle me vil revenir inorihond, enveloppé dans une houppelande comme dans un linceul, et déjà semblable à un cadavre.

n L’Anglais raconta où et comment il m’avait ren-

contré. .

)i Le médecin, M. de Lameiran, et le chiruigie , ,M. \oisin, furent appelés; ils accoururent presque aussitôt et constatèrent les signes non équivoques du poison.

)) Je fus interrogé à ce sujet et refusai de repondre. L’Anglais ne se sépara de moi qu’ après avoir obtenu l’assurance que je ne périrais pas, du moins immédiatement. Cet homme bienfaisant revint souvent me voir durant ma convalescence.

Il MM. de Lameiran et Voisin passèrent la nuit auprès^ de mon lit, et les soins qu’ils me prodiguèrent, en me questionnant sur l’origine probable de mon empoisonnement, eurent un succès pl'us prompt qu on ne pouvait l’attendre.

Il Au bout de trois jours de fièvre , de délire et de douleurs inconcevables, je triomphai du poison, mais non pas sans en subir les terribles conséquences : une paralysie presque complète qui n a jamais été guérie tout à fait, une névralgie de la tète, et enlin une inflammation générale des organes digestifs, avec laquelle je suis condamné à vivre.

» Non-seulement j’avais persisté à cacher ma visite

GAMAIN

aux Tuileries dans la journée du 22 mai, mais encore je priai l’Anglais de ne pas ébruiter l’aventure de notre rencontre nocturne aux Champs-Elysées, et je sommai le médecin et le chirurgien' de s’abstenir de toute parole indiscrète sur la nature de mon mal.

« Je n’eus aucune nouvelle de Louis XVI , et , en dépit du ressentiment qui couvait dans mon âme contre les auteurs présumés de cette odieuse trahison, je n’avouai pas encore à ma femme que j’avais été empoisonné.

)) Mais la vérité vit le jour malgré moi, malgré mon silence.

)5 Quelque temps après cette catastrophe , la servante, nettoyant l’habit que je portais le jour de mon accident, trouva dans les poches un mouchoir sillonné de taches noirâtres et une brioche aplatie et déformée , que plusieurs jours d’oubli avaient rendue aussi dure qu’une pierre; la servante mordit une bouchée dans ce gâteau, qu’elle jeta ensuite d^ns la cour. Le chien mangea cette pâtisserie et mourut ; la servante, qui n’avait sucé qu’une petite parcelle de la brioche , tomba dangereusement malade.

« Le chien ayant été ouvert par M. Voisin, la présence du poison ne fut pas douteuse , et une analyse chimique découvrit encore le poison, dans le mouchoir, qui avait conservé les traces de mes vomissements. La brioche seule contenait assez de sublimé corrosif pour tuer dix pei’sonnes.

)) Enfin j’avais une certitude, enfin je connaissais l’empoisonnement, sinon les empoisonneurs! J’étais

impatient do me venger, et je craignais de mourir auparavant.

n Je demeurai perclus de tous mes membres pendan t cinq mois. Ce ne fut que le 19 novembre que je me trouvai en état de venir à Paris.

n Je me transportai chez le ministre Roland, qui me reçut aussitôt sur l’annonce d’un secret important à lüi révéler : je lui appris Inexistence de Varmoire de fer, et je n’acceptai pas les récompenses qu’il m’offrit au nom de la Convention. Ma vengeance me suffisait.

Le lendemain , l’armoire fut découverte ; les papiers qu’elle renfermait furent déposés sur le bureau de la Convention. L’année suivante, Louis XVI et Marie-Antoinette montèrent sur l’échafaud, n /

Tel est le récit que Gamain a fait souvent à ses amis et même' aux personnes étrangères qu’il voyait pour la première fois.

Quand on s’étonnait de son acharnement à poursuivre la mémoire de ses anciens maîtres, quand on avait l’air de douter des faits qu’il publiait hautement, quand on lui reprochait d’avoir joué le rôle d’un vil dénonciateur, il montrait alors ses infirmités , le tic nerveux qui le défigurait, sa main droite entièrement paralysée, une de ses jambes tordue, raccourcie et privée du jeu des articulations ; il rappelait en gémissant les tourments de sa maladie de quatorze mois et l’affection chronique au prix de laquelle il avait échappé à une mort presque inévitable.

Il rappelait aussi la perte de son industrie et des

GAMAIiV.

modiques ressources qu’il avait amassées par son travail ; puis , il demandait s’il était quitte avec l’auteur de tant de misères, qui dureraient jusqu’à la fin de sa misérable existence, et il déclarait avec fierté que sa dénonciation ne lui avait pas rapporté d’autre profit que la satisfaction d’une vengeance secrète.

Cependant Gamain ne voulait Jamais s’expliquer sur l’opinion particulière qu’il avait conçue du caractère de Louis XVI , et il s’abstenait de toute réflexion à cet égard , en se renfermant dans le récit des circonstances accusatrices; il ne disait pas même.: U J’ai été empoisonné par Louis XVI , » malgré le -décret de la Convention, qui érigeait en fait avéré l’empoisonnement de Gamain par le monstre royal^ suivant les termes du procès-verbal de la séance du 8 floréal »n ii.

Venons maintenant aux renseignements que nous offrent le Moniteur et les .Archives du royaume.

Dans la séance de la Convention du !20 novembre 1792, le ministre Roland apporta plusieurs cartons de papiers découverts dans Varmoire de fer des Tuileries; il dit seulement que cette découverte intéressante était duc à Vouvrier qui avait fait l’armoire, mais il nejiomma pas Gamain.

Dans l’examen de ces papiers et dans les interrogatoires de Louis XVI, le nom de Gamain ne fut pas prononcé; le président charge de diriger le procès (Rarère) fit seulement celte question à l’accusé :•

— Avez-vous fait construire dans une des murailles du chûteau des Tuileries une armoire fermée d’une porto de fer, et y avez -vous renfermé des jïapiers?

Louis XVl répondit :

— Je n’en ni aucune connaissance.

Fit l’on passa outre.

11 sembla que , de ]>art et d’autre , on eût soin de ne pas attirer sur la scène Je serrurier Gamain , qui ne fut pas même confronté avec le malheureux roi qu’il avait trahi. Cette confrontation eftt été pourtant indispensable dans une procédure régulière.

Etait-ce par suite d’une condition e.xpresse des révélations de Gamain, que son nom ne figurait pas* parmi ceux des témoins à charge? Etait-ce, au contraire, par un sentiment de pudeur, que la Convention voulut cacher les services qu’elle recevait des traîtres?

En tout cas, on ne comprend pas 1e silence de Louis XVI au sujet de Gamain. Faut -il y voir de la faiblesse ou de la bonté?

Mais ses avocats connaissaient assez les armes de la défense, pour négliger celles que leur présentait le personnage du dénonciateur comblé des bienfaits du roi qu’il avait vendu à ses ennemis. D’où vient ([ue Gamain n’eut pas ù rendre compte de sa conduite, si elle était infilme? D’où vient que Louis X\1 , ù son tour, ne l’accusa pas d’étre un méprisable agent de la calomnie? Quels avantages Gamain avait-il retirés de sa perfidie? L’avait-on payé en argent ou en promesses ?

GAMAIN

La séance de la Convention du 8 floréal an n semble prouver que Gamain n’avait pas demandé le prix du sanjif, lorsqu’il livra Louis XVI k ses juges. Ce n’est que longtemps après la mort de sa victime, qu’il sollicite des secours et qu’il révèle les funestes circonstances de ce qu’il appelle son empoisonnement. Ouvrons le Moniteur.

Musset , ex-curé, fougueux démocrate , envoyé à la Convention par le département de la Vendée, prend la parole pour appuyer la pétition de Gamain. J’éprouve un profond dégoût, en citant ces <|éclamations, dont le ridicule tempère seul l’atrocité :

t! C’était peu, dit-il, pour le dernier de nos tyrans 5' d’avoir fait périr deux milliers de citoyens par le fer ennemi; vous verrez, par la pétition, qu’il s’était » familiarisé avec la cruauté la plus réfléchie et qu’il n a lui-même administré le poison à un père de ’’ famille, espérant ensevelir par là une de ses raanœuvres perfides ; vous verrez que son âme féroce « avait adopté celte maxime, que tout est permis aux « rois de ce qui peut faire réussir leurs criminels n projets, n ■ -

Après ce préambule furibond, Musset lit cette pétition, qui produit dans l’Assemblée umf profonde sensation de surprise et d’horreur :

«François Gamain, serrurier des cabinets et du « laboratoire du ci-devant roi, et depuis Trois ans n membre du conseil général de la commune de Ver- " saillcs, exppse que, dans les premiers jours de

" mai 1792, il reçut l’ordre de se transporter à Paris. !• A peine y fut-il arrivé, que Capet lui ordonna de pratiquer une armoire dans l’épaisseur d’un des murs de son appartement et de la fermer d’une >! porte de fer; opération qui ne fut achevée que le !) 22 du même mois. Aussitôt cet ouvrage fini, Capet* n apporta lui -même au citoyen Gamain un grand verre de vin, qu’il l’engagea à boire, parce qu’ef- ” fectivement il avait chaud.

» Quelques heures après qu’il eut avalé ce verre f> de vin, il fut atteint d’une colique violente qui ne )i .se calma qu’ après qu’il eut pris une ou deux cuilj' lerées d’élixir, qui lui firent rendre tout ce qu’il avait mangé et bu dans la journée. 11 s’en est >' suivi une maladie terrible qui a duré quatorze V mois, dans lesquels il en a été neuf perclus de » ses membres, sans que sa santé se soit rétablie « assez pour lui permettre de vaquer à ses afî) faires d’une manière à subvenir aux besoins de >' sa famille.

Telle est, citoyens, la vérité des faits qu’il prend >’ la liberté de vous exposer; ils sont constatés par le > certificat des officiers de santé qui ont suivi sa maladie.

11 votts observe encore que , quoiqu’il ignorât en- » tièrement à quel usage Capet destinait cette armoire, néanmoins il en fit la déclaration, et c’est lui qui

' Celle circonstance, consI<{ncc dans la pétition do Ganiaiu, diffère essentiellement du récit verbal qn’il ne cessa de faire dans la suite, et qnc nous avons rapporté ci-dessus page 25U.

G AM AI N

)) est l’auleui* de la découverte des papiers iiitéres- » sauts qu’elle reiiferniait.

» 11 attend de vous, législateurs, que vous voudrez » bien prononcer sur la pension qu’il espère, après » vingt-six ans de service et les sacrifices qu’il a faits ; t son espoir est d’autant plus fondé que le mauvais » état de sa santé ne lui laisse aucun moyen de suhn sistance. r>

Musset reprend en ces termes :

U A cette pétition est joint le certificat des méde- » cins, qui constate le mauvais état de la santé du r réclamant. Citoyens, la scélératesse est cuminune I! aux rois ; la générosité est l’apanage constant des :î représentants d’un peuple libre. Je demande que la !) pétition soit renvoyée à la Commission des secours n publics et de la liquidation, pour en faire un prompt )! Rapport ; Je demande qu’après ce Rapport, les pièces i: soient déposées aux Archives nationales, comme un monument de l’atrocité des tyrans , et insérées au Rullctin, afin que ceux qui croyaient que Capot ne faisait de mal que parce qu’il était entouré de M malveillants , sachent que le crime était dans son )' cœur. H

Le procès-verbal de la séance , conservé aux Archives, est beaucoup moins détaillé, bien que plus énergique d’expressions , et Musset n’est pas même désigné comme auteur de la motion qui fut ailoptée aussitôt.

Dix jours après, le floréal, Peyssard , ex-garde du corps, dé])uté de la Dordogne, ardent partisan des idées de Robespierre , lut son Rapport sur la pé-

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tition ; c’est encore la môme logomachie révolutionnaire quie.vcite l’indignation et la pitié de tout hoiiinie probe et sensé.

« Vous avez chargé vos Comités des secours et de la » liquidation de vous faire un rapport sur la pétition n du citoyen François Gamain, serrurier de Versailles; » je viens en leur nom remplir l’obligation que vous n leur avez imposée.

5) C’est à la tribune de la Liberté, que doivent relen- » tir les crimes des oppresseurs du genre humain, n Pour peindre un roi dans toute sa laideur, je n’aurai » recours ni à l’histoire ancienne ni aux longues hor- » rcurs dont la monarchie que vous avez brisée offre « l’enchaînement désastreux; j’en saisirai seulement le dernier anneau. Je nommerai Louis XVI : ce mot n renferme tous les forfaits; il rappelle un prodige r> de scélératesse et de perfidie.

« A peine il sortait de l’enfance qu’on vit se déven lopper en lui le -germe de cette féroce perversité qui « caractérise un despote; ses premiers jeux furent des « jeux de sang , et sa brutalité croissant avec son âge, h il se délectait h l’assouvir sur tous les animaux « qu’il rencontrait. On sait tout le parti qu’il a tiré « d’un si bel apprentissage ; on sait combien les pages » de la Révolution ont été rougics du sang versé par n scs mains homicides; mais on avait ignoré le dernier ” période de sa barbarie.

)) On le connaissait cruel , traître , assassin : l’objet ^ de ce Rapport est de le montrer i\ la France entière, h présentant de sang-froid un verre de vin einpoisonné à un malheureux artiste qu’il venait d’ein-

GAMAIN

« ployer à la construction d’une armoire destinée à r recéler les complots de la tyrannie.

)i Vous penseriez peut-être que ce monstre avait » jeté les yeux sur une victime inconnue : c’est un n homme de confiance, c’est un père de famille, qu’il !) assassine avec un air d’intérét et de bienveillance.

» Etres affreux qui récompensez ainsi ceux qui vous n servent, quel cas faites-vous donc du reste des » hommes? Quel sort leur est réservé par vos caprices?

» La France le sait ; elle a donné l'exemple ù la terre^ n et la terre sera bientôt déroyalisée.

n Ün vomitif violent conserve Gamain à sa famille;

» son premier soin est d’indiquer la fameuse armoire.

» Il a rempli son devoir. Aujourd’hui, perclus de tous !) ses membres par l’effet du poison royal, il de- ' » mande aux fondateurs.de la République les moyens » de soutenir sa douloureuse existence.

» C’est de Ity tribune d’où est parti l’ arrêt de mort n du tyran, que doivent partir aussi les remèdes aux » malheureux qu’il a faits , les soulagements des vic- » tiines de son atrocité.

)> Voici le projet de décret que vos Comités m’ont :> chargé de vous présenter :

» Article 1". François Gamain, en^misonné par !) Louis Capet, le 22 mai 1792 (vieux style), jouira ;> d’une pension annuelle et viagère de la somme de !j 1,200 livres, à compter du jour de l’crapoison- !) nement.

« Article 2. Le présent décret sera inséré au Bulle- 1 ) tin de correspondance. » '

21(i IM10CÈ8 CÉLÈUKES.

Ce décret fut udopté par acclamation et inséré au Bulletin, mais sans aucune des pièces qui l'avaicnl motive.

t Ces pièces ont sans doute été anéanties, car elles ne se trouvent plus aux Archives avec le proces-verbal de la séance du 8 floréal et le Rapport de Peyssard. La pétition de Gamain est restée, dit-on, dans les papiers du Comité de liquidation, lesquel^ seraient passés au Ministère des finances. Les certificats des médecins et de la commune de Versailles sont perdus, * ainsi que l’enquête ordonnée par le Comité des secours publics.

Nous avons fuit de vaines tentatives pour remonter à la source de ces pièces curieuses qui appartenaient à l’histoire.

Tout ce qui se trouve aux Archives sur cette affaire {Section législative, c. II, f® 27, n® 1074) est imprimé. Ce ne sont, comme on l’a vu,/que des déclamations boursouflées et stupides , où le fait principal est à peine mentionné.

Nous savons que ce singulier épisode de notre Révolution éveilla aussi, il y a quelques années, la curiosité d’un étranger de distinction, qui fut bientôt découragé dans ses recherches par les entraves de tout genre qu’on lui suscita.

11 est certain que ce fait contemporain a toujours été entouré de mystère et de réticences , que rien ne justifie depuis que la censure a été abolie par la Charte de 1830.

L’administration des .Archives du royaume, quoique

GAMAIN

confiée au respectable M. Daunou*, témoigne une inrincible répugnance à communiquer des pièces qui sont pourtant imprimées, et ce n’est qu’après avoir combattu une foule de difficultés morales et matérielles , qu’on parvient à savoir que les originaux de celte ténébreuse affaire n*existenl pas aux Archives. Peut-être ont-ils été mis à l'index par la Restauration.

Quoi rpi’il en soit, on croirait que le Gouvernement a pris lui-même des mesures pour perpétuer l’oubli où cet épisode de la Révolution est tombé depuis 1794. Le volume du Moniteur qui contient la motion de Musset et le Rapport de Peyssard a été enlevé de la Bibliotbèque royale !

Telle est l'épaisseur du voile qui couvre l’accusation postbume qui fut portée contre l’infortuné Louis XVI, que l’Histoire l’enregistre aujourd’hui comme un fait nouveau.

Pas une biographie générale ou spéciale, hormis celle de Prudhomme, n’a évoqué le souvenir de François Gamain.

L’avocat Roussel est le seul écrivain qui ait légèrement réfuté Vaudackuse accusation portée par un scélérat J mais le Château des Tuileries , publié en 1802 ÿ ne peut passer pour un ouvrage impartial, bien qu’il soit rempli de précieux détails qui se sentent plus ou moins de l’esprit royaliste de l’auteur.

J’interpelle donc l’Histoire, et je la somme de prononcer en présence de deux victimes et de deux tombes. ,

' Cori fiit <Çrril pii 1836.

Quant à moi , en attendant des preuves écrites et verbales, je résume ainsi les inductions que j’ai tirées du récit et de la pétition de Gamain ;

« Louis XVI était -il coupable d’un empoisonnen ment? — Non.

I) Et la reine? — Non,

» Gamain a-t-il réellement été empoisonné? — » Oui. »

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MARAT

Voici une enquête philosophique qui ne sera pas inutile, lorsque l’Histoire fera comparaitre à son tribunal ce jjrand coupable, ce monstre hideux, ce fou terrihlé, Jean-Paul Marat.

11 y a quelques années à peine, Marat n’était pas tout à fait mort sous le poignard de Charlotte Corday, puisque sa sœur, Albertine Marat, vivait encore à Paris , fidèle héritière des idées et des doctrines de V Ami du Peuple.

-Mademoiselle Marat semblait .avoir recueilli en elle-même l’dme forte et passionnée de son frère, qu’elle pleurait sans cesse, comme si elle ne l’eût perdu que de la veille.

C’était une républicaine inflexible, que l’Age'n’avait pas refroidie, que les événements n’avaient pas changée; vainement le Directoire, le Consulat, l’Cmpire , la Restauration et même la Révolution de juillet I8A0 étaient venus successivement bouleverser ou métamorphoser la face du monde : elle n’y avait

pas pris garde, semblable à une somnambule qui poursuit son rêve sans tenir compte des objets extérieurs, et qu’on n’éveille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroyée : elle rêvait donc que l’esprit de 93 planait autour d’elle et que Marat veillait toujours sur son peuple.

Rien ne saurait rendre l’impression profonde et presque douloureuse qu’on éprouvait à entendre les prédications démagogiques de cette prêtresse de notre grande Révolution , et surtout l’éternelle oraison funèbre de son béros, de son dieu, de, ce Marat qu’on ne nomme pas sans horreur et sans effroi.

Il faut l’avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le connaissons, tel que l’histoire nous l’a couvert de boue et de sang; elle en faisait un être exclusivement vertueux , animé des plus purs sentiments de patriotisme , bon et généreux , que sais-je! simple et candide, un véritable philosophe enfin , qui avait mission de régénérer le monde, ou du moins la France.

On comprenait, à ce panégyrique prononcé avec une conviction solennelle , que le fanatisme sansculotte avait pu comparer Marat à Jésus-Christ, l’Evangile au journal de Y Ami du Peuple, et composer une prière adressée sans doute il la guillotine, et commençant ainsi • O sacré coeur de Jésus, ô sacré cœur de Marat!

Cette vieille femme , h la physionomie dure et sévère, au regard fier et inspiré, à la parole ardente et audacieuse, survivait donc à son frère, d’effroyable " mémoire , pour lui décerner une espèce de culte ,

MARAT

pour lui refaire un panthéon dans la pauvre demeure où elle s’était retirée avec les reliques de celui qu’elle appelait hautement le martyr de la liberté, avec les livres, les papiers et les manuscrits dcJean-Paul Marat.

Bien des hommes curieux de s’instruire du passé, bien des esprits préoccupés de l’étude de cette Révolution si pleine de mystères, bien des vieillards qui avaient vu , bien des jeunes gens qui n’avaient fait que lire, allèrent alors interroger les souvenirs de la sœur de Marat, et s’en retournèrent émus ou étonnés, ^ n’osant porter un jugement de réprobation ou d’absolution sur les actes, sur le caractère de cet étrange Ami du Peuple.

Parmi ceux qui aimaient à remonter, pour ainsi dire, ù la source de la Révolution ,/ct qui se trouvaient quelquefois réunis chez mademoiselle Marat, nous citerons seulement : un penseur, un publiciste de grand mérite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de V Histoire littéraire du Maine; un littérateur ingénieux, M. de La Bédollière ; un poëtc,

M. Esquiros; un témoin éclairé et impartial des faits et gestes de la République et de ses enfants, M. le colonel Maurin , bien connu par la précieuse collection révolutionnaire qu’il ramasse depuis quarante ans ; un écrivain distingué de l’école sentimentale de Bernardin de Saint-Pierre, M. Aimé Martin, cet excellent homme qui vient de s’éteindre immortalisé par l’adieu de Lamartine.

.^imé Martin était un esprit doux, tendre et honnête ; il n’avait jamais tourné les yeux vers la période révolutionnaire, que pour en détester les agents et

que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui inspirait un invincible dégoût.

Eh bien! il surmontait ce dégoût, il le cachait même sous un air froid et poli, quand il se rendait chez la sœur du monstre, comme il le désignait avec / une énergique indignation.

Qu’allait-il donc faire dans cette maison?

Aimé Martin était, avant tout, bibliophile, autcgraphophile, amateur et collecteur de livres et d’autographes. Or, c’était aux manuscrits de Marat qu’il en voulait, et, un jour (il fallut sans doute qu’Albertine eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère) il emporta sous son bras le volume autographe qui l’empécliait de dormir depuis qu’il en avait appris l’existence; un roman inédit, un roman de cœur, inventé, pensé, écrit par Marat: Les Aventures du jeune comte Potowsky.

Une fois légitime possesseur de ce singulier trésor, Aimé Martin se dispensa de fréquenter le petit club d’Alberline , qui mourut , peu de temps après , en distribuant les papiers du Sacré-Cœur de Marat.

. .Allez visiter l’intéressante collection du vénérable colonel Maurin, et vous y verrez les épreuves de Journal que Marat corrigeait dans son bain lorsqu'il fut frappé par Charlotte Corday : ces épreuves ont été teintes de son sang ; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna plus d’une fois û .son défenseur; vous y verrez les portraits et les bustes qui furent un moment les idoles de la nation.

Quant au roman de Marat, recueil de 240 page.s écrites de sa plus jolie écriture, avec ses fautes d’or-

MARAT

lliographc ordinaires, il fui rcvélu d’une cliarniuiile reliure janséniste en maroquin noir par un habile artiste, Niedrée ou Bnuzonnet, et il demeura cache dans la bibliothèque d’Aimé Martin jusqu’à sa mort. C’est dans celle bibliothèque que nous sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.

Aimé Martin s’était toujours refusé à publier cet ouvrage , remarquable à différents titres , malgré nos instances : il nous permit , toutefois , de l’examiner, et nous en signala même les passages les plus singuliers.

Il voulait , disait-il , avoir seul le privilège de connaître , de conserver le véritable Marat , Marat philosophe, Marat sentimental, Marat écrivain, Marat romancier.

— Il y a ea deux Marat, nous disait-il, avec celte originalité de causerie line et spirituelle qu’on se plaisait tant à écouter chez lui, comme chez Charles \odicr : le Marat que tout le monde sait, l’affreux, l’exécrable pourvoyeur de la guillotine , qui demandait cinq cent mille tôles pour orher son autel de la patrie, je n’en parlerai pas; je voudrais croire, pour l’honneur de l’humanilé, qu’un pareil scélérat n’a jamais vécu ; mais l’autre Marat, dont personne aujourd’hui ne soupçonne l’existence, celui qui fut l’élève et 'l’admirateur de Jean-Jacques Rousseau; l’ami de la Nature, ce qui vaut mieux que d’être à sa façon Y Ami du Peuple; le savant autour de plusieurs déeouverles , dignes de Newton , dans la chimie et la physique; l’écrivain énergique et coloré, qui a fait un livre de philosophie digue du philosophe de Genève.

— Et c’csl Marat qui a fait tout cela? intcvrotiipis-jc. J’avouerai n’avoir rien lu de lui, excepté qûelques abominables citations de son journal.

— Le journal du second Marat? Mais le premier n’a écrit que des ouvrages scientifiques, philosophiques et littéraires ; le premier était médecin des gardes du corps du comte d’Artois ; il mourut , ou plutôt il disparut, à la fin de l’année 17S9, pour faire place à son odieux homonyme.

— Je les ai beaucoup connus l’un et l’autre ! reprit Nodier, qui se trouvait là , et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les acteurs de la Révolution, qu’il ne vit pas même passer devant son berceau. Mais il me semble que le bourreau devait être fils du médecin, et que celui-ci, en coupant des têtes de grenouilles pour ses expériences de physique, avait enseigné au second à couper des têtes d’hommes.

— Ne parlons pas de ce cannibale , repartit Aimé Martin; mais de l’autre, tant qu’il vous plaira. C’était une belle dme qui s’ouvrait à tous les sentiments nobles et généreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour modèles ; il eût mérité de se placer à côté d’euy comme moraliste, comme écrivain. Par malheur, il osa s’attaquer à la secte des philosophes , à Voltaire surtout, à Helvétius, à Diderot : il fut écrasé ou plutôt étouffé dans l’obscurité. Je ne doute pas que l’injustice de Ses contemporains à son égard ne l’ait poussé à cliangei* de route et à s’éloigner de la scène des sciences et des lettres : « Siècle ingrat, dit- il alors, tu n’as pas voulu accepter le savant qui t’a révélé le vrai système de la lumière, des couleurs , de

MARAT

l’électricité, le philosophe qui t’a appris ce que c’est • que rhomme ; eh bien , tu accepteras avec épouvante le vampire qui boira le meilleur de ton sang ! »

— - Je ne me suis pas encore rendu compte , dit Charles Nodier, de la transformation du royaliste en démagogue furieux, de l’élève de Rousseau en séide de Danton; il y a entre ces deux personnages une solution de continuité immense que je voudrais m’expliquer.

— Dites-moi seulement, répliquai-je , vous qui avez connu le premier Marat , s’il était aussi laid , aussi repoussant que le second.

— Il n’était pas laid, puisqu’il était aimé et amoureux, objecta Nodier.

— Marat a été aimé par une femme! m’écriai-je.

— Assurément , dit Aimé Martin ; celui qui a répandu son cœur dans ce roman était inspiré par une passion véritable, comme Rousseau composant la Nouvelle Héloïse,.

— Voilà de quoi réhabiliter Marat, repris -je; malheureusement on n’y croira pas.

— Oui , si le manuscrit autographe n’était pas là ; si l’on n’avait pas d’ailleurs le traité De V Homme, rempli de tableaux voluptueux et d’images gracieuses.

— En vérité , vous me donnez goùt^ étudier votre Marat, et s’il se peut faire, nous lui rendrons la place qui loi appartient parmi les philosophes et les écrivains français.

Je me mis à l’œuvre , et je commençai par lire le roman posthume que me confia Aimé Martin; je crus relire la Nouvelle Héloïse et, par intervalles, à

ma {grande surprise, les Amours du chevalier de Faublas. Je compris alors comment Marat, après sa métempsycose, gardait tant de haine contre Louvet : c’était sans doute jalousie de métier.

Je fus donc amené sans répugnance à rechercher et à lire tous les ouvrages du premier Marat, et j’y trouvai, comme Aimé Martin me l’avait annoncé, le savant ^)rofond et hardi , le philosophe sagace et intelligent , le moraliste sensible et passionné , l’écrivain pittoresque, assez élégant mais peu correct; enlin , ce que Nodier ni Aimé Martin n’eussent pas reconnu, le législateur sage et humain.

Ce sont ces découvertes assez inattendues que je voudrais démontrer au plus incrédule, en publiant pour la première fois ce roman inédit , qui , quoique signé par Marat , ne serait peut-être pas désavoué par l’auteur de la Nouvelle Héloïse.

La jeunesse de Marat s’est passée dans l’étude et la méditation.

«“Il parait, dit Fabre d’Églantine dans le Portrait de Marat, que les premières années de sa vie se sont écoulées à la campagne ou dans les lieux simples et retirés : c’est h\ que la bonté de son naturel s’était développée et consolidée par l’aspect de la Nature et des hommes les plus rapprochés d’elle , et par l’influence d’un état de mœurs simples et paisibles. )î

11 était né, comme Jean-Jacques, au pied des Alpes, h Baudry, petit village de la principauté de Neufehâtcl, et, avant d’étudier l’homme, il avait étudié la Nature.

MARAT

Se.s ouvrages sont tout parsemés de descriptions • (’lpimpétres , qui ne feraient pas mauvais effet dans Emile ou dans les Promenades d’un Penseur solitaire^ par exemple ;

ti A la vue d’une belle campagne, dont le soleil nuance l’émail de ses rayons changeants, à la tin d’une journée sereine, on ressent un plaisir secret qu’on goûte rarement ailleurs. La verdure de la prairie , le doux parfum des fleurs , le chant harmonieux des oiseaux et la fraîche haleine des zéphyrs portent insensiblement la gaieté dans l’àmc : on sent couler une douce paix dans le cœur; on éprouve une espèce d’enchantement involontaire auquel presque personne ne résiste. Autant la vue d’un charmant séjour est propre i\ nous inspirer la joie , autant la vue d’un affreux désert est propre à nous inspirer la tristesse.

Des plaines sans gazon et sans fleurs , des arbres desséchés ou couverts d’un sombre feuillage, des masses énormes de rochers dépouillés de verdure et noircis par le temps , le bruit des torrents qui se précipitent avec fracas du haut des montagnes , mêlé au croassement des corbeaux et aux cris lugubres des aigles , objets affreux qui font passer la tristesse dans l’âme par tous les sens ! »

Le Marat qui a tracé ce tableau agreste, dans le traité De l’Homme y liv, in; est-il bien le môme que ce Marat qui , après avoir dit dans son Appel à la Nation en 1790 : « Quelques têtes abattues a propos arrêtent pour longtemps les ennemis publics! » et dans Son placard C'en est fait de nous : « Cinq à six cents têtes abattues vous auraient assuré repos, li-

rROCÈS CÉLÎiBUES.

> bclié cl bonheur! n dcniandail cinq cctil mille lèles, deux ans plus lard?

11 aimait les Heurs, les ruisseaux, les zéphyrs au soajjlc lascif, ce hou M. Marat, médecin des {jardes du corps de Monsieur, u Personne plus que moi n’abhorre l’effusion du sang, s’écrie Y Ami du Peuple dans son adresse Aux Patriotes français, placardée dans Paris lé 10 août 17^2; mais, pour empêcher qu’on en fasse verser à flots , je vous presse d’en verser quelques gouttes ! «

Saint-Lambert et llouchcr, dans leurs poëines, •Rousseau et Rernardin de Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux , Gessner cl Florian , dans leurs idylles, nous ont répété cent fois que riiommc vertueux était l’amant de la Xature. Ils avaient compté sans Marat, VAmi du Peuple.

Celui-ci aimait tant la Nature, qu’il se regardait comme le plus vertueux des Genevois : « Je respecte la vérité, j’adore la justice, cl je ne veux que le bien! s’écriait-il dans sou Appel à la Nation^ H avait conscience de sa vertu, puisqu’il en parlait à chaque instant : u Que l’homme honnéle qui a quel- (jue reproche à me faire se montre, écrivait-il dans sa Dénonciation au tribunal du public contre Necker, et si jamais j’ai manqué aux lois de la plus austère vertu , je Je prie de publier les preuves de mon déshonneur! »

Celle vertu n’allail pas jusqu’à lui défendre d’employer la sensibilité de son cœur , peut-être même la sensualité de son organisation , avant que la politique en eût fait un fidèle époux, sinon une statue de marbre.

MARAT

IjC ciloyeii Bullin vaille la sévérité des mœurs de . Maral, dans l’oraisoii funèbre qu’il lui consacra sous le tilre de : Marat, du séjour des immortels, aux Français!

Mais J. M. Henriquez, dans la Dépanthéonisation de Marat, patron des hommes de sang et des terroristes, publiée, il csl vrai, après le 9 llierniidor, ne craint pas de nous rcprcsenler Marat coinnie un libertin :

U Marat, adonné au plus crapuleux libertinage, avait pour déesse une de ces femmes vendeuses de voluptés, et qu’une loi sage ne peut avouer pour . épouse légitime, sans autoriser la subversion du corps social... Est-il vrai que Marat ait été marié? Est-il mort dans le concubinage? S’il était marié, que d’outrages faits à la foi conjugale! »

Marat n’élail pas marié , mais il avait une maîtresse qui vivait maritalement avec lui à l’époque de soii assassinat.

Ce.ltc audacieuse inailrcssc , que Marat ne s’est pas contenté de peindre en buste dans le roman des Aveyitiires du jeune comte Potowshy, était devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, décrépite et enlaidie; elle n’en était que plus attachée à Marat, qu’elle admirait autant qu’elle l’avait aimé , et dont elle osait quelquefois s’approprier le redoutable nom.

Ce fut en signant femme Marat, qu’elle écrivit au baron de B... (Bcscnval), qui avait pris la défense de Necker , dénoncé par Marat au tribunal du public : « On peut vous mettre au nombre de ces petits ro-

292 TROCÈS CÉLÈBRES.

quels qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour donner des preuves de leur * existence. »

Le baron répondit en baron, très-poliment, en se félicitant de ce que son petit livre lui avait valu l’honneur de recevoir une lettre de madame ^larat.

Il ajouta pourtant en post-scriptum : « Quelques-uns de mes amis m’ont voulu soutenir que M. Marat n’était point marié... Qu’il ait une femme à lui ou à un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou qui ne fasse qu’en emprunter le droit, cela m’est égal. « Cette femme , qui écrivait par la petite poste à un baron , ne savait pas lire , si l’on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur anonyme d’un Eloge de Jean-Paul Marat,

Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat , décrété d’accusation et de prise de corps , poursuivi par les gardes nationaux du général Lafayette, ne dut sa liberté et son salut qu’au dévouement d’une femme généreuse et sensible.

Est-ce la même qui s’intitula veuve Marat, quand VAmi du Peuple ne fut plus là pour l’envelopper d’ombre et de mystère, et qui obtint, sous ce titre, une pension civique qu’elle dut moins à ses droits qu’à la munificence de l’Assemblée nationale?

« Enthousiaste de la liberté, dit Formaleoni, la femme forte avait conçu la plus haute idée des vertus de Marat. Une noble passion succéda aux sentiments de l’estime... L’hospitalité et l’amour furent assez ingénieux pour dérober Jean-Paul Marat aux pour-» suites de ses persécuteurs. »

MARAT

On m’assure que V amour et V hospitalité représentent (leux femmes qui étaient d’intelligence pour sauver Marat : mademoiselle Fleury, du Théâtre-Français, sous le nom de l'Hospitalité, et l’héroïne du roman, sous le nom de l’Amour.

L’Amour hérita de l’imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui laissa d’ailleurs qu’un assignai de vingt-cinq sous, comme le déclara fièrement Albertine Marat , dans sa Béponse aux détracteurs de V Ami du Peuple, où elle avouait que son frère avait été H obligé, pour exister, à accepter les sacrifices qu’a faits pour lui sa compagne. «

Compagne, maîtresse ou veuve, elle fut d’accord avec mademoiselle Marat pour publier les œuvres politiques de VAmi du Peuple : celte édition devait former quinze volumes in-8°, y compris un ouvrage posthume , intitulé : V Ecole du citoyen.

Le prospectus parut seul , annonçant qu’on s’abon^ nait chez la citoyenne veuve Marat , rue Marat , n“ 30, au prix de cinq livres par volume de 480 pages ; mais, dès que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre fit saisir, dit-on , le matériel de l’imprimerie , et arrêta la publication comme dangereuse à son parti.

•Ce prospectus est le dernier signe de vie qu’ait donné cette veuve Marat , qui s’était enfermée avec lui dans le souterrain fameux « où la pudeur serait superflue » , selon fauteur du Panégyrique de' Marat , imprimé en fan ni ; cet auteur malicieut a prétendu que Charlotte Corday avait puni Marat de ses insolentes privautés, Marat qui allait « sautillant de

nytnplio. en nymphe, et qui aimait à nager dans des torrents do délices. «

La veuve, que plus d'un, historien du temps -a traitée de mégérc, eut l’air, en effet , de satisfaire un sentiment personnel de jalousie, lorsqu’elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en vernissant contre elle mille sales injures.

Quoi qu’il en soit, Marat avait connu l’amour; son livre De V Homme en parle avec trop de science, pour que ce soit seulement le résultat de la réflexion et du ouï-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet ouvrage, qu’il s’excuse de tirer ainsi ses exemples de l’amour (t. II , p. 'SH) : « Que les critiques me montrent donc, s’écrie-l-il , une autre passion tenant au physique, qui puisse fournir un tableau supportable! n

On ne supporterait pas maintenant les différents tableaux que lui fournit cette passion peinte d’après nature.

C’est lui, toujours lui qui se pose en scène; ici, il fait un tendre aveu : « Lorsque vous pressez une maîtresse pudique de vous ouvrir son coeur, quoique soumise à regret aux leçons de sa mère , n’attendez pas néanmoins qu’elle vous avoue ses vrais sentiments; (v’est toujours de l’amitié qu’elle a pour vous, mais quand, lassée d’une longue et pénible résistance, cette fille di.ssimulée laisse enfin triompher son heilreux amant... î-

Là, il est séparé de ce qu’il aime : « L’amant malheureux , éloigné de sa maîtresse chérie , promène languissamment ses regards autour de lui ; sans ce.s.se

MARAT

occupé (le celle chère imajje, il ne prend nucun inlérôl à loul le resle ; dans sa douce mélancolie , il recherche la relraile , la solilude , le silence des bois,.. ))

Plus loin, il est inhumain à l’égard d’nne belle, qui se meurt d’amour pour lui ; « Après les fureurs d’une passion irritée, son Ame succombe à ses maux; un feu interne la consume, et la lient sans ce.sse éveillée; bienUH ses forces l’abandonnent... DéjA le lustre de ses beaux yeux est éteint... n

Ailleurs, enfin, il s’écrie comme Berlin l’élégiaque : Elle est à moi! et il chante un hymne à l’amour vainqueur ; « L’amour élève le pouls, enflamme l’œil , anime le teint , embellit la face , donne la vie à ses traits et la grûcc à tous ses mouvements. r>

Oui, l’amour embelli.ssait la face de Marat, a Ses traits étaient hideux , dit le rédacteur de son article dans la Biographie miiverselle ; « Sa laideur affreuse, dit l’auteur de son Panégyrique cité plus haut, coopère prodigieusement A ses triomphes. On voit avec étonnement en lui tous les magots de la Chine avec dcîsavantage. Sa physionoiliie offre A l’œil surpris des traits confondus de l’hyène, du furet, du singe et du crapaud. »

Mous avons vu la toile, admirable d’horreur, où l)<*ivid l’a peint mort dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller au delA; mais ce Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le. temps de mourir de la maladie qu’il combattait en vain depuis trois ans (« il avait, dit Henriquez, le cerveau exalté par certaines pilules dans lesquelles

il entre ocrtaine do^c de mercure >;), ce Marat n’était plus Marat amoureux, jdiilosophe et romancier.

Fabre d’Kglantine, du moins, en a tracé un portrait moins horrible et plus ressemblant : u 11 était de la plus petite stature; à peine avait-il cinq pieds de haut. Il était néanmoins taillé en force, sans être gros ni gras ; il avait les épaules et l’estomac larges , le ventre mince , les cuisses courtes et écartées , les jambes cambrées , les bras forts , et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un coJ assez court il portait une tête d’un caractère très-prononcé : il avait le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans l’un de ses coins par une contraction fréquente ; les lèvres minces ; le front grand; les yeux de couleur gris-jaune, spirituels , vifs, perçants, sereins, naturellement doux, même gracieux, et d’un regard assuré; le sourcil rare, le teint plombé et flétri, la barbe noire, les cheveux bruns et négligés. »

ïVe voilù-l-il pas lu laideur de Marat presque réhabilitée?

Il était loin de se croire laid, puisqu’il savait sa physionomie expressive :

« Dans les passions, dit-il, la face de l’homme devient un tableau vivant où chaque mouvement de l’âme est rendu avec force et délicatesse. » •

Il savait aussi que ses yeux gris-jaune n’étaient pus .sans pouvoir sur le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l’œil est de toutes les parties du visage celle qui contribue le plus à la beauté ou à l’expres-

MARAT

sion. « C’est dans cet organe admirable, dit-il, que l’âme se peint principalement; il en exprime les émotions les plus tumultueuses et les sentiments les plus doux.

11 se flattait donc que son âme lui gagnerait les cœurs que sa figure eût pu lui aliéner.

L’âme de Marat !

11 ne badinait pas lâ-dcssus , il proclamait hautement l’immortalité de l’âme, et dès le début de son livre De l’Homme, il avait averti les lecteurs qui se trouveraient en désaccord avec lui sur cette question, qu’il n’écrivait pas pour eux. 11 était si bien persuadé de l’existence de l’âme, qu’il en avait fixé le siège dans les méninges ou tuniques du cerveau.

Voltaire le plaisanta sur la place préfixe qu’il donnait à l’âme, en l’appelant le maréchal des logis de S. A. S. l’Ame,' mais les découvertes récentes de la physiologie ont prouvé que le logement n’était pas mal trouvé, et que Marat aurait dû y mettre le principe de la vie plutôt que l’ânie, pour parler eu anatomiste.

On voit que dès lors, dès l’année 1775, il s’était occupé de la décapitation , sans prévoir les effets de la guillotine : «'I/âme n’a plus de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tête en est séparée. (T. l,p. 92.)

Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire , imprimé en 1775 chez le libraire-éditeur de Rousseau , Marc-Michel Ucy, à Amsterdam, on sent déjà Marat qui perce, ou plutôt on pressent ce qu’il est capable de devenir sous l’influence des événements.

Le chapitre sur lu Pitié, où il réfute un prétendu

paradoxe de Voltaire, est une révélation menaçante du Marat sanguinaire , caché dans la peau du philosophe : « Il -est aisé de se convaincre que la Nature n’a pas fait l’homme compatissant... La pitié est un sentiment factice , acquis dans la société. Ce sentiment naît de l’idée de la douleur et des rapports de forme avec les êtres sensibles... La pitié n’est autre chose que notre sensibilité tournée par la pensée vers ceux auxquels nous nous identifions... N’entretenez jamais l’homme d’idées de bonté , de douceur , de bienfaisance , et il méconnaîtra toute sa vie jusqu’au nom de pitié... Ainsi, longtemps frappée du même spectacle, l’àme n’en sent plus l’impression; elle s’endurcit h l’aspect des misères humaines ; elle s’accoutume à voir souffrir, et elle devient impitoyable. «

Telle devint Tâme de Marat, quoique Fabre d’Kglantine fasse l’éloge de sa bonhomie naturelle : « 11 avait plus que de la bonhomie, dit-il. L’une des hases de son caractère était cette pudeur ineffaçable, qu’engendrent et nourrissent toujours dans une dme honnête la simplicité , l’amour du vrai , le sentiment du beau et du bon. ??

Marat avait dit lui -même, dans son livre De l’Homme : « N’est-ce pas l’amour du beau et de l’honnête, qui devient au cœur du sage une source inaltérable de sentiments délicieux, et lui fait éprouver au milieu des alarmes cette douce paix que l’infortune ne peut troubler? »

Le conventionnel Boileau , qui o.sa monter à la tribune pour accuser Marat , <‘n disant ; Voici ee

MARAT

que ce tigre a écrit avec scs griffes de sang î » eût été bien surpris h la lecture du traité sur VHomme.

Dans ce traité, Marat sc passionne pour les sentiments élevés, pour les passions factices àc l'imagination , pour l’amour de la gloire , pour l’amour de patrie : o Les Ames passionnées de la gloire, dit-il, aiment l’estime pour l’estime, et la fumée de la réputation pour elle-même. « « C’est l’amour de la patrie,* dit-il plus loin, qui porta les Postliumius, les Curtius, les Décius, à se dévouer pour elle; c’est lui qui, dans Aristide, ce héros pacifique et juste, donna l’exemple de la modération la plus rare, lui fit respecter la liberté de ses ingrats concitoyens , avec la puissance de les opprimer; vivre en homme privé, pouvant commander en maitre; suivre constamment les lois de l’austère vertu et conserver pendant le cours de sa longue vie son âme innocente et pure; c’est lui qui produisit l’incorruptible vœu do Caton !

Marat déifiait déjà les héros des républiques grecque et romaine.

Cependant , on peut supposer que .Marat se fut borné à des^ravaux de science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapporté l’honneur et le profit qu’ils méritaient, si les académies ne s’étaient coalisées , en quelque sorte , pour tenir ses découvertes sous le boisseau , si Voltaire et les encyclopédistes n’avaient pas foudroyé de leurs dédains le livre De VHomme.

Imprudent Marat, qui avait osé, dans son discours préliminaire , Vmumérer les philo-sophes physiolo-

gistcs sans nommer Voltaire, et qui ne l’avait nommé dans son ouvrage que pour l’accuser de légèreté et d’inconséquence !

Voltaire, âgé alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour répondre à cet adversaire , qu’il invitait à SC consacrer à ses malades plutôt qu’à la philosophie. Voltaire n’eut pas de peine à mettre l’auteur hors de combat et son livre hors de cause.

Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis , tomba du ridicule dans l’oubli.

Marat n’osa plus s’essayer dans le genre philosophique ; il ne publia pas môme son roman des Aventures du comtePotofwshy, composé à cette époque et prêt à paraître. Il se concentra tout entier dans les recherches scientifiques, et il fit imprimer, seulement après la mort de Voltaire, ses belles découvertes sur la lumière et l’optique, sur le feu et sur l’électricité.

Voltaire ne ressuscita pas pour l’attaquer de nouveau ; mais Marat trouva dans l’Académie des Sciences une opposition non moins vive et plus compacte que naguère dans la littérature. 11 avait délivré aux académiciens tant de brevets^d’ignorance , que ce fut un parti pris de nier ses découvertes ou de les passer sous silence.

'l'ous les efforts de Marat ne réussirent pas à vaincre cette ligue de savants, qu’il combattit sans relâche de 1779 à 1785.

Il était redouté depuis trois ans sous le nom à'Aitii du Pe^iple, quand il rappela aux académiciens, ses ennemis, qu’il pouvait se venger, en leur adressant

MARAT

cojïimc un adieu menaçant, en 1791, son pamphlet des Charlatans modernes , ou Lettres sur le charlatanisme académique. Il ne songeait guère alors à reprendre ses expériences de physique !

Mais , si l’espace nous manque pour montrer le médecin devenu tout à coup grand législateur dans un admirable écrit : la Constitution, qui n’est pas même connu par son titre, l’espace nous manque aussi pour caractériser le talent littéraire de Marat avant la Révolution. On pourrait aisément, par des citations choisies même dans ses œuvres scientifiques, prouver que son style se modelait souvent sur celui

de Rousseau , et que le but qu’il s’est proposé sans cesse a été d’imiter l’auteur éC Emile et de là. Nouvelle

Héloïse.

C’est le sublime Rousseau qu’il invoq^ue dans la péroraison du deuxième volume du traité l'Homme, ce qui fit dire à Voltaire : « 11 est plaisant qu’un » médecin cite deux romans , au lieu de oiter Boer- :) haave et Hippocrate. »

Voltaire ignorait que ce médecin avait lui-même un roman en portefeuille, un roman de sentiment * un roman (d’amour, auquel il eut pu mettre celte épigraphe tirée de son livre de philosophie : « L’amant î) sensuel ne peut se passer de jouissance; le véritable » amant ne peut se passer de cœur. »

Fabre d’Églanline donne à Marat un certificat de sensibilité : il connaissait sans doute les Aventures

du comte Potowshy.

C’est donc avec raison qüc le citoyen Morel, capitaine au premier bataillon du Jura, s’écrie dans son

:m PROCÈS- CÉLÈBRES.

L’ioge funèbre de Marat : « Conmie Jésus, Marat n fut extrêmement sensible et humain ; il avait l’âme » sublime de Rousseau ! « *

Vienne maintenant quelque citoyen criti([ue, qui fasse le parallèle impartial des Aventures du comte Potowsky et de la Nouvelle Héloïse, et qui rende enfin à Marat ce qui est à Marat, comme Jésus rendait à César ce qui est à César.

ANDRÉ CHÉNIER

ANDRÉ CHÉNIER'

André Chénier avait adopté avec enthousiasme les principes de la Révolution de 1789.

Quoiqu’il eût passé sa jeunesse au milieu de la classe noble et priviléfjiée , quoiqu’il fût noble luimôme, il partafjeait les scntnticnts de la jeune noblesse, qui avait fourni des défenseurs ît l’insurrection de l’Amérique du Nord et qui était résignée à faire le sacrince de ses intérêts les plus chers h l;i liberté et à la régénération de la France.

Ce fut i\ celte noblesse trop généreuse et trop imprudente, que la Révolution , préparée par les philosophes du dix-huitième siècle, dut ses premiers triomphes contre les vieux abus de la monarchie de Louis XIV.

' Tous les faits rassemblés dans cette Dissertation sont appuyés . sur des pièces que renferme le volume des OEuvres en prose d'André Chénier, que nous avons publiées; nous avons doue rrii inutile d’y renvoyer à chaque instant le lectenr. ‘

Le caractère d’André Chénier nous explique le rôle qu’il joua sur la scène politique ; il était enthousiaste jusqu’au fanatisme, violent jusqu’à la fureur, hardi jusqu’à la témérité; d’ailleurs, loyal, dévoué , plein d’abnégation et de foi.

• André Chénier n’avait aucune ambition , si ce n’est celle de servir la cause de la justice et de la vérité. Il aimait les émotions douces et mélancoliques, les occupations calmes et silencieuses ,'la contemplation de la nature , les livres, en un mol tout ce qui compose l’heureuse médiocrité du poète. Mais les événements le forcèrent de sortir de son obscurité studieuse., et la sainte indignation de l’honnête homme le changea en homme de parti sous l’influence de ses amis et de scs collègues de la Société de 1789.

Cette Société, comme son nom le témoigne, s’était proposé de maintenir le Gouvernement dans la voie où il était entré en 1789 avec le concours de l’ Assemblée Constituante ; elle s’opposait à l’invasion des théories anarchiques et repoussait les empiétements dangereux de la souveraineté du Peuple ; elle voulait enfin protéger la royauté établie sur la Constitution et mettre un frein à la démocratie révolutionnaire.

Ce petit club, qui n’était d’abord qu’une fraction épurée du grand Club des .lacobins, appelé alors la Société des Amis de la Constitution, se posa bientôt en adversaire du club redoutable qui lui avait donné naissance; il publia aussi un journal, pour répandre ses doctrines et leur gagner des prosélytes.

La Société de 89, dirigée par Malouet , comptait parmi ses principaux membres : (’.ondorcet , le che-

ANDRÉ CHÉNIER

valier de Paiige, Grouvelle, Dupont de Nemours, de Kersaint , le duc de La Rochefoucauld, Pastoret, Guiraudcl, Chéron, Roucher et André Chénier,

André Chénier, dès son retour de Londres , dans les premiers mois de 1790 , avait manifesté ses opinions avec éclat par le poëme dithyrambique du Jeu de Paume, adressé au peintre David en cette même année et imprimé l’année suivante.

Ses opinions , toujours chaleureuses et intrépides , toujours nobles et fières, se ressentaient pourtant de l’effervescence et de l’aveiiglement de cette époque. Elles manquaient encore de fixité et de logique à plusieurs égards, et elles s’abandonnaient é des illusions, prêtes à s’évanouir devant l’inexorable raison des faits accomplis.

11 disait, dans cette énergique révélation de ses sympathies pour l’œuvre de 1789 ;

Salut, Peuple Franrais! Ma main Tresse pour loi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends (es droits, rentre dans ton rmpire : Par toi , sous le niveau divin ,

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